LXXXI
Le rivage qui se trouvait auprès de nous était excessivement bas: il ressemblait à un immense marais couvert de prodigieux roseaux qu'on voyait onduler çà et là sans que le moindre souffle du vent en agitât les hautes tiges. Ce marais était la demeure des sauvages éléphants, des tigres, des boas, et l'air pestilentiel qui s'en exhalait en rendait l'abord et même le voisinage extrêmement dangereux.
Au milieu du profond silence de la nuit, nous crûmes entendre le rugissement des tigres; ces voix graves et sonores nous faisaient frissonner d'épouvante. J'attendais avec une anxieuse impatience le premier souffle de brise, tellement je souffrais d'exposer mon équipage aux réels dangers de ce sombre rivage. Évidemment le pays était inhabité et inhabitable pour des hommes, et cependant l'obscurité de la nuit nous laissa voir des lumières semblables à celles dont se servent les pêcheurs, et qui vacillaient çà et là; d'autres nous paraissaient stationnaires, comme si elles provenaient des huttes d'un village.
Le ciel n'avait ni étoiles, ni nuages; il était pur, et son calme menaçant fut enfin troublé par le rayonnement des éclairs qui illuminèrent les montagnes.
J'étais assis sur le pont avec Zéla, et nous regardions ces signes extraordinaires et qui nous pénétraient insensiblement d'une profonde mélancolie. Zéla me racontait, de sa voix douce et musicale, les effrayantes tempêtes qu'avaient vues ses premières années. Elle me parlait de ces feux étranges, des simouns, des orages, passage du vent dans les brûlants déserts de son pays natal. Tout à coup, un bruit étrange, bruit plus fort que celui que fait le tonnerre en se précipitant dans l'espace, fit retentir l'air d'une sinistre clameur.
—Chut! m'écriai-je en laissant tomber la main de Zéla. Que s'est-il passé?
Je bondis sur le pont; mais le coup était porté avant qu'il me fût possible d'appeler mes hommes endormis sur le tillac.
Nous étions complétement démâtés.
Je regardai en haut, et la clarté des éclairs me montra deux longues perches nues. Les barres de bois, les vergues, les agrès, tout avait été emporté par le vent. La mer, qui était blanche d'écume, nous couvrait comme si nous avions été placés sous une cataracte.
Nos sabords et une grande partie des passages avaient été emportés, les fers des canons enlevés, et les canons eux-mêmes détachés à leur place. Notre petit vaisseau plongeait follement dans la mer, et pendant une seconde, nous nous trouvâmes entièrement submergés. D'une main je saisis Zéla, de l'autre les haubans, mais c'était avec une peine inouïe que je résistais à l'entraînement de l'eau. Si le câble attaché à l'ancre ne s'était pas brisé, nous eussions infailliblement coulé à fond.
Enfin, je repris un peu d'espoir en voyant la proue du schooner reparaître au-dessus de l'eau.
Je hélai mes hommes, mais personne ne répondit à mon appel.
—Mon Dieu! m'écriai-je, la mer a-t-elle englouti tout l'équipage?
Quelques matelots, pâles, muets, haletants, se traînèrent vers moi.
—Y a-t-il des hommes hors du navire? leur demandai-je avec angoisse.
Et, en faisant cette question, je regardai à la proue.
—Oh! capitaine! s'écria une voix venant de la mer, à l'aide, par grâce, à l'aide!
Les éclairs qui sillonnaient la nue resplendissaient comme des rayons de soleil sur la blancheur immaculée de la mer, et dans cette nappe d'argent je pus distinguer plusieurs têtes noires qui luttaient faiblement contre la violence des vagues.
La voix qui m'avait appelé était celle d'un garçon suédois que j'aimais beaucoup, et mon imagination me montra aussitôt le pauvre marin dans le désespoir d'une horrible agonie.
Le fatal simoun était passé. Je détachai Zéla, qui s'était suspendue à mon bras par une étreinte convulsive, et, après l'avoir mise en sûreté, j'ordonnai à mon contre-maître américain de tenir le gouvernail. Cela fait, je me précipitai vers un petit bateau qui était sur la poupe, car celui de la proue avait été emporté, et, voyant avec joie qu'il avait échappé à la violence des vagues, je criai aux hommes de venir m'aider à sauver leurs camarades. Ils hésitèrent un instant, car les pauvres diables savaient à peine s'ils étaient sauvés eux-mêmes. Ils se mirent néanmoins à ma disposition, et, pour exciter le courage de mes compatriotes, je les appelai par leurs noms en leur disant:
—Voyons, mes garçons, faut-il que nos camarades périssent faute d'un bateau et d'une corde? Bon courage! venez, mettez vite le bateau à l'eau. Où est Stang? Par le ciel, il est dans la mer, car je n'aurais pas eu besoin de l'appeler... Vite, mes garçons, poussez le bateau... bien; maintenant, prenez garde, il peut vous échapper ou couler à fond... La, la, il est à flot; maintenant, que quatre des meilleurs hommes du bord entrent dedans. Je vais avec vous; je sais où ils sont; et vous, criai-je au contre-maître, gardez le vaisseau sous le vent, hissez des lumières et préparez des cordes.
Nous quittâmes le vaisseau; le vent s'était soudainement abaissé; mais la mer était aussi agitée et aussi tumultueuse que l'est une rivière à l'endroit où elle se jette dans la mer. Les éclairs avaient disparu, et la nuit était profondément obscure.
Aussitôt que nous fûmes derrière le schooner, nous ramassâmes deux hommes qui s'étaient sauvés en s'attachant aux morceaux de bois qui flottaient auprès du vaisseau. Je fis ramer dans toutes les directions, en appelant mon second contre-maître et le garçon suédois qui s'étaient perdus. Nos recherches furent vaines, et la crainte de périr nous-mêmes m'obligea à faire diriger notre marche sur le vaisseau.
Le vent et la pluie nous fouettaient la figure; la nuit était horrible; ce fut avec une peine inouïe que nous arrivâmes à gagner le côté droit du vaisseau, que le vent poussait avec violence vers la mer.
Au moment où les naufragés essayèrent de grimper à bord du schooner, un roulis frappa le bateau, qui coula à fond, me laissant avec six hommes flotter sur la surface de l'eau.
Je m'éloignai rapidement de mes compagnons, dans la crainte d'être saisi par la main convulsive d'un mourant, car j'entendais aussi confusément que dans un rêve leurs cris de désespoir.
En entrant dans le sillage du vaisseau, qui s'éloignait rapidement, je vis les hommes du bord se précipiter à l'arrière pour nous jeter des cordes; aucune ne nous atteignit. Alors on nous cria de saisir les barres de bois qui flottaient autour du vaisseau; mais ces barres étaient trop loin de la portée de nos mains.
—Une corde, ou nous sommes perdus! criai-je d'une voix distincte, car je savais que le seul bateau qui restait sur le schooner ne pouvait pas être mis à l'eau.
Je crus que ma dernière heure était arrivée. Tout à coup, quelque chose de blanc parut sur le pont du schooner, et une voix divine, une voix céleste, une voix qui pénétra mon cœur, qui domina le bruit de la tempête et les cris des malheureux, cria:
—Voici une corde, mon Dieu! portez-la jusqu'à lui ou faites-moi mourir!
L'extrême bout d'une petite corde blanche vint tomber presque dans ma main. Bien sûrs étaient les yeux qui l'avaient dirigée, bien ferme la main qui l'avait tendue. Cette main était la tienne, Zéla; ton petit bras et tes doigts mignons possédèrent en ce moment suprême plus de force que ceux des plus vigoureux marins; ils sauvèrent cinq hommes qui n'avaient plus devant eux pour tout avenir qu'une minute d'existence!
Je puis à peine voir le papier sur lequel j'écris, car les longues années qui se sont écoulées depuis ce jour heureux et néfaste n'en ont point amorti le souvenir.
Ô mon ange adoré, ne m'avez-vous pas, du haut du ciel, pris sous la sainte égide de votre protection, en me préservant de la mort dans les batailles où je la cherchais avec désespoir? N'avez-vous pas, esprit gardien, détourné le coup de l'assassin prêt à frapper un cœur dévoué à vous seul? N'avez-vous pas guéri les blessures qui étaient trop graves pour se cicatriser à l'aide des remèdes humains, et ouvert les mains de la mort quand j'ai senti ses doigts glacés se presser sur ma poitrine? Ne m'avez-vous pas rendu la santé par les moyens les plus miraculeux?