LXXXVII
Pendant la chaleur de la journée et le soir, nous nous exercions à tirer avec une seule balle sur les daims, les sangliers et les paons sauvages, car ces derniers voltigeaient par milliers au-dessus de nos têtes pour aller chercher leurs juchoirs dans les bois. Autant que possible, nous avions soin de chercher du repos loin des arbres, et surtout à une assez grande distance des jungles. Si la nécessité nous mettait dans l'obligation de coucher près des savanes, le chef malais en faisait incendier une partie, afin de chasser les bêtes venimeuses et de purifier l'air.
Quand nous quittâmes les bois, ce fut pour traverser une grande étendue de plaine, couverte d'énormes roseaux, entremêlés de cannes aussi hautes que de jeunes sapins. Si les éléphants sauvages ne s'étaient pas créé un chemin que nous suivions sur leurs traces, il nous eût été impossible de traverser ce sauvage désert.
En face de nous s'élevaient des montagnes dont toute la hauteur était ombragée par des arbres d'une prodigieuse force; à notre gauche s'étendait un massif de rochers, et du centre de ces rochers on voyait surgir une élévation de terre semblable à une île entourée de récifs. Les Malais nous dirent que sur cette élévation de terre se trouvaient les ruines d'une grande ville moresque, nommée autrefois la Ville des Rois.
Le soir du cinquième jour de notre marche, nous approchâmes du lieu de la chasse, sur la côte, au sud-est de l'île. L'atmosphère était chargée de miasmes si impurs, que nous étions obligés, par précaution, de fumer sans cesse. Zéla imitait mon exemple, et le mahout, assis sur le cou de mon dromadaire, portait devant lui un pot de charbon de terre allumé et un grand sac de tabac. Le tabac me préserva de la fièvre, car tous ceux qui, malgré mes conseils, dédaignèrent de s'en servir, eurent le vertige, des maux de cœur et crachèrent le sang.
Nous arrivâmes enfin au massif de rochers au bas duquel s'étendait vers le nord, et beaucoup plus bas que la plaine que nous venions de traverser, un immense et fétide marais. Nous avions encore une journée de marche à faire pour arriver à la colline verte et boisée vers laquelle nous nous dirigions. Une terrible et profonde obscurité couvrait le marais, sur la surface duquel ondoyaient les noires et soyeuses touffes des roseaux, et cependant l'air était tellement calme que les feuilles des arbres restaient dans la plus complète immobilité. Quand la nuit fut venue, quand le vent de la terre passa sur le marais, des éclairs faibles et d'un bleu pâle illuminèrent ce noir séjour du mal. Ce spectacle me donna le frisson, car il me fit songer au malheur qui avait failli m'atteindre lorsque la tempête m'avait jeté sur ces bords.
Après avoir disloqué ma mâchoire dans l'infructueuse tentative de manger un paon sauvage à moitié cuit, je me couchai dans ma tente, sur une peau de tigre, en mettant ma carabine sur ma tête. Zéla vint se nicher auprès de moi, et nous nous couvrîmes avec une peau d'élan tannée. Au milieu de la nuit, je fus réveillé par Zéla. La vie sauvage et dangereuse que la jeune fille avait menée depuis son enfance était cause qu'elle se réveillait au moindre bruit. Je lui ai vu très-souvent ouvrir les yeux au léger bourdonnement que faisait entendre un moustique en voltigeant au-dessus de nous.
Zéla venait donc d'être réveillée par un petit bruit sourd; en se levant pour en chercher la cause autour d'elle, la jeune femme aperçut un grand serpent venimeux qui rampait tranquillement sur mes jambes nues.
Le profond sommeil dans lequel j'étais plongé immobilisait tellement mon corps, que je ressemblais plutôt à un cadavre qu'à un être vivant.
Avec un admirable sang-froid, la jeune fille suivit, à la lueur du feu qui brûlait devant la tente, tous les mouvements du reptile, qui, attiré par la chaleur, se glissa doucement vers le feu. Si j'eusse fait le moindre mouvement, ou si Zéla eût donné l'alarme, le serpent m'aurait mortellement blessé.
Quand il fut tout à fait en dehors de la tente, Zéla me réveilla. Je sautai aussitôt hors du lit pour courir vers mes compagnons, qui dormaient à quelques pas de nous, et, avant de les réveiller, je suivis le serpent, qui marchait lentement vers le feu.
Mon approche fit lever la crête du reptile, et il tourna la tête pour me regarder. Ce mouvement me donna l'idée de décharger sur lui ma carabine, remplie de balles de plomb. Un homme endormi près du feu se leva vivement et retomba bientôt sur la terre: je crus l'avoir tué.
Le chef malais donna l'alarme et s'élança vers moi suivi de tous ses gens; je lui montrai le monstre qui se débattait au milieu des charbons.
—Vous tirez un coup de carabine contre un chichta, me dit le chef d'un air presque courroucé; vous avez tort, monsieur, d'user votre poudre et de troubler pour si peu de chose le sommeil de vos hommes. Il y a ici des milliers de ces vers ennuyeux, et voici comment on les tue.
En achevant ces mots, le chef perça la tête du serpent avec sa lance et le maintint dans la braise.
Le serpent entortilla son corps autour de la lance jusqu'à ce que sa queue atteignît la main du chef.
—Si vous voulez le faire rôtir, me dit le Malais, vous trouverez que sa chair est aussi bonne que celle du meilleur poisson.
Quand le serpent fut tout à fait mort, le chef le jeta dans le feu, le couvrit avec des cendres, et me dit encore:
—Nous le mangerons au réveil; bonsoir, je vais essayer de me rendormir.
Peu désireux d'être encore interrompu par des êtres si désagréables, j'engageai Zéla et de Ruyter à finir la nuit avec moi auprès du foyer.
Notre conversation tomba bientôt sur la chasse aux tigres, et de Ruyter, qui avait non-seulement une passion très-vive pour ce plaisir, mais qui s'était rendu célèbre par ses exploits dans les provinces supérieures de l'Inde, nous dit en terminant:
—La chasse aux tigres, de la manière dont on la fait dans l'Inde, est moins dangereuse que celle qui a pour but la destruction des renards. Pour chasser le tigre, une vingtaine d'hommes se réunissent et s'entourent d'une prodigieuse quantité d'éléphants. Enfermés dans les houdahs avec une douzaine de mousquets, qui sont vite rechargés par des domestiques, les chasseurs sont dans une position aussi sûre qu'un homme perché sur un arbre et tirant sur un daim. Il arrive quelquefois qu'un mahout est égratigné, car il court un peu plus de danger que son maître; mais le héros du combat, c'est le noble éléphant: il fait face au tigre, et tout le succès dépend de son courage, de sa vaillance et de sa fermeté. Si l'éléphant ne veut pas rester, s'il a peur, s'il se sauve, la vie du chasseur est en péril; car un bœuf enragé, ou notre Malais en colère, ne sont rien en comparaison d'un éléphant en révolte.
Le plus admirable spectacle du monde, reprit de Ruyter, est celui qu'offrent les lions en chassant les animaux dont ils font leur principale nourriture. Bien différents des lâches et cruels tigres, les lions ne se cachent pas pour surprendre leur proie. Pendant les heures silencieuses de la nuit, ils dorment, mais ils se lèvent avec l'aurore, et donnent la chasse aux premiers animaux qu'ils rencontrent, en faisant trembler la forêt au bruit de leur voix de tonnerre.
Un jour, il y a longtemps de cela, étant allé à la rencontre d'un prince de la famille de Bolmar-Singh, près de Rhatuk, dans le voisinage duquel j'avais été retenu pour quelques jours, je dirigeai ma marche vers Ramoon, pays des montagnes Himalaya, et habité par une race sauvage qu'on nomme Silks. J'avais à ma suite un très-petit nombre de domestiques, et une demi-douzaine d'éléphants des montagnes.
Nous traversâmes par des chemins secrets et détournés une grande étendue de terrain couverte d'arbres et de jungles. Je n'ai jamais passé tant de jours sans voir le soleil depuis l'époque où j'ai traversé les sombres chemins de ce pays d'ombrages. Ni le soleil ni le vent n'avaient pu pénétrer le mystère de ces charmilles vierges.
Dans la solitude de ces éternelles ténèbres gambadaient d'énormes hiboux et des chauves-souris vampires, et les rares animaux que nous rencontrions avaient la couleur terne des plantes moussues et moisies.
Le poil des lièvres, celui des renards et des chacals était d'un gris terne, et il y avait dans le fourré des champignons qui, par leur couleur et par leur force, ressemblaient à des lionnes reposant avec leurs petits. Cette ressemblance était si frappante, que, sachant la forêt peuplée de bêtes féroces, nous fîmes à cette vue des préparatifs de défense.
De pauvres plantes rampantes, qui, comme moi sans doute, désiraient un peu d'air, avaient plongé si profondément leurs racines dans la terre, que leur tronc avait atteint la grandeur d'un teah (arbre). Sur ce tronc, elles avaient grimpé de jour en jour pour étaler au soleil leurs fleurs cramoisies.