XC
Quand la chasse fut désorganisée, je songeai à Zéla, qui, bien certainement, devait s'effrayer des bruits du combat et de ma longue absence. Je me dirigeai donc seul,—car tous nos gens étaient dispersés çà et là,—vers la partie du jungle où quatre Arabes devaient faire la garde autour d'elle.
En approchant de l'endroit où la jeune femme devait attendre mon retour, j'entendis un bruit affreux, un bruit entremêlé de cris perçants, de rugissements de tigres et de trépignements de pieds. Je hâtai ma course, autant que purent me le permettre les épais buissons et l'inégalité du terrain; car, à chaque pas que je faisais en avant, j'entendais, plus féroces, plus sonores et plus distincts, les effroyables rugissements du fauve habitant des jungles.
Arrivé à quelques mètres de l'endroit où devait se trouver Zéla, j'aperçus un énorme tigre suspendu par les pattes aux flancs de l'éléphant de ma pauvre abandonnée. Zéla n'était pas visible, et le tigre portait sa tête, en écumant de rage, jusqu'au houdah.
—La malheureuse enfant a été dévorée! m'écriai-je en me frappant le front. Oh! fou, fou que je suis!
Un frisson mortel arrêta dans mes veines la circulation du sang, puis il fit place à une flamme brûlante dont la vapeur me monta au cerveau.
Ma carabine n'était pas chargée: je la rejetai loin de moi, et, sans aucune autre arme qu'un poignard malais, je me précipitai, furieux et sans crainte, au secours de Zéla. À quelques pas du groupe formé par l'éléphant et son sauvage antagoniste, un petit tigre déchirait à belles dents un objet que je ne pris point le temps d'examiner.
L'éléphant de Zéla trépignait, criait, se débattait avec désespoir pour se débarrasser du tigre. L'affreuse bête tomba, mais en emportant dans sa chute une victime humaine, enveloppée dans un vêtement blanc. Je bondis sur le tigre, qui gronda sourdement, et dont la patte, appuyée sur sa victime, n'oscilla même pas. Il attendait mon attaque.
Je frappai l'animal d'un coup de poignard, et lorsque, près d'être atteint par le blessé, je cherchais autour de moi un moyen de défense plus sûr que mon poignard, j'entendis murmurer cette douce invocation:
—Saint prophète, protégez-le!
Comme pour exaucer la prière de cette douce voix, l'éléphant frappa le tigre avec son pied de derrière. Le coup fut bien porté, car mon ennemi roula sur les flancs, et je pus lui enfoncer dans le cœur mon poignard jusqu'à la garde.
Un cri terrible, cri dont la bruyante clameur étouffa le rugissement du tigre, vint tout à coup frapper mon oreille; je me retournai vivement: c'était le chef malais. Son arrivée était d'un admirable à-propos, car le tigre se relevait, et son jeune compagnon courait sur moi. Le Malais perça le jeune tigre avec sa lance, et enfonça vingt fois son poignard dans le corps du vieux.
—Quel plaisir! me dit-il en brandissant sa lance, je suis fou de bonheur. Allons encore dans les jungles, il y a un monde de tigres: nous les tuerons tous.
Le chef disait ces paroles en rugissant comme un lion. Voyant que je n'y prêtais pas une bien grande attention, il secoua sa lance et disparut dans le bois.
Heureusement pour moi, mes regards éperdus tombèrent sur la douce figure de Zéla, qui s'était prosternée à mes pieds. Je fis vainement la tentative de la relever, je n'avais plus de force, je chancelais, je me sentais sur le point de devenir fou. Quand les deux bras de la jeune femme eurent entouré ma tête, je repris mes sens, et je couvris son visage adoré des plus tendres caresses.
Zéla était hors de danger; les corps des deux tigres gisaient à nos pieds: tout était calme autour de nous.
En apercevant la victime du tigre, je dis à Zéla, car je ne pouvais en distinguer ni les traits ni la forme:
—Qui a donc succombé sous les coups de cette horrible bête?
—Le pauvre mahout, très-cher, et j'ai grand'peur qu'il ne soit mort.
—Heureusement, ce n'est que lui, chérie; je craignais tant que ce ne fût vous! Je craignais tant que vous ne fussiez devenue un esprit, mon bon esprit; car, vous le savez, la foi arabe me permet deux guides spirituels: un bon et un mauvais.
Ma colère tomba bientôt sur les Arabes auxquels j'avais confié Zéla, et, à mon appel, ils sortirent d'un fourré où, me dirent-ils d'une voix tremblante, ils avaient trouvé le petit d'un léopard tué par de Ruyter.
J'étais tellement furieux contre ces hommes, qu'avec l'intention d'en tuer un, j'armai mon pistolet.
L'arme était dirigée sur la poitrine de l'Arabe le plus proche de moi; j'allais lâcher la détente quand une main retint mon bras.
Je me retournai brusquement: les yeux de Zéla rencontrèrent les miens, son regard pénétra mon cœur, regard charmant et qui eût apporté le calme dans l'esprit irrité d'un fou.
—Il est notre frère, me dit la jeune femme d'une voix vibrante et mélodieuse. Ne nous détruisons pas les uns les autres. Remercions le prophète, dont la miséricorde vous a fait le sauveur du dernier enfant de notre père. Le mauvais esprit qui a poursuivi mon père jusqu'au jour de sa mort est-il donc descendu sur vous? Sa main cruelle est dans ce moment-ci posée sur votre cœur. Prenez garde, mon ami, car l'ombre du mauvais esprit plane sur vous comme l'ombre sur le soleil; elle vous fait paraître, même à mes yeux, féroce et inexorable.
—Vous êtes le faucon de notre Malais, chère, mais l'aile du noir corbeau a disparu; le soleil ne s'est point obscurci; l'oiseau de mauvais augure m'a quitté. Allons, la paix est faite, n'est-ce pas? Il faut que je rentre dans le jungle; montez sur votre éléphant; je préfère vous confier à sa sagacité qu'à un millier d'Arabes. C'est une noble et courageuse bête.
Je flattai l'éléphant avec la main, et je donnai à Zéla du pain et des fruits pour les faire manger à notre sauveur.
L'éléphant semblait être plongé dans une triste contemplation, et il regardait avec un sentiment de pitié sympathique le corps prosterné du mahout mourant. Il ne fit pas attention à nous, et quand ses yeux tombèrent sur le tigre mort, il trépigna, prit un air féroce et fit entendre un cri de sauvage triomphe.
Puis, mécontent de lui-même pour n'avoir fait que venger le mahout, qu'il eût voulu sauver, il baissa sa trompe et ses oreilles vers la terre, et, quoique blessé et sanglant, il paraissait ne songer ni à lui ni à nous, mais à son ami mort. Les yeux humides et rêveurs de l'éléphant montraient que toutes ses pensées étaient absorbées par la perte qu'il venait de faire. Son regard pensif était fixé sur les Arabes occupés à faire une sorte de claie pour emporter le moribond, car sa poitrine était lacérée par les coups de griffe.
La noble bête, tout à son chagrin, refusa de manger, et, lorsque je plaçai l'échelle de bambou pour faire monter Zéla dans le houdah, elle tourna sa trompe, me regarda, et, voyant que c'était encore la jeune femme qu'elle allait porter, elle reprit sa première position en continuant à pousser de sourds gémissements.
L'homme que pleurait l'éléphant avait été longtemps le pourvoyeur de ses besoins, et depuis la mort du Tiroon, tué par le chef, cet homme avait pris la place de mahout. L'éléphant n'avait point paru attristé à la mort de son premier conducteur, qui avait été, sans nul doute, un maître méchant et cruel. S'il m'eût été possible de garder l'éléphant, je m'en serais fait un devoir et un plaisir; car quand nous le quittâmes, Zéla l'embrassa en pleurant, et coupa, près de ses oreilles, quelques-uns de ses poils. J'ai conservé et je conserve encore ce souvenir du sauveur de Zéla; il remplit le chaton d'une bague sur laquelle est gravé, comme dans mon cœur, le nom de cette chère moitié de moi-même.
Mais j'éloigne mon esprit du sujet qui m'occupe en cet instant; c'est une faute involontaire, car, malgré moi, je suis entraîné à faire le récit des puérils événements qui me rendent Zéla pleine de vie! Aujourd'hui, ma cervelle ressemble à un griffonnage confus encore, croisé en tous les sens et illisible pour tout autre que moi.
FIN DE LA DEUXIÈME SÉRIE
Paris.—Imprimerie de Édouard Blot, rue Saint-Louis, 46, au Marais.