CII
Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'était le schooner. L'effet produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes, tristes, désespérés, reprirent courage et jetèrent leurs casquettes en l'air en hurlant comme des bêtes fauves. Le canon nous annonçait du secours, et cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second coup traversa l'air, bondit vers le jungle et l'écho des collines en recueillit le son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans la petite troupe des cavaliers qu'ils se dispersèrent. Je profitai de l'effroi des natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, là, nous n'avions plus à craindre les atteintes du feu.
Malgré le mauvais succès de leur attaque, les natifs revinrent sur nous, guidés par le prince, dont le courage n'était point affaibli. Nous n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir reposait sur nos baïonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les sauvages nous jugèrent vaincus, car ils s'approchèrent tout à fait de la haie de vacoua, et à l'aide de leurs lances ils blessèrent plusieurs de mes hommes. Notre situation était en réalité plus désespérée que jamais, quoique la plupart des cavaliers fussent partis vers la mer; mais le prince ne nous quittait pas. Je commençai à croire que mes hommes avaient raison en disant que ce chef javanais était invulnérable: nos coups effleuraient son corps sans le blesser, sans lui faire perdre un seul instant sa sauvage vélocité. Tout à coup, les natifs se tournèrent vers la mer en jetant des cris d'épouvante; ces cris furent suivis d'une décharge de mousquets, et le doute inquiétant qui remplissait mon esprit fut dissipé: mon équipage venait à notre secours.
Notre première idée fut de courir à la rencontre de nos sauveurs, mais je ne voulus pas abandonner nos blessés. Bientôt le bonnet rouge des Arabes étincela sous les rayons du soleil; je déchargeai ma carabine, et j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le prince se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais cette manœuvre ne m'inquiéta pas, je savais qu'un feu bien nourri pouvait facilement repousser les efforts du prince. Aussi, après une lutte acharnée des deux parts, mes gens avancèrent vers notre poste; dans mon impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix éclatante mon brave équipage. J'allais courir jusqu'à lui, quand je vis paraître une forme légère, bondissante; le vent faisait flotter les cheveux de cette délicieuse vision, qui, rapide comme une hirondelle, s'élança jusqu'à moi. Cette vision, cet oiseau printanier, c'était mon bonheur, ma joie, mon espérance, mon unique pensée, ma Zéla chérie; la chère adorée tomba sur mon cœur et je la pressai tendrement dans mes bras épuisés de fatigue, mais que son contact rendait fermes et vigoureux. Les hardis matelots oublièrent leur danger pour nous regarder d'un œil ému.
—Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.
—Où sont nos camarades? demandait l'autre.
Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de vengeance contre les Javanais.
En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la rivière, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers le rivage. Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles étaient impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les devants dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre arrivée ou de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte nous fit hâter le pas, car je savais que le schooner était trop éloigné pour qu'il lui fût possible de protéger les bateaux.
—N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-maître, j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.
Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule, en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et cette eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du rivage; le schooner était visible et il levait l'ancre afin de se rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes hommes, et après avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule qui était devant nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais, au moment où mes hommes allaient les suivre, les Javanais renouvelèrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint impossible de diriger sûrement nos coups de mousquet. Avec l'aide de quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla dans la chaloupe, et quand les natifs s'y précipitèrent pour saisir le plat-bord, nous déchargeâmes la caronade, qui était bourrée de balles de plomb.
J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le rivage était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à son terme, quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point diminuée, reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la vue du canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer. Indigné du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche, jeta un cri terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en face du canon. Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne prit point feu. Le prince me jeta son turban à la figure et déchargea un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un éblouissement aveugla mon regard et tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit la mèche tombée de mes mains et déchargea le canon.
Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.
Mais le cavalier n'était point le prince.
À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se trouvait une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient cependant assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le meilleur cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef qui ait conduit ses hommes au combat.