CVIII
Quand le contre-maître anglais eut réparé ses forces avec quelques heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du naufrage.
—Notre vaisseau, dit-il, qui était un des plus grands du convoi, avait perdu ses perroquets et un de ses mâts. La frégate l'avait pris en touage, mais la violence du temps rendait ce secours très-dangereux pour elle, sans être efficace au navire démâté. La cargaison se composait de thé, de soieries et de plusieurs autres objets de commerce; de plus, le vaisseau portait à son bord des femmes, des enfants, des domestiques nègres, enfin un personnel de trois cents individus. Le vaisseau souffrit si cruellement à la chute du jour de l'agitation de la mer, qu'il s'était fendu en plusieurs endroits. En le mettant au vent pour l'alléger, deux des canons du grand pont s'étaient détachés, et un avait enfoncé une embrasure, qui laissa pénétrer l'eau. Quand le grab nous eut avertis du voisinage des rochers, nous essayâmes de tourner le vaisseau; mais, faute de voiles, il nous fut impossible de réussir. Pour activer notre destruction, le vent, les vagues et le golfe poussèrent le vaisseau à travers un étroit canal de rochers. Là, nous fûmes arrêtés, avec la poupe en avant, sur une couche de rochers submergés, et tous les lascars se précipitèrent, pour y chercher un refuge, sur les agrès et les mâts. Les lamentations et les cris étaient si bruyants, que la désolante clameur étouffait le bruit du vent et des vagues. Tout le monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le pont étaient si effarés, que les vagues les emportèrent avant même qu'ils eussent compris le réel danger de notre situation. Bientôt rien ne resta plus visible aux regards que l'écume blanche qui bouillonnait autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire pour le combattre. Je grimpai dans les agrès, que les lascars, ainsi que plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver de place, je passai sur la grande vergue, qui était également chargée de monde. Le mât d'artimon tomba dans la mer, entraînant avec lui une foule d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un bruit de tonnerre nous annonça que les ponts emportés laissaient la mer envahir le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda sourdement et s'inclina sur le côté gauche: le mouvement eut tant de violence et de rapidité, qu'un second mât, chargé d'Européens, fut précipité dans l'eau. Le bosseman ne m'avait pas quitté, et nous nous encouragions mutuellement à supporter notre extrême fatigue. L'ardente activité que j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir que le mât de hune allait se briser. Nous nous traînâmes sur la grande vergue; elle était presque abandonnée, car les cordes qui la supportaient avaient été enlevées, et, en se détachant, la grande voile avait jeté à la mer ceux qui étaient sur la vergue. J'aperçus alors le vieux capitaine, que son fils avait traîné sur le rocher; ils y étaient collés tous deux comme des homards endormis. Quand le jour parut, je cherchai mes compagnons d'infortune, et je comptai six êtres vivants! Nous étions épuisés, sans espérance. Dieu nous envoya vos bateaux. Mais, en regardant autour de nous, je perdis l'espoir donné par votre apparition, car il était presque impossible de franchir, pour arriver jusqu'à nous, la ceinture de rochers et le banc de sable qui nous enfermaient. Outre cette crainte d'insuccès désespérante, nous savions que vous êtes des corsaires français, et peut-être l'espoir du pillage vous attirait-il près de nous!
Ici le dur visage du contre-maître eut une expression de reconnaissance profonde, ses petits yeux brillèrent, et il reprit en nous jetant un regard humide:
—J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de sauvetage des rives de notre côte pendant la tourmente, mais on n'a jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient autour de nous jetaient en l'air des corps humains, des boîtes de thé, des tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de vaisseau, des bateaux de réserve, des hamacs, des avirons, et tout cela pêle-mêle, en désordre, en confusion. Dans le groupe informe, tantôt séparé, tantôt réuni, j'aperçus une vieille nourrice noire qui tenait dans ses bras un enfant blanc; elle paraissait, par ses mouvements, vouloir le porter à bord, près de nous, et son corps, ballotté par la mer, courait autour des rochers. Un homme cramponné à la vergue, près de moi, suivait d'un œil fasciné toutes les allées et venues de la vieille femme; puis tout à coup il se précipita dans la mer, la tête la première, en criant:
«—Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!
«—Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous donnera le vertige et vous tomberez.»
Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant le capitaine américain approcha assez près de nous pour jeter sur notre bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui tenta de la saisir fut emporté par les vagues. La ligne fut jetée une seconde fois, et le jeune créole, qui était aussi agile qu'un singe, réussit à la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le capitaine tira à bord. Nous descendîmes donc un à un, et nous gagnâmes les bateaux. Que Dieu soit béni pour nous avoir accordé la grâce de rencontrer des compatriotes sur votre bord, et je dois ajouter que, malgré son origine américaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon, et des marins aussi secourables et aussi dévoués à leurs frères malheureux...