CXII
Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second contre-maître et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des sangliers, des buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de de Ruyter, et moi à faire une immense provision de riz et de maïs.
Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé à des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces travaux avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un homme qui vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La petite rivière où je m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre rencontre avec le Jungle-Admée était mon arsenal naval. Nous y passions des journées entières dans le plus complet isolement, car cette partie de la rivière était séparée de l'île par un mur de jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le schooner en rade avec sa prise, et, à l'aide d'un drapeau, nous pouvions correspondre avec l'équipage. Au coucher du soleil, nous rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes que pour me trouver à mon poste pendant la nuit.
Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser, que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes liqueurs qui empêchent le cœur de s'ossifier, et qui ferment les crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre commandant captif. Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait pleuré sur la perte de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il avait plu à la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants, il aurait pu se soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son navire il avait mis tout son cœur, toutes ses habitudes, toutes ses espérances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte avec résignation.
Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout à coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée d'un ami.
Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut côte à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.
Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le chef, en dépit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un bosseman: Rule Britannia! un petit homme à l'air effaré grimpa sur le pont, et, poussé par le chef, vint reculer jusqu'à moi. Je me levai pour recevoir l'étranger, mais il me fut impossible de garder mon sérieux en face de la gravité stupéfaite de sa figure plate et carrée, en face de son gros ventre, qui ressemblait à une voile de perroquet gonflée par le vent.
Les proportions des membres de cet homme étaient si courtes, qu'elles en paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-maître, on pouvait croire que le vieux bâtiment naviguait sous des mâts de ressource.
Il s'avança vers moi d'un pas mesuré et me dit avec une gravité de plomb:
—Monsieur, je suis Barthélemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie hollandaise établie à Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van Olans Swamerdam. Ayant appris que vous désiriez vendre une prise faite dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.
Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton plaintif la mélancolique complainte de Pauvre Tom Bowling.
Notre facteur hollandais s'assit sur les écoutilles, et, après avoir nettoyé ses ivoires avec un verre de skédam (dont la dimension eût surpris même le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontré de liqueur aussi exquise, assurant en même temps que l'addition d'un morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.
J'ordonnai au quartier-maître d'avoir soin de notre hôte, en l'engageant à aller éveiller le mousse pour lui servir d'aide dans les détails de cette importante fonction; le vieux marin obéit en marmottant entre ses dents:
—Je n'ai jamais vu un aussi drôle de navire, il est tout magasinage. Le Téméraire, qui avait trois ponts, ne possédait pas, pour mettre son pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un biscuit! mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore flotteraient-ils dans sa panse comme des petits pois dans la chaudière d'un vaisseau. Allons, garçon! allons, réveillez-vous, et apportez sur le pont tout ce que vous trouverez dans le garde-manger.
Je vis bientôt apparaître un morceau de porc froid, un énorme canard et la moitié d'un fromage de Hollande. L'agent attaqua les viandes avec une taciturnité immobile, et, quand il eut vidé les plats et une grande bouteille de grès remplie de gin, il me dit, toujours d'un air grave:
—Il est déjà tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de causer d'affaires après souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude et que je suis fatigué, je vais me reposer ici.
En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes difficultés, sur la grande voile qui était par terre, se couvrit d'un drapeau, et dit au garçon de lui remplir sa pipe. Bientôt après il fuma et ronfla de tout son cœur, et nos ivrognes suivirent son exemple.
Vers le matin, Barthélemy-Zacharie Jans remplaça la perte de sa chaleur matérielle avec du porc salé et du gin, puis il m'accompagna sur le vaisseau étranger.
Je découvris bientôt que j'avais affaire à un marchand froid, calculateur et fort rusé. Cette conviction me mit en colère, car, malgré mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas dans lesquels je pouvais être dupe. Outre les traits caractéristiques de son pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme avait la sordide avarice d'un Écossais. Quand, avec la franchise d'un marin, le capitaine de Bombay vint exposer sa position à l'agent en lui demandant le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage se montra plus indifférent aux souffrances humaines qu'un Hollandais doublé d'un Écossais ou que le diable lui-même. Il regarda le capitaine banqueroutier avec une apathie vide, insensible et sèche, apathie dont j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un propriétaire irlandais qui écoutait d'un air calme les réclamations de ses pauvres tenanciers affamés et sales. Sans répondre un seul mot à la demande du pauvre capitaine, le facteur examina les papiers de la prise, ses factures et les listes de la cargaison.
—Vous ne serez pas oublié à la vente, dis-je au prisonnier désespéré.
—Je proteste contre des stipulations! s'écria le facteur; mais, si le capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes sécurités, sa proposition sera accueillie; c'est-à-dire toutefois si la Compagnie devient acquéreur, et si Van Olans Swamerdam y donne son consentement.
J'étais fort jeune à cette époque, et ne sachant pas que de pareils caractères sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en marché avec cette brute féroce; j'allais même lui donner une raclée et le faire jeter à la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me conseilla de ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur fut chassé du schooner au milieu des huées de tout l'équipage.