CXVIII

Afin d'éviter une seconde orgie nocturne, nous traversâmes avec circonspection de nombreux groupes d'îles dont le nom et même la situation ne sont point marqués sur les cartes marines, et nous jetâmes l'ancre près de celle qui nous parut la plus riche en ombrages et en fruits. Malgré les profondes connaissances de de Ruyter dans la navigation, nous avions de très-grands dangers à surmonter pour franchir les courants, dont la violence emportait le grab et le schooner dans des directions différentes, ou les frappait violemment l'un contre l'autre. La marche rapide d'un vaisseau ou le galop effréné d'un cheval poussé par l'éperon m'a toujours donné un vif plaisir; mais ce plaisir, comme tous ceux qui ont pour cause une excitation nerveuse, est souvent payé par une fatigue réelle, par un accablement moral et physique profondément triste.

En visitant avec Zéla les îles inconnues et inhabitées de l'archipel des Indes, je fus vraiment heureux, et c'était avec l'extase d'un étonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque fleur, chaque herbe: car tout nous était inconnu, de nom, de couleur et de forme. À nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et les coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque fantastique. Il nous semblait même que les oiseaux, les lézards, les insectes et les grands animaux n'étaient point pareils à ceux que nous connaissions.

Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre gigantesque, Zéla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs. Les oiseaux et les bêtes nous regardaient sans témoigner d'effroi, mais avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutôt je pensais pour eux qu'ils étaient indignés de notre usurpation.

Comme je n'écris pas l'histoire de mes découvertes, mais bien celle de ma vie, je laisse aux systématiques navigateurs la description de chacune de ces îles, car elles sont maintenant comprises dans la cinquième division du monde.

Après une longue et difficile navigation, nous arrivâmes aux îles Aroo, îles charmantes dont la vue laisse dans le cœur et dans la mémoire un souvenir ineffaçable. Ces îles sont si belles, que leur beauté surpasse l'idéal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou, comme on les appelle généralement, les oiseaux du paradis) sont nés dans cet Éden. On y trouve encore le loris, oiseau charmant, dont les couleurs diverses et distinctement marquées surpassent en splendeur celles des plus rares tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus profond que le ciel, et dont la crête, le bec et les pattes sont d'un jaune d'or. Les épices sur lesquelles vivent une infinité d'oiseaux-mouches de toutes nuances, depuis le rouge cramoisi jusqu'au vert d'émeraude, répandent dans l'air des odeurs délicieuses.

Nous vîmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guinée, et nous dirigeâmes notre course vers le nord-ouest pour gagner l'île épicière hollandaise d'Amboine. Tous les habitants de l'île étaient en confusion, car ils attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur cependant ajoutait moins de foi à cette rumeur que ses sujets, et, quoiqu'il consultât de Ruyter, notre ami était trop fin pour faire à la question de l'insulaire une réponse qui dût ranimer ses craintes; il sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en étant contraints par la prière, la force ou la ruse, à prêter aux natifs l'appui de notre secours. Outre cette politique pensée, de Ruyter sentait encore qu'en laissant entrevoir au gouverneur la certitude qu'il avait d'une prochaine attaque, il serait difficile à l'un d'acheter des provisions, et à l'autre de les fournir. Quelques jours après ce nouvel approvisionnement, nous fîmes prisonnier un petit vaisseau du pays, frété de clous de girofle, de macis et de muscades. Nous enlevâmes les épices, et le navire continua sa course.

Le désir de de Ruyter était de gagner les îles Célèbes, et nous naviguâmes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres. Notre commodore nous fit jeter l'ancre à la hauteur du port de Rotterdam, à Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom du port. Cette île, située entre Java et Bornéo, a la forme d'une énorme tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes disproportionnées. Les quatre coins de l'île s'étendent donc dans la mer en formant des péninsules étroites et allongées.