VI

Le lendemain, au grand désappointement des courtisans, l'infant d'Espagne et Calderon se promenèrent ensemble au Prado, et Rodrigues accompagna encore le prince au théâtre. Son influence sur l'héritier du trône paraissait plus grande que jamais.

Cette rupture, suivie d'une réconciliation si prompte, était une énigme pour tous. Les uns l'attribuaient à un caprice du prince, les autres soutenaient que c'était une comédie imaginée par l'astucieux Calderon pour humilier le duc d'Uzeda, qui ne s'était réchauffé un instant aux rayons du soleil levant que pour être plongé ensuite, aux yeux de tous, dans la plus complète obscurité.

Cependant Fonseca réussissait au delà de ses espérances. La pauvre Margarita, qui avait quitté un monde qu'elle aimait pour la solitude glaciale du cloître, fut bientôt dégoûtée de la vie monotone du couvent. Sa seule consolation était de penser qu'elle n'était entrée dans cet asile désolé que pour rester fidèle à Fonseca et échapper aux poursuites dangereuses de l'infant d'Espagne. En mourant, sa vieille nourrice avait révélé un grand secret à Margarita, puis elle lui avait remis une lettre écrite de la main de sa mère. Cette lettre avait fait verser bien des larmes à la jeune fille, et lui avait appris ce qu'il y a parfois de force, de constance, de tristesses et d'angoisses dans l'amour d'une femme. Un affreux pressentiment s'était emparé de Margarita; elle crut que la fatale destinée de sa mère projetait une ombre sur sa propre existence, et cette pensée lui avait fait rechercher la paix du cloître.

Quand, par l'entremise du portier, la jeune fille reçut la lettre de Fonseca, lettre où respirait la passion la plus profonde, la plus vraie, elle ressentit une grande émotion. La nature reprit ses droits, et le cœur de Margarita se rouvrit aux plus doux sentiments. La novice n'avait pas encore prononcé les vœux terribles qui devaient à jamais la retrancher du monde. Elle pouvait donc être à l'homme qu'elle aimait. La jeune fille répondit à Fonseca; elle lui parla des dangers auxquels il s'exposait; mais chaque mot de cette lettre était dicté par l'amour et devait ranimer l'espoir du jeune homme. Cédant à son propre cœur et aux sollicitations de son amant, Margarita consentit à fuir le couvent, et à fuir avec Fonseca.

Dans la soirée, le jeune officier vint trouver Calderon. Le marquis était descendu dans les jardins de son palais. La lune projetait ses pâles lueurs à travers les allées d'orangers et de grenadiers; on voyait ses blancs rayons se jouer en nappe argentée sur le marbre des statues qui peuplaient cette délicieuse retraite. L'air doux et tiède n'était troublé que par les murmures des fontaines, dont les jets d'eau, éparpillés par la brise, retombaient en pluie scintillante. Au-dessus de ces jardins régnait une terrasse immense d'où l'on voyait dans le lointain se dessiner les sombres monuments de Madrid et les dômes de ses églises.

Sur cette terrasse, Calderon, debout, appuyé contre le tronc d'un aloès gigantesque qui l'enveloppait de son ombre, était plongé dans une sombre rêverie.

—D'où vient que je frissonne? dit-il à demi-voix. Ah! c'est à cette heure fatale que j'appris que je venais d'être déshonoré par un lâche; c'est à ce moment que je l'ai tué! Et depuis ce jour, quelle révolution dans ma vie! Le crime m'a porté au faîte des honneurs! Et pourtant, comme elle était paisible et heureuse, cette vie d'études à Salamanque! Alors j'avais foi en elle; je me laissais guider par la flamme de ses yeux, dans lesquels je lisais ma destinée, comme l'astrologue lit dans les étoiles du ciel; mais l'âge d'or n'a duré qu'un jour: le paradis s'est changé en enfer!

Le bruit des pas rapides de Fonseca arracha Calderon à sa rêverie. Il se retourna brusquement. Il fit un effort suprême pour composer son visage et en effacer toute trace d'émotion. Quand Fonseca parut devant lui, la figure de don Rodrigues était calme et sereine.

—Réjouissons-nous, cher Rodrigues! Elle consent enfin, et je viens réclamer l'appui que vous m'avez promis.

—Et le portier du couvent, est-ce un homme auquel on puisse se fier?

—Comme à moi-même.

—Avez-vous une clef pour ouvrir la porte de la chapelle?

—La voici; Margarita doit se cacher dans un confessionnal après la prière du soir.

—Bien, tâchez de remplir convenablement votre rôle; voici comment je me suis acquitté du mien: Je connais dans un des faubourgs de Madrid, sur la route de Fuencarras, une maison isolée. Le propriétaire est de mes amis. Des chevaux et des déguisements seront mis par lui à votre disposition. Un de mes secrétaires vous remettra un passe-port. Demain je serai informé le premier de l'enlèvement de la novice, et je ferai en sorte de dépister ceux qu'on mettra à sa poursuite. N'ai-je pas tout bien arrangé, cher Fonseca?

—Vous êtes notre ange gardien! s'écria don Martin avec enthousiasme. Demain, à minuit, nous irons à la maison que vous venez de m'indiquer.

Fonseca quitta le palais le cœur plein de joie; mais, au détour de la rue, six hommes appostés depuis les premières heures de la soirée se précipitèrent pour lui barrer le passage.

—C'est à don Martin Fonseca que j'ai l'honneur de parler? dit le chef de la bande.

—À lui-même.

—Au nom du roi, je vous arrête!

—Vous m'arrêtez? et pourquoi? qu'ai-je fait?

—Voici le mandat signé de Son Éminence le duc de Lerme. On vous accuse de désertion.

—Tu mens, misérable! le général m'a permis de quitter le camp.

—Que nous importe? suivez-nous.

Fonseca, naturellement bouillant et impétueux, ne put calculer froidement les suites de sa résistance. L'arrêter, l'emprisonner la veille du jour où il devait délivrer Margarita!

Un pareil malheur le plongeait dans un désespoir qui faisait disparaître à ses yeux toute autre considération. Il tira son épée, renversa l'alguazil qui s'opposait à son passage; mais les alguazils cernèrent le jeune officier et le choc des épées se fit entendre. Soudain, la rue, qui n'était que faiblement éclairée par la lune, fut inondée de lumière.

Des laquais portant des torches arrivèrent en foule en criant:

—Place au noble marquis de Siete-Iglesias!

À ce nom, Fonseca laissa tomber son arme, et les alguazils firent place.

Un homme au visage pâle, aux yeux étincelants, parut au milieu du groupe: c'était Calderon.

—Pourquoi tout ce bruit à pareille heure? dit sévèrement le ministre.

—Rodrigues, cria Fonseca, je suis heureux de votre arrivée. Ces misérables ont osé porter la main sur un officier espagnol, en se disant porteurs d'un ordre du duc de Lerme.

—Avez-vous en effet un mandat d'arrêt contre ce gentilhomme? demanda Calderon au chef des alguazils.

Celui-ci présenta l'ordre dont il était porteur.

Calderon le lut lentement, le rendit à l'alguazil, et puis, prenant à part Fonseca:

—Êtes-vous fou? lui dit-il à voix basse, croyez-vous pouvoir résister aux lois? Si je n'étais arrivé à propos, pour un mince délit dont on vous accuse, vous alliez commettre un crime capital. Suivez ces gens, ne craignez rien. Je verrai le duc et j'obtiendrai votre mise en liberté. Demain, nous irons ensemble au rendez-vous convenu.

Fonseca, le cœur gonflé de rage, allait répliquer; mais Rodrigues se hâta de lui imposer silence. Le ministre se tourna ensuite vers les alguazils.

—Il y a ici, dit-il, une erreur qui sera réparée demain. Traitez ce gentilhomme avec le respect et la considération dus à sa naissance et à son mérite. Allez, don Martin, ajouta-t-il à voix basse, allez, sinon Margarita est à jamais perdue pour vous.

Vaincu par cette menace, Fonseca remit son épée dans le fourreau et suivit les alguazils en gardant un morne silence.

Calderon, immobile et absorbé dans ses réflexions, les laissa froidement s'éloigner. Bientôt, chassant une pensée importune, il donna ordre à ses gens de le précéder, puis il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez le prince d'Espagne.