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Au fond, ce sont nos plus vulgaires intérêts qui nous empêchent à peu près tous de porter sur l’homme d’action le jugement impartial que quelques-uns de nous accordent parfois au poète. La plupart ne voient le poète que quand il tient le bâton de l’orchestre et que les faiblesses et les misères qui lui sont communes avec nous s’effacent de son geste tout à coup. Voici, alors, dans la montée de l’enthousiasme, le flot ordonné des idées, une sorte d’enivrement lucide qui retient, avec une sûreté prodigieuse, tout ce qu’il ne faut pas livrer, glisse sur ce qu’il ne faut pas souligner, abandonne joyeusement à l’expression triomphale les seules cimes du rythme, les seuls grands contours de la forme, les seuls accents pathétiques de la couleur et du mouvement. Pourquoi n’accordons-nous pas à l’homme d’action ce crédit magnanime ? La tâche de l’homme d’action est infiniment dramatique. Jugez-en. Le sillon s’ouvre, il voit l’extrémité du champ. Mais le soc heurte un corps compact, s’ébrèche, ou dévie, ou bien s’effondre et plonge en quelque tourbière cachée, qui l’engloutit. La matière est moins pressée que sa propre imagination. Car son art ne s’exerce pas sur la masse inerte et passive des sons, des formes, des couleurs, des mots même, mais sur le monde contradictoire, cruellement impulsif et complexe, et rebelle, des sentiments et des passions. Sa matière à lui, c’est l’homme. Il y rencontre des résistances actives que le peintre, ou le sculpteur, ou le musicien ignorent, ayant seulement à combattre celles qui viennent du dedans. L’accusation d’injustice, d’arbitraire, d’immoralité, de tyrannie attend chacun de ses gestes. Et si le poète, du moins de son vivant, peut rester seul sans qu’on y prenne garde, l’homme d’action ne parvient à l’autonomie créatrice qu’à condition de soumettre les âmes, entraînées dans son mouvement ou subjuguées par son vouloir, à une obéissance qui les aveugle, ou les révolte. Si l’homme d’action transige, il affaiblit d’autant son acte. S’il ne transige pas, il est un monstre. Il vit le drame continu de la responsabilité.
Celui-là le sait. Et il l’accepte. Et jusqu’au bout. Et quoiqu’il arrive. Car il avoue, s’il s’est trompé. Qu’on ne lui parle pas, à propos de ses fautes — la Russie par exemple, — des suggestions de ses ministres, des erreurs de ses lieutenants : « J’étais le maître, répond-il, c’est à moi qu’incombe toute la faute. » Il se réserve ainsi le droit vivant de les juger. Il leur ôte le droit de se soustraire à son commandement. Et, la plupart du temps, l’envie. « Quand j’ordonne, on m’obéit, parce que la responsabilité est sur moi. » La sienne, il le sait bien, est formidable, mais il porte en lui-même et fait éclater dans ses gestes une telle grandeur de conception et de moyens qu’il voit, du même coup, graviter dans son orbite de plus en plus rapidement, tous les esprits. L’intérêt de chacun est de lui obéir[M], non pas seulement parce qu’il est juste et récompense, non pas seulement pour le bénéfice matériel que chacun en retire, puisqu’il maintient le risque, et le plus terrible de tous, suspendu sur toutes les têtes. Mais pour les bénéfices moraux qu’assure à chacun la libération des énergies qu’il ne se soupçonnait pas et que lui révèle une volonté infiniment plus forte que la sienne en discernant en lui et en jetant dans l’action vivifiante les germes des qualités qui lui sont propres et le placent à son rang. « Je refroidis les têtes chaudes, et j’échauffe les têtes froides. » Il a le don, en les rudoyant souvent, en les caressant quelquefois, en tout cas en les regardant, de révéler aux gens la possibilité d’atteindre un équilibre dont les éléments sont en eux. « Les hommes sont ce que l’on veut qu’ils soient. » Il délivre, en effet.
Il délivre. Et c’est là, surtout, qu’est le secret de sa puissance. Il délivre de la critique. Il délivre du choix. En un mot, de la décision. Peut-être prépare-t-il ainsi les hommes à lui manquer au jour de l’infortune, aucun d’eux n’étant plus capable d’oser quand il n’est pas là ? Mais toute grande action ne fait que déplacer des forces, qui font défaut partout où elle ne s’exerce pas. Peut-être aussi abaisse-t-il, de son vivant et hors du rang, les caractères, bien que la hache révolutionnaire se soit chargée de trancher les plus hauts ? Mais il les forge et les élève dans le rang. Peut-être crée-t-il, en un mot, des esclaves ? Mais c’est la condition de toute espèce de grandeur, qu’on se nomme César, ou Jésus, ou Michel-Ange, et quel que soit l’empire où l’on exerce son pouvoir.