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Une médaille sort toujours d’une matrice. Un homme ne tombe pas du ciel. Il est lié, par son milieu, par son éducation, par son atavisme et sa race, à un ensemble de circonstances, d’événements et de fatalités qui déterminent sa nature et sa fonction. Même s’il paraît, comme celui-là, autonome. Surtout s’il paraît autonome. Car alors, nous l’avons vu, il est le plus obéissant des êtres, et le sait, et le dit. Sa puissance est telle qu’elle emprunte incessamment à toutes les énergies de la durée et de l’espace son aliment. Plus l’homme est personnel, moins il est égoïste. Plus il est libre, moins il est indépendant. Plus il se possède, moins il s’appartient.

Il me semble que les Français, entre tous les peuples, comprennent mal Napoléon parce qu’ils le prennent la plupart du temps pour un des leurs et ne songent à peu près jamais à ses origines. Détracteurs ou apologistes cherchent en lui des qualités françaises, et, comme ils ne les trouvent pas, ils forcent et faussent l’image, afin de la mieux saisir. Napoléon est Corse, surtout Italien[5], et j’ai déjà dit le caractère essentiel, — cette concentration de l’âme entière autour d’une passion centrale en faveur de laquelle toutes les autres sont utilisées ou refoulées, — qui le marque dès l’abord. Cette insatiable soif de gloire, qui fait serrer les dents et pâlir le visage sous la crispation du cœur, en découle immédiatement. Mais ce n’est pas tout. Cette race étrange, la plus différenciée d’Europe, à qui son anxiété continue et dissimulée de domination assure la rigidité et la souplesse de l’épée, se reconnaît à bien d’autres accents.

[5] « Je suis Italien ou Toscan, plutôt que Corse. »

Il y a l’amour de l’unité dans l’ordre, d’un ordre qui n’est pas du tout celui que nous cherchons en France, et que nous ne connaissons d’ailleurs guère autrement qu’idéal, répandu dans nos monuments, nos jardins, nos tragédies, notre musique, toute notre littérature, sans doute parce que le désordre politique et social est au contraire à peu près continu. D’un ordre non plus seulement spéculatif comme chez nous, mais organique, sculpté dans la matière vivante elle-même par une discipline cruelle des plus redoutables passions. D’un ordre qui n’est pas une attitude résignée des plus sages parties de l’être vis-à-vis des plus grossières, mais une victoire des plus noblement passionnées vis-à-vis des plus impulsives. Toute la distance qui sépare l’intellectuel de bonne compagnie, supérieurement sceptique, et cherchant au milieu de la sottise générale une harmonie spirituelle qui l’en isole de son mieux, de l’être déchiré qui porte constamment en lui le drame et cherche à imprimer au déroulement du drame la forme de sa volonté. La mesure n’est plus la même. Et d’ailleurs, ici, ce terme de « mesure » ne convient plus. Là, c’est le sentiment statique des proportions harmonieuses qui peut inscrire tout entier dans l’espace intellectuel l’antagonisme des passions. Ici, c’est un équilibre dynamique entre ces passions elles-mêmes que le besoin de définir son être conquiert, à toutes les heures du jour, dans le cœur de l’homme puissant. L’équilibre italien, la mesure française sont aux deux pôles opposés, ici dans l’intelligence et là dans la fureur de vivre. Un rêve gigantesque exige de gigantesques moyens. Il faut se décider à ne pas considérer comme des hommes comparables, parce qu’ils font le même métier et le font bien l’un et l’autre, Michel-Ange et Chardin. Il ne me semble pas utile de multiplier les exemples. Colbert rend ses édits, ses ordonnances, toutes choses vues du dehors, répondant à un système d’unification politique, administrative et esthétique définies d’abord dans l’esprit. Napoléon établit une société neuve, organiquement refondue, sur les droits soi-disant naturels de l’homme réclamés par le siècle qui l’a nourri. Il substitue la loi au règlement. La manœuvre de Turenne obéit aux suggestions de la plus pure et de la plus droite méthode. Celle de Napoléon puise ses inspirations les plus irrésistibles en des visions de lignes et de masses qui le traversent en éclairs. Il substitue à la raison pure l’imagination.

Il y a autre chose, et cela surtout, il me semble, est capital. C’est qu’il ne connaît pas, en tant qu’Italien, le sentiment du ridicule, ou s’il le connaît, il le domine, la passion parlant plus haut. Je n’ignore pas qu’il répond, un jour qu’on l’encense, « du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas. » Mais précisément sa marche est trop ardente et trop rapide pour que, ce pas franchi, on remarque la trace qu’il imprime au sol. Il traverse le ridicule, simplement, comme un boulet troue un décor de carton-pâte, sans s’en apercevoir, sans que nul ne s’en aperçoive, le décor ne résistant pas, le boulet broyant le rieur. Français, il n’eût pas essayé d’être Napoléon, par crainte du ridicule. Allemand, il eût essayé, mais, ne pensant pas assez vite, le ridicule l’eût bientôt submergé. Anglais, il eût réussi, peut-être, mais il eût recouvert d’instinct son ridicule d’un hausse-col de puritain. L’Italien est le seul qui n’ait pas peur du ridicule — songez aux proclamations, à la manœuvre même, par son audace et son imprévu, au titre d’Empereur, aux cérémonies du sacre, à la noblesse impériale, au mariage autrichien, — parce qu’il porte en lui une véhémence de vie qui emporte le ridicule comme un train emporte le vent. Je pense encore à Michel-Ange, à ses contorsions monstrueuses, à ses bons dieux à grande barbe qui volent à travers la nuit, mais dont une volonté inconcevable rythme sans cesse l’expression. Je songe à Tintoret, avec son mouvement que rien ne distingue d’une espèce d’orgie acrobatique, sinon l’ordre tumultueux que lui impose son grand cœur. Je songe à Giotto, dont les groupes ne rassembleraient que des comédiens grimaçants si le pathétique profond de la vie sentimentale n’inscrivait le moindre de leurs gestes dans un ensemble harmonique suave comme la plus belle voix. Et je ne puis m’empêcher de croire que les Français, si furieux contre ceux d’entre eux qui veulent sortir de la foule, si dédaigneux de leurs véritables artistes, si épris de tous les artistes qui viennent d’ailleurs que chez eux, ont accueilli Napoléon grâce précisément au caractère étrange et tout à fait disproportionné à leurs mesures habituelles qu’ils lui ont soudain reconnu. On l’a déjà vu, je le crois.