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L’empreinte que laisse un homme n’est pas si facile à déterminer qu’on le suppose. On voit ses contours, sa forme extérieure. Mais il est moins aisé d’explorer le sol autour d’elle, d’apprécier le tassement de l’humus sous son poids, la qualité des racines écrasées ou refoulées, l’obscure circulation des forces souterraines qui, grâce au bouleversement qu’elle y apporte, se mêlent ou se séparent et jaillissent à l’air ailleurs qu’on ne le pensait. Même ses contours, sa forme extérieure trompent sur sa vertu réelle. On y fait couler du plâtre. On place sur des étagères les moulages obtenus. Ceux qui visitent le musée, le dimanche, contemplent religieusement la relique poudreuse que des jeunes gens bruyants, mais dociles, et de vieilles demoiselles sages copient toute la semaine peur l’ornement des cheminées, des magazines et des instituts d’orthopédie. Si quelques-uns entendent le bruit du torrent au dehors, combien sont-ils à se douter que ce torrent ne serait pas si l’empreinte n’avait déplacé quelque source invisible ?
Que l’influence de Napoléon ait été néfaste dans le domaine politique et sentimental apparents, voilà qui semble démontré. Que son souvenir ait engendré une imagerie populaire écœurante, provoqué trop souvent la fureur des cuivres et tambours de la fanfare hugolesque, tenté même l’inspiration de l’ivrogne sentimental et du poivrot élégiaque qui, sous les noms de Musset et de Béranger, ont anémié d’effusions solitaires et couperosé d’ardeurs patriotiques des millions de collégiens, de marchands de cassonnade et de filles sur le retour, voilà qui est triste, à coup sûr, mais surtout pour les critiques qui ont pris au sérieux ces effroyables sornettes. Qu’on charge sa conscience posthume des pronunciamentos vénézuéliens, du déchaînement des pédagogies, mascarades et bouffonneries militaires, de l’institution de ce second empire qui n’est pas seulement la caricature, mais la contre-partie du sien, voilà encore qui est regrettable, mais surtout pour les historiens et moralistes qui n’ont pas su discerner la qualité des gestes sous leur apparente identité. Le fait que Napoléon est un poète condamne irrévocablement ses descendants en simili qui débarquent sur le rivage avec un aigle empaillé, les notaires de chef-lieu munis des tables de sa Loi qui prétendent la lui apprendre, les héros de garnison dont le grand sabre, au nom de L’ORDRE, coupe le poing du gamin qui leur fait la nique, les bardes de music-hall nasillant la gloire ou l’exécration du massacre pour amener au refrain, dans la salle, le capitaine d’habillement en retraite ou le zingueur libéré.
L’ombre de Napoléon a servi tour à tour à tous les partis d’épouvantail ou de drapeau, chacun d’eux ramassant minutieusement dans sa vie, afin de la mettre au niveau de ses passions intéressées, les faits et les anecdotes les plus propres à le servir. Aidés de la basse littérature, ils en ont fait tour à tour un négrier ou un tambour-major. Mais voilà. Napoléon n’est pas plus responsable du bonapartisme que Michel-Ange de l’académisme ou Jésus du cléricalisme. L’interprétation du monde repose sur un malentendu séculaire, et incurable. Un masque le recouvre, que décorent les profiteurs pour leur clientèle de sots, et sous lequel son vrai visage cache ses convulsions ou sa sérénité. L’empire spirituel d’un homme commence exactement aux bornes que lui assignent, comme extrêmes frontières, ses adversaires intéressés et surtout ses imitateurs. Il n’est pas difficile de dénoncer l’influence de Montaigne sur Pierre Charron ou sur les innombrables écrivailleurs anglais qui ont bravement intitulé « Essais » leurs élucubrations de valeurs fort inégales. Mais je ne sais si on se rend bien compte que Shakespeare, Cervantès et Pascal n’eussent pas ouvert, sans Montaigne, les portes de l’esprit moderne à l’Occident. Nul n’ignore l’action de Rubens sur Van Dyck. Mais qui dira l’ébranlement secret, et décisif, qu’il a imprimé après deux siècles à l’idée de Lamarck lequel, selon toute vraisemblance, connaissait à peine son nom ? Un enfant qui donne à un pauvre le sou qu’on vient de lui remettre pour acheter un sucre d’orge, est bien plus près du Christ que le prêtre qui vit de lui. Un autre enfant qui copie avec un morceau de charbon, sur la cloison d’une bicoque, la silhouette d’un chien levant la patte au pied d’un mur, n’est pas si loin de Raphaël que tel académicien qui professe, en son nom, à l’École des Beaux-Arts. L’esprit est invisible, et c’est là qu’est sa force. Je ne sais si Chateaubriand l’a bien vu à propos de Napoléon, et pourtant je ne puis croire qu’un homme de sa taille ait pu songer aux aspects extérieurs de l’action napoléonienne quand il a écrit ceci, qui précisément néglige son caractère matériel pour montrer les régions où il faut en chercher la trace : « Vivant, il a manqué le monde. Mort, il le possède. »