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Quand je cherche à évoquer sa marche dans l’Histoire, qu’il remplit, et qui laisse pourtant une impression d’épouvantable solitude, je songe à la phrase de Chateaubriand contant la fameuse séance où Louis XVIII, reçu par les acclamations de tous, vint se solidariser avec ses Chambres à l’approche de l’usurpateur : « Les cris cessent, tout se tait. Dans cet intervalle de silence, on croyait entendre les pas lointains de Napoléon. »
Son pas reste lointain. J’en ai parlé souvent, ici. Mais c’est qu’on ne s’en est pas rendu compte, bien que cet isolement singulier constitue la marque la plus imposante de son génie et livre le sens profond de son exil parmi nous. Il le cherchait dans sa jeunesse, attribuant ingénûment le besoin qu’il avait de lui « aux maux qu’avaient souffert la Corse et sa famille »[17]. Il aimait le désert, cet « Océan de pied ferme, l’image de l’infini[Z]. » Et c’est le sort de ceux que la solitude attire et qui recherchent avidement ses conditions extérieures, de la sentir monter en eux à mesure que le bruit du succès augmente ou que la rumeur de la gloire vient les environner.
[17] Bourrienne.
Le voici. Il est isolé de l’Europe par le rideau de flamme de la guerre. Il est isolé de la France par sa qualité d’Italien. Il est isolé du futur par la haine de ses détracteurs et l’imbécillité de ses thuriféraires. Il est isolé des artistes par leur dédain de l’action. Il est isolé des hommes positifs par la qualité lyrique de cette action. Il est isolé de la démocratie par ses instincts d’aristocrate. Il est isolé de l’aristocratie par sa volonté de démocrate. Il est isolé en même temps des croyants et des incrédules par cette foi informulable du poète qui est la plus vaste de toutes mais qui, par cela même, fait éclater les cadres de la foi. Et tout cela n’est pas assez. Tout cela n’est rien. Il est isolé de tous les cœurs par la nature de son cœur.
Certes, il n’a pas l’air d’être seul, maître qu’il est de la moitié d’un continent, seigneur des bras, seigneur des âmes, presque des intelligences, jouant d’une armée formidable, son nom connu dans les solitudes américaines, répété des foules asiatiques, l’univers occupé exclusivement de lui. Et cependant, à mesure que sa puissance lui soumet l’impuissance des autres, elle l’éloigne d’eux. « Il avait l’air, dit Cambacérès, de se promener au milieu de sa gloire. » Le monde entier faisant silence, je pense que, quand il marchait, il n’entendait dans son cœur que le bruit de ses éperons. Il était d’autant plus seul que personne ne le sentait, et qu’on eût fait bien rire celui auquel on l’aurait dit. Ceux qui répondent à un grand homme, s’il vient à se plaindre de ne pas être compris, qu’il est le centre des regards, qu’on le loue, même en son absence, qu’on l’admire, qu’on l’aime, que le monde a besoin de lui, ne comprennent pas la qualité réelle de la solitude. La solitude d’un grand homme augmente tandis que le nombre s’accroît des hommes qui tournent les yeux vers sa force, sa propre loi intérieure l’obligeant à se séparer d’eux sans cesse et l’en prévenant d’autant plus que le contraste s’accuse entre les besoins de son âme et la nature des louanges qu’on lui prodigue, des intentions qu’on lui prête, des définitions qu’on donne de l’idée qui le conduit. On limite son rôle, on définit son génie, on arrête son destin alors que ses désirs ignorent leurs frontières, que ses moyens ignorent leur puissance et qu’il ne connaît pas la mission dont il est chargé. Vous croyez donc que cela lui suffit, dix trônes, la terreur, l’enivrement du monde, le plus grand des destins connus ? Indigents que vous êtes ! Sans cesse, pour monter, il doit s’arracher à l’amour. Plus l’acclamation grandit autour du héros en marche, plus le silence s’établit et se fait profond dans son cœur. N’essayez pas d’explorer la solitude de cet homme sur lequel les regards de TOUS LES HOMMES sont fixés.
« Mendiant de l’infini, demandant à qui passait le petit sou de l’empire du monde »[18], il n’y eut jamais, dans tous les siècles, un homme plus malheureux. Il paya l’incomparable ivresse d’être lui par l’incomparable souffrance d’être seul à le savoir. Son mot à Gœthe est un cri de soulagement. Quand la gloire, après avoir atteint les extrêmes limites matérielles de la conscience et de la mémoire des hommes s’estime inassouvie, sa rançon est le désespoir. Mais alors, et seulement alors, Dieu l’accueille.
[18] Léon Bloy.