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Il est le plus jeune. Il est le plus pur. Aussi le voilà désarmé, hors des gestes qu’il faut pour atteindre le fantôme. Que lui importe, à lui qui porte dans le cœur les palais enchantés du monde imaginaire, tous ces châteaux, ces sacs d’or, ces dorures aux habits ? Il a dit, je ne sais trop quand, qu’un louis par jour eût suffi à ses besoins personnels. Il a les deux mains ouvertes. Y puise qui le veut bien. Il paie toutes les dettes, celles de ses parents, celles de ses soldats, celles des inconnus qui lui écrivent. Il subventionne de ses deniers l’industrie, le commerce, règle le prix des constructions de ponts, de routes, de canaux. Il dote et remplit les musées. Il ne possède rien qui ne soit en même temps aux autres. Il a le dédain complet, ou mieux l’indifférence, de tous les biens matériels. Le faste qu’il déploie n’est qu’un des moyens de son système : « Ma propriété est dans la gloire. »

On le voit bien dès son enfance. Il a connu toutes les générosités expansives, toutes les amitiés fanatiques des jeunes gens qui n’ont pas encore entrevu les vastes cieux que leur imagination enferme et se jettent sans transition, ce qui les fait paraître ridicules, des silences convulsifs devant les railleurs et les brutes, aux enthousiasmes mal réglés dès qu’un esprit ou un cœur les écoute, pour toutes les chimères qui traversent leur sentier. Il lit Jean-Jacques, il lit Ossian, même Bernardin de Saint-Pierre. Il dévore les écrits des philosophes et cherche à les imiter. Il veut venger sa patrie corse. Mais que la Révolution éclate, il l’accueille ardemment, jusqu’à se faire chasser, avec tous les siens, de sa patrie corse pour elle. Il conservera toujours ces deux aspects, contradictoires en apparence, qui ne dépendent en réalité que de l’interlocuteur. Il se fermera pour les niais, se livrera aux enthousiastes, de confiance d’ailleurs, et sans éprouver la solidité des assises de leur ferveur. Il confiera ses grands projets à l’ondoyant et charmant Alexandre, si prêt à devenir un fourbe quand les circonstances le voudront. Il l’appellera son ami, l’embrassera, se promènera à son bras des heures. Devant Desaix, devant Fox, devant Rœderer, devant Gœthe, il s’épanchera sans réserve. Ou devant le moindre visiteur qui manifestera quelque attention, ou quelque intelligence, ou quelque flamme. Mais maintenant ce sera sa chimère à lui qu’il décrira devant eux. Il croira dès l’abord à la fidélité, à l’imagination, à la générosité des autres, les jugeant tous d’après lui[N]. Quand il se livrera à l’Angleterre, il ne doutera pas qu’elle l’accueille comme il eût accueilli lui-même un grand Anglais qui fût venu lui demander le sel, le pain, l’eau et l’abri.

J’ai parlé du pardon. J’ai parlé de l’oubli. Cela va bien au delà du pardon, au delà même de l’oubli. Le jugement lointain, d’ensemble, intervient pour peser les hommes, et c’est celui du fataliste qui connaît mieux que personne l’action des événements sur les âmes, de l’égoïste supérieur qui sait le secret des mobiles, de l’homme de volonté surnaturelle qui ne peut en vouloir aux autres de n’avoir pas osé franchir, pour accroître et cultiver une volonté comparable, les maux qu’il a soufferts. « Dans la complication des circonstances de sa chute, écrit Las Cases, il voit les choses tellement en masse, et de si haut, que les hommes lui échappent. Jamais on ne l’a surpris animé contre aucun de ceux dont on croirait qu’il a le plus à se plaindre. Sa plus grande marque de réprobation… est de garder le silence sur leur compte quand on les mentionne devant lui. » Parfois même de les défendre, parce qu’il a si puissamment vécu qu’il sait, n’ayant pas trébuché, pourquoi tous les autres trébuchent. Ils ne sont pas mauvais. Ils vivent selon leur nature. Et la fatalité pèse sur eux comme sur lui : « Vous ne connaissez pas les hommes, ils sont difficiles à saisir quand on veut être juste. Se connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes ? La plupart de ceux qui m’ont abandonné, si j’avais continué d’être heureux, n’eussent peut-être jamais soupçonné leur propre défection. Il est des vices et des vertus de circonstance. Nos dernières épreuves sont au-dessus de toutes les forces humaines ! Et puis, j’ai été plutôt abandonné que trahi ; il y a eu plus de faiblesse autour de moi que de perfidie : c’est le reniement de saint Pierre, le repentir et les larmes peuvent être à la porte. A côté de cela, qui, dans l’Histoire, a eu plus de partisans et d’amis ? Qui fut plus populaire et plus aimé ?… Non, la nature humaine pouvait se montrer plus laide, et moi plus à plaindre ! » Ce sont déjà les premiers accents du pessimisme romantique suivi du consentement stoïcien de l’homme qui a su le vaincre en s’abandonnant à l’action.