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On prétend, — M. Thiers, je crois, — qu’au cours d’une de ses conversations avec Gœthe il dit, ou à peu près : « Je ne comprends pas qu’un homme comme vous n’aime pas les genres tranchés. » Mot de Latin aristocrate et logicien, faiseur de Codes, perceur de routes, bâtisseur de ponts. Mot tout à fait d’accord avec la structure d’un esprit n’admettant pas qu’il pût y avoir d’autre intervalle entre la conception et la réalisation que celui de l’ordre à donner. Mot de chef, assignant à chacun sa place, pour un rôle déterminé. « C’est un grand coloriste, disait-il de Tacite, mais non pas un historien. » Car il ne méconnaît personne, à condition que personne ne se méconnaisse d’abord. Aucun confusionnisme. Si son poème s’enfonce tous les jours plus loin dans les perspectives imaginaires que sa marche rapide lui ouvre à chaque pas qu’il fait, tous les moyens de son poème s’ordonnent en lui, rigoureux, chacun à son plan, à sa place. L’architecture de son intelligence est sensible et même mesurable dans tous ses actes extérieurs. C’est un Romain, un constructeur, lançant dans tous les sens des canaux et des routes pour frayer, dans le riche désordre de la terre, des voies nettes et claires où puisse circuler l’esprit. Il jette bas les vieux quartiers, les éventre d’avenues droites, élève des fontaines qu’alimentent des aqueducs. Il perce les montagnes. Il comble les ravins. Il endigue les fleuves. Il dessèche les marécages. Il donne aux routes, aux ponts un régime solide, pour entretenir leur santé. Qu’on ne lui parle pas du fer qui rouille et gondole. Il ne connaît que la pierre. Il veut prolonger dans la durée l’espace qu’il mesure de l’œil et auquel il inflige la forme de sa volonté. Il fixe un terme aux travaux qui commencent à la minute où il les dicte, et, à ce terme, on les finit. Ses propres besoins se transforment sur l’heure en projets d’utilité publique. S’il attend, au bord d’un fleuve, un bac qui tarde à venir, cela décide un pont, qu’on fait. Le monde s’organise en lui avec une fermeté de profils et de contours telle que ses vues, dans tous les domaines, prennent un caractère de rigueur monumentale dont l’acte est l’immédiate et directe traduction.
C’est pour cela que sa pensée est d’une netteté farouche, avec des arêtes vives, des plans silencieux et nus, et va d’un bloc, par grandes masses, tombant net où il veut avec un formidable poids. Je n’aime guère, je l’avoue, ses proclamations si vantées où il s’efforce, pour se faire entendre du soldat, à parler non point sa langue, mais celle qui agit sur lui, où il n’est plus que rarement lui-même, se répète, semble ailleurs, et sonne creux. Mais parfois sa correspondance, toujours si nette, si rapide, dure et tranchante comme une épée de combat, et surtout quelques-unes de ses conversations et harangues conservées, ont une allure si grandiose qu’elles réalisent le miracle, précisément parce qu’elles n’appartiennent qu’à un « genre », l’éloquence, et la plus ferme et la plus dépouillée, de présenter tour à tour, avec de brusques tournants et d’émouvantes surprises, l’animation pittoresque et imagée du récit d’aventure épique, le mouvement profond et continu de l’expansion lyrique, les contrastes poignants de la tragédie en fureur. « Du granit chauffé au volcan », disait un de ses professeurs de Brienne. C’est bien cela, avec la vie en plus. Il écrit, dicte et parle comme il est. On dirait que la fierté du caractère soutient à sa hauteur le mot, qu’elle le maintient à sa guise au-dessus de l’expression vulgaire ou le précipite dans le discours au moment et à l’endroit voulu, comme une pierre. L’énergie de la pensée domine et entraîne la phrase dans un emportement vertigineux et ferme, haletant de digressions brusques. Des éclairs courts, mais répétés illuminent des abîmes où, grâce au mot concret, familier ou même trivial jeté dans quelque grande image, la réalité pittoresque d’un site splendide apparaît, montrant soudain l’homme lui-même, révolté, ou sarcastique, ou malheureux, désarmé ou même bonhomme sous les grandes ailes du dieu.
Il ne s’agit point, n’est-ce pas, de confier à des artistes le commandement des armées ou le gouvernement des peuples. On risquerait qu’ils songent à l’ode à écrire ou au tableau à peindre précisément à l’heure où il conviendrait d’agir. Mais il se trouve que les peuples n’ont jamais été réellement gouvernés et les armées commandées que par des poètes actifs ayant la force et l’intuition lyrique qui conviennent pour manier les sentiments et les besoins des multitudes avec la même ivresse sûre que celui-là groupe les mots ou celui-ci les couleurs. Et prenez-y garde, en réalistes. Napoléon ne diffère de Shakespeare ou de Michel-Ange, de Rembrandt ou de Balzac que par la qualité propre de la matière de son art. Comme eux, il imagine une réalité seconde qu’il crée avec les objets les plus palpitants de la réalité la plus directe. Comme eux il ne choisit pas ces objets. Ces objets s’imposent à lui. Et ce n’est pas sa faute si la force qui le tyrannise exige, pour le libérer, que ces objets ce soient des hommes, leurs passions, souvent leurs os. Il obéit. Il prend les matériaux que Dieu même lui désigne pour bâtir son monument.