3
La guerre, la paix, le blocus, les passions des hommes et des peuples, les siennes propres, il joue de tout cela dans l’unité grandiose d’une force qui s’accroît de sa substance même, et n’envisage les destins du monde qu’en fonction de son destin. La France, sa maîtresse, ne lui a jamais manqué, mais il lui manque souvent, dans le jeu impétueux et large d’une sensualité à qui la France ne suffit pas comme aliment, bien qu’elle soit la plus aimée, la seule aimée, qu’il lui revienne toujours, qu’il compte uniquement sur elle et qu’il ne trouve qu’elle pour le bercer sur son cœur quand il revient sanglant de quelque ardente aventure. Il prend les nations tour à tour, par sa renommée ou la guerre, par le bienfait ou par le châtiment, il les féconde, ou les viole, et les délaisse tour à tour. Et comme il arrive si souvent aux femmes quand un homme les prend, et les féconde, ou les viole ou les délaisse, elles sortent de l’étreinte transfigurées et accrues moralement.
Est-ce son erreur, son crime, s’il a révélé à eux-mêmes les peuples européens ? Misérable raisonnement ! La France a payé, certes, mais c’est son rôle dans l’Histoire. Et il n’est pas le moins noble. L’Europe moderne lui doit, par le terrible missionnaire qu’elle lui a si souvent envoyé, d’avoir commencé à se connaître mieux. L’Angleterre et la France à part, tous les peuples d’Europe, avant lui, manquent d’éducation nationale. Il est à peu près indifférent à chacun d’appartenir à tel ou tel, de passer d’un maître à un autre, de ne pas sentir le même sang circuler dans toute sa chair. Il vient, et quand il est venu, tout change. Non qu’il procède par persuasion, ni par amour. Au contraire, il méconnaît le plus souvent l’âme nationale naissante. Il coupe l’Allemagne en morceaux, qu’il soude dix fois au hasard, sans doute convaincu que le patriotisme est un sentiment de luxe ignoré de ces contrées pauvres et dans tous les cas incapables de résister aux bienfaits politiques qu’il croit leur apporter. Mais c’est précisément ce fractionnement perpétuel qui révèle l’Allemagne à elle-même pour la première fois. Il se heurte violemment à l’esprit religieux de l’Espagne, ce qui vivifie pour la première fois l’unité morale de l’Espagne dans l’âme des Espagnols. Et comme il est celui dont l’épée, pour la première fois, touche le cœur de la Russie, il réveille les battements torpides de ce cœur qui s’ignorait. Pour la première fois depuis la chute de Rome, l’Italie, grâce à lui, soude ses tronçons.
C’est par lui, et pour les besoins de la future Histoire, que l’individualité propre révélée par la Renaissance à l’homme, apparaît aux groupements d’hommes. Et de là, en vertu d’un second travail, la part d’individualité morale commune à tous les hommes et à tous les groupements d’hommes qu’il prétendait — trop tôt — leur imposer. « L’Europe, disait-il vers la fin de sa vie, ne formera bientôt plus que deux partis ennemis : on ne s’y divisera plus par peuples et par territoires, mais par couleur et par opinion. Et qui peut dire les crises, la durée, les détails de tant d’orages ? Car l’issue ne saurait être douteuse, les lumières et le siècle ne rétrograderont pas. » Ici, c’est le disciple des philosophes qui parle. Et il ne s’agit pas pour moi de l’en blâmer, ni de l’en louer. Maudire la Révolution est facile. La supprimer l’est moins. La Révolution est un fait historique dont les conséquences, ou bienfaisantes, ou malfaisantes, ou réconfortantes, ou redoutables, continuent et continueront de se développer. La grandeur de Napoléon, c’est d’avoir compris qu’aux temps où il venait, il ne pouvait, sous peine d’être très vite et pour jamais vaincu, même dans l’esprit de son œuvre, qu’utiliser, diriger, ordonner la Révolution. C’était bien l’avis des monarques et des diplomates rassemblés à Vienne en 1815, et se congratulant d’avoir tranché la tête de l’hydre, — car les malheureux le croyaient. Quand ils apprirent que cet homme avait mis le pied sur le sol de France, une agitation véhémente s’empara d’eux, comme d’une ménagerie à l’approche du dompteur. Et cependant il était seul. Et toute la France et toute l’Europe étaient encore sous les armes. Mais la Révolution, comme Antée, renaissait en touchant sa mère.