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Une série de rencontres profondes semble s’être effectuée, au cours du siècle qu’il ouvre, entre la tournure exceptionnelle qu’inflige aux âmes conquises l’exemple de sa destinée et le courant philosophique issu du siècle précédent et précipité sur le continent par sa force. On est surpris, pour ne pas dire plus, quand on ouvre un livre d’histoire littéraire, de ne voir mentionner cela qu’exceptionnellement, et par bribes, à propos de tel écrivain, ou de tel de ses livres, ou de tel chapitre d’un de ses livres. Mais jamais avec l’ampleur que mérite un phénomène général tel que celui qui suivit, par exemple, la vie de François d’Assise, réserve faite qu’il ne dépassa guère alors quelques provinces italiennes, tandis que l’Europe et le monde participent de celui-là. Le romantisme, que Rousseau avait éveillé dans les sensibilités et dont Napoléon propageait dans les imaginations tous les prétextes extérieurs, portes ouvertes soudain sur l’Orient, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, immenses avenues lancées dans l’Histoire et le mythe, aventures miraculeuses, révélation de la puissance et des droits de l’individu portant quelque passion grandiose dans le cœur, n’allait pas tarder à croiser sur sa route la conception pessimiste du monde dont ses artistes, d’instinct, par Chateaubriand, par Byron, par Schubert, plus tard par Vigny, par Léopardi, par Berlioz, par Delacroix, remuaient déjà les sources dans les cœurs mélancoliques. Après la brève illusion soulevée par les premiers actes de la Révolution française, la grande vague du désespoir métaphysique remontait dans toutes les âmes, en même temps qu’un individualisme démesuré apercevait les frontières qu’il ne pourrait jamais franchir. Napoléon était l’écueil où se brisaient toutes les espérances, attirées par la lueur du phare qu’il portait. Les poètes reconnaissaient leur impuissance à hausser leur orgueil au niveau d’une telle vie, qui fut elle-même impuissante à dominer jusqu’au bout l’hostile accumulation des contingences et en fin de compte la mort. Les philosophes, acculés au néant final depuis l’analyse kantienne, constataient l’échec retentissant que la nécessité de son rôle historique infligeait à l’idole morale dont sa gloire, pour toujours, avait terni la pureté. Première étape, proprement romanesque, que Schopenhaüer, avant tous les autres, tentait de dépasser presque exactement à l’heure où le héros allait mourir[20], en proposant le monde comme une représentation offerte à l’âme de l’individu par la force qui est en elle, force où Napoléon avait déjà puisé son image du monde et où la musique allemande, la musique russe et la peinture française allaient la renouveler.

[20] Le monde comme volonté est de 1819.

Le culte des héros fut la seconde étape. Pour Carlyle, pour Emerson, la force du héros impose à notre conscience du monde l’image qu’elle s’en fait. Ils en dressent quinze effigies, et Napoléon est le seul, avec Shakespeare, qui figure dans leurs deux livres. Cela eût enchanté Gœthe, qui en est lui-même, et qui précisément compare Napoléon à Shakespeare, mais qui n’eût pas approuvé leurs réserves puritaines où Ibsen et Tolstoï, parfois Withman lui-même, s’embourbent pareillement. Il fallait, pour s’en affranchir, encore une autre étape. Déjà Carlyle, sans comprendre jusqu’où cette parole redoutable pouvait conduire après lui, affirmait que le héros, quel qu’il fût et d’où qu’il vînt, était chargé du rétablissement de l’ordre et que Napoléon, contre la dynastie dépossédée, représentait le droit divin.

Entre temps, le développement d’une autre forme de recherches apportait des matériaux nouveaux à la genèse des esprits. Il est intéressant de remarquer le caractère de la génération qui apparut en France à la suite des guerres de l’Empire, naissant des hommes et des femmes qui avaient vécu les derniers drames, les efforts désespérés de Russie, de Saxe, de Champagne, de Waterloo. La tension nerveuse était plus forte encore, mais l’enthousiasme était mort. Une sorte de repliement se produisait dans les âmes, et l’atmosphère de la Restauration et de la monarchie bourgeoise où grandissait cette génération n’était pas faite pour renouveler et exalter son moral. Claude Bernard, Pasteur, Gobineau, Millet, Courbet, Flaubert, Baudelaire, Renan, Charcot, Taine, Carpeaux, naissent dans les quinze années qui suivent le reflux, pêle-mêle avec les Cosaques, des bandes épuisées qui reviennent de Moscou. Le pessimisme grandiose qui berçait sur les abîmes de la contemplation lyrique leurs aînés, envieux de la gloire du maître, prenait une toute autre allure, amère et sarcastique, méticuleuse et maniaque, ou cherchant à dissimuler son désespoir sous le positivisme des formules, l’entêtement des croyances simplistes, l’ironie des attitudes, le scepticisme des conclusions. Génération appliquée, quelque peu hargneuse, documentée, trop précise, ou trop indécise, que Stendhal marque déjà par son disciple Mérimée, mais qui n’ose le suivre jusqu’au bout. Génération de savants qui, dans sa vigueur désabusée, aboutira au plus complet matérialisme ou, par protestation contre ses propres découvertes, recherchera les paradis artificiels de la drogue et de l’introspection. Génération stoïque et maudite à la fois où Claude Bernard et Baudelaire communient, sans le savoir, dans le poème de la matière passionnément interrogée que la flamme de la sensualité mystique et le feu de l’intelligence illuminent pour le spiritualiser. Génération plus pessimiste encore que la précédente, puisqu’elle ne retrouve pas sous son scalpel le dieu perdu et puisque son lyrisme, pour mourir, se noie sous l’amoncellement du sang qu’il regarde couler, des ivresses qu’il prolonge, des parfums et des musiques dont il environne son mal… Mais rassemblant les éléments d’une espérance nouvelle en mettant entre les mains de l’homme un instrument d’investigation et de conquête dont il commence à peine à soupçonner la puissance et la pesanteur.

La tentative d’optimisme — à vrai dire assez plate — dont l’essor inattendu des applications de la science a été le point de départ il y a quelque quarante ans, a essuyé un échec grave, mais plus apparent que réel. L’erreur est qu’on ait cherché à reconstituer sur le terrain social immédiat l’espérance qu’avait ruinée la mort de Dieu, en divinisant la vertu régénératrice de l’instrument que la science apportait. Or, cette espérance ne peut se fixer ailleurs que dans la vertu de l’homme à imaginer l’instrument et à développer, en partie par le moyen de l’instrument, la complexité sans cesse croissante de son désir insatiable. Quand Nietzsche, franchissant la troisième étape du pessimisme, indiqua au désespoir intellectuel un motif de ressaisir la joie dans la « volonté de puissance », je crois bien que le spectacle de la civilisation scientifique qui grandissait autour de lui ne fut pas étranger à cette intuition bienfaisante. Peut-être, d’ailleurs, à la manière d’une atmosphère qu’on respire sans le savoir et qui, malgré la mortelle violence qu’elle exerce sur les poitrines trop débiles, vivifie le sang. Car si la science, comme tous les mythes, accumule les ruines et provoque les désastres, elle est le plus efficace entre les moyens actuels de la grandeur de l’homme, capable de relever toutes les ruines, de survivre à tous les désastres, d’inventer sans lassitude de nouveaux mythes pour que son espoir ne meure pas.

Or, toutes les conquêtes qui ont eu la science pour moyen et qu’ignoraient les siècles antérieurs, — je veux dire l’ascension et le commencement de prise de possession du globe par la bourgeoisie d’Angleterre et de France que célèbre Balzac et que Stuart Mill justifie, le réalisme allemand, l’impérialisme économique, le poème récent de l’énergie américaine, — remontent, dès qu’on dénonce leurs crimes ou qu’on illustre leurs bienfaits, à l’exemple du parvenu génial qu’Emerson appelait « le démocrate incarné » et dont la vie, en dernière analyse, consacre la moralité de la lutte et condamne l’immoralité du repos. Le jour où quelques-uns comprirent qu’un homme avait pu grandir démesurément, élever les hommes au-dessus d’eux-mêmes, déchaîner dans le monde un fleuve impétueux de forces et d’idées nouvelles, tout cela contre un ordre social et surtout un ORDRE MORAL séculaires, la sphère d’attraction spirituelle de Napoléon commença vraiment d’agir. L’immoralisme de Stendhal oppose à la coalition des hypocrisies sociales le courage, l’orgueil, la clairvoyance du héros. Le slavisme de Dostoïewsky ne conçoit qu’il y ait dans le monde ni pitié, ni amour, ni beauté, ni justice si la passion, l’énergie, l’impulsion criminelles en disparaissent d’abord. L’unanimisme de Whitman accepte de l’homme, au fond, tout ce qui rend plus vaste et plus entreprenant son cœur. Nietzsche vient, qui réunit ces voix éparses en affirmant que l’instinct de domination commun à tous les hommes ne peut avoir d’autres limites, dans son ascension continue, que sa puissance propre à se réaliser. C’est une conscience nouvelle du monde et de ses destinées qui se dessine peu à peu dans le mystère de l’immense unité des âmes, où la tâche du poète est de sanctifier les appétits de classe, de caste, de race créés à tour de rôle ou simultanément par le jeu indifférent des fatalités de la vie. Et voici qu’en effet les savants et les philosophes travaillent, dans leur sphère, à justifier ces appétits. Darwin expose patiemment la doctrine impitoyable de la victoire du plus apte que Spencer acclimate sur le terrain psychologique et sociologique tout entier. En politique, Gobineau prétend que le droit d’agir des peuples est primé par l’aptitude à commander de certaines races élues. Karl Marx entend prouver que l’utilité et la puissance de la production créent l’empire du producteur sur le terrain social où le syndicalisme, à son tour, proclame la force plastique et constructive de l’association intéressée. Sur le terrain des circonstances et des faits, le pragmatisme américain soumet la passivité de ce qui s’immobilise dans la raison pure au mouvement victorieux de ce qui s’affirme dans l’action.

Tout cela, un jour, atténuera ses contradictions et ses angles, pour se fondre dans une synthèse vivante au sentiment lyrique de laquelle Verhaeren lui-même n’était pas encore parvenu. Ces courants d’idées, en fin de compte, n’aboutissent-ils pas tous à constater la lutte, à proclamer qu’elle est noble simplement parce qu’elle est la lutte et à légitimer l’accès à la vie triomphante de l’élément victorieux contre l’élément vaincu ? L’ombre d’un homme plane, depuis cent ans, sur cet immense mouvement qui tend à substituer un ordre spirituel encore embryonnaire à un ordre spirituel qui meurt après avoir rempli sa tâche. Le Droit humain, le Droit divin ont changé de camp et de nature. Depuis Napoléon, il ne s’agit plus de savoir qui a raison selon le Droit humain, le Droit humain n’étant que l’habitude acquise, mais qui a raison selon le Droit divin, le Droit divin étant la force en devenir.