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D’ailleurs, il a marqué lui-même le caractère de son art : « Il y a beaucoup de bons généraux en Europe, mais ils voient trop de choses : moi je n’en vois qu’une, ce sont les masses. Je tâche de les détruire, bien sûr que les accessoires tomberont ensuite d’eux-mêmes. » Mot admirable, que pourrait répéter, presque sans y changer un terme, le peintre, le poète, le musicien ou le sculpteur. Mot de créateur, envisageant d’ensemble et circulairement les choses, s’en prenant au bloc même de l’image à réaliser qui, dès qu’elle tiendra sur sa base, verra les quelques accents capables de la souligner naître d’elle, et se mettre seuls à leur plan.
L’Europe entière est son champ de bataille, même au cours du moindre combat. Et c’eût été le monde, s’il eût vécu de nos jours. Jamais il ne sépare l’un de l’autre les deux points les plus éloignés de l’échiquier militaire, et il n’échoue jamais, dans le projet que leurs rapports font naître, que si les moyens matériels ne suffisent pas à l’accomplir. Il sait que chacun de ses mouvements entraîne une série de conséquences qui se répercutent de proche en proche avec une rigueur à peu près mécanique où la nature des hommes fait office de pesanteur. Il sait d’avance, par exemple, qu’après qu’il aura pris Vienne, il attirera d’Italie sur lui l’archiduc Charles que devra suivre Masséna. A Paris, couché sur ses cartes, alors que son armée n’a pas encore franchi les Alpes, on le voit planter une épingle sur la ville de Marengo. Après Ulm, apprenant que la Prusse entre en lice, au lieu de se retirer vers le Rhin, ce qui eût donné aux Prussiens, aux Autrichiens, aux Russes le temps de se réunir, il laisse la Prusse armée sur son flanc et ses derrières et fonce sur les Austro-Russes pour en finir avec eux. Les lignes que doivent parcourir les armées combattantes enchevêtrent leurs courbes et s’équilibrent dans sa tête comme les mouvements des astres dans la tête d’un astronome ou les arabesques sonores dans la tête d’un musicien. Un jour qu’on le prie de dire quelle fut sa plus belle bataille, il demande à l’interlocuteur ce qu’il entend par là : « Les miennes, ajoute-t-il, ne peuvent être jugées isolément. Elles n’avaient point unité de lieu, d’action, d’intention. Elles n’étaient jamais qu’une partie de très vastes combinaisons. » L’expédition d’Égypte, le Blocus continental, la guerre de Russie même jouent un rôle déterminé dans la symphonie guerrière où le combat n’est qu’un élément transitoire qui peut amener des résultats médiocres avec d’admirables dépenses de caractère et d’imagination, mais entraîne le plus souvent des résultats immenses avec un minimum d’efforts.
On a bien mal compris ces choses-là. On a versé des torrents d’encre pour lui contester, par exemple, le mérite de Marengo. Un fléchissement d’une heure dans l’exécution matérielle d’une manœuvre immense organisée de Paris même et comportant le passage des grandes Alpes et la prise de Milan dans le dos des Autrichiens n’en altère en rien l’harmonie. C’est un instrument qui se brise dans un orchestre géant. On a parlé de Masséna, dont la résistance, dans Gênes, permet cette manœuvre-là. On a parlé de Desaix, qui en sauve l’exécution. Cela prouve, avant toutes choses, qu’il savait choisir ses principaux exécutants. La victoire était basée sur le sacrifice de Gênes ? Certainement. L’art vit de sacrifices, et la supériorité du sien, c’est que la cruauté du sacrifice consenti n’apparaît aux yeux de tous que si l’œuvre est imparfaite. Le sentimentalisme, je l’ai dit, ne joue aucun rôle dans cet art avant tout plastique et musical, pas plus qu’il n’intervient dès que Sébastien Bach ou Michel-Ange ont à dégager quelques lignes et quelques volumes de force de l’architecture formelle ou sonore qui représente l’univers pour eux. Mais l’art cruel de ces hommes suscite l’énergie la plus bienfaisante, et le mépris qu’ils ont pour l’exploitation des larmes élève le sentiment.
On a parlé encore de sa « désertion » en Égypte. Or, il venait de recevoir la nouvelle des désastres d’Italie et de la situation terrible où la France se trouvait. Il savait bien qu’il n’était, en Égypte, qu’une « aile de l’armée d’Angleterre ». Il embrassa d’un coup d’œil l’immense champ de bataille. Et, bravant le péril d’une capture probable il s’embarqua, laissant son armée presque intacte, après avoir assuré sa conquête, moins d’un mois auparavant, sur la plage d’Aboukir. Ce n’est sans doute pas la conduite d’un soldat. Ni même celle d’un chef. Mais c’est celle DU chef. Peut-être pas, en ce moment, selon la Constitution, mais selon le cœur et la tête. C’est celle qu’il tient en Russie, treize ans plus tard, quittant seul l’armée agonisante pour organiser la France et l’Allemagne contre le reflux de l’Orient. C’est celle qu’il tient à l’île d’Elbe, débarquant seul sur une côte hostile pour aller, l’épée au fourreau, dénouer le nœud gordien.
Précisément, à l’instant d’effectuer ce retour étrange, il a dit ce mot décisif : « Mon entreprise a toutes les apparences d’un acte d’audace extraordinaire, et elle n’est en réalité qu’un acte de raison. » C’est qu’il a le sens du miracle. Il sait, comme tous ceux qui voient l’ensemble d’une forme, traversant d’un coup d’œil la complexité formidable de son organisation pour en saisir l’unité, pourquoi, quand et comment le miracle se produira. Comme il voit clairement le but immédiat et la route et connaît les intérêts communs et les forces morales qui s’y dirigent aussi alors que la plupart n’y aperçoivent que les forces matérielles et les intérêts personnels qui l’en séparent, il paraît, aux regards de tous, être l’homme du miracle, celui qui le déclenche et l’exploite incessamment. Il ne fait que prévoir la solution logique qu’à peu près personne n’aperçoit, parce que la prévoyance et la logique sont loin d’être l’apanage de tous. Il a, d’ailleurs, le sens profond de ce renversement singulier des esprits qui voient le surnaturel dans l’ordre rationnel des choses et à qui le triomphe de la sottise, de la routine et de l’aveuglement semble au contraire naturel : « Le moyen d’être cru, dit-il, est de rendre la vérité incroyable. »