CONCLUSION.
Croire qu'il n'existe pas dans l'être un principe intelligent universel et absolu, c'est la plus téméraire et la plus absurde de toutes les croyances.
Croyance, parce que c'est la négation de l'indéfini et de l'indéfinissable.
Croyance téméraire, parce qu'elle est isolante et désolante; croyance absurde, parce qu'elle suppose le plus complet néant, à la place de la plus entière perfection.
Dans la nature, tout se conserve par l'équilibre et se renouvelle par le mouvement.
L'équilibre, c'est l'ordre; et le mouvement, c'est le progrès.
La science de l'équilibre et du mouvement est la science absolue de la nature.
L'homme, par cette science, peut produire et diriger des phénomènes naturels en s'élevant toujours vers une intelligence plus haute et plus parfaite que la sienne.
L'équilibre moral, c'est le concours de la science et de la foi, distinctes dans leurs forces et réunies dans leur action pour donner à l'esprit et au coeur de l'homme une règle qui est la raison.
Car, la science qui nie la foi est aussi déraisonnable que la foi qui nie la science.
L'objet de la foi ne saurait être ni défini ni surtout nié par la science, mais la science est appelée elle-même à constater la base rationnelle des hypothèses de la foi.
Une croyance isolée ne constitue pas la foi parce qu'elle manque d'autorité, et par conséquent de garantie morale, elle ne peut aboutir qu'au fanatisme ou à la superstition.
La foi est la confiance que donne une religion, c'est-à-dire une communion de croyance.
La vraie religion se constitue par le suffrage universel.
Elle est donc essentiellement et toujours catholique, c'est-à-dire universelle. C'est une dictature idéale acclamée généralement dans le domaine révolutionnaire de l'inconnu.
La loi d'équilibre, lorsqu'elle sera mieux comprise, fera cesser toutes les guerres et toutes les révolutions du vieux monde. Il y a eu conflit entre les pouvoirs comme entre les forces morales. On blâme actuellement les papes de se cramponner au pouvoir temporel, sans songer à la tendance protestante des princes pour l'usurpation du pouvoir spirituel.
Tant que les princes auront la prétention d'être papes, le pape sera forcé, par la loi même de l'équilibre, à la prétention d'être roi.
Le monde entier rêve encore l'unité de pouvoir, et ne comprend pas la puissance du dualisme équilibré.
Devant les rois usurpateurs de la puissance spirituelle, si le pape n'était plus roi, il ne serait plus rien. Le pape dans l'ordre temporel subit comme un autre les préjugés de son siècle. Il ne saurait donc abdiquer son pouvoir temporel quand cette abdication serait un scandale pour la moitié du monde.
Quand l'opinion souveraine de l'univers aura proclamé hautement qu'un prince temporel ne peut pas être pape, quand le czar de toutes les Russies et le souverain de la Grande-Bretagne auront renoncé à leur sacerdoce dérisoire, le pape saura ce qui lui reste à faire.
Jusque-là, il doit lutter et mourir, s'il le faut, pour défendre l'intégrité du patrimoine de saint Pierre.
La science de l'équilibre moral fera cesser les querelles de religion et les blasphèmes philosophiques. Tous les hommes intelligents seront religieux, quand il sera bien reconnu que la religion n'attente pas à la liberté d'examen, et tous les hommes vraiment religieux respecteront une science qui reconnaîtra l'existence et la nécessité d'une religion universelle.
Cette science répandra un jour nouveau sur la philosophie de l'histoire et donnera un plan synthétique de toutes les sciences naturelles. La loi des forces équilibrées et des compensations organiques révélera une physique et une chimie nouvelles; alors de découvertes en découvertes, on en reviendra à la philosophie hermétique, et l'on admirera ces prodiges de simplicité et de clarté oubliés depuis si longtemps.
La philosophie alors sera exacte comme les mathématiques, car les idées vraies, c'est-à-dire, identiques à l'être, constituant la science de la réalité fournissent avec la raison et à la justice des proportions exactes et des équations rigoureuses comme les nombres. L'erreur donc ne sera plus possible qu'à l'ignorance; le vrai savoir ne se trompera plus.
L'esthétique cessera d'être subordonnée aux caprices du goût qui change comme la mode. Si le beau est la splendeur du vrai, on devra soumettre à d'infaillibles calculs le rayonnement d'une lumière dont le foyer sera incontestablement connu et déterminé avec une rigoureuse précision.
La poésie n'aura plus de tendances folles et subversives. Les poètes ne seront plus ces enchanteurs dangereux que Platon bannissait de sa république en les couronnant de fleurs; ils seront les musiciens de la raison et les gracieux mathématiciens de l'harmonie.
Est-ce à dire que la terre deviendra un Eldorado? Non, car, tant qu'il y aura une humanité, il y aura des enfants, c'est-à-dire des faibles, des petits, des ignorants et des pauvres.
Mais la société sera gouvernée par ses véritables maîtres, et il n'y aura plus de mal sans remède dans la vie humaine.
On reconnaîtra que les miracles divins sont ceux de l'ordre éternel, et l'on n'adorera plus les fantômes de l'imagination sur la foi des prodiges inexpliqués. L'étrangeté des phénomènes ne prouve que notre ignorance devant les lois de la nature. Quand Dieu veut se faire connaître à nous, il éclaire notre raison et ne cherche pas à la confondre ou à l'étonner.
On saura jusqu'où s'étend le pouvoir de l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. On comprendra que lui aussi, il est créateur dans sa sphère, et que sa bonté dirigée par l'éternelle raison est la providence subalterne des êtres placés par la nature, sous son influence et sous sa domination; la religion alors n'aura plus rien à craindre du progrès, et en prendra la direction.
Un docteur justement vénéré dans les enseignements du catholicisme, le bienheureux Vincent de Lérins, exprime admirablement cet accord du progrès et de l'autorité conservatrice.
Selon lui, la vraie foi n'est digne de notre confiance que par cette autorité invariable qui en rend les dogmes inaccessibles aux caprices de l'ignorance humaine. «Et cependant, ajoute Vincent de Lérins, cette immobilité n'est pas la mort; nous conservons, au contraire, pour l'avenir, un germe de vie. Ce que nous croyons aujourd'hui sans le comprendre, l'avenir le comprendra et se réjouira d'en avoir connaissance. Posteritas intellectum gratuletur, quod ante vetustas non intellectum venerabatur. Si donc on nous demande: Est-ce que tout progrès est exclu de la religion de Jésus-Christ? Non sans doute, et nous en espérons un très grand.
«Quel homme, en effet, serait assez jaloux des hommes, assez ennemi de Dieu, pour vouloir empêcher le progrès? Mais il faut que ce soit réellement un progrès, et non pas un changement de croyance. Le progrès, c'est l'accroissement et le développement de chaque chose dans son ordre et dans sa nature. Le désordre, c'est la confusion, et le mélange des choses et de leur nature. Sans aucun doute, il doit y avoir, tant pour tous les hommes en général que pour chacun en particulier, selon la marche naturelle des âges de l'Église, différents degrés d'intelligence, de science et de sagesse, mais en telle sorte que tout soit conservé, et que le dogme garde toujours le même esprit et la même définition. La religion doit développer successivement les âmes, comme la vie développe les corps qui grandissent et sont pourtant toujours les mêmes.
«Quelle différence entre la fleur enfantine du premier âge et la maturité de la vieillesse! Les vieillards sont pourtant les mêmes, quant à la personne, qu'ils étaient dans l'adolescence; il n'y a que l'extérieur et les apparences de changés. Les membres de l'enfant au berceau sont bien frêles, et pourtant ils ont les mêmes principes rudimentaires et les mêmes organes que les hommes; ils grandissent sans que leur nombre augmente, et le vieillard n'a rien de plus en cela que n'avait l'enfant. Et cela doit être ainsi, sous peine de difformité ou de mort.
«Il en est ainsi de la religion de Jésus-Christ, et le progrès pour elle s'accomplit dans les mêmes conditions et suivant les mêmes lois. Les années la rendent plus forte et la grandissent, mais n'ajoutent rien à tout ce qui compose son être. Elle est née complète et parfaite dans ses proportions, qui peuvent croître et s'étendre sans changer. Nos pères ont semé du froment, nos neveux ne doivent pas moissonner de l'ivraie. Les récoltes intermédiaires ne changent rien à la nature du grain; nous devons le prendre et le laisser toujours le même.
«Le catholicisme a planté des roses, devons-nous y substituer des ronces? Non sans doute, ou malheur à nous! Le baume et le cinname de ce paradis spirituel ne doivent pas se changer sous nos mains en aconit et en poison. Tout ce qui, dans l'Église, cette belle campagne de Dieu, a été semé par les pères, doit y être cultivé et entretenu par les fils: c'est cela qui toujours doit croître et fleurir; mais cela peut grandir et doit se développer. Dieu permet en effet que les dogmes de cette philosophie céleste soient, par le progrès du temps, étudiés, travaillés, polis en quelque sorte; mais ce qui est défendu, c'est de les changer; ce qui est un crime, c'est de les tronquer et de les mutiler. Qu'ils reçoivent une nouvelle lumière et des distinctions plus savantes, mais qu'ils gardent toujours leur plénitude, leur intégrité, leur propriété.»
Considérons donc comme acquises au profit de l'Église universelle toutes les conquêtes de la science dans le passé, et promettons-lui, avec Vincent de Lérins, l'héritage complet des progrès à venir! A elle toutes les grandes aspirations de Zoroastre et toutes les découvertes d'Hermès! À elle la clef de l'arche sainte, à elle l'anneau de Salomon, car elle représente la sainte et immuable hiérarchie. Ses luttes l'ont rendue plus forte, ses chutes apparentes la rendront plus stable; elle souffre pour régner, elle tombe pour grandir en se relevant, elle meurt pour ressusciter!
«Il faut vous tenir prêts, dit le comte Joseph de Maistre, pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs; des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. Plusieurs prophéties contenues dans l'Apocalypse se rapportaient à nos temps modernes. Un écrivain est allé jusqu'à dire que l'événement avait déjà commencé, et que la nation française devait être le grand instrument de la plus grande des révolutions. Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe (je parle de la classe instruite) qui n'attende dans ce moment quelque chose d'extraordinaire. Or, n'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses? Remontez aux siècles passés, transportez-vous à la naissance du Sauveur; à cette époque, une voix haute et mystérieuse, partie des régions orientales, ne s'écriait-elle pas: «L'Orient est sur le point de triompher... Le vainqueur partira de la Judée... Un enfant divin nous est donné; il va paraître; il descend du plus haut des cieux; il ramènera l'âge d'or sur la terre.» Ces idées étaient universellement répandues, et comme elles prêtaient infiniment à la poésie, le plus grand poète latin s'en empara, et les revêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollion. Aujourd'hui, comme au temps de Virgile, l'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion, et de quel droit condamnerions-nous les hommes qui, avertis par ces signes divins, se livrent à de saintes recherches?
«Voulez-vous une preuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans les sciences; considérez bien la marche de la chimie, de l'astronomie même, et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez-vous, par exemple, que Newton nous ramène à Pythagore, et qu'incessamment il sera démontré que «les corps célestes sont mus précisément, comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies» sans qu'on sache comment: c'est cependant ce qui est sur le point de se vérifier, sans qu'il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale sans doute, et même ridicule, parce que l'opinion environnante en impose; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et la science les réunissent dans la tête d'un seul homme de génie. L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée. Alors des opinions qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées seront des axiomes dont il ne sera pas permis de douter, et l'on parlera de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la superstition du moyen âge [24].»
Note 24:[ (retour) ] Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821, p. 308.
Au tome dixième de ses oeuvres, page 697, saint Thomas dit cette belle parole: «Tout ce que Dieu veut est juste, mais le juste ne doit pas être nommé ainsi uniquement parce que Dieu le veut: non ex hoc dicitur justum quod Deus illud vult.» La doctrine morale de l'avenir est renfermée là tout entière; et de ce principe fécond on peut immédiatement déduire celui-ci: Non-seulement il est bien, au point de vue de la foi, de faire ce que Dieu commande, mais encore, au point de vue de la raison, il est bon et raisonnable de lui obéir. L'homme donc pourra dire: Je fais le bien non-seulement parce que Dieu le veut, mais aussi parce que je le veux. La volonté humaine sera ainsi soumise et libre en même temps; car la raison, démontrant d'une façon irrécusable la sagesse des prescriptions de la foi, agira de son propre mouvement en se réglant d'après la loi divine, dont elle deviendra en quelque sorte la sanction humaine. Alors il n'y aura plus ni superstition, ni impiété possible, on le comprend facilement d'après ce que nous venons de dire: donc, en religion et en philosophie pratique, c'est-à-dire en morale, l'autorité absolue existera et les dogmes moraux pourront seulement alors se révéler et s'établir.
Jusque-là, nous aurons la douleur et l'effroi de voir tous les jours remettre en question les principes les plus simples et les plus communs du droit et du devoir entre les hommes. Sans doute, on fera taire les blasphémateurs; mais autre chose est imposer silence, autre chose, persuader et convertir.
Tant que la haute magie a été profanée par la méchanceté des hommes, l'Église a dû la proscrire. Les faux gnostiques ont décrié le nom si pur d'abord du gnosticisme, et les sorciers ont fait tort aux enfants des mages; mais la religion, amie de la tradition et gardienne des trésors de l'antiquité ne saurait repousser plus longtemps une doctrine antérieure à la Bible, et qui accorde si parfaitement avec le respect traditionnel du passé, les espérances les plus vivantes du progrès et de l'avenir?
Le peuple s'initie par le travail et par la foi à la propriété et à la science. Il y aura toujours un peuple, comme il y aura toujours des enfants; mais quand l'aristocratie devenue savante sera une mère pour le peuple, les voies de l'émancipation seront ouvertes à tous, émancipation personnelle, successive, progressive, par laquelle tous les appelés pourront, par leurs efforts, arriver au rang des élus. C'est ce mystère d'avenir que l'initiation antique cachait sous ses ombres; c'est pour ces élus de l'avenir que sont réservés les miracles de la nature assujettis à la volonté de l'homme. Le bâton sacerdotal doit être la baguette des miracles, il l'a été du temps de Moïse et d'Hermès, et il le sera encore. Le sceptre du mage redeviendra celui du roi ou de l'empereur du monde, et celui-là sera de droit le premier parmi les hommes, qui se montrera de fait le plus fort par la science et par la vertu.
Alors la magie ne sera plus une science occulte que pour les ignorants, mais elle sera pour tous une science incontestable. Alors la révélation universelle ressoudera les uns aux autres tous les anneaux de sa chaîne d'or. L'épopée humaine sera terminée et les efforts même des Titans n'auront servi qu'à rehausser l'autel du vrai Dieu.
Alors toutes les formes qu'a successivement revêtues la pensée divine renaîtront immortelles et parfaites.
Tous les traits qu'avait esquissés l'art successif des nations se réuniront et formeront l'image complète de Dieu.
Le dogme épuré et sorti du chaos produira naturellement la morale infaillible, et l'ordre social se constituera sur cette base. Les systèmes qui se heurtent maintenant sont les rêves du crépuscule. Laissons-les passer. Le soleil luit et la terre poursuit sa marche; insensé serait celui qui douterait du jour!
Il en est qui disent: Le catholicisme n'est plus qu'un tronc aride, portons-y la hache.
Insensés! ne voyez-vous pas que sous l'écorce desséchée se renouvelle sans cesse l'arbre vivant. La vérité n'a ni passé ni avenir; elle est éternelle. Ce qui finit ce n'est pas elle, ce sont nos rêves.
Le marteau et la hache qui détruisent aux yeux des hommes, ne sont dans la main de Dieu que la serpe de l'émondeur, et les branches mortes, c'est-à-dire les superstitions et les hérésies, en religion, en science et en politique, peuvent seules être coupées sur l'arbre des croyances et des convictions éternelles.
Notre Histoire de la magie a eu pour but de démontrer que, dans le principe, les grands symboles de la religion ont été en même temps ceux de la science alors cachée.
Que la religion et la science, réunies dans l'avenir, s'entr'aident donc et s'aiment comme deux soeurs, puisqu'elles ont eu le même berceau!