LIVRE VI.

LA MAGIE ET LA RÉVOLUTION.

ו, Waou.

CHAPITRE PREMIER.

AUTEURS REMARQUABLES DU XVIIIe SIÈCLE.

SOMMAIRE.--Importantes découvertes en Chine.--Les livres kabbalisliques de fo-hi--L'y-Kun et les trigrammes.--Kong-Fu-Tzée et fo.--Les jésuites et les théologiens.--Mouvement des esprits en Europe.--Swedenborg et Mesmer.

Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, la Chine était à peu près inconnue au reste du monde. C'est seulement à cette époque que ce vaste empire, exploré par nos missionnaires, nous est révélé par eux, et nous apparaît comme une nécropole de toutes les sciences du passé. Les Chinois semblent être un peuple de momies. Rien ne progresse chez eux, et ils vivent dans l'immobilité de leurs traditions dont l'esprit et la vie se sont retirés depuis longtemps. Ils ne savent plus rien, mais ils se souviennent vaguement de tout. Le génie de la Chine est le dragon des Hespérides qui défend les pommes d'or du jardin de la science. Leur type humain de la divinité, au lieu de vaincre le dragon comme Cadmus, s'est accroupi, fasciné et magnétisé par le monstre qui fait miroiter devant lui le reflet changeant de ses écailles. Le mystère seul est vivant en Chine, la science est en léthargie, ou du moins elle dort profondément et ne parle jamais qu'en rêve.

Nous avons dit que la Chine possède un tarot calculé sur les mêmes données kabbalistiques et absolues que le Sepher Jézirah des Hébreux, elle possède aussi un livre hiéroglyphique composé uniquement des combinaisons de deux figures, ce livre est l'y-Kim attribué à l'empereur Fo-hi, et M. de Maison, dans ses Lettres sur la Chine, le déclare parfaitement indéchiffrable.

Il ne l'est pourtant pas plus que le Sohar dont il parait être un complément fort curieux, et un précieux appendice. Le Sohar est l'explication du travail de la balance ou de l'équilibre universel: l'y-Kim en est la démonstration hiéroglyphique et chiffrée.

La clé de ce livre est un pantacle connu sous le nom des Trigrammes de Fo-hi. Suivant la légende rapportée dans le Vay-Ky, recueil d'une grande autorité en Chine, et qui fut composé par Léon-Tao-Yuen, sous la dynastie des Soms, il y a sept ou huit cents ans, l'empereur Fo-hi méditant un jour au bord d'une rivière sur les grands secrets de la nature, vit sortir de l'eau un sphinx, c'est-à-dire, un animal allégorique ayant la forme mixte d'un cheval et d'un dragon. Sa tête était allongée comme celle du cheval, il avait quatre pieds et finissait par une queue de serpent; son dos était couvert d'écailles et sur chacune de ses écailles brillait la figure des mystérieux Trigrammes, plus petits vers les extrémités, plus larges sur sa poitrine et sur le dos, mais en parfaite harmonie les uns avec les autres. Ce dragon se mirait dans l'eau, et son reflet avait les mêmes formes, et portait les mêmes images que lui, mais en sens inverse des formes et des images réelles. Ce cheval serpent, inspirateur ou plutôt porteur d'inspirations comme le Pégase de la mythologie grecque, symbole de la vie universelle, comme le serpent de kronos, initia Fo-hi à la science universelle. Les Trigrammes lui servirent d'introduction, il compta les écailles du cheval-serpent, et combina les Trigrammes en autant de manières qu'il conçut une synthèse des sciences comparées et unies entre elles par les harmonies préexistantes et nécessaires de la nature; la rédaction des tables de l'y-Kim fut le résultat de cette merveilleuse combinaison. Les nombres de Fo-hi sont les mêmes que ceux de la haute kabbale, son pantacle est analogue à celui de Salomon, comme nous l'avons expliqué dans notre dogme et rituel de la haute magie; ses tables correspondent aux trente-deux voies et aux cinquante portes de la lumière, et l'y-Kim ne saurait avoir d'obscurité pour les sages kabbalistes qui ont la clé du sepher Jézirah et du Sohar.

La science de la philosophie absolue a donc existé en Chine. Les Kims ne sont que les commentaires de cet absolu caché aux profanes, et ils sont à l'y-Kim ce que le Pentateuque de Moïse est aux révélations du Siphra de Zéniuta, qui est le livre des mystères, et la clé du Sohar chez les Hébreux. Koug-fu-tzée, ou Confucius, n'eût été que le révélateur ou révoilateur de cette kabbale qu'il eût niée peut-être pour en détourner les recherches des profanes, comme le savant Talmudiste Maïmonides nia les réalités de la clavicule de Salomon, puis vint le matérialiste Fo, qui substitua les traditions de la sorcellerie indienne aux souvenirs de la haute magie des Égyptiens. Le culte de Fo paralysa en Chine le progrès des sciences, et la civilisation avortée de ce grand peuple tomba dans la routine et dans l'abrutissement.

Un philosophe d'une admirable sagacité et d'une grande profondeur, le sage Leibnitz, qui eût été si digne d'être initié aux vérités suprêmes de la science absolue, croyait voir dans l'y-Kim sa propre invention de l'arithmétique binaire, et dans la ligne droite et la ligne brisée de Fo-hi, il retrouvait les caractères 1 0, employés par lui-même dans ses calculs; il était bien près de la vérité, mais il ne l'entrevoyait que dans un de ses détails, il ne pouvait en embrasser l'ensemble.

Des disputes théologiques ont été l'occasion des recherches les plus importantes sur les antiquités religieuses de la Chine. Il s'agissait de savoir si les jésuites avaient raison de tolérer chez les Chinois convertis au christianisme le culte du ciel et celui des ancêtres; en d'autres termes, si l'on devait croire que par le ciel les lettrés de la Chine entendaient Dieu ou simplement l'espace et la nature. Il était tout naturel de s'en rapporter aux lettrés eux-mêmes et au bon sens public, mais ce ne sont pas là des autorités théologiques; on argumenta donc, on écrivit beaucoup, on intrigua davantage, les jésuites qui avaient raison pour le fond furent convaincus d'avoir tort pour la forme, et on leur créa de nouvelles difficultés qui ne sont pas surmontées encore et qui font de nos jours même couler en Chine le sang de nos infatigables martyrs.

Pendant qu'on disputait ainsi à la religion ses conquêtes en Asie, une immense inquiétude agitait l'Europe. La foi chrétienne semblait prête à s'y éteindre et il n'était bruit de tous côtés que de révélations nouvelles et de miracles. Un homme sérieusement posé dans la science et dans le monde, Emmanuel Swedenborg, étonnait la Suède par ses visions et l'Allemagne était pleine de nouveaux illuminés; le mysticisme dissident conspirait pour remplacer les mystères de la religion hiérarchique par les mystères de l'anarchie; une imminente catastrophe se préparait.

Swedenborg, le plus honnête et le plus doux des prophètes du faux illuminisme, n'était pas pour cela moins dangereux que les autres. Prétendre, en effet, que tous les hommes sont appelés à communiquer directement avec le ciel, c'est remplacer l'enseignement religieux régulier et l'initiation progressive par toutes les divagations de l'enthousiasme et toutes les folies de l'imagination et des rêves. Les illuminés intelligents sentaient bien que la religion étant un des grands besoins de l'humanité, on ne la détruira jamais; aussi voulaient-ils se faire de la religion même et du fanatisme qu'elle entraîne par une conséquence fatale de l'enthousiasme inspiré à l'ignorance, des armes pour détruire l'autorité hiérarchique de l'Église, comptant bien voir sortir des conflits du fanatisme une hiérarchie nouvelle dont ils espéraient être les fondateurs et les chefs.

«Vous serez comme des dieux, connaissant tout sans avoir eu la peine de rien apprendre; vous serez comme des rois, possédant tout sans avoir eu la peine de rien acquérir.»

Telles sont en résumé les promesses de l'esprit révolutionnaire aux multitudes envieuses. L'esprit révolutionnaire, c'est l'esprit de mort; c'est l'ancien serpent de la Genèse, et cependant c'est le père du mouvement et du progrès, puisque les générations ne se renouvellent que par la mort; c'est pour cela que les Indiens adoraient Schiva, l'impitoyable destructeur, dont la forme symbolique était celle de l'amour physique et de la génération matérielle.

Le système de Swedenborg n'est autre chose que la kabbale, moins le principe de la hiérarchie; c'est le temple sans clef de voûte et sans fondement; c'est un immense édifice, heureusement tout fantastique et aérien, car si l'on avait jamais tenté de le réaliser sur la terre, il tomberait sur la tête du premier enfant qui essayerait, nous ne dirons pas de l'ébranler, mais de s'appuyer seulement contre une de ses principales colonnes.

Organiser l'anarchie, tel est le problème que les révolutionnaires ont et auront éternellement à résoudre; c'est le rocher de Sisyphe qui retombera toujours sur eux; pour exister un seul instant ils sont et seront toujours fatalement réduits à improviser un despotisme sans autre raison d'être que la nécessité, et qui, par conséquent, est violent et aveugle comme elle. On n'échappe à la monarchie harmonieuse de la raison, que pour tomber sous la dictature désordonnée de la folie.

Le moyen proposé indirectement par Swedenborg, pour communiquer avec le monde surnaturel, était un état intermédiaire qui tient du rêve, de l'extase et de la catalepsie. L'illuminé suédois affirmait la possibilité de cet état, mais il ne donnait pas la théorie des pratiques nécessaires pour y arriver; peut-être ses disciples, pour combler cette lacune, eussent-ils recouru au rituel magique de l'Inde, lorsqu'un homme de génie vint compléter par une thaumaturgie naturelle les intuitions prophétiques et kabbalistiques de Swedenborg. Cet homme était un médecin allemand, nommé Mesmer.

Mesmer eut la gloire de retrouver, sans initiateur et sans connaissances occultes, l'agent universel de la vie et de ses prodiges; ses Aphorismes [18], que les savants de son temps devaient regarder comme autant de paradoxes, deviendront un jour les bases de la synthèse physique.

Note 18:[ (retour) ] Mesmer, Mémoires et aphorismes, suivis des procédés d'Eslon, nouvelle édition, 1846, 1 vol. gr. in 18.

Mesmer reconnaît dans l'être naturel deux formes, qui sont la substance et la vie, d'où résultent la fixité et le mouvement qui constituent l'équilibre des choses.

Il reconnaît l'existence d'une matière première fluidique, universelle, capable de fixité et de mouvement, qui, en se fixant, détermine la constitution des substances, et qui, se mouvant toujours, modifie et renouvelle les formes.

Cette matière fluidique est active et passive: comme passive elle s'attire elle-même, comme active elle se projette.

Par elle les mondes et les êtres vivants qui peuplent les mondes, s'attirent et se repoussent; elle passe des uns aux autres par une circulation comparable à celle du sang.

Elle entretient et renouvelle la vie de tous les êtres, elle est l'agent de leur force et peut devenir l'instrument de leur volonté.

Les prodiges sont les résultats des forces ou des volontés exceptionnelles.

Les phénomènes de cohésion, d'élasticité, de densité ou de subtilité des corps, sont produits par les diverses combinaisons des deux propriétés du fluide universel ou de la matière première.

La maladie, comme tous les désordres physiques, vient d'un dérangement de l'équilibre normal de la matière première dans un corps organisé.

Les corps organisés sont ou sympathiques ou antipathiques les uns aux autres, par suite de leur équilibre spécial.

Les corps sympathiques peuvent se guérir les uns les autres, en rétablissant mutuellement leur équilibre.

Cette propriété des corps de s'équilibrer les uns les autres par l'attraction ou la projection de la matière première, Mesmer la nomme magnétisme, et comme elle se spécifie suivant les spécialités des êtres, lorsqu'il en étudie les phénomènes dans les êtres animés, il la nomme magnétisme animal.

Mesmer prouva sa théorie par des oeuvres, et ses expériences furent couronnées d'un plein succès.

Ayant observé l'analogie qui existe entre les phénomènes du magnétisme animal et ceux de l'électricité, il fit usage de conducteurs métalliques, aboutissant à un réservoir commun qui contenait de la terre et de l'eau, pour absorber et pour projeter les deux forces; on a depuis abandonné l'appareil compliqué des baquets, qu'on peut remplacer par une chaîne vivante de mains superposées à un corps circulaire et mauvais conducteur comme le bois d'une table, l'étoffe de soie ou de laine d'un chapeau, etc.

Il appliqua ensuite aux êtres vivants et organisés les procédés de l'aimantation métallique, et il acquit la certitude de la réalité et de la similitude des phénomènes qui s'ensuivirent.

Un seul pas lui restait à faire, c'était de déclarer que les effets attribués en physique aux quatre fluides impondérables sont les manifestations diverses d'une seule et même force diversifiée par ses usages, et que cette force inséparable de la matière première et universelle qu'elle fait mouvoir, tantôt splendide, tantôt ignée, tantôt électrique et tantôt magnétique, n'a qu'un seul nom indiqué par Moïse dans la Genèse, lorsqu'il la fait apparaître à l'appel du Tout-Puissant, avant toutes les substances et avant toutes les formes: LA LUMIÈRE; דנא יאי

Et maintenant ne craignons pas de le dire d'avance, car on le reconnaîtra plus tard.

La grande chose du XVIIIe siècle, ce n'est pas l'encyclopédie, ce n'est pas la philosophie ricaneuse et dérisoire de Voltaire, ce n'est pas la métaphysique négative de Diderot et de d'Alembert, ce n'est pas la philanthropie haineuse de Rousseau; c'est la physique sympathique et miraculeuse de Mesmer! Mesmer est grand comme Prométhée, il a donné aux hommes le feu du ciel que Franklin n'avait su que détourner.

Il ne manqua au génie de Mesmer, ni la sanction de la haine, ni la consécration des persécutions et des injures; il avait été chassé de l'Allemagne, on se moqua de lui en France, tout en lui faisant une fortune, car ses guérisons étaient évidentes et les malades allaient à lui et le payaient, puis se disaient guéris par hasard, pour ne pas attirer sur eux l'animadversion des savants. Les corps constitués ne firent pas même au thaumaturge l'honneur d'examiner sa découverte et le grand homme dut se résigner à passer pour un adroit charlatan.

Les savants seuls n'étaient pas hostiles au mesmérisme, les hommes sincèrement religieux s'alarmaient des dangers de la découverte nouvelle, et les superstitieux criaient au scandale et à la magie. Les sages prévoyaient les abus, les insensés n'admettaient pas même l'usage de cette merveilleuse puissance. N'allait-on pas au nom du magnétisme nier les miracles du Sauveur et de ses saints, disaient les uns; que va devenir la puissance du diable, disaient les autres? Et pourtant la religion qui est vraie, ne doit craindre la découverte d'aucune vérité; d'ailleurs, en donnant la mesure de la puissance humaine, le magnétisme ne donne-t-il pas aux miracles divins une sanction nouvelle, au lieu de les détruire? Il est vrai que les sots attribueront au diable moins de prodiges, ce qui leur laissera moins d'occasions d'exercer leur haine et leurs fureurs; mais ce ne sont certainement pas les personnes d'une véritable piété qui songeront jamais à s'en plaindre: le diable doit perdre du terrain quand la lumière se fait et quand l'ignorance se retire; mais les conquêtes de la science et de la lumière étendent, affermissent et font aimer de plus en plus au monde l'empire et la gloire de Dieu!

CHAPITRE II.

PERSONNAGES MERVEILLEUX DU XVIIIe SIÈCLE.

SOMMAIRE.--Le comte de Saint-Germain.--L'adepte Lascaris et le grand Cophte dit le médecin Joseph Balsamo.--Le baron du Phénix et le comte de Cagliostro.

Le XVIIIe siècle n'a eu de crédulité que pour la magie, car les croyances vagues sont la religion des âmes sans foi: on niait les miracles de Jésus-Christ et l'on attribuait des résurrections au comte de Saint-Germain. Ce singulier personnage était un théosophe mystérieux qu'on faisait passer pour avoir les secrets du grand oeuvre et pour fabriquer des diamants et des pierres précieuses; c'était d'ailleurs un homme du monde, d'une conversation agréable et d'une grande distinction dans ses manières. Madame de Genlis, qui, pendant son enfance, le voyait presque tous les jours, assure qu'il savait donner même à des pierreries qu'il représentait en peinture, tout leur éclat naturel et un feu dont aucun chimiste ni aucun peintre ne pouvait deviner le secret; avait-il trouvé le moyen de fixer la lumière sur la toile, ou employait-il quelque préparation de nacre ou quelque incrustation métallique? c'est ce qu'il nous est impossible de savoir, puisqu'il ne nous reste aucune de ces peintures merveilleuses.

Le comte de Saint-Germain faisait profession de la religion catholique, et en observait les pratiques avec une grande fidélité; on parlait cependant d'évocations suspectes et d'apparitions étranges, il se flattait de posséder le secret de la jeunesse éternelle. Était-ce mysticisme, était-ce folie? Personne ne connaissait sa famille, et à l'entendre causer des choses du temps passé, il semblait qu'il eût vécu plusieurs siècles; il parlait peu de tout ce qui se rapportait aux sciences occultes, et lorsqu'on lui demandait l'initiation, il prétendait ne rien savoir; il choisissait lui même ses disciples, et leur demandait tout d'abord une obéissance passive, puis il leur parlait d'une royauté à laquelle ils étaient appelés, celle de Melchisédech et de Salomon, la royauté des initiés qui est aussi un sacerdoce. «Soyez le flambeau du monde, disait-il; si votre lumière n'est que celle d'une planète, vous ne serez rien devant Dieu: je vous réserve une splendeur dont celle du soleil n'est que l'ombre, alors vous dirigerez la marche des étoiles, et vous gouvernerez ceux qui régnent sur les empires.»

Ces promesses, dont la signification bien comprise n'a rien qui puisse étonner les véritables adeptes, sont rapportées, sinon textuellement, du moins quant au sens des paroles, par l'auteur anonyme d'une Histoire des sociétés secrètes en Allemagne, et suffisent pour faire comprendre à quelle initiation appartenait le comte de Saint-Germain.

Voici maintenant quelques détails jusqu'à présent inconnus sur cet illuminé:

Il était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle, il était fils naturel ou adoptif d'un rose-croix qui se faisait appeler Comnes cabalicus, le compagnon cabaliste, et qui fut tourné en ridicule sous le nom de comte de Gabalis, par le malheureux abbé de Villars; jamais Saint-Germain ne parlait de son père. À l'âge de sept ans, disait-il, j'étais proscrit et j'errais avec ma mère dans les forêts. Cette mère dont il voulait parler, c'était la science des adeptes; son âge de sept ans est celui des initiés promus au grade de maîtres; les forêts sont les empires dénués, suivant les adeptes, de la vraie civilisation et de la vraie lumière. Les principes de Saint-Germain étaient ceux des roses-croix, et il avait fondé dans sa patrie une société dont il se sépara dans la suite quand les doctrines anarchiques prévalurent dans les associations des nouveaux sectateurs de la gnose. Aussi fut-il désavoué par ses frères, accusé même de trahison, et quelques auteurs de mémoires sur l'illuminisme semblent insinuer qu'il fut précipité dans les oubliettes du château de Ruel. Madame de Genlis, au contraire, le fait mourir dans le duché de Holstein, tourmenté par sa conscience et agité par les terreurs de l'autre vie. Ce qui est certain, c'est qu'il disparut tout à coup de Paris, sans qu'on pût savoir bien au juste où il s'était retiré, et que les illuminés laissèrent tomber, autant que cela leur fut possible, sur sa mémoire le voile du silence et de l'oubli. La société qu'il avait fondée sous le titre de Saint-Jakin, dont on a fait Saint-Joachim, dura jusqu'à la révolution et disparut alors ou se transforma, comme tant d'autres. Voici, au sujet de cette société, une anecdote qu'on trouve dans les pamphlets hostiles à l'illuminisme; elle est extraite d'une correspondance de Vienne. Tout cela, comme on le voit, n'a rien de bien authentique ni de bien certain. Voici toutefois l'anecdote:

«J'ai été fort bien accueilli, à votre recommandation, par M.N.Z.... Il était déjà prévenu de mon arrivée. L'harmonica eut toute son approbation. Il me parla d'abord de certains essais particuliers auxquels je ne compris rien du tout; ce n'est que depuis peu que mon intelligence peut y suffire. Hier, vers le soir, il me conduisit à sa campagne, dont les jardins sont fort beaux. Des temples, des grottes, des cascades, des labyrinthes, des souterrains procurent à l'oeil une longue suite d'enchantements; mais un mur très haut qui environne ces beautés me déplut infiniment, il dérobe à l'oeil un site enchanteur....

«J'avais emporté l'harmonica, d'après l'invitation de M. N. Z., afin d'en toucher, seulement pendant quelques minutes, dans un lieu désigné et à un signe convenu. Il me conduisit, après notre visite dans le jardin, à une salle sur le devant de la maison, et me quitta bientôt sous quelque prétexte. Il était fort tard: je ne le voyais point revenir; l'ennui et le sommeil commençaient à me gagner, lorsque je fus interrompu par l'arrivée de plusieurs carrosses. J'ouvris la fenêtre: il était nuit, je ne pus rien voir; je compris encore moins le chuchotage bas et mystérieux de ceux qui paraissaient entrer dans la maison. Bientôt le sommeil s'empara tout à fait de moi; et, après avoir dormi environ une heure, je fus réveillé en sursaut par un domestique envoyé pour me guider et porter l'instrument. Il marchait très vite et fort loin devant moi; je le suivais assez machinalement, lorsque j'entendis des sons de trompettes qui me paraissaient sortir des profondeurs d'une cave; à cet instant, je perdis de vue mon guide; et m'avançant du côté où le bruit paraissait venir, je descendis à moitié l'escalier d'un caveau qui s'offrit devant moi. Jugez de ma surprise! On y psalmodiait un chant funèbre. J'aperçus distinctement un cadavre dans un cercueil ouvert; à côté, un homme vêtu de blanc paraissait rempli de sang; il me parut qu'on lui avait ouvert une veine au bras droit. A l'exception de ceux qui lui prêtaient leur ministère, les autres étaient enveloppés dans de longs manteaux noirs, avec l'épée nue à la main. Autant que la terreur dont j'étais frappé me permit d'en juger, il y avait à l'entrée du caveau des monceaux d'ossements humains entassés l'un sur l'autre. La lumière qui éclairait ce spectacle lugubre me parut produite par une flamme semblable à celle de l'esprit de vin brûlant.

»Incertain si je pourrais rejoindre mon guide, je me hâtai de me retirer; je le trouvai précisément à quelques pas de là qui me cherchait; il avait l'oeil hagard, il me prit la main avec une sorte d'inquiétude, et m'entraîna à sa suite dans un jardin particulier où je me crus transporté par l'effet de la magie. La clarté que répandait un nombre prodigieux de lampions, le murmure des cascades, le chant des rossignols artificiels, le parfum qu'on y respirait exaltèrent d'abord mon imagination. Je fus placé derrière un cabinet de verdure dont l'intérieur était richement décoré, et dans lequel on transporta immédiatement une personne évanouie (vraisemblablement celle qui paraissait dans un cercueil au caveau); aussitôt on me fit le signal de toucher mon instrument.

»Excessivement ému pendant cette scène, beaucoup de choses ont dû m'échapper [19]; j'observai cependant que l'individu évanoui revint à lui aussitôt que j'eus touché l'instrument, et qu'il fit ces interrogations avec surprise: Où suis je?... quelle voix entends-je?... Des jubilations d'allégresse accompagnées de trompettes et de timbales furent la seule réponse; on courut aux armes et l'on s'enfonça dans l'intérieur du jardin où je vis tout le monde disparaître.

Note 19:[ (retour) ] Le néophyte dont il est question dans cette lettre, et qui fut pris pour un cadavre, était dans l'état de somnambulisme produit par le magnétisme. A propos du cabinet de verdure dont il est question, et des effets de l'harmonica, on peut consulter un ouvrage curieux, Histoire critique du magnétisme animal, par Deleuze, 2e édit., 1819, 2 vol. in-8; il contient des notices fort piquantes sur la chaîne et le baquet magnétiques, les arbres magnétisés, la musique, la voix du magnétiseur, et l'instrument qu'il emploie. L'auteur est d'ailleurs un partisan du mesmérisme, ce qui ne rend pas ses opinions suspectes.

»Je vous écris ceci encore tout agité... Si je n'avais pris la précaution de noter cette scène sur-le-champ, je la prendrais aujourd'hui pour un rêve.»

Ce qu'il y a de plus inexplicable dans cette scène, c'est la présence du profane qui la raconte. Comment l'association pouvait-elle s'exposer ainsi à la divulgation de ses mystères? Il nous est impossible de répondre à cette question, mais pour ce qui est des mystères eux-mêmes, nous pouvons facilement les expliquer.

Les successeurs des anciens roses-croix, dérogeant peu à peu de la science austère et hiérarchique de leurs ancêtres en initiation, s'étaient érigés en secte mystique; ils avaient accueilli avec empressement les dogmes magiques des templiers, et se croyaient seuls dépositaires des secrets de l'Évangile de saint Jean; ils voyaient dans les récits de l'Évangile une série allégorique de rites propres à compléter l'initiation, et croyaient que l'histoire du Christ devait se réaliser dans la personne de chacun des adeptes; ils racontaient une légende gnostique suivant laquelle le Sauveur, environné de parfums et de bandelettes, n'aurait point été renfermé dans le sépulcre neuf de Joseph d'Arimathie, et serait revenu à la vie dans la maison même de saint Jean. C'était ce prétendu mystère qu'ils célébraient au son de l'harmonica et des trompettes. Le récipiendaire était invité à faire le sacrifice de sa vie, et subissait, en effet, une saignée qui lui procurait un évanouissement; cet évanouissement, on lui disait que c'était la mort, et lorsqu'il revenait à lui, des fanfares d'allégresse et des cris de triomphe célébraient sa résurrection. Ces émotions diverses, ces scènes tour à tour lugubres et brillantes, devaient impressionner à jamais son imagination et le rendre fanatique ou voyant. Plusieurs croyaient à une résurrection réelle et se croyaient assurés de ne plus mourir. Les chefs de l'association mettaient ainsi au service de leurs projets cachés le plus redoutable de tous les instruments, la folie, et s'assuraient de la part de leurs adeptes un de ces dévouements fatals et infatigables que la déraison produit plus souvent et plus sûrement que l'amitié.

La secte du Saint-Jakin était donc une société de gnostiques adonnée aux illusions de la magie fascinatrice, elle tenait des roses-croix et des templiers, son nom du Saint-Jakin venait de l'un des deux noms gravés en initiales sur les deux principales colonnes du temple de Salomon, Jakin et Bohas. L'initiale de Jakin en hébreu est le Jod, lettre sacrée de l'alphabet hébreu, initiale du nom de Jéhova que celui de Jakin sert à voiler aux profanes, c'est pourquoi on la nommait le Saint-Jakin.

Les saint-jakinites étaient des théosophes qui s'occupaient beaucoup trop de théurgie.

Tout ce qu'on raconte du mystérieux comte de Saint-Germain donne lieu de croire que c'était un physicien habile et un chimiste distingué: on assure qu'il possédait le secret de souder ensemble les diamants sans qu'on pût apercevoir aucune trace du travail; il avait l'art d'épurer les pierreries et de donner ainsi un grand prix aux plus imparfaites et aux plus communes; l'auteur imbécile et anonyme que nous avons déjà cité, lui accorde bien ce talent, mais nie qu'il ait jamais fait d'or, comme si l'on ne faisait pas de l'or en faisant des pierres précieuses. Saint-Germain inventa aussi, suivant le même auteur, et légua aux sciences industrielles l'art de donner au cuivre plus d'éclat et de ductilité, autre invention qui suffisait pour faire la fortune de son auteur. De pareilles oeuvres doivent faire pardonner au comte de Saint-Germain d'avoir beaucoup connu la reine Cléopâtre, et d'avoir même causé familièrement avec la reine de Saba. C'était d'ailleurs un bon et galant homme qui aimait les enfants, et se plaisait à leur fabriquer lui-même des bonbons délicieux et de merveilleux joujoux; il était brun et de petite taille, toujours vêtu richement, mais avec beaucoup de goût, et se plaisant d'ailleurs à tous les raffinements du luxe. On assure que le roi Louis XV le recevait familièrement, et s'occupait avec lui de diamants et de pierreries. Il est probable que ce monarque entièrement dominé par des courtisanes et absorbé par ses plaisirs, céda, en invitant Saint-Germain à quelques audiences particulières, plutôt à quelque caprice de curiosité féminine qu'à un amour sérieux pour la science. Saint-Germain fut un moment à la mode, et comme c'était un aimable et jeune vieillard qui savait unir le babil d'un roué aux extases d'un théosophe, il fit fureur dans certains cercles, puis fut bientôt remplacé par d'autres fantaisies; ainsi va le monde.

On a dit que Saint-Germain n'était autre que ce mystérieux Althotas qui fut le maître en magie d'un adepte, dont nous allons bientôt nous occuper, et qui prenait le nom kabbalistique d'Acharat; rien n'est moins fondé que cette supposition, comme nous le verrons en étudiant ce nouveau personnage.

Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des apôtres pour la philosophie d'Hermès: c'était un alchimiste qui se faisait appeler Lascaris, et se disait archimandrite d'Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec; seulement, au lieu de demander l'aumône, Lascaris semblait suer de l'or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il ne faisait qu'apparaître, et ses apparitions changeaient de formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune; il ne faisait pas lui-même de l'or publiquement, mais il en faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les alchimistes, n'en révoque en doute ni la réalité ni l'importance. Or, comme il n'y a rien, surtout en physique, de plus inexorable que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la pierre philosophale n'est pas une rêverie, si l'immense tradition de l'occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux sérieux des plus grands hommes de tous les âges n'en démontraient pas d'ailleurs suffisamment l'existence et la réalité.

Un chimiste moderne, qui s'est empressé de publier son secret, est parvenu à tirer de l'or de l'argent par un procédé ruineux, car l'argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou environ de sa valeur. Agrippa, qui n'est jamais arrivé à la découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur équivalente à celle de l'argent employé, il n'avait donc perdu absolument que son travail, si c'est le perdre que de l'employer à la recherche des grands secrets de la nature.

Engager par l'attrait de l'or les hommes à des recherches qui les conduiraient à la philosophie absolue, tel paraît avoir été le but de la propagande de Lascaris, l'étude des livres hermétiques devant ramener nécessairement les hommes d'étude à la connaissance de la kabbale. Les initiés, en effet, pensaient au XVIIIe siècle que leur temps était venu, les uns pour fonder une hiérarchie nouvelle, les autres pour renverser toute autorité et promener sur toutes les sommités de l'ordre social le niveau égalitaire. Les sociétés secrètes envoyaient leurs éclaireurs à travers le monde pour sonder et réveiller au besoin l'opinion: après Saint-Germain et Lascaris, Mesmer; après Mesmer, Cagliostro. Mais tous n'étaient pas de la même école: Saint-Germain était l'homme des illuminés théosophes, Lascaris représentait les naturalistes attachés à la tradition d'Hermès.

Cagliostro était l'agent des templiers, aussi écrivait-il dans une circulaire adressée à tous les francs-maçons de Londres, que le temps était venu de mettre la main à l'oeuvre pour reconstruire le temple de l'Éternel. Comme les templiers, Cagliostro s'adonnait aux pratiques de la magie noire, et pratiquait la science funeste des évocations; il devinait le passé et le présent, prédisait l'avenir, faisait des cures merveilleuses et prétendait aussi faire de l'or. Il avait introduit dans la maçonnerie un nouveau rite qu'il nommait rite égyptien, et il essayait de ressusciter le culte mystérieux d'Isis. Lui-même, la tête entourée de bandelettes et coiffé comme un sphinx de Thèbes, il présidait des solennités nocturnes dans des appartements pleins d'hiéroglyphes et de flambeaux. Il avait pour prêtresses des jeunes filles qu'il appelait des colombes, et qu'il exaltait jusqu'à l'extase pour leur faire rendre des oracles au moyen de l'hydromancie, l'eau étant un excellent conducteur, un puissant réflecteur et un milieu très réfringent pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer et des nuages.

Cagliostro, comme on le voit, continuait Mesmer, et avait retrouvé la clef des phénomènes de médiomanie; lui-même était un médium, c'est-à-dire un homme d'une organisation nerveuse exceptionnellement impressionnable: il joignait à cela beaucoup de finesse et d'aplomb, l'exagération publique et l'imagination des femmes surtout faisaient le reste. Cagliostro eut un succès fou; on se l'arrachait, son buste était partout avec cette inscription: le divin Cagliostro. On put dès ce moment prévoir une réaction égale à cette vogue: après avoir été un dieu, Cagliostro devint un intrigant, un charlatan, un proxénète de sa femme, un scélérat enfin, auquel l'inquisition de Rome crut faire grâce en le condamnant seulement à une prison perpétuelle. Ce qui fit croire qu'il vendait sa femme, c'est que sa femme le vendit. Il fut amené et pris dans un piége, on lui fit son procès et l'on publia de ce procès ce qu'on voulut. La révolution arriva sur ces entrefaites, et tout le monde oublia Cagliostro.

Cet adepte n'est cependant pas sans importance dans l'histoire de la magie; son sceau est aussi important que celui de Salomon, et atteste son initiation aux secrets les plus relevés de la science. Ce sceau, expliqué par les lettres kabbalistiques des noms d'Acharat et d'Althotas, exprime les principaux caractères du grand arcane et du grand oeuvre. C'est un serpent percé d'une flèche, figurant la lettre aleph, א, image de l'union de l'actif et du passif, de l'esprit et de la vie, de la volonté et de la lumière. La flèche est celle de l'Apollon antique, le serpent est le Python de la fable, le dragon vert des philosophes hermétiques. La lettre aleph représente l'unité équilibrée. Ce pantacle se reproduit sous diverses formes dans les talismans de l'ancienne magie, mais tantôt le serpent est remplacé par le paon de Junon, le paon à la tête royale, à la queue multicolore, l'emblème de la lumière analysée, l'oiseau du grand oeuvre dont le plumage est tout ruisselant d'or; tantôt, au lieu du paon coloré, c'est l'agneau blanc, l'agneau ou le jeune bélier solaire traversé par la croix, comme on le voit encore dans les armoiries de la ville de Rouen. Le paon, le bélier et le serpent représentent le même signe hyéroglyphique: celui du principe passif et le sceptre de Junon, la croix et la flèche, c'est le principe actif, la volonté, l'action magique, la coagulation du dissolvant, la fixation par la projection du volatil, la pénétration de la terre par le feu. L'union des deux, c'est la balance universelle, c'est le grand arcane, c'est le grand oeuvre, c'est l'équilibre de Jakin et de Bohas.

Le trigramme L.-. P.-. D.-. qui accompagne cette figure, veut dire liberté, pouvoir, devoir, il signifie aussi lumière proportion, densité, loi, principe et droit.

Les francs-maçons ont changé l'ordre des lettres, et en l'écrivant L.-.D.-.P.-. ils en font les initiales des mots liberté de penser qu'ils inscrivent sur un pont symbolique, en y lisant pour les profanes: liberté de passer. Dans les actes du procès de Cagliostro, il est marqué que lui-même donna à ces trois lettres dans ses interrogatoires une autre signification; il les aurait traduites par cette légende: Lilia destrue pedibus, foule aux pieds les lys; et l'on peut citer à l'appui de cette version, une médaille maçonnique du XVIe ou du XVIIe siècle, où l'on voit une épée coupant une branche de lys avec ces mots sur l'exergue: Talem dabit ultio messem.

Le nom d'Acharat que prenait Cagliostro, écrit kabbalistiquement en hébreu de cette manière:

עא

ךא

הא

exprime la triple unité,עא, unité de principe et d'équilibre;

ךא, unité de vie et perpétuité du mouvement régénérateur.

הא, unité de fin dans une synthèse absolue.

Le nom d'Althotas, maître de Cagliostro, se compose du nom de Thot et des syllabes al et as, qui, lues kabbalistiquement, sont Sala qui signifie messager, envoyé; le nom entier signifie donc Thot, le messie des Égyptiens, et tel était en effet celui que Cagliostro reconnaissait avant tout pour maître.

La doctrine du grand Cophte, tel était, on le sait, le titre que prenait Cagliostro; sa doctrine, disons-nous, avait un double objet, la régénération morale et la régénération physique.

Voici pour la régénération morale les préceptes du grand Cophte:

«Monte sur le Sinaï avec Moïse, sur le Calvaire, puis sur le Thabor avec Phaleg, sur le Carmel avec Élie.

»Sur le plus haut de la montagne, tu bâtiras ton tabernacle.

»Il sera divisé en trois bâtiments unis ensemble et celui du milieu aura trois étages.

»Le rez-de-chaussée ou le premier étage sera le réfectoire.

»L'étage du milieu sera une chambre ronde avec douze lits autour et un au milieu, ce sera la chambre du sommeil et des songes.

»La chambre supérieure, celle du troisième étage, sera carrée et percée de seize fenêtres, quatre de chaque côté, ce sera la chambre de la lumière.

»Là, tu prieras seul pendant quarante jours, et tu dormiras pendant quarante nuits dans le dortoir des douze maîtres.

»Alors, tu recevras les signatures des sept génies et tu obtiendras d'eux le pentagramme tracé sur la feuille de parchemin vierge.

»C'est le signe que personne ne connaît, sinon celui qui le reçoit.

»C'est le caractère occulte du caillou blanc dont il est parlé dans la prophétie du plus jeune des douze maîtres.

»Alors, ton esprit sera illuminé d'un feu divin et ton corps deviendra pur comme celui d'un enfant. Ta pénétration n'aura point de bornes, ton pouvoir sera immense; tu entreras dans le repos parfait, qui est le commencement de l'immortalité, et tu pourras dire avec vérité et sans orgueil: Je suis celui qui est.

Cette énigme signifie que, pour se régénérer moralement, il faut étudier, comprendre et réaliser la haute kabbale.

Les trois chambres sont l'alliance de la vie physique, des aspirations religieuses et de la lumière philosophique; les douze maîtres sont les grands révélateurs dont il faut comprendre les symboles; la signature des sept esprits, c'est l'initiation au grand arcane, etc., etc. Tout ceci est donc allégorique, et il ne s'agit pas plus de faire bâtir en réalité une maison à trois étages, qu'il ne s'agit dans la maçonnerie de bâtir un temple à Jérusalem.

Venons maintenant au secret de la régénération physique.

Pour y arriver il faut, toujours suivant les prescriptions occultes du grand Cophte:

Faire tous les cinquante ans une retraite de quarante jours en manière de jubilé, durant la pleine lune de mai.

Seul, à la campagne avec une personne fidèle:

Jeûner pendant quarante jours, buvant la rosée de mai, recueillie sur les blés en herbe avec un linge de lin pur et blanc, mangeant des herbes tendres et nouvelles.

Commençant le repas par un grand verre de rosée et le finissant par un biscuit ou une simple croûte de pain.

Le dix-septième jour, saignée légère.

Prendre six gouttes de baume d'azoth le matin et six le soir, augmenter de deux gouttes par jour jusqu'au trente-deuxième.

Renouveler alors la petite émission de sang au crépuscule du matin, dormir ensuite et rester au lit jusqu'à la fin de la quarantaine.

Prendre au premier réveil, après la saignée, un premier grain de médecine universelle.

On éprouvera un évanouissement qui doit durer trois heures, puis des convulsions, des transpirations et des évacuations considérables, on changera ensuite de linge et de lit.

Il faut ensuite prendre un consommé de boeuf sans graisse, assaisonné avec de la rue, de la sauge, de la valériane, de la verveine et de la mélisse.

Le jour suivant, second grain de médecine universelle, c'est-à-dire, de mercure astral combiné avec le soufre d'or.

Le jour d'après, prendre un bain tiède.

Le trente-sixième jour, boire un verre de vin d'Égypte.

Le trente-septième jour, troisième et dernier grain de médecine universelle.

Suivra un sommeil profond.

Les cheveux, les dents et les ongles se renouvelleront, la peau se renouvellera.

Le trente-huitième jour, bain aux herbes aromatiques ci-dessus nommées.

Le trente-neuvième jour, avaler dans deux cuillerées de vin rouge, dix gouttes de l'élixir d'Acharat.

Le quarantième jour, l'oeuvre est achevée et le vieillard est rajeuni.

C'est au moyen de ce régime jubilaire, que Cagliostro prétendait avoir vécu lui-même plusieurs siècles. C'était, comme on le voit, une nouvelle préparation du fameux bain d'immortalité des gnostiques ménandriens. Cagliostro y croyait-il sérieusement?

Devant ses juges il montra beaucoup de fermeté et de présence d'esprit, il se déclara catholique, et dit qu'il honorait dans le pape le chef suprême de la hiérarchie religieuse. Sur les questions relatives aux sciences occultes, il répondit d'une manière énigmatique, et comme on lui disait que ses réponses étaient absurdes et inintelligibles: Comment pouvez-vous savoir qu'elles sont absurdes, répondit-il, si vous les trouvez inintelligibles? Les juges se fâchèrent et lui demandèrent brusquement les noms des péchés capitaux: Cagliostro nomma la luxure, l'avarice, l'envie, la gourmandise et la paresse.--Vous oubliez l'orgueil et la colère, lui dit-on.--Pardonnez-moi, reprit l'accusé, je ne les oublie pas, mais je ne voulais pas les nommer devant vous par respect et de peur de vous offenser. On le condamna à mort: puis la peine fut commuée en une détention perpétuelle. Dans sa prison, Cagliostro demanda à se confesser et désigna lui-même le prêtre, c'était un homme à peu près de sa tournure et de sa taille. Le confesseur entra et au bout de quelque temps on le vit ressortir; quelques heures après, le geôlier en entrant dans la prison du condamné y trouva le cadavre d'un homme étranglé, ce cadavre défiguré était couvert des habits de Cagliostro; on ne revit jamais le prêtre.

Des amateurs du merveilleux assurent que le grand Cophte est actuellement en Amérique, et qu'il y est le pontife suprême et invisible des croyants aux esprits frappeurs.

CHAPITRE III.

PROPHÉTIES DE CAZOTTE.

SOMMAIRE.--Les martinistes.--Le souper de Cazotte.--Le roman du Diable amoureux.--Nahéma, la reine des stryges.--La montagne sanglante.--Mademoiselle Cazotte et mademoiselle de Sombreuil.--Cazotte devant le tribunal révolutionnaire.

L'école des philosophes inconnus fondée par Pasqualis Martinez et continuée par Saint-Martin, semble avoir renfermé les derniers adeptes de la véritable initiation. Saint Martin connaissait la clef ancienne du tarot, c'est-à-dire le mystère des alphabets sacrés et des hiéroglyphes hiératiques; il a laissé plusieurs pantacles fort curieux qui n'ont jamais été gravés et dont nous possédons des copies. L'un de ces pantacles est la clef traditionnelle du grand oeuvre, et Saint-Martin le nomme la clef de l'enfer, parce que c'est la clef des richesses; les martinistes parmi les illuminés furent les derniers chrétiens, et ils furent les initiateurs du fameux Cazotte.

Nous avons dit qu'au XVIIIe siècle une scission s'était faite dans l'illuminisme: les uns, conservateurs des traditions de la nature et de la science, voulaient restaurer la hiérarchie; les autres, au contraire, voulaient tout niveler en révélant le grand arcane, qui rendrait impossibles dans le monde la royauté et le sacerdoce. Parmi ces derniers, les uns étaient des ambitieux et des scélérats, qui espéraient trôner sur les débris du monde; les autres étaient des dupes et des niais.

Les vrais initiés voyaient avec épouvante la société lancée ainsi vers le précipice, et prévoyaient toutes les horreurs de l'anarchie. Cette révolution qui plus tard devait apparaître au génie mourant de Vergniaud sous la sombre figure de Saturne dévorant ses enfants, se dressait déjà tout armée dans les rêves prophétiques de Cazotte. Un soir qu'il se trouvait au milieu des instruments aveugles du jacobinisme futur, il leur prédit, à tous, leur destinée: aux plus forts et aux plus faibles, l'échafaud; aux plus enthousiastes, le suicide; et sa prophétie qui ne parut alors qu'une lugubre facétie fut pleinement réalisée [20]. Cette prophétie n'était, en effet, qu'un calcul des probabilités, et le calcul se trouva rigoureux, parce que les chances probables étaient déjà changées en conséquences nécessaires. La Harpe que cette prédiction frappa d'étonnement plus tard, y ajouta quelques détails pour la rendre plus merveilleuse, comme le nombre exact des coups de rasoir que devait se donner un des convives, etc.

Note 20:[ (retour) ] Deleuze, Mémoire sur la faculté de précision, in-8, 1836.

Il faut pardonner un peu de cette licence poétique à tous les conteurs de choses extraordinaires; de pareils ornements ne sont pas précisément des mensonges, c'est tout simplement de la poésie et du style.

Donner aux hommes naturellement inégaux une liberté absolue, c'est organiser la guerre sociale; et lorsque ceux qui doivent contenir les instincts féroces des multitudes ont la folie de les déchaîner, il ne faut pas être un profond magicien pour voir qu'ils seront dévorés les premiers, puisque les convoitises animales s'entre-déchireront jusqu'à la venue d'un chasseur audacieux et habile qui en finira par des coups de fusil ou par un seul coup de filet. Cazotte avait prévu Marat, Marat prévoyait une réaction et un dictateur.

Cazotte avait débuté dans le monde par quelques opuscules de littérature frivole, et on raconte qu'il dut son initiation à la publication d'un de ses romans intitulé le Diable amoureux. Ce roman, en effet, est plein d'intuitions magiques, et la plus grande des épreuves de la vie, celle de l'amour, y est montrée sous le véritable jour de la doctrine des adeptes.

L'amour physique en effet, cette passion délirante, cette folie invincible pour ceux qui sont les jouets de l'imagination, n'est qu'une séduction de la mort qui veut renouveler sa moisson par la naissance. La Vénus physique, c'est la mort fardée et habillée en courtisane; l'amour est destructeur, comme sa mère, il recrute des victimes pour elle. Quand la courtisane est rassasiée, la mort se démasque et demande sa proie à son tour. Voilà pourquoi l'Église qui sauve la naissance par la sainteté du mariage, dévoile et prévient les débauches de la mort en condamnant sans pitié tous les égarements de l'amour.

Si la femme aimée n'est pas un ange qui s'immortalise par les sacrifices du devoir dans les bras de celui qu'elle aime, c'est une stryge qui l'énerve, l'épuise et le fait mourir, en se montrant enfin à lui dans toute la hideur de son égoïsme brutal. Malheur aux victimes du diable amoureux! Malheur à ceux qui se laissent prendre aux flatteries lascives de Biondetta! bientôt le gracieux visage de la jeune fille se changera pour eux en cette affreuse tête de chameau qui apparaît si tragiquement au bout du roman de Cazotte.

Il y a dans les enfers, disent les kabbalistes, deux reines des stryges: l'une, c'est Lilith la mère des avortements, et l'autre, c'est Nahéma, la fatale et meurtrière beauté. Quand un homme est infidèle à l'épouse que lui destinait le ciel, lorsqu'il se voue aux égarements d'une passion stérile, Dieu lui reprend son épouse légitime et sainte pour le livrer aux embrassements de Nahéma. Cette reine des stryges sait se montrer avec tous les charmes de la virginité et de l'amour: elle détourne le coeur des pères et les engage à l'abandon de leurs devoirs et de leurs enfants; elle pousse les hommes mariés au veuvage, et force à un mariage sacrilége les hommes consacrés à Dieu. Lorsqu'elle usurpe le titre d'épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son mariage elle est chauve, car la chevelure de la femme étant le voile de la pudeur, lui est interdite pour ce jour-là; puis après le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût de l'existence, prêche le suicide, et quitte enfin avec violence celui qui lui résiste en le laissant marqué d'une étoile infernale entre les deux yeux.

Nahéma peut devenir mère, disent-ils encore, mais elle n'élève jamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste soeur.

Ces allégories kabbalistiques qu'on peut lire dans le livre

hébreu de la Révolution des âmes, dans le Dictionnaire kabbalistique du Sohar, et dans les Commentaires des Talmudistes sur le Sota, semblent avoir été connues ou devinées par l'auteur du Diable amoureux; aussi assure-t-on qu'après la publication de cet ouvrage, il reçut la visite d'un personnage inconnu, enveloppé d'un manteau à la manière des francs-juges. Ce personnage lui fit des signes que Cazotte ne comprit pas, puis enfin il lui demanda si réellement il n'était pas initié. Sur la réponse négative de Cazotte, l'inconnu prit une physionomie moins sombre, et lui dit: Je vois que vous n'êtes pas un dépositaire infidèle de nos secrets, mais un vase d'élection pour la science. Voulez-vous commander réellement aux passions humaines et aux esprits impurs? Cazotte était curieux, une longue conversation s'ensuivit, elle fut le préliminaire de plusieurs autres, et l'auteur du Diable amoureux fut réellement initié. Son initiation devait en faire un partisan dévoué de l'ordre et un ennemi dangereux pour les anarchistes, et, en effet, nous avons vu qu'il est question d'une montagne sur laquelle on s'élève pour se régénérer suivant les symboles de Cagliostro, mais cette montagne est blanche de lumière comme le Thabor, ou rouge de feu et de sang comme le Sinaï et le Calvaire. Il y a deux synthèses chromatiques, dit le Sohar: la blanche, qui est celle de l'harmonie et de la vie morale; la rouge, qui est celle de la guerre et de la vie matérielle: la couleur du jour et celle du sang. Les Jacobins voulaient élever l'étendard du sang, et leur autel s'élevait déjà sur la montagne rouge. Cazotte s'était rangé sous l'étendard de la lumière, et son tabernacle mystique était posé sur la montagne blanche. La montagne sanglante triompha un moment, et Cazotte fut proscrit. Il avait une fille, une héroïque enfant, qui le sauva au massacre de l'Abbaye. Mademoiselle Cazotte n'avait pas de particule nobiliaire devant son nom, et ce fut ce qui la sauva de ce toast d'une horrible fraternité, par lequel s'immortalisa la piété filiale de mademoiselle de Sombreuil, cette noble fille qui, pour se disculper d'être une fille noble, dut boire la grâce de son père dans le verre sanglant des égorgeurs!

Cazotte avait prophétisé sa propre mort parce que sa conscience l'engageait à lutter jusqu'à la mort contre l'anarchie. Il continua donc d'obéir à sa conscience, fut arrêté de nouveau et parut devant le tribunal révolutionnaire; il était condamné d'avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fit une allocution étrange, pleine d'estime et de regret: il l'engageait à être jusqu'au bout digne de lui-même et à mourir en homme de coeur comme il avait vécu. La révolution, même au tribunal, était une guerre civile et les frères se saluaient avant de se donner la mort. C'est que des deux côtés il y avait des convictions sincères et par conséquent respectables. Celui qui meurt pour ce qu'il croit la vérité, est un héros, même lorsqu'il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à l'échafaud, ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir: que Dieu et la postérité soient leurs juges!

CHAPITRE IV.

RÉVOLUTION FRANÇAISE.

SOMMAIRE.--Le tombeau de Jacques de Molai.--La vengeance des templiers.--Propagande contre le sacerdoce et la royauté.--Louis XVI au Temple.--Spoliation et profanation des églises.--Le pape prisonnier à Valence.--Accomplissement des prophéties de saint Méthodius.

Il y avait eu dans le monde un homme profondément indigné de se sentir lâche et vicieux, et qui s'en prenait de sa honte mal dévorée à la société tout entière. Cet homme était l'amant malheureux de la nature, et la nature, dans sa colère, l'avait armé d'éloquence comme d'un fléau. Il osa plaider contre la science la cause de l'ignorance, contre la civilisation celle de la barbarie, contre toutes les hauteurs sociales en un mot celle de toutes les bassesses. Le peuple par instinct lapida cet insensé, mais les grands l'accueillirent, les femmes le mirent à la mode, il obtint tant de succès que sa haine contre l'humanité s'en augmenta et qu'il finit par se tuer de colère et de dégoût. Après sa mort, le monde s'ébranla pour se retourner en réalisation des rêves de Jean-Jacques Rousseau, et les conspirateurs qui, depuis la mort de Jacques de Molai, avaient juré la ruine de l'édifice social, établirent rue Platrière, dans la maison même où Jean-Jacques avait demeuré, une loge inaugurée sous les auspices du fanatique de Genève. Cette loge devint le centre du mouvement révolutionnaire, et un prince du sang royal vint y jurer la perte des successeurs de Philippe le Bel, sur le tombeau de Jacques de Molai.

Ce fut la noblesse du XVIIIe siècle qui corrompit le peuple; les grands, à cette époque, étaient pris d'une furie d'égalité qui avait commencé avec les orgies de la régence; on s'encanaillait alors par plaisir, et la cour s'amusait à parler le jargon des halles. Les registres de l'ordre des templiers attestent que le régent était grand maître de cette redoutable société secrète, et qu'il eut pour successeur le duc du Maine, les princes de Bourbon-Condé et de Bourbon-Conti, et le duc de Cossé-Brissac. Cagliostro avait rallié dans son rite égyptien les auxiliaires du second ordre: tout s'empressait d'obéir à cette impulsion secrète et irrésistible qui pousse vers leur destruction les civilisations en décadence. Les événements ne se firent pas attendre, ils vinrent tels que Cazotte les avait prévus, ils se précipitèrent poussés par une main invisible. Le malheureux Louis XVI était conseillé par ses plus mortels ennemis; ils arrangèrent et firent échouer le malheureux projet d'évasion qui amena la catastrophe de Varennes, comme ils avaient fait l'orgie de Versailles, comme ils commandèrent le carnage du 10 août; partout ils avaient compromis le roi, partout ils le sauvèrent de la fureur du peuple, pour exaspérer cette fureur et amener l'événement qu'ils préparaient depuis des siècles; c'était un échafaud qu'il fallait à la vengeance des templiers!

Sous la pression de la guerre civile, l'assemblée nationale déclara le roi suspendu de ses pouvoirs, et lui assigna pour résidence le palais du Luxembourg, mais une autre assemblée plus secrète en avait décidé autrement. La résidence du roi déchu, ce devait être une prison, et cette prison ne pouvait être que l'ancien palais des templiers, resté debout avec son donjon et ses tourelles, pour attendre ce prisonnier royal promis à d'inexorables souvenirs.

Le roi était au Temple et l'élite du clergé français était en exil ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux, gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des prêtres à égorger. Tiens, leur disait-il avec un ricannement sauvage, voila pour les Albigeois et les Vaudois! tiens, voilà pour les templiers! voilà pour la Saint-Barthélémy! voilà pour les proscrits des Cévennes; et il frappait avec rage, et il frappait toujours avec le sabre, avec le couperet, avec la massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses mains, il était rouge de sang, de la tête aux pieds, sa barbe en était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.

Ce fut cet homme qui proposa un toast à la nation, à l'angélique mademoiselle de Sombreuil.

Un autre ange priait et pleurait dans la tour du Temple, en offrant à Dieu ses douleurs et celles de deux enfants, pour obtenir de lui le pardon de la royauté et de la France. Pour expier les folles joies des Pompadour et des Dubarry, il fallait toutes les souffrances et toutes les larmes de cette vierge-martyre, la sainte madame Élisabeth.

Le jacobinisme était déjà nommé avant qu'on n'eût choisi l'ancienne église des Jacobins pour y réunir les chefs de la conjuration; ce nom vient de celui de Jacques, nom fatal et prédestiné aux révolutions. Les exterminateurs en France ont toujours été appelés les Jacques; le philosophe dont la fatale célébrité prépara de nouvelles jacqueries et servit aux projets sanglants des conspirateurs joannites se nommait Jean-Jacques, et les moteurs occultes de la révolution française avaient juré le renversement du trône et de l'autel sur le tombeau de Jacques de Molai.

Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer sous la hache de la révolution, l'homme à la longue barbe, ce juif errant du meurtre et de la vengeance, monta sur l'échafaud devant la foule épouvantée, il prit du sang royal plein ses deux mains et les secouant sur la tête du peuple, il cria d'une voix terrible: «Peuple français, je te baptise au nom de Jacques et de la liberté [21]

Note 21:[ (retour) ] Prudhomme, dans son journal, rapporte autrement les paroles de cet homme. Nous tenons celles que nous donnons ici d'un vieillard qui les a entendues.

La moitié de l'oeuvre était faite, et c'était désormais contre le pape que l'armée du Temple devait diriger tous ses efforts.

La spoliation des églises, la profanation des choses sacrées, des processions dérisoires, l'inauguration du culte de la raison dans la métropole de Paris, furent le signal de cette guerre nouvelle. Le pape fut brûlé en effigie au Palais-Royal, et bientôt les armées de la république se disposèrent à marcher sur Rome.

Jacques de Molai et ses compagnons étaient peut-être des martyrs, mais leurs vengeurs ont déshonoré leur mémoire. La royauté se régénéra sur l'échafaud de Louis XVI, l'Église triompha dans la captivité de Pie VI, traîné prisonnier à Valence et mourant de fatigue et de douleurs, mais les indignes successeurs des anciens chevaliers du Temple périrent tous ensevelis dans leur funeste victoire.

Il y avait eu dans l'état ecclésiastique de grands abus et de grands scandales entraînés par le malheur des grandes richesses; les richesses disparurent et on vit revenir les grandes vertus. Ces désastres temporels et ce triomphe spirituel avaient été prédits dans l'Apocalypse de saint Méthodius, dont nous avons déjà parlé. Nous possédons de ce livre un exemplaire en lettres gothiques, imprimé en 1527, et orné des plus étonnantes figures: on y voit d'abord des prêtres indignes jetant les choses saintes aux pourceaux, puis le peuple révolté assassinant les prêtres et leur brisant les vases sacrés sur la tête; on y voit d'abord le pape prisonnier des hommes de guerre, puis un chevalier couronné qui d'une main relève l'étendard de la France et étend de l'autre son épée sur l'Italie; on y voit deux aigles et un coq qui porte une couronne sur la tête et une double fleur de lys sur la poitrine; on y voit le second aigle qui fait alliance avec les griffons et les licornes pour chasser le vautour de son aire, et bien d'autres choses étonnantes. Ce livre singulier n'est comparable qu'à une édition illustrée des prophéties de l'abbé Joachim (de Calabre), où l'on voit les portraits de tous les papes à venir avec les signes allégoriques de leur règne jusqu'à la venue de l'Antéchrist. Chroniques étranges de l'avenir raconté comme le passé et qui feraient croire à une succession de mondes où les événements se renouvellent, en sorte que la prévision des choses futures ne serait que l'évocation des reflets perdus du passé!

CHAPITRE V.

PHÉNOMÈNES DE MÉDIOMANIE.

SOMMAIRE.--Secte obscure de joannites mystiques.--Catherine Théot et Robespierre.--Prédiction réalisée.--Visions et prétendus miracles des sauveurs de Louis XVII.

En 1772, un habitant de Saint-Mandé nommé Loiseaut, étant à l'église, crut voir à genoux près de lui un fort singulier personnage: c'était un homme tout basané et qui portait pour tout vêtement un caleçon de laine grossière. Cet homme avait la barbe longue, les cheveux crépus et autour du cou une cicatrice vermeille et circulaire, il portait un livre sur lequel était tracée en lettres d'or cette inscription: Ecce Agnus Dei.

Loiseaut s'étonna fort en voyant que cette étrange figure n'était remarquée de personne, il acheva sa prière et revint chez lui; là il trouva le même personnage qui l'attendait, il s'avança pour lui parler et lui demanda qui il était et ce qu'il voulait, mais le visiteur fantastique avait tout à coup disparu. Loiseaut se mit au lit avec la fièvre et ne put s'endormir; la nuit il vit tout à coup sa chambre éclairée par une lueur rougeâtre, il crut à un incendie et se leva brusquement sur son séant, alors au milieu de la chambre, sur sa table, il vit un plat doré et dans ce plat toute baignée de sang la tête de son visiteur de la veille. Cette tête était entourée d'une auréole rouge, elle roulait les yeux d'une manière terrible, et ouvrant la bouche comme pour crier, elle dit d'une voix étranglée et sifflante: J'attends les têtes des rois et celles des courtisannes des rois, j'attends Hérode et Hérodiade; puis l'auréole s'éteignit et le malade ne vit plus rien.

Quelques jours après il fut guéri et put retourner à ses affaires. Comme il traversait la place Louis XV, il fut abordé par un pauvre qui lui demanda l'aumône, Loiseaut sans le regarder tira une pièce de monnaie et la jeta dans le chapeau de l'inconnu: Merci, lui dit cet homme, c'est une tête de roi, mais ici, ajoute-t-il en étendant la main et en montrant le milieu de la place, ici il en tombera une autre, et c'est celle-là que j'attends. Loiseaut alors regarda le pauvre avec surprise et jeta un cri en reconnaissant l'étrange figure de sa vision.--«Tais-toi, lui dit le mendiant, on te prendrait pour un fou, car personne ici ne peut me voir excepté toi. Tu m'as reconnu, je le vois, je suis en effet saint Jean-Baptiste le précurseur, et je viens t'annoncer le châtiment des successeurs d'Hérode et des héritiers de Caïphe, tu peux répéter tout ce que je te dirai.»

Depuis cette époque, Loiseaut croyait voir presque tous les jours saint Jean-Baptiste près de lui. La vision lui parlait longuement des malheurs qui allaient tomber sur la France et sur l'Église.

Loiseaut raconta sa vision à quelques personnes qui en furent frappées et qui devinrent visionnaires comme lui. Ils formèrent ensemble une société mystique qui se réunissait en grand secret; les membres de cette association se plaçaient en cercle en se tenant la main et attendaient les communications en silence; ils attendaient souvent plusieurs heures, puis la figure de saint Jean apparaissait au milieu d'eux; ils tombaient tous ensemble ou successivement dans le sommeil magnétique et voyaient se dérouler sous leurs yeux les scènes futures de la révolution et de la restauration future.

Le directeur spirituel de cette secte ou de ce cercle était un religieux nommé dom Gerle, il en devint le chef à la mort de Loiseaut arrivée en 1788, puis à l'époque de la révolution, ayant été gagné par l'enthousiasme républicain, il fut rejeté par les autres sectaires qui suivirent en cela les inspirations de leur principale somnambule qu'ils nommaient la soeur Françoise André.

Dom Gerle avait aussi sa somnambule et il vint exercer dans une mansarde de Paris le métier alors nouveau de magnétiseur; la voyante était une vieille femme presque aveugle nommée Catherine Théot, elle fit des prédictions qui se réalisèrent, elle guérit plusieurs malades, et comme les prophéties avaient toujours quelque chose de politique, la police du Comité de salut public ne tarda pas à s'en préoccuper.

Un soir, Catherine Théot entourée de ses adeptes était en extase: «Écoutez, disait-elle, j'entends le bruit de ses pas, c'est l'élu mystérieux de la Providence, c'est l'ange de la révolution; c'est celui qui en sera le sauveur et la victime, c'est le roi des ruines et de la régénération, le voyez-vous? Il approche: lui aussi, il a le front ceint de l'auréole sanglante du précurseur; c'est lui qui portera tous les crimes de ceux qui vont le faire mourir. Oh! que tes destinées sont grandes, toi qui vas fermer l'abîme en y tombant! Le voyez-vous paré comme pour une fête, il tient à la main des fleurs... ce sont les couronnes de son martyre...» Puis s'attendrissant et fondant en larmes: «Qu'elles ont été cruelles tes épreuves, ô mon fils, s'écria-t-elle, et combien d'ingrats maudiront ta mémoire à travers les âges! Levez-vous! levez-vous! et inclinez-vous, le voici! c'est le roi... c'est le roi des sanglants sacrifices.

A ce moment la porte s'ouvrit sans bruit, et un homme, le chapeau rabattu sur les yeux et enveloppé d'un manteau, entra dans la chambre; l'assemblée se leva, Catherine Théot étendit vers le nouveau venu ses mains tremblantes: «Je savais que tu devais venir, dit-elle, et je t'attendais; celui que tu ne vois pas et que je vois à ma droite t'a montré à moi aujourd'hui, lorsqu'un rapport t'a été remis contre nous: on nous accusait de conspirer pour le roi, et en effet j'ai parlé d'un roi, d'un roi dont le précurseur me montre en ce moment la couronne teinte de sang, et sais-tu sur quelle tête elle est suspendue? Sur la tienne, Maximilien!»

A ce nom l'inconnu tressaillit comme si un fer rouge l'eût mordu à la poitrine, il jeta autour de lui un regard rapide et inquiet, puis reprenant une contenance impassible:

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, d'une voix brève et saccadée, je ne vous comprends pas.

--Je veux dire, reprit Catherine Théot, qu'il fera un beau soleil ce jour-là et qu'un homme vêtu de bleu et tenant en main un sceptre de fleurs, sera un instant le roi et le sauveur du monde; je veux dire que tu seras grand comme Moïse et comme Orphée, lorsque, mettant le pied sur la tête du monstre prêt à te dévorer, tu diras aux bourreaux et aux victimes qu'il existe un Dieu. Cesse de le cacher, Robespierre, et montre-nous sans pâlir cette tête courageuse que Dieu va jeter dans le plateau vide de sa balance. La tête de Louis XVI est lourde, et la tienne seule en peut équilibrer le poids.

--Est-ce une menace, dit froidement Robespierre en laissant tomber son manteau, et croit-on par cette jonglerie étonner mon patriotisme et influencer ma conscience? Prétendez-vous, par des menaces fanatiques et des radotages de vieilles femmes, surprendre mes résolutions, comme vous avez épié mes démarches? Vous m'attendiez, à ce qu'il me paraît, et malheur à vous de m'avoir attendu! car, puisque vous forcez le curieux, le visiteur inconnu, l'observateur à être Maximilien Robespierre, représentant du peuple, comme représentant du peuple, je vous dénonce au Comité de salut public et je ferai procéder à votre arrestation.

Ayant dit ces mots, Robespierre rejeta son manteau autour de sa tête poudrée, et marcha avec roideur vers la porte, personne n'osa ni le retenir, ni lui adresser la parole. Catherine Théot joignait les mains et disait: Respectez ses volontés, il est roi et pontife de l'ère nouvelle; s'il nous frappe, c'est que Dieu veut nous frapper: tendons la gorge au couteau de la Providence.

Les initiés de Catherine Théot attendirent toute la nuit qu'on vînt les arrêter, personne ne parut; ils se séparèrent pendant la journée suivante; deux autres jours et deux autres nuits se passèrent pendant lesquels les membres de la secte ne cherchèrent pas à se cacher. Le cinquième jour, Catherine Théot et ceux qu'on appelait ses complices, furent dénoncés aux Jacobins par un ennemi secret de Robespierre, qui insinua adroitement aux auditeurs des doutes contre le tribun. On parlait de dictature, le nom de roi avait même était prononcé. Robespierre le savait et comment le tolérait-il? Robespierre haussa les épaules, mais le lendemain, Catherine Théot, dom Gerle et quelques autres furent arrêtés et envoyés dans ces prisons qui ne s'ouvraient plus, une fois qu'on y était entré, que pour fournir la tâche quotidienne du bourreau.

L'histoire de l'entrevue de Robespierre avec Catherine Théot transpira au dehors on ne sait comment. Déjà la contre-police des futurs thermidoriens épiait le dictateur présumé et on l'accusait de mysticisme, parce qu'il croyait en Dieu. Robespierre n'était pourtant ni l'ami, ni l'ennemi de la secte des nouveaux joannites; il était venu chez Catherine pour observer des phénomènes; mécontent d'avoir été reconnu, il sortit en proférant des menaces qu'il ne réalisa pas, et ceux qui transformèrent en conspiration les conventicules du vieux moine et de la vieille béate avaient espéré faire sortir de ce procès un doute ou du moins un ridicule qui s'attacherait à la réputation de l'incorruptible Maximilien.

La prophétie de Catherine Théot eut son accomplissement par l'inauguration du culte de l'Être suprême et la réaction rapide de thermidor.

Pendant ce temps, la secte qui s'était ralliée à la soeur André, dont un sieur Ducy écrivait les révélations, continuait ses visions et ses miracles. Leur idée fixe était la conservation de la légitimité par le règne futur de Louis XVII: plusieurs fois ils sauvèrent en rêve le pauvre petit orphelin du Temple, et crurent réellement l'avoir sauvé; d'anciennes prophéties promettaient le trône des lys à un jeune homme autrefois captif. Sainte Brigitte, sainte Hildegarde, Bernard Tollard, Lichtemberger, annonçaient tous une restauration miraculeuse après de grands désastres. Les néo-joannites furent les interprètes et les continuateurs de ces prédictions, jamais les Louis XVII ne leur manquèrent, et ils en eurent successivement sept ou huit, tous parfaitement authentiques et non moins parfaitement conservés; c'est aux influences de cette secte que nous avons dû depuis les révélations du paysan Martin (de Gallardon) et les prodiges de Vintras.

Dans ce cercle magnétique comme dans les assemblées de quakers ou des trembleurs de la Grande-Bretagne, l'enthousiasme était contagieux et se transmettait de frère en frère. Après la mort de la soeur André, la seconde vue et la faculté de prophétiser furent le partage d'un nommé Legros, qui était à Charenton lorsque Martin y fut mis provisoirement. Il reconnut un frère dans le paysan beauceron, qu'il n'avait jamais vu. Tous ces sectaires, à force de vouloir Louis XVII, le créaient en quelque sorte, c'est-à-dire qu'ils évoquaient de telles hallucinations, que des médiums se faisaient à l'image et à la ressemblance du type magnétique, et se croyant réellement l'enfant royal échappé du Temple, ils attiraient à eux tous les reflets de cette douce et frêle victime, et se souvenaient de circonstances connues seulement de la famille de Louis XVI. Ce phénomène, quelque incroyable qu'il paraisse, n'est ni impossible, ni inouï. Paracelse assure que si, par un effort extraordinaire de volonté, on pouvait se figurer qu'on est une personne autre que soi-même, on saurait aussitôt la plus secrète pensée de cette autre personne et on attirerait à soi ses plus intimes souvenirs. Souvent après un entretien qui nous a mis en rapport d'imagination avec notre interlocuteur, nous rêvons en dormant des réminiscences inédites de sa vie. Parmi les faux Louis XVII, il faut donc en reconnaître quelques-uns qui n'étaient pas des imposteurs, mais des hallucinés, et parmi ces derniers, il faut distinguer un Genevois, nommé Naundorff, visionnaire comme Swedenborg, et d'une conviction si contagieuse que d'anciens serviteurs de la famille royale l'ont reconnu et se sont jetés à ses pieds en pleurant: il portait sur lui les signes particuliers et les cicatrices de Louis XVII; il racontait son enfance avec une vérité saisissante, entrait dans ces détails insignifiants, qui sont décisifs pour les souvenirs intimes. Ses traits mêmes étaient ceux qu'aurait eus l'orphelin de Louis XVI, s'il avait vécu. Une seule chose enfin lui manquait pour être vraiment Louis XVII, c'était de n'être pas Naundorff.

La puissance contagieuse du magnétisme de cet halluciné était telle, que sa mort ne détrompa aucun des croyants à son règne futur. Nous en avons vu un des plus convaincus, auquel nous objections timidement, lorsqu'il parlait de la Restauration prochaine de ce qu'il appelait la vraie légitimité, que son Louis XVII était mort.--Est-il donc plus difficile à Dieu de le ressusciter qu'il n'a été à nos pères de le sauver du Temple! nous répondit-il avec un sourire si triomphant qu'il était presque dédaigneux. A cela nous n'avions rien à répliquer, et force nous fut de nous incliner devant une pareille conviction.

CHAPITRE VI.

LES ILLUMINÉS D'ALLEMAGNE.

SOMMAIRE.--Lavater et Gabildone.--Stabs et Napoléon.--Carl Sand et Kotzebue.--Les Mopses.--Le drame magique de Faust.

L'Allemagne est la terre natale du mysticisme métaphysique et des fantômes; fantôme elle-même de l'ancien empire romain, elle semble toujours évoquer la grande ombre d'Hermann, en lui consacrant le simulacre des aigles captives de Varus. Le patriotisme des jeunes Allemands est toujours celui des anciens Germains: ils ne rêvent pas l'invasion des contrées riantes de l'Italie, ils ne l'acceptent tout au plus que comme une revanche, mais ils mourraient mille fois pour la défense de leurs foyers: ils aiment leurs vieux châteaux et leurs vieilles légendes des bords du Rhin; ils lisent patiemment les traités les plus obscurs de leur philosophie, et voient dans les brumes de leur ciel et dans la fumée de leur pipe mille choses indicibles qui les initient aux merveilles de l'autre monde.

Bien avant qu'on ne parlât en Amérique et en France de médiums et d'évocations, il y avait en Prusse des illuminés et des voyants qui tenaient des conférences réglées avec les morts. Un grand seigneur avait fait bâtir à Berlin une maison destinée aux évocations: le roi Frédéric-Guillaume était fort curieux de tous ces mystères et s'enfermait souvent dans cette maison avec un adepte nommé Steinert; les impressions qu'il y recevait produisaient en lui des sensations si vives, qu'il tombait en défaillance et ne revenait à lui que lorsqu'on lui donnait quelques gouttes d'un élixir magique analogue, à celui de Cagliostro. On trouve dans une correspondance secrète sur les premiers temps du règne de ce prince, citée par le marquis de Luchet dans sa Diatribe contre les illuminés, une description de la chambre obscure où se faisaient les évocations: elle était carrée, séparée en deux par un voile transparent devant lequel était placé le fourneau magique ou l'autel des parfums; derrière le voile était un piédestal sur lequel se montrait l'esprit. Eckartshausen, dans son livre allemand sur la magie, décrit tout l'appareil de cette fantasmagorie. C'est un système de machine et de procédés pour aider l'imagination à se créer les fantômes qu'elle désire, et pour jeter les consultants dans une sorte de somnambulisme éveillé, assez semblable à la surexcitation nerveuse produite par l'opium ou le haschich. Ceux qui se contenteront des explications données par l'auteur que nous venons de citer ne verront dans les apparitions que des effets de lanterne magique; il y a autre chose certainement, et la lanterne magique n'est dans cette affaire qu'un instrument utile, mais non absolument nécessaire à la production du phénomène. On ne fait pas sortir des reflets d'un verre de couleur des visages autrefois connus et qu'on évoque par la pensée; on ne fait pas parler les images peintes d'une lanterne, et elles ne viennent pas répondre aux questions de la conscience. Le roi de Prusse, à qui appartenait la maison, savait à merveille comment elle était machinée, et n'était pas dupe d'une jonglerie, comme le prétend l'auteur de la correspondance secrète. Les moyens naturels préparaient et n'accomplissaient pas le prodige; il se passait là réellement des choses à étonner le plus sceptique et à troubler le plus hardi. Schroepffer, d'ailleurs, n'employait ni la lanterne magique ni le voile, mais il faisait boire à ses visiteurs un punch préparé par lui: les figures qu'il faisait apparaître étaient comme celles du médium américain Home, à demi corporelles, et produisaient une sensation étrange à ceux qui essayaient de les toucher. C'était quelque chose d'analogue à une commotion électrique qui faisait frissonner l'épiderme, et l'on n'éprouvait rien si, avant de toucher à la vision, on avait eu soin de se mouiller les mains. Schroepffer était de bonne foi, comme l'est aussi l'américain Home; il croyait à la réalité des esprits qu'il évoquait et se tua lorsqu'il vint à en douter.

Lavaler, qui mourut aussi de mort violente, était entièrement adonné à l'évocation des esprits, il en avait deux à ses ordres; il faisait partie d'un cercle où l'on se mettait en extase au moyen de l'harmonica, on faisait alors la chaîne, et une espèce d'idiot servait d'interprète à l'esprit en écrivant sous son impulsion. Cet esprit se donnait pour un kabbaliste juif mort avant la naissance de Jésus-Christ et fit écrire au médium des choses tout à fait dignes des somnambules de Cahagnet [22], comme, par exemple, cette révélation sur les peines de l'autre vie où l'esprit assure que l'âme de l'empereur François est condamnée dans l'autre monde à faire le compte et l'état exact de toutes les coquilles d'escargots qui peuvent exister ou avoir existé dans tout l'univers. Il révéla aussi que les vrais noms des trois mages n'étaient point, comme le disait la tradition des légendaires, Gaspar, Melchior et Balthasar, mais bien Vrasapharmion, Melchisedech et Baleathrasaron; on croit lire des noms écrits par nos modernes tables tournantes. L'esprit déclara en outre qu'il était lui même en pénitence pour avoir levé le glaive magique contre son père, et qu'il était disposé à faire cadeau à ses amis de son portrait. Sur sa demande, on plaça derrière un écran, du papier, des couleurs toutes préparées et des pinceaux; on vit alors se dessiner sur l'écran la silhouette d'une petite main, et on entendit un petit frottement sur le papier; quand le bruit cessa, tout le monde accourut, et l'on trouva un portrait grossièrement peint, représentant un vieux rabbin vêtu de noir avec une fraise blanche tombant sur les épaules et une calotte noire sur le sommet de la tête, costume un peu hétéroclite pour un personnage antérieur à Jésus-Christ; la peinture, d'ailleurs, était tachée et incorrecte, et ressemblait beaucoup à l'oeuvre de quelque enfant qui se serait amusé à faire un coloriage les yeux fermés.

Note 22:[ (retour) ] M. Cahagnet est auteur des ouvrages suivants: Arcanes de la vie future, 1848-1854, 3 vol. gr. in-12; Lumière des morts, 1851, 1 vol. in-12; Magie magnétique, 2e édition, 1858,1 vol. in-12; Sanctuaire du spiritualisme, 1850,1 vol in-12; Révélations d'outre-tombe, 1856, 1 vol. in-12, etc.

Les instructions écrites par la main du médium sous l'impulsion de Gablidone sont d'une obscurité qui l'emporte sur celle de tous les métaphysiciens allemands.

--Il ne faut pas donner, dit-il, le nom de majesté à la légère; majesté vient de mage, parce que les mages, étant pontifes et rois, étaient les majestés premières. Pécher mortellement, c'est offenser Dieu dans sa majesté, c'est-à-dire le blesser comme père en jetant la mort dans les sources de la vie. La source du Père est lumière et vie, la source du Fils est sang et eau, la lumière du Saint-Esprit est feu et or. On pèche contre le Père par le mensonge, contre le Fils par la haine, et contre le Saint-Esprit par la débauche qui est oeuvre de mort et de destruction. Le bon Lavater recevait ces communications comme des oracles, et lorsqu'il demandait à l'esprit quelques éclaircissements nouveaux: «Le grand initiateur viendra, répondait Gablidone, il naîtra avec le siècle prochain: alors la religion des patriarches sera connue sur notre globe. Il expliquera au monde le trigramme d'Agion, Hélion, Tetragrammaton et le Seigneur dont le corps est ceint d'un triangle apparaîtra sur la quatrième marche de l'autel; l'angle suprême sera rouge et la devise mystérieuse du triangle sera: Venite ad patres osphal.--Que veut dire le mot osphal? demanda un des assistants à l'esprit. Le médium écrivit ces trois mots: Alphos, M: Aphon, Eliphismatis, sans donner d'autres explications; quelques interprètes en conclurent que le mage promis au XIXe siècle se nommerait Maphon fils d'Éliphisma: c'était une explication peut-être un peu risquée.

Rien n'est plus dangereux que le mysticisme, parce qu'il produit la folie qui déjoue toutes les combinaisons de la sagesse humaine. Ce sont toujours des fous qui bouleversent le monde, et ce que les grands politiques ne prévoient jamais, ce sont les coups de tête et les coups de main des insensés. L'architecte du temple de Diane à Éphèse, en se promettant une gloire éternelle, avait compté sans Érostrate.

Les girondins n'avaient pas prévu Marat. Que fallait-il pour changer l'équilibre du monde? dit Pascal à propos de Cromwell: un grain de sable formé par hasard dans les entrailles d'un homme. Que de grandes choses s'accomplissent par des causes qui ne sont rien! Quand le temple de la civilisation s'écroule, c'est toujours un aveugle comme Samson, qui en a secoué les colonnes. Un misérable de la lie du peuple a des insomnies et se croit appelé à délivrer le monde de l'Antéchrist. Cet homme poignarde Henri IV, et apprend à la France consternée le nom de Ravaillac. Les thaumaturges allemands voient dans Napoléon l'Apollyon de l'Apocalypse, et il se trouve un enfant, un jeune homme illuminé, nommé Stabs, pour tuer cet Atlas militaire qui, en ce moment, portait sur ses épaules le monde arraché au chaos de l'anarchie; mais cette influence magnétique que l'empereur appelait son étoile, était plus puissante alors que le mouvement fanatique des cercles allemands: Stabs ne put ou n'osa frapper. Napoléon voulut l'interroger lui-même, et admira sa résolution et son audace; toutefois, comme il se connaissait en grandeur, il ne voulut pas amoindrir le nouveau Scevola en lui faisant grâce, il l'estima assez pour le prendre au sérieux et pour le laisser fusiller.

Carl Sand qui tua Kotzebue, était aussi un malheureux enfant perdu de mysticisme, égaré par les sociétés secrètes où l'on jurait la vengeance sur des poignards. Kotzebue méritait peut-être des soufflets, le couteau de Sand le réhabilita et en fit un martyr: il est beau, en effet, de mourir l'ennemi et la victime de ceux qui se vengent par le guet-apens et par l'assassinat! Les sociétés secrètes de l'Allemagne avaient des cérémonies et des rites qui se rapportaient plus ou moins à ceux de l'ancienne magie; dans la société des mopses, par exemple, on renouvelait avec des formes adoucies et presque plaisantes la célébration des mystères du sabbat et de la réception secrète des templiers. Le bouc baphométique était remplacé par un chien, c'était Hermanubis au lieu de Pau; la science à la place de la nature, substitution équivalente, puisqu'on ne connaît la nature que par la science. Les deux sexes étaient admis chez les mopses comme au sabbat; la réception était accompagnée d'aboiements et de grimaces, et, comme chez les templiers, on proposait au récipiendaire de baiser à son choix le derrière du diable, celui du grand maître ou celui du mopse; le mopse était, comme nous venons de le dire, une petite figure de carton recouverte de soie, représentant un chien, nommé mops en allemand. On devait en effet, avant d'être reçu, baiser le derrière du mopse, comme on baisait celui du bouc Mendès, dans les initiations du sabbat. Les mopses ne s'engageaient pas les uns aux autres par des serments, ils donnaient simplement leur parole d'honneur, ce qui est le serment le plus sacré des honnêtes gens; leurs réunions se passaient comme celles du sabbat, en danses et en festins, seulement, les dames restaient vêtues, ne pendaient pas de chats vivants à leurs ceintures et ne mangeaient pas de petits enfants: c'était un sabbat civilisé.

Le sabbat eut en Allemagne son grand poëte et la magie son épopée: cette épopée, c'est le drame gigantesque de Faust, cette Babel achevée du génie humain. Goethe était initié à tous les mystères de la magie philosophique, il avait même pratiqué dans sa jeunesse la magie cérémonielle, et le résultat de ces tentatives audacieuses avait été pour lui d'abord un profond dégoût de la vie et une violente envie de mourir. Il accomplit en effet son suicide, non pas dans un acte, mais dans un livre: il fit le roman de Verther, ce fatal ouvrage qui prêche la mort et qui a fait tant de prosélytes; puis, victorieux enfin du découragement et du dégoût, arrivé aux régions sereines de la vérité et de la paix, il écrivit Faust. Faust est le magnifique commentaire d'une des plus belles pages de l'Évangile, la parabole de l'enfant prodigue. C'est l'initiation au péché par la science insoumise, à la douleur par le péché; à l'expiation et à la science harmonieuse par la douleur. Le génie humain, représenté par Faust, prend pour valet l'esprit du mal, qui aspire à devenir son maître, il épuise vite tout ce que l'imagination met de joie dans les amours illégitimes, il traverse les orgies de la folie, puis, attiré par le charme de la souveraine beauté, il se relève du fond de ses désenchantements pour monter sur les hauteurs de l'abstraction et de l'idéal impérissable, là, Méphistophélès n'est plus à l'aise, le rieur implacable devient triste, Voltaire fait place à Chateaubriand; à mesure que la lumière se fait, l'ange des ténèbres se tord sur lui-même et se tourmente, les anges l'enchaînent, il les admire malgré lui, il aime, il pleure, il est vaincu.

Dans la première partie du drame, nous avions vu Faust séparé violemment de Marguerite, et des voix du ciel avaient crié: Elle est sauvée, pendant qu'on la menait au supplice; mais Faust peut-il être perdu, puisqu'il est toujours aimé de Marguerite, son coeur n'est-il pas déjà fiancé au ciel! Le grand oeuvre de la rédemption par la solidarité s'accomplit. La victime serait-elle jamais consolée de ses tortures, si elle ne convertissait son bourreau? Le pardon n'est-il pas la vengeance des enfants du ciel? L'amour qui était arrivé au ciel le premier, attire à lui la science par sympathie; le christianisme se révèle dans son admirable synthèse. La nouvelle Ève a lavé avec le sang d'Abel la tache du front de Caïn, et elle pleure de joie sur ses deux enfants qui se tiennent embrassés.

L'enfer, désormais inutile, est fermé pour cause d'agrandissement du ciel. Le problème du mal a reçu sa dernière solution et le bien seul nécessaire et triomphant va régner dans l'éternité.

Tel est le beau rêve du plus grand de tous les poëtes, mais malheureusement ici le philosophe oublie toutes les lois de l'équilibre, il veut absorber la lumière dans une splendeur sans ombre et le mouvement dans un repos absolu qui serait la cessation de la vie. Tant qu'il y aura une lumière visible, il y aura une ombre proportionnelle à cette lumière. Le repos ne sera jamais le bonheur, s'il n'est équilibré par un mouvement analogue et contraire; tant qu'il y aura une bénédiction libre, le blasphème sera possible; tant qu'il y aura un ciel, il y aura un enfer. C'est la loi immuable de la nature, c'est la volonté éternelle de la justice qui est Dieu!

CHAPITRE VII.

EMPIRE ET RESTAURATION.

SOMMAIRE.--Le côté merveilleux da règne de Napoléon.--Prédictions qui l'avaient annoncé.--Prophéties du Liber mirabilis, de Nostradamus et d'Olivarius.--Rôle joué sous l'empire par mademoiselle Le Normand.--La sainte-alliance et l'empereur Alexandre.--Madame Bouche et madame de Krudener.--Les visions de Martin (de Gallardon).

Napoléon remplissait le monde de merveilles et il était lui-même la plus grande merveille du monde; sa femme, l'impératrice Joséphine, curieuse et crédule comme une créole, passait d'enchantements en enchantements. Cette gloire lui avait été prédite, assure-t-on, par une vieille bohémienne, et le peuple des campagnes croit encore que Joséphine était, elle-même, le bon génie de l'empereur; c'était en effet une douce et modeste conseillère, qui l'eût écarté de bien des écueils, s'il eût toujours écouté sa voix, mais la fatalité ou plutôt la Providence le poussait en avant, et ce qu'il avait à devenir était écrit.

Dans une prophétie attribuée à saint Césaire, mais qui est signée Jean de Vatiguerro, et qui se trouve dans le Liber mirabilis, recueil de prédictions imprimé en 1524, on lit ces paroles étonnantes:

«Les églises seront souillées et profanées, le culte public cessera...

«L'aigle volera par le monde et se soumettra plusieurs nations...

«Le prince le plus grand et le plus auguste souverain de tout l'Occident, sera mis en fuite après une défaite surnaturelle...

«Le très noble prince sera mis en captivité par ses ennemis et s'affligera en pensant à ceux qui étaient attachés à lui...

«Avant que la paix se rétablisse en France, les mêmes événements recommenceront et se produiront plusieurs fois...

«L'aigle sera couronné de trois diadèmes, et il rentrera victorieux dans son aire d'où il ne sortira plus que pour s'élever vers le ciel...»

Nostradamus, après avoir prédit la spoliation des églises et le meurtre des prêtres, annonce qu'un empereur naîtra près de l'Italie, que sa souveraineté coûtera bien du sang à la France, et que les siens le trahiront et l'accuseront du sang versé.

Un empereur naîtra près d'Italie,

Qui, à l'empire, sera vendu bien cher;

Mais il doit voir à quels gens il s'allie,

Qui le diront moins prince que boucher.

De soldat simple parviendra à l'empire,

De robe courte parviendra à la longue;

aillant aux armes, en l'Eglise au plus pire,

Traiter les prêtres comme l'eau fait l'éponge.

C'est-à-dire qu'au moment des plus grandes calamités de l'Église, il comblera les prêtres de biens.

Dans un Recueil de prophéties, publié en 1820, dont nous possédons un exemplaire, on trouve, après une prédiction qui concerne Napoléon Ier, cette phrase:

«Et fera le neveu ce que l'oncle n'avait pu faire.»

La célèbre mademoiselle Lenormand avait dans sa bibliothèque un volume cartonné, à dos de parchemin, contenant le Traité d'Olivarius sur les prophéties, suivi de dix pages manuscrites où le règne de Napoléon et sa chute étaient formellement annoncés. La devineresse communiqua ce livre à l'impératrice Joséphine. Puisque nous venons de nommer mademoiselle Lenormand, il faut dire quelques mots de cette singulière femme: c'était une grosse demoiselle fort laide, emphatique dans ses discours, amphigourique dans son style, mais somnambule éveillée et d'une lucidité toute particulière; elle fut sous le premier empire et sous la restauration la devineresse à la mode. Rien n'est plus fastidieux que la lecture de ses ouvrages, mais elle tirait les cartes avec le plus grand succès.

La cartomancie retrouvée en France par Éteilla n'est autre chose que la consultation du sort au moyen de signes convenus d'avance; ces signes combinés avec les nombres, inspirent des oracles au médium qui se magnétise en les regardant. On tire ces signes au hasard après les avoir lentement mêlés, on les dispose par nombre kabbalistiques, et ils répondent toujours à la pensée de celui qui les interroge sérieusement et de bonne foi, car nous portons en nous tout un monde de pressentiments auxquels il ne faut qu'un prétexte pour nous apparaître. Les natures impressionnables et sensitives reçoivent de nous le choc magnétique qui leur communique l'empreinte de notre état nerveux. Le médium peut alors lire nos craintes et nos espérances dans les rides de l'eau, dans la configuration des nuages, dans les points jetés au hasard sur la terre, dans les dessins laissés sur une assiette par du marc de café, dans les chances d'un jeu de cartes ou d'un tarot. Le tarot surtout, ce livre kabbalistique et savant, dont toutes les combinaisons sont une révélation des harmonies préexistantes entre les signes, les lettres et les nombres, le tarot est alors d'un usage vraiment merveilleux. Mais nous ne pouvons impunément nous arracher ainsi à nous-mêmes les secrets de notre communication intime avec la lumière universelle. La consultation des cartes et des tarots est une véritable évocation qui ne peut se faire sans danger et sans crime. Dans les évocations, nous forçons notre corps astral à nous apparaître, dans la divination nous le contraignons à nous parler; nous donnons ainsi un corps à nos chimères et nous faisons une réalité prochaine de cet avenir qui sera véritablement le nôtre, quand nous l'aurons évoqué par le Verbe et adopté par la foi. Contracter l'habitude de la divination et des consultations magnétiques, c'est faire un pacte avec le vertige: or, nous avons déjà établi que le vertige c'est l'enfer.

Mademoiselle Lenormand était folle d'infatuation de son art et d'elle-même; le monde ne roulait pas sans elle, et elle se croyait nécessaire à l'équilibre européen. Lors du congrès d'Aix-la-Chapelle, la devineresse partit suivie de tout son mobilier, se fit des affaires à toutes les douanes, et tourmenta toutes les autorités pour qu'on fût en quelque sorte forcé de s'occuper d'elle: c'était la vraie mouche du coche, et quelle mouche! A son retour, elle publia ses impressions et mit en tête de son livre une vignette où elle se représente entourée de toutes les puissances qui la consultent et qui tremblent devant elle.

Les grands événements qui venaient de s'accomplir dans le monde avaient tourné à cette époque les âmes vers le mysticisme, une réaction religieuse était commencée, et les souverains qui formèrent la sainte alliance sentaient le besoin de rattacher à la croix leurs sceptres unis en faisceaux. L'empereur Alexandre, surtout, croyait que l'heure était venue pour la sainte Russie de convertir le monde à l'orthodoxie universelle.

La secte des sauveurs de Louis XVII, secte intrigante et remuante, voulut profiter de cette disposition pour fonder un nouveau sacerdoce et parvint à introduire près de l'empereur de Russie une de ses illuminées. Cette nouvelle Catherine Théot, que les sectaires appelaient soeur Salomé, se nommait madame Bouche; elle passa dix-huit mois à la cour de l'empereur, ayant souvent avec lui des entretiens secrets; mais Alexandre avait plus d'imagination dévote que de véritable enthousiasme, il se plaisait au merveilleux, et prétendait qu'on l'amusât. Ses confidents mystiques lui présentèrent une prophétesse nouvelle qui lui fit oublier la soeur Salomé, c'était, la fameuse madame de Krudener, cette aimable coquette de piété et de vertus, qui fit et ne fut pas Valérie. Son ambition était pourtant qu'on la crût l'héroïne de son livre, et comme une de ses intimes amies la pressait de lui en nommer le héros, elle désigna un homme éminent de ce temps-là.--Mais alors, dit l'amie, le dénoûment de votre livre n'est pas conforme à la vérité de l'anecdote, car ce monsieur n'est pas mort.--Oh! ma chère, s'écria madame de Krudener, je vous assure qu'il n'en vaut guère mieux. Cette réponse fit fortune. Madame de Krudener exerça sur l'esprit un peu faible d'Alexandre une influence assez grande pour alarmer ses conseillers, il s'enfermait souvent avec elle pour prier, mais elle se perdit par excès de zèle. Un jour, comme l'empereur allait la quitter, elle se jette au-devant de lui et le conjure de ne pas sortir. Dieu me révèle, dit-elle, que vous courez un grand danger: on en veut à votre vie; un assassin est caché dans le palais. L'empereur s'alarme, il sonne, il se fait entourer de gardes, on fait des perquisitions et l'on finit par trouver un pauvre diable muni d'un poignard. Cet homme, interrogé, se trouble et finit par avouer qu'il a été introduit par madame Krudener elle-même. Était-ce vrai, et cette dame avait-elle joué dans cette affaire le rôle de Latude près de madame Pompadour? Était-ce faux, et cet homme, aposté par les ennemis de l'empereur, avait-il pour mission secrète, si le meurtre ne réussissait pas, de perdre madame Krudener? De toutes façons, la pauvre prophétesse fut perdue. L'empereur, honteux d'avoir été pris pour dupe, la congédia sans l'entendre, et elle dut s'estimer heureuse encore d'en être quitte à si bon marché.

La petite église de Louis XVII ne se tint pas pour battue par la disgrâce de madame Bouche, et vit dans celle de madame de Krudener un véritable châtiment divin, ils continuèrent leurs prophéties, et firent au besoin des miracles. Sous le règne de Louis XVIII, ils mirent en avant un paysan de la Beauce, nommé Martin, qui soutenait avoir vu un ange. Cet ange, dont il décrivait le costume et la figure, avait toute l'apparence d'un laquais de bonne maison: il avait une redingote très longue et très serrée à la taille, d'une couleur jaunâtre ou blonde, il était pâle et mince et portait sur sa tête un chapeau probablement galonné et verni. Ce qu'il y a d'étrange, et ce qui prouve une fois de plus combien il y a de ressources dans la persistance et dans l'audace, c'est que cet homme se fit prendre au sérieux, et parvint à s'introduire auprès du roi. On assure qu'il l'étonna par des révélations de sa vie intime, révélations qui n'ont rien d'impossible ni même d'extraordinaire, maintenant que les phénomènes du magnétisme sont mieux constatés et mieux connus.

Louis XVIII, d'ailleurs, était assez sceptique pour être crédule. Le doute en présence de l'être et de ses harmonies, le scepticisme en face des mathématiques éternelles et des lois immuables de la vie qui rendent la divinité présente et visible partout, n'est-ce pas la plus sotte des superstitions et la plus inexcusable comme la plus dangereuse de toutes les crédulités?