IX
LA DOT DE LA DIVE BOUTEILLE
Le bruit de l'invasion des diables dans le clos de la Devinière s'était déjà répandu au loin à la ronde, et le neveu de maître Thomas en avait été instruit un des premiers. Il n'ignorait pas non plus la présence de Violette Deschamps et de son fils près du malade, car il ne s'éloignait guère ce jour-là de la demeure de son oncle, attiré qu'il était par je ne sais quelle odeur de testament qui le mettait en appétit. Il profita donc du moment où le métayer Gros-Guillaume, encore tout bouleversé de ce qui venait d'avoir lieu, se départait malgré lui de ses habitudes de sauvagerie et laissait entrer dans le clos la foule des voisins accourus au bruit du combat; il en profita, dis-je, pour se glisser entre les curieux et arriver inaperçu jusqu'à la chambre de son oncle, où il entra précisément comme le père et le fils s'embrassaient.
—Et moi donc? et moi? cria Jérôme. M'est avis que j'arrive à propos, et puisque l'on s'embrasse ici, point n'ai-je besoin de pleurer longtemps mes péchés et de crier miséricorde. Ah! sainte bouteille! comme le docteur est rajeuni! Enchanté de vous voir, cousin; je ne vous aurais pas reconnu. Eh bien! mon oncle, à mon tour maintenant! Ne voulez-vous pas m'embrasser?
—Arrêtez, monsieur, dit le vieux Rabelais, moitié sévère, moitié pleurant et riant à la fois d'avoir revu son fils, car le sentiment paternel venait de s'éveiller et de se manifester d'autant plus vivement dans son coeur, qu'il l'avait plus longtemps comprimé; arrêtez, dit-il à son neveu en lui montrant Violette; mettez-vous d'abord à genoux devant cette charmante femme et tâchez d'obtenir son pardon, si vous voulez avoir le mien.
—En vérité, mon oncle, je n'ai pas d'autre désir; et elle peut vous dire que je lui ai offert de l'épouser; elle m'a refusé avec mépris: que voulez-vous que je lui dise?
—A genoux, te dis-je, et demande-lui pardon.
—Je n'ai rien à pardonner à monsieur, dit Violette; s'il croit faire quelque chose pour moi en m'épousant, j'ai le droit de le remercier et de ne pas accepter ce qu'il regarderait comme un bienfait. J'aime à donner plus que je ne reçois, et je n'accepterai jamais la main d'un homme à qui je ne pourrais pas donner mon coeur en échange. Le monde dira que je suis déshonorée parce que je ne rachèterai pas son estime au prix de la mienne, mais j'en crois plus ma conscience que le monde, et je me chagrinerai peu d'être déshonorée pour lui si je suis honorée par elle.
—Entends-tu, vaurien, comme elle parle? Mais c'est donc une fée ou une princesse déguisée que ce trésor de petite femme-là! Imbécile! qui avait trouvé une si jolie bague à son doigt et qui l'a perdue!
—Je ne le méritais pas, dit le vaurien un peu attendri.
—Voilà du moins une bonne parole, dit le vieux Thomas.
—Pardieu! aussi, pourquoi est-elle si sévère après avoir été si bonne? continua Jérôme: elle a plus d'esprit que moi, je le vois bien. Je n'en suis pas moins un bon enfant; s'il ne tenait qu'à me mettre à ses genoux pour faire la paix, je le ferais bien tout de suite; mais j'ai déjà essayé et je n'ai pas réussi. Le docteur, ou plutôt le cousin, car je vois bien que c'est la même personne… le cousin donc m'avait promis de parler pour moi…
—Et c'est ce que j'ai fait, dit maître François: Violette m'a répondu que si vous étiez malheureux et abandonné de tout le monde, elle se dévouerait encore à vous.
—Tu as dit… Vous avez dit cela, mademoiselle Violette? Oh! tenez, croyez-moi si vous voulez, je suis mauvais sujet, c'est possible; mais je n'ai pas un mauvais coeur!… Pourquoi ne voulez-vous pas vous appeler Mme Rabelais? vous savez bien comme le monde est bête. Si ce n'est pas pour moi, faites cela du moins pour vous. Je vous laisserai tranquille tant que vous voudrez, et je n'entrerai même jamais chez vous si vous ne me le permettez pas… Tenez, voyez-vous… bon… voilà maintenant que les larmes me viennent aux yeux… je suis donc bête aussi, moi? Eh bien, tant pis: j'ai le temps d'être un chenapan, je veux être honnête aujourd'hui… Voyez-vous, il faut que je vous le dise… j'avais d'abord des idées intéressées en vous parlant de mariage; car vraiment je suis un cuistre et je n'ai jamais su ce que vous valiez… Eh bien! tenez aujourd'hui, Violette, rien que de vous voir si douce et si belle, avec ce pauvre chérubin qui devait m'appeler son père… cela me bouleverse tout le coeur… Faites de moi ce que vous voudrez, Violette, et que mon oncle vous donne tout; vous en méritez encore davantage! si vous voulez mon nom, je vous le donnerai; mais vous serez libre de me jeter à la porte comme un chien crotté, si je ne répare pas par ma conduite tous mes torts envers vous… Violette, votre main seulement en signe de pardon, et qu'il me soit permis d'être père au moins une fois et d'embrasser notre cher enfant.
Violette pleurait et regardait maître François.
—Acceptez du moins sa promesse, dit en souriant l'ex-médecin
Rondibilis, et donnez-lui un peu de temps pour se corriger. Puisque vous
êtes meilleure que lui, c'est vous qui lui devez de l'indulgence: le bon
Dieu nous attend bien, lui: pourquoi n'attendriez-vous pas Jérôme?
—Eh bien, c'est cela, dit le vieux Thomas, corrige-toi, mon garçon, et nous verrons plus tard. Mme Violette n'a pas besoin de toi, d'ailleurs, pour donner un nom à son poupon: il s'appelle François-Thomas Rabelais, entends-tu? et si tu n'es pas digne de lui servir de père, c'est moi qui veux être le sien. Tâche de bien faire à la Lamproie, surveille un peu plus ta pharmacie; mais sache bien que tout cela appartient à Mme Violette, qui t'y donnera part si tu deviens sage. Fais en sorte, enfin, qu'elle puisse encore t'aimer. Car pour lui donner un mari en peinture, merci pour elle, mon gros; le mariage donne toujours des droits, et plutôt que de la fiancer à un coureur et à un ivrogne, je l'épouserais plutôt moi-même.
—Vivat, le père Thomas! dit le frère Jean. Nous danserons tous à la noce.
—Je crois, en vérité, que j'y danserai aussi, dit le père Rabelais, tant je suis regaillardi en me retrouvant en famille. Oh! mes vauriens d'enfants! Mon Franciot! ma belle petite Violette, que j'aimerais tant depuis longtemps, si je l'avais connue plus tôt! et toi mon poupon nouveau-né! Vous voilà tous vermeils, bien portants et le sourire sur les lèvres; comment serais-je encore malade? Nous n'allons plus nous quitter, n'est-ce pas? C'est pourtant ce pauvre François qui nous a tous rendus heureux! Et moi qui écoutais les rapports de ces faux moines de la Basmette! Voyez comme il a grandi, le vaurien; et comme il a l'air malin! Il me ressemble un peu, n'est-ce pas, mais il ressemble davantage à sa mère. Savez-vous qu'il est médecin comme saint Thomas, et théologien comme Hypocrate… Non… si fait… Je ne sais plus ce que je dis et j'embrouille tout, tant que je suis joyeux! Embrasse-moi encore mon grand enfant.
Ça, que ferons-nous pour lui? Hélas! on ne peut ni le marier ni le doter; mais puisqu'il n'est plus au couvent, on peut lui donner quelque chose.
—J'y compte bien, dit maître François: donnez-moi tous votre amitié. Quant à rester ici, ce n'est point possible; je suis connu dans le pays, non pas de figure, mais de nom, les moines pourraient m'y poursuivre. D'ailleurs je suis médecin sans avoir pris mes degrés, et je ne veux pas qu'un âne approuvé par quelque faculté peu difficile vienne me traiter de charlatan. Je pars demain pour Montpellier, où j'espère que je ferai honneur à ma famille et à mon nom. Si vous voulez me prouver votre bon vouloir, accordez-moi seulement à perpétuité une petite place à la Cave peinte et ici, à la Devinière; mais conservez-moi toujours une bouteille du meilleur et du plus frais.
—Nous n'y manquerons point, dit Jérôme; et je veux que la bouteille soit faite exprès et demeure toujours exposée comme une relique au plus noble endroit de la cave. Je la ferai garnir de ciselures et de peintures; elle sera célèbre dans tout Chinon, et, avant qu'il soit quelques années, je veux qu'elle fasse des miracles.
—Elle en fera, dit frère Jean; elle réconciliera les parents divisés d'intérêt, elle rajeunira les vieillards, gaudira et regaillardira l'humeur des goutteux, rapprochera les amoureux, voire même en viendra-t-elle peut-être jusqu'à ressusciter les morts! Elle consolera les veufs et sera la femme des célibataires; mais c'est le clos du père Thomas qui fournira la dot.
—L'idée est belle, dit maître François, et la Cave peinte doit désormais être plus célèbre que le sanctuaire d'Apollon Delphien; car c'est le bon vin qui découvre la vérité, et partant il rend des oracles. Soit donc la dive bouteille ma fortune et ma fiancée! Elle a des embrassements qui ne trompent jamais, ses amours ne manquent jamais de chaleur, son glou glou, jamais de franchise. C'est à ses douces vapeurs que je laisserai le soin de dissiper les nuages de la science et de la philosophie. Le vin n'est-il pas fils de la lumière? N'est-ce pas là le rayon du soleil rendu potable que cherchaient tous les alchimistes?
Lorsque de tout les semences premières
Dormaient encore sous un limon bourbeux,
Quand du chaos le manteau ténébreux
Flottait sur l'eau des froides grenouillères,
Survint l'amour, qui grisa le chaos
Et de nectar lui barbouilla la trogne.
Le vieux dormeur alors devint ivrogne,
Et de la terre il sépara les eaux.
Pour les garder plus longtemps sans les boire,
Il les sala, si l'on en croit l'histoire.
Ainsi naquit cet abîme des mers,
Qui vit plus tard naître Vénus, plus belle
Que son azur, et souvent plus cruelle
Que la tourmente et les gouffres amers.
—Encore une surprise! s'écria le vieux Rabelais émerveillé. Mon fils n'est pas seulement théologien et médecin, il est encore poëte, et fait des vers aussi jolis que ceux de maître Villon!
—Je fais, dit maître François, bien davantage; je sais faire de la ficelle, tresser du jonc, tailler la vigne, égoutter le fromage et écaler des noix. Mais à ce propos, n'est-il pas temps de mettre la table? Nous allons dîner en famille, et mon estomac sera antidoté pour mon voyage de demain. Monsieur mon très-honoré père voudra bien être le roi du festin, Violette en sera la reine et frère Jean sera sommelier!