IX

LE GRAND PEUT-ÊTRE

Cinq ans après, dans la même saison, c'est-à-dire au déclin de l'automne, maître Guilain, Mme Violette, sa femme, et leur fils arrivaient en hâte de Touraine pour visiter leur cher parent malade, et le parent c'était notre illustre ami, le bon et savant Rabelais.

Aux premières atteintes du mal, on l'avait fait transporter de Meudon à Paris pour le mieux soigner. Mais il en savait plus à lui tout seul que tous les médecins ensemble, et il avait déclaré dès le commencement qu'il ne s'en relèverait pas.

Il avait fait de vive voix son testament:

—Je n'ai rien à moi, avait-il dit, car les biens d'un prêtre sont aux pauvres. Ce qu'il dépense pour son entretien, il le leur emprunte. Je leur dois donc beaucoup, et ne pouvant les payer, je leur abandonne du moins tout ce qui me reste.

C'est ce testament si chrétien qu'on a travesti, en lui faisant dire:

«Je n'ai rien, je dois beaucoup et je donne le reste aux pauvres.»

Oh! chers grands hommes populaires, lorsqu'il vous vient à la pensée quelque belle parole, ne la dites pas, écrivez-la, faites-la imprimer de votre vivant et corrigez deux fois les épreuves!

Une religieuse hospitalière était au chevet du malade; elle avait obtenu des supérieurs de son ordre la permission d'assister et de soigner monsieur le curé de Meudon.

Cette religieuse était soigneusement voilée, suivant la règle de son institut, et laissait à peine entrevoir le bas de son visage. On annonça le vicaire de Saint-Paul, qui apportait les derniers sacrements à son confrère, et bientôt entra un vieux prêtre, sec et vilain, qui, tenant en main un crucifix, s'approcha du lit d'un air furieux comme s'il eût voulu exorciser le diable.

—Me reconnaissez-vous? dit-il d'un ton tragique à maître François.

—Comment le ferais-je, si je ne vous ai jamais vu, dit le mourant.

—Je suis frère Paphnuce de la Basmette que vous avez fait mettre en prison.

—Eh! vraiment! dit Rabelais, je suis enchanté de vous voir, cela me rappelle des souvenirs de jeunesse. Seulement les miens sont plus fidèles que les vôtres, et, si je ne me trompe, c'est vous qui m'aviez fait mettre en prison et non pas moi qui vous y ai fait mettre.

—On m'y a mis à cause de vous et j'en suis sorti par miracle.

—Eh bien, mon frère, vous pourrez concourir un jour à la canonisation de M. le cardinal de Belley, car c'est lui qui a fait ce miracle-là.

—A votre recommandation, peut-être?

—Si cela est, dit maître François, vous me permettrez de n'en rien dire.

—Or, sus, mon frère, dit Paphnuce en raidissant le bras et en mettant le crucifix presque sur le visage de maître François, le temps est venu d'abjurer enfin vos impiétés et vos hérésies. Croyez-vous à la colère de Dieu? Croyez-vous aux supplices éternels de l'enfer? Reconnaissez-vous le Sauveur du monde?…

—Je le reconnais à sa monture, dit en souriant maître François.

—Sa monture? que voulez-vous dire? Est-ce à son crucifiement que vous pensez?

—Non, mais à son entrée dans Jérusalem.

—Il a le délire dit Paphnuce, d'une voix funèbre. Je suis venu trop tard. Eh bien, que la justice du ciel ait son cours, j'abandonne cet impénitent à lui-même.

—Adieu Paphnuce, dit Rabelais, vous m'excuserez, si je ne vous reconduis pas.

Le vicaire sorti, tout le monde s'agenouilla autour du lit, et frère
Jean n'y pouvant plus tenir, éclata en bruyants sanglots.

—Qu'est-ce que j'entends? dit Rabelais; fi, qu'il est laid le gros vilain pleurard! il est moins amusant que frère Paphnuce. Est-ce ainsi, lourdaud, que tu me réconfortes et que tu me réjouis l'esprit à l'instant de mon dernier passage? que ne prends-tu en main un flacon? que ne bois-tu à mon heureuse délivrance? crois-tu qu'il ne me serait pas meilleur, voir ta grosse face enluminée, rire à la bouteille, que se distiller tout en larmes?

—Parbleu, dit frère Jean en colère, laissez-moi pleurer tranquille, ce n'est pas pour votre compte que je pleure, mais pour le mien.

—Égoïste! dit maître François. Puis s'adressant à Guilain et à sa famille: Approchez, enfants, que je vous fasse mes adieux. Je ne me suis jamais indigné de rien; les méchants sont des maladroits, j'ai ri de leur sottise pour les en avertir, en ne les nommant pas, de peur de les fâcher et de les irriter. L'indulgence et la patience valent mieux que le zèle. Il ne faut pas aller, il faut faire venir; souvenez-vous de ma devise.

—Ainsi, cher maître, dit Guilain, vous pardonnez à tous vos ennemis?

—Pardonner! qui? moi? jamais! reprit Rabelais, en élevant la voix, puis plus doucement:

Eh! mon pauvre Guilain, à qui veux-tu que je pardonne? personne ne m'a jamais offensé; ceux qui ont mal fait contre moi, ne savaient ce qu'ils faisaient et souvent même croyaient bien faire. Je dois les en remercier; ils m'ont exercé à patience.

—Vous êtes sublime, dit Guilain.

—Et toi tu es bête de trouver cela sublime. Je vais supposer que tu te crois offensé par quelqu'un ou par quelqu'une et que tu ne lui pardonnes pas.

—Vous connaissez la quelqu'une, répondit Guilain, et vous savez bien que c'est elle qui ne me pardonnera jamais.

—Guilain, vous vous trompez, dit alors une voix de femme, qui fit tressaillir tout le monde. C'était la religieuse hospitalière, qui, jusque-là, était restée silencieuse au chevet du lit, priant et disant son chapelet. Alors elle releva son voile:

—Pardonnez à Marjolaine, comme elle vous pardonne, ajouta-t-elle.
Marjolaine est morte au monde et la soeur Marie priera pour vous.

Pas n'est besoin de dire que la soeur Marie c'était la pauvre
Marjolaine.

—Bénissez ma famille, madame, dit Guilain, en lui présentant Violette et son fils.

—C'est à notre bon pasteur de nous bénir tous dit soeur Marie en s'agenouillant.

—Enfants, dit Rabelais, je grondais frère Jean tout à l'heure, et voici que j'ai les larmes aux yeux. Mais, rassurez-vous; ce n'est pas de chagrin, c'est de joie. Je vous vois tous réunis en bonne amitié, vous êtes au nid de la pie, gardez bien ce que Dieu vous donne, c'est mon souhait et ma bénédiction dernière. Pour moi, je vais chercher LE GRAND PEUT-ÊTRE.

—Le grand peut-être, se récria Guilain! O mon maître, douteriez-vous en ce moment de l'immortalité de l'âme?

—On ne va pas chercher le néant, dit Rabelais, et quand je dis en m'en allant, que je vais chercher quelque chose, c'est que je compte bien survivre à mon pauvre corps. Mais qui peut être certain d'avance de ses destinées éternelles?

La vie, ici bas, me semble une école où nous apprenons à vivre; j'en conclus que nous devons vivre ailleurs. Ce ne sont ici qu'essais et jeux d'enfants. C'est une farce théâtrale qui précède le grand mystère… eh bien, mes enfants, à revoir ailleurs, et souvenez-vous un peu de moi.

Et maintenant:

TIREZ LE RIDEAU, LA FARCE EST JOUÉE.