VI

GUILAIN A LA COUR

Rabelais était parti depuis deux jours, quand Mme de Guise fit dire à Guilain de se tenir prêt à la suivre, et que le soir même il serait présenté au roi. Elle lui envoyait en môme temps un beau pourpoint de velours noir fait à sa taille ou à peu près, une fraise bien empesée, et tout ce qu'il fallait pour lui donner l'air d'un apprenti gentilhomme. Guilain sentit qu'il serait ridicule sous cet accoutrement; mais pouvait-il aller au Louvre vêtu en paysan? D'ailleurs, il ne voulait pas désobliger sa protectrice.

Il arriva au palais du roi, en marchant avec autant de précautions, pour ne pas chiffonner sa fraise, que s'il eût porté, comme saint Denis, sa tête dans ses mains; seulement sa tête, au lieu de ressembler à celle de saint Denis, figurait plutôt le chef de saint Jean-Baptiste au beau milieu d'un plat.

Il fut introduit suivant l'ordre qui en avait été donné aux gardes et aux huissiers; mais les valets ne purent se tenir de rire en le regardant passer.

Le roi était dans un de ses petits appartements; il avait autour de lui assez nombreuse compagnie de jeunes seigneurs et de belles dames. L'une de ces dames était la favorite du roi; elle était parée et semblait honorée comme si vraiment elle eût été la reine, et avait autour d'elle, non pas des dames d'honneur, mais des suivantes fort gorgiases et très-richement étoffées.

Guilain, qui dans sa vie avait peu fréquenté les dames du grand monde et celles qui servent aux hommes du grand monde, se trouva un peu décontenancé. Le rouge lui monta au visage. Cette timidité ne déplut pas; mais elle fit circuler les bons mots et les sourires.

—Ça, dit le roi, maître Guilain, on nous dit que vous êtes grand ménétrier, chansonnier bizarre et un peu sorcier par surcroît. Nous ne vous dénoncerons pas aux gens d'église, et vous allez nous montrer votre savoir-faire, car tel est notre bon plaisir.

—Sire, dit Guilain en s'inclinant… Puis s'arrêtant tout à coup, voici notre homme qui reste court, redresse la tête et pâlit en regardant d'un air tout effaré à l'une des extrémités de l'appartement.

C'est qu'un regard froid et perçant comme l'acier venait de l'atteindre en plein coeur. Une femme jeune encore, mais déjà fardée, belle, mais enlaidie par la haine; une femme blonde et mignonne, avec un regard de vipère dans deux magnifiques yeux bleus, lui avait dit de loin en le regardant:

—Je te reconnais.

Et lui aussi il venait de la reconnaître. C'était l'ingrate, c'était l'ambitieuse Marjolaine, devenue, non pas grande dame, mais suivante d'une grande dame, suivante un peu maîtresse au dire des médisants, car la grande dame avait un mari, et par beaucoup de complaisances achetait la paix du ménage.

A cette vue, tout se brouilla dans la tête du pauvre Guilain. Il n'aimait plus cette femme, mais il se souvenait de l'avoir ardemment aimée, et il voulait la croire honnête, laborieuse et repentante. Elle regrette, j'en suis sûr, le mal qu'elle m'a fait. Elle ne reviendra jamais, car elle est orgueilleuse et fière, mais elle voudrait me savoir heureux. Le bon Guilain en jugeait ainsi d'après son propre coeur.

—Remettez-vous, Guilain, dit le roi, et prenez votre violon; nous vous faisons grâce de la harangue.

Guilain avait oublié tout ce qu'il voulait chanter au roi. Il s'abandonna alors au hasard de l'inspiration, et accordant son instrument, il se mit à chanter sur un air triste et plaintif:

LE CRAPAUD

Doué, dit-on, de l'instinct prophétique,
Il est au monde inconnu de nous tous,
Un être affreux dont l'oeil est sympathique,
Le coeur aimant, les instincts purs et doux.
Ce roi proscrit d'un monde qui l'ignore,
C'est le crapaud… puisqu'il faut le nommer,
Triste animal que tout le monde abhorre,
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)

Il est sans fiel, sans haine et sans défense
Et comme nous, créature de Dieu.
S'il est horrible à noire concurrence,
C'est que peut-être il nous ressemble un peu.
En vain la nuit sa plainte claire et tendre,
De son bon coeur cherche à nous informer,
Nos préjugés l'on maudit sans l'entendre…
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)

Il se nourrit des vapeurs de la terre,
Dont il absorbe et détruit les poisons,
Aux colibris il ne l'ait point la guerre,
Contre la peste il défend nos maisons.
Mais, il ne rend ni la mort, ni la haine,
A nos enfants unis pour l'opprimer…
Martyr obscur de la justice humaine,
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)

J'ai trop creusé ce que l'orgueil adore,
J'ai trop du monde éprouvé les faux dieux;
Pour ne pas croire aux vertus qu'on ignore,
Et pour douter de l'erreur de nos yeux.
J'ai de l'amour connu l'ingratitude,
Et sur un front que je n'ose nommer,
De la beauté j'ai vu la turpitude…
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)

Qu'ont-ils besoin de moi, tous ceux qu'on aime;
Ils sont trop beaux pour ne pas être ingrats,
Je rends mon culte aux autels qu'on blasphème,
Et mon amour à ceux qu'on n'aime pas.
Tombeaux formés d'un marbre qui respire,
Des coeurs de femme ont l'air de s'animer,
Puis vous sentez le baiser du vampire!…
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)

Ainsi qu'à toi l'on m'a jeté la pierre,
Sans me connaître et sans m'interroger;
Et bienveillant pour la nature entière,
Je serai mort sans savoir me venger.
Toi que du moins, malencontreux apôtre,
Je n'ai jamais tenté de réformer;
Quand tu devrais être ingrat comme un autre,
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)

—Oh! l'affreux animal et l'affreuse chanson, dit la favorite du roi quand Guilain eut fini de chanter, il n'y a que les nécromants et les sorciers du sabbat qui puissent aimer les crapauds.

—Et il n'y a que les crapauds qui puissent les payer de retour, répondit fièrement marjolaine.

—Certes, dit un jeune gentilhomme en frisant sa moustache, Guilain s'y prend à rebours des autres sorciers, ceux-là ont, à ce qu'on assure, toujours sur eux quelque crapaud, mais il le cachent avec soin. Celui-ci n'a rien de plus pressé que de nous montrer le sien tout d'abord. Cela ne nous ragoùte guère.

—Un éclat de rire général accueillit cette plaisanterie.

—Ce ménétrier que je soupçonne d'être huguenot, dit tout bas un autre bel esprit parlant à l'oreille de son voisin, mais assez haut pour être entendu de tout le monde, ce ménétrier vient de dire que le crapaud est un roi proscrit, ou cela ne veut rien dire, ou il prétendrait insinuer par là que les rois sont des crapauds non proscrits. Ce qui serait une grande insolence et une grosse injure.

—Maître François Rabelais vient de nous jouer un tour de sa façon en nous servant ce beau ménétrier, dit une dame en pinçant les lèvres.

—Oh! pour cela, dit un autre à qui Marjolaine venait de parler à l'oreille, il faut s'attendre à tout de la part d'un homme qui, étant jeune, prenait la place de saint François et improvisait des mariages miraculeux.

—Madame, dit le roi, vous n'êtes pas clémente envers notre cher docteur
Rabelais. Les indulgences du saint-siége ont effacé toutes ses folies
de jeunesse. Ne parlons donc plus, s'il vous plaît, des scandales de la
Basmette et du mariage de frère Lubin.

—Guilain tressaillit à ce nom et se sentit prêt à se trouver mal. Il trouva cependant la force de dire, en s'adressant au roi:

—Sire, puisque Votre Majesté a entendu parler de frère Lubin, oserais-je la supplier de me dire ce qu'elle pense de son mariage?

—Je pense qu'une comédie sacrilége n'est pas un mariage, dit le roi.

Les couleurs revinrent rapidement sur le visage du ménétrier. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. C'étaient les couleurs et la joie de la fièvre…

—Marjolaine, cria-t-il en s'adressant à son ennemie confondue, adieu pour jamais, nous sommes libres. J'aurai le droit désormais d'aimer quelque chose de mieux que les crapauds.

Puis saluant le roi, il reprit son violon et sortit comme un fou sans que personne songeât à lui disputer le passage.