II.
Désormais, on peut le dire sans témérité, les républiques de l’Amérique du Sud peuvent être considérées comme à l’abri de toute attaque sérieuse d’une puissance européenne. Non-seulement les États-Unis, sortis de la guerre plus redoutables qu’autrefois, se croiraient peut-être tenus d’intervenir par leur diplomatie ou par leurs armes, si quelque atteinte trop grave était portée à l’autonomie des populations hispano-américaines, mais encore celles-ci ont déjà prouvé qu’elles sont capables de se défendre elles-mêmes. La petite république dominicaine, qui compte à peine 200,000 habitans de race mêlée et ne saurait par conséquent mettre sur pied qu’une armée numériquement très faible, a forcé la fière Espagne, après vingt mois de lutte, à la dégager du serment de loyauté qu’elle était censée, suivant les rapports officiels, avoir prêté avec tant d’enthousiasme. Le Chili, grâce à son éloignement des possessions espagnoles, grâce surtout au patriotisme et à l’intelligence de ses habitans, est sorti presque sans dommage de la guerre que lui avait déclarée son ancienne métropole; avec ses petits vaisseaux portant quelques centaines de matelots, il a vaillamment bravé la puissante flotte de son adversaire, et n’a laissé d’autre ressource à l’amiral Nuñez que de bombarder la ville sans défense de Valparaiso. Bientôt après les Péruviens, comprenant, par l’exemple de ce qui venait de se passer à Valparaiso, qu’il vaut mieux compter sur son propre courage que sur la générosité de l’ennemi, repoussaient la force par la force, et les canons de Callao vengeaient la barbarie inutile commise précédemment par les ordres du ministère espagnol. La flotte avariée de l’amiral Nuñez dut battre en retraite vers les Philippines et Rio de Janeiro, et donner ainsi aux républiques alliées un répit qu’elles mettront certainement à profit. Si la guerre a pris temporairement un caractère platonique par suite de la retraite des vaisseaux espagnols, le Chili, le Pérou, la Bolivie et l’Équateur n’en continuent pas moins d’armer leurs côtes, d’agrandir leur flotte, devenue déjà fort respectable, et de faire appel contre l’ennemi commun à l’aide des autres nations américaines. Leur puissance s’accroît incessamment pour l’offensive, et les bruits souvent répétés de soulèvemens ou d’invasions à Cuba et à Porto-Rico sont un signe avant-coureur de ce que la politique imprudente de l’Espagne pourra lui coûter un jour.
Quant au Mexique, il est toujours en partie occupé par des troupes européennes, et sa capitale est le siége d’un empire dont les frontières indécises changent de jour en jour suivant les diverses alternatives de combats incessans. Toutefois il est désormais permis de prédire, sans un grand effort d’imagination, qu’un nouveau changement politique va s’accomplir à Mexico, et qu’un gouvernement conforme aux traditions du pays succédera au règne éphémère de Maximilien. Le prochain départ des troupes françaises, la désorganisation des finances impériales et l’empressement avec lequel on proclame la déchéance du nouveau souverain dans chaque ville et chaque bourgade abandonnée par ses soldats font de la restauration prochaine de la république mexicaine un événement facile à prévoir. Alors la doctrine dite de Monroe, à laquelle les nations américaines ont graduellement donné une signification de plus en plus large, sera sérieusement respectée par les puissances monarchiques de l’Europe; toute intervention efficace de l’Espagne, de la France ou de l’Angleterre deviendra impossible, et par conséquent l’une des principales causes qui arrêtaient les jeunes états de l’Amérique dans leur essor aura disparu. En grande partie maîtres de leur destinée, c’est principalement à eux-mêmes qu’ils devront s’en prendre de leurs guerres et de leurs révolutions futures.
Néanmoins, si les anciennes colonies espagnoles n’ont plus à craindre de retomber sous la domination d’un peuple d’Europe, quelques-unes d’entre elles ont à redouter les envahissemens d’une puissance occupant comme elles une partie du territoire américain. Le Brésil, groupe de plateaux que le Parana et les affluens de l’Amazone séparent de la base orientale des Andes, constitue un territoire distinct du reste du continent, et les populations qui se sont établies sur ces plateaux diffèrent par l’origine, la langue, les institutions, les mœurs, de celles des autres parties de l’Amérique. Le contraste qui existe entre le Brésil et les régions andines est également frappant sous le double rapport de la géographie et de l’ethnologie. D’un côté, les Hispano-Indiens occupent les vallées d’une haute chaîne de montagnes; de l’autre, les fils des Portugais et des noirs d’Afrique peuplent un massif isolé qu’entourent les mers et d’immenses plaines de marécages et de forêts; à l’ouest des nations affranchies, à l’est un mélange d’habitans dont le tiers se compose de misérables esclaves sans patrie et sans droit. Le contraste offert par les deux groupes de populations qui se partagent l’Amérique du Sud est donc complet, et malheureusement, dans l’état de barbarie qui est encore à tant d’égards celui de la race humaine, cette opposition ne peut que donner lieu à de sanglantes guerres. La lutte qui pendant tant de siècles avait divisé les deux peuples de la péninsule ibérique, Espagnols et Portugais, s’est continuée de l’autre côté des mers et sur un territoire bien plus vaste que la petite presqu’île européenne.
Au nord et à l’ouest des anciennes colonies portugaises, l’immensité des espaces solitaires qui les séparent des contrées habitées par les descendans des Espagnols a jusqu’à nos jours empêché tout conflit sérieux. Seulement le Brésil a pu, grâce à l’unité de vues et à la persévérance de ses diplomates, triompher provisoirement dans toutes les questions de limites de la résistance des gouvernemens éphémères qui se succédaient dans les républiques limitrophes, et de cette manière il s’est adjugé sans coup férir d’immenses étendues inexplorées, dont les seuls habitans sont des Indiens sauvages. Sur la carte, le Brésil s’est ainsi agrandi aux dépens de la Bolivie, du Pérou, de l’Équateur, de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela d’une surface de plusieurs centaines de millions d’hectares; mais la force réelle de l’empire ne s’est en rien accrue de cette énorme adjonction apparente de territoire. Dans le conflit des deux races, la prépondérance restera nécessairement à ceux chez lesquels la liberté humaine est le plus respectée.
Du côté du sud et du sud-ouest, où non-seulement les domaines contestés confinent les uns aux autres, mais où les populations elles-mêmes sont assez rapprochées pour se faire la guerre, la lutte a été presque constante pendant trois siècles. Les colons de race ennemie étaient dès le berceau voués à se combattre, et les traités d’alliance conclus en Europe entre les deux métropoles n’empêchaient point les mamelucos de São-Paulo de continuer leur chasse à l’homme dans les Missions espagnoles. Dans le siècle actuel, cette lutte de races s’est graduellement régularisée, mais elle n’en continue pas moins sous des formes différentes, et l’enjeu de la lutte a toujours été la possession des grands fleuves de l’intérieur et du port de Montevideo. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, les Portugais et leurs héritiers les Brésiliens avaient tour à tour conquis et perdu la souveraineté de l’une des rives de la Plata. Ils viennent enfin d’atteindre partiellement leur but en installant à Montevideo comme président de la Bande-Orientale le général Florès, commandant un de leurs corps d’armée. Ils ont fait plus encore, car ils ont réussi à tourner les forces d’une république contre une autre république, ils ont eu l’art de prendre pour avant-garde de leurs troupes d’invasion les soldats de Buenos-Ayres, et par cette habile combinaison ils ont fait partager la responsabilité et le poids de la lutte à leurs ennemis héréditaires. Ils espèrent ainsi s’emparer, à titre d’amis, de cette frontière naturelle du Parana, qu’il leur serait plus malaisé de conquérir en ennemis.
Aux débuts de la guerre du Paraguay, c’est-à-dire en mai 1865, les alliés étaient superbes d’espoir et de jactance: c’est au pas de course, c’est au galop de leurs chevaux, que les soldats de Mitre, de Florès et d’Osorio devaient s’élancer à la conquête des pays convoités. Lorsque après avoir pendant des années travaillé sourdement contre l’indépendance de Montevideo, rivale de Buenos-Ayres, le président Mitre fut enfin obligé par le Paraguay de jeter le masque et de se ranger ouvertement du côté des Brésiliens, on eût dit qu’il prenait la foudre en main, tant on s’empressait autour de lui à célébrer son prochain triomphe. «Nous venons de décréter la victoire,» s’écria-t-il en déposant la plume qui venait de signer le traité d’alliance avec le Brésil. «Dans les casernes aujourd’hui, demain en campagne, dans trois mois à l’Assomption!» telle était la fière parole que les admirateurs du général Mitre avaient entendue tomber de sa bouche. Depuis ce jour, où le succès semblait si facile à obtenir, plus de seize mois se sont écoulés, pendant lesquels bien des combats ont été livrés et bien des milliers de vies sacrifiées inutilement. Les dates que de temps en temps on se permet de fixer d’avance pour la prise de l’Assomption doivent être de plus en plus espacées à cause de difficultés imprévues. Le général Urquiza, qui devait, à la tête de ses cavaliers, frayer la voie aux armées du Brésil et de Buenos-Ayres, s’est bientôt retiré prudemment à l’arrière-garde, puis est revenu dans sa riche estancia pour se faire le grand fournisseur de vivres des alliés et leur vendre à lourds deniers le bétail et les céréales. Non-seulement l’Assomption n’est pas tombée dans les trois mois aux mains des alliés, mais, bien que de nombreuses dépêches aient souvent annoncé la destruction complète des forces paraguayennes, ni le général Mitre ni l’amiral Tamandaré n’ont encore pu tourner un seul de leurs canons contre les murs de la forteresse d’Humayta, qui défend l’entrée de la république. L’unique conquête des alliés est celle de l’Estero-Bellaco, savane humide pendant la saison des pluies, poudreuse pendant les sécheresses, mais entourée en toute saison de marécages d’où sort la fièvre, bien plus terrible que les boulets. Jusqu’à présent, le président Mitre, même accompagné de 30,000 Brésiliens, semble devoir être encore moins heureux que le général Belgrano dont il s’est fait l’historiographe, car ce héros, qui tenta vainement de conquérir le Paraguay pour le soumettre à la couronne de Ferdinand VII, alla du moins se faire battre aux portes de l’Assomption.
Ce n’est pas que dans leur défense les chefs de l’armée paraguayenne aient toujours été d’habiles stratégistes[1]. Au contraire, ils ont commis des fautes graves; mais ces fautes, provenant surtout de l’inexpérience militaire, ont été depuis glorieusement réparées. Les Paraguayens se sont lentement retirés de la province de Corrientes qu’ils avaient envahie, mais en se retirant ils ne cessaient de harceler l’ennemi, de battre en détail ses avant-gardes, de lui prendre ses convois de vivres. Ces hommes, que l’on représentait d’abord comme un ramassis de fuyards, ont eu presque toujours le privilége de l’offensive; les commandans de l’armée alliée, mal soutenus par l’amiral Tamandaré, qui n’a pas d’ordres à recevoir du général en chef Mitre, ont été le plus souvent prévenus par le général Lopez dans leurs préparatifs d’attaque, et malgré la grande supériorité de leurs forces et leur puissante artillerie ils n’ont pu chaque fois rendre la lutte indécise qu’après avoir assisté à la déroute de leurs troupes les plus avancées. Même, lorsque les alliés occupaient déjà la rive gauche du Parana, un faible corps de Paraguayens, franchissant inopinément le fleuve, vint engager la lutte contre une armée entière, et ne se retira qu’après avoir maintenu pendant trois jours sa position sur le champ de bataille de San-Cosme. Enfin à Tuyuti, dans ce conflit qui fut probablement le plus sanglant de toute l’histoire de l’Amérique du Sud, les alliés se sont de nouveau laissé surprendre, et bien qu’ils disent être sortis vainqueurs de cette journée, ils n’en ont pas moins dû rebrousser chemin pour se réfugier sous les canons de leur flotte dans les terres noyées où le typhus les décime[2]. Près de deux mois après le terrible choc de Tuyuti, les Brésiliens, renforcés par 6 ou 7,000 hommes que leur amenait le baron de Porto-Alegre, ont à leur tour pris l’offensive; mais cette fois encore ils ont été rejetés dans leur campement marécageux après avoir perdu leurs meilleures troupes et quelques-uns de leurs chefs les plus vaillans. Ils sont de nouveau condamnés à attendre des renforts, des vivres et des munitions de guerre, heureux encore si les arrivages espérés suffisent à compenser les pertes de chaque jour!
Pour atteindre l’Assomption et remporter ainsi la victoire «décrétée» le 1er mars 1865, les alliés ou plutôt les Brésiliens, car les Orientaux sont réduits à quelques centaines et les Argentins à quelques milliers d’hommes, ont donc beaucoup à faire. S’ils veulent suivre jusqu’à la capitale du Paraguay le chemin qu’ils ont choisi, il faut d’abord qu’ils se dégagent de leurs marais et de la ligne de circonvallation qui commence à les entourer; ils ont ensuite à prendre d’assaut le camp retranché dans lequel s’est établie l’armée de Lopez, puis à s’emparer successivement des forts de Curupayti et de ceux d’Humayta, la citadelle la plus formidable de l’Amérique du Sud; s’ils réussissent à forcer ainsi la porte du Paraguay, il leur restera la tâche difficile de traverser sans encombre un pays semé d’obstacles et systématiquement ravagé par ses propres habitans, et c’est après avoir heureusement accompli cette marche aventureuse qu’ils pourront enfin investir l’Assomption, qui est aussi une place forte et facile à défendre. On le voit, l’entreprise n’est pas des plus aisées, et si les généraux brésiliens, effrayés à bon droit d’avoir choisi une pareille route, veulent modifier leur plan d’invasion, ils devront, si cela est possible, commencer par évacuer leurs positions actuelles, en accordant ainsi au président Lopez le prestige d’une première campagne victorieuse. Dans tous les cas, les énormes sacrifices que devra s’imposer le Brésil seront hors de proportion avec ceux qui ont été faits jusqu’ici, et ne pourraient être compensés par le produit du pillage du Paraguay tout entier.
Ce qui pouvait d’abord donner quelques doutes sur l’issue probable de la campagne, c’est qu’on ignorait, au milieu du conflit des assertions contradictoires, si les Paraguayens étaient simplement de timides Guaranis, tremblant devant leur supremo comme devant un dieu, ou bien s’ils étaient hommes à aimer fortement leur patrie et leur indépendance nationale. Aujourd’hui le doute n’est plus permis. Si les populations du Paraguay étaient vraiment des troupeaux asservis, ce serait un phénomène nouveau dans les annales de l’humanité que des esclaves puissent combattre avec une pareille vaillance. Les faits que l’on cite d’eux, et qui pour la plupart sont racontés par leurs ennemis eux-mêmes, sont presque merveilleux d’audace, et, s’ils n’ont pas été accomplis suivant les règles de la tactique ordinaire, ils n’en prouvent que mieux combien est énergique et plein d’élan ce soldat paraguayen que l’on dépeignait comme une machine. A Tuyuti, les artilleurs montent en croupe derrière les cavaliers, s’élancent avec eux au milieu des batteries ennemies et bondissent sur les pièces pour en sabrer les défenseurs, s’atteler aux affûts et traîner ces trophées en dehors des lignes brésiliennes. De pareils faits ne sont-ils inspirés que par de simples ordres de Lopez ou bien témoignent-ils d’une véritable initiative guerrière? Du moins on ne saurait dire qu’ils sont accomplis par des mercenaires, car la république n’est pas assez riche pour donner une solde à ses défenseurs.
D’ailleurs, si le président du Paraguay n’avait pas compté sur l’énergie des habitans, ce n’est pas sans folie qu’il eût osé braver le Brésil. En admettant avec la statistique officielle que la population totale du pays s’élève à près d’un million et demi d’habitans, quelle force de cohésion n’a-t-il pas fallu à cette petite nation pour qu’elle ait pu résister si heureusement aux armées impériales du Brésil et à leurs alliés de Buenos-Ayres et de Montevideo! Non-seulement une grande partie des hommes valides ont dû prendre les armes, mais, le Paraguay étant complétement bloqué et n’ayant aucune communication possible avec l’extérieur, ce sont aussi des habitans du pays qui ont dû construire les batteries flottantes et les bateaux à vapeur, réparer les vaisseaux endommagés, fondre les canons, fabriquer les armes, les munitions de guerre et les uniformes; enfin, quelque sobres que l’on suppose les descendans des anciens Guaranis, il leur faut cependant manger, et par conséquent ceux qui ne sont pas enrôlés ou bien employés directement aux travaux militaires doivent s’occuper de la culture et du transport des produits. Tandis que le Brésil disposait naguère par ses emprunts des capitaux de l’Europe et de toutes les ressources que lui donne le commerce, le Paraguay doit trouver chez lui tous ses moyens de défense. Si la population de ce petit pays n’était vraiment que de 4 à 500,000 âmes, ainsi que le pensent M. Martin de Moussy et d’autres voyageurs, on ne saurait alors trop admirer le patriotisme qui a pu réaliser de pareils prodiges. Ce n’est point en obéissant servilement à un despote qu’un peuple pourrait défendre son indépendance nationale contre un empire vingt fois plus populeux et disposant en outre des forces de deux alliés: pour triompher dans un pareil danger, il faut que chacun compte sur soi-même, sur son courage, son indomptable ténacité, son esprit de sacrifice. Lorsque le corps brésilien du baron de Porto-Alegre fit mine d’envahir le territoire paraguayen par le bourg d’Itapua au sud-est de la république, les habitans de tout le territoire compris entre le Parana et le Rio-Tebicuari ont mis eux-mêmes le feu à leurs demeures et se sont éloignés en masse avec leurs bestiaux, afin que l’ennemi eût à traverser un désert, s’il tentait de marcher par ce chemin sur l’Assomption. De même en 1854, lorsque l’amiral brésilien Ferreira de Oliveira vint menacer l’indépendance du pays, que les canons d’Humayta, alors simple fortin, ne défendaient que faiblement, les habitans s’empressèrent de dévaster leurs campagnes de la rive gauche du fleuve, entre Tres-Bocas et la capitale.
Un peuple, si petit qu’il soit, est bien fort pour la résistance, surtout quand il est, comme celui du Paraguay, environné de solitudes et protégé par une ceinture de rivières et de marais. Quoique la guerre ait souvent des hasards imprévus, il est donc probable que la nationalité guaranie saura se maintenir intacte dans ce grand péril, et que les alliés devront conclure la paix avant d’avoir mis le siège devant l’Assomption, ou peut-être même après avoir été refoulés jusque sur le territoire brésilien du Rio-Grande. Ce qui doit surtout encourager les soldats de Lopez dans une lutte désespérée, ce sont les clauses, naguère secrètes, du traité d’alliance qui ont été révélées par l’un des signataires et communiquées officiellement aux chambres anglaises. Les Paraguayens savent qu’en vertu de ces clauses ils sont destinés à perdre les deux tiers de leur territoire, à recevoir des mains du général Mitre et du plénipotentiaire brésilien un gouvernement tout fait, à subir enfin les ignominies et les horreurs du pillage. Qui leur dit qu’eux-mêmes ne seront pas compris dans les articles du butin, comme l’ont été un grand nombre de leurs frères faits prisonniers à l’Uruguayana, et forcés de servir soit comme esclaves dans les plantations, soit comme soldats dans l’armée du Brésil?
L’épuisement des alliés est évident. La Bande-Orientale n’envoie plus de soldats, les provinces intérieures de la république argentine se refusent à prendre la moindre part à la guerre, la ville de Buenos-Ayres, qui a perdu des milliers de ses enfans, demande la paix à grands cris et s’indigne qu’on laisse ses campagnes exposées aux incursions des Indiens tandis que la garde civile va guerroyer contre un peuple frère[3], enfin le Brésil lui-même en vient à douter du succès final en voyant que les hommes et l’argent commencent à lui manquer. Le recrutement de prétendus volontaires, qu’on amène parfois au camp en jaquettes de force, ne suffit plus à remplir les cadres d’une armée qui devrait être d’au moins 50,000 hommes, les mulâtres libres qu’on veut enrôler résistent en beaucoup d’endroits avec succès, et l’on parle déjà d’une ressource désespérée, l’armement des esclaves. Le crédit financier de l’empire est singulièrement ébranlé par toutes les crises politiques et commerciales qu’il a subies. En 1864, avant que la guerre n’eût éclaté, le gouvernement brésilien devait soit aux prêteurs étrangers, soit à ses nationaux, plus de 625 millions de francs, et, dès que la lutte eut commencé, cette dette, déjà si lourde pour un état faiblement peuplé, s’est augmentée avec une rapidité effrayante. Les capitalistes anglais, dont il fallut implorer l’aide au commencement de l’année 1865, n’ont voulu prêter que la somme de 91 millions de francs pour une reconnaissance de 125 millions. Si le cabinet de Saint-Christophe se hasardait maintenant à un nouvel appel aux capitaux de l’Europe, on lui poserait des conditions bien autrement dures, car depuis l’entrée des Brésiliens dans Montevideo c’est par centaines de millions qu’il faut évaluer le déficit causé par l’achat des navires cuirassés et des canons, l’entretien d’une grande armée, les subventions de guerre accordées aux alliés faméliques de la Plata et les malversations des fournisseurs et des intermédiaires de toute sorte. Déjà la banque du Brésil, dont le papier se dépréciait de jour en jour par suite de trop fortes émissions et de la grande quantité de mauvaises valeurs qui emplissaient son portefeuille, s’est vu interdire par les chambres le droit de fabriquer de nouveaux billets. Les bons du trésor, émis pour faire face aux énormes frais de la guerre, vont se déprécier à leur tour, et le Brésil aura fait vers la banqueroute une nouvelle et périlleuse étape. Son crédit est tombé si bas que même les actions des voies ferrées, pour lesquelles le gouvernement a garanti un intérêt annuel de 7 pour 100, se négocient de beaucoup au-dessous du pair. Rio-de-Janeiro devrait pourtant se laisser éclairer par l’exemple de son alliée Buenos-Ayres, qui a dû subir l’humiliation de ne pas trouver une livre sterling sur la place de Londres, et dont le papier est au cours de 2,600 pour 100 relativement à l’or.
La guerre n’est pas seulement désastreuse pour les finances du brésil, elle met aussi en danger la stabilité de l’empire en augmentant la divergence d’intérêts qui existe entre le nord et le sud du pays. Ce sont les grands propriétaires des provinces méridionales qui ont amené cette lutte: poussés par la rivalité traditionnelle qui les anime contre leurs voisins d’origine espagnole et par l’amour des aventures et des combats qui distingua toujours leur race, désireux de conquérir un territoire fertile où ils pourraient obtenir en abondance des vivres qui leur font défaut et qu’ils font venir en partie des États-Unis et de l’Europe, irrités surtout de l’étrange prétention qu’avaient les républiques limitrophes de vouloir donner asile aux esclaves fugitifs, servis d’ailleurs par les ambitions du gouvernement de Rio-de-Janeiro, les fazendeiros du Rio-Grande n’ont pas eu de peine à inventer des griefs contre la Bande-Orientale, et les déplorables dissensions de cette république leur ont donné l’occasion d’intervenir. Tant que les classes gouvernantes du nord de l’empire ont cru que la guerre serait un simple jeu, et qu’en un petit nombre de semaines leurs soldats vainqueurs seraient entrés triomphalement à Montevideo et à l’Assomption, elles ont épousé avec plaisir la cause de leurs compatriotes du sud; mais leurs premières illusions ont fini par s’évanouir, et maintenant elles voient avec effroi ce que leur a coûté cette complicité. Aussi n’est-il pas étonnant qu’à Bahia, à Pernambuco, dans toutes les provinces du nord, négocians et planteurs, dont le courant d’affaires est en entier dirigé vers l’Europe et les États-Unis, se demandent avec impatience quand donc finira cette interminable guerre, qui les ruine sans leur apporter le moindre profit en échange. Il y a dans cette situation les élémens de graves dissensions entre les diverses parties de l’empire; des comités de salut public et de résistance à la guerre se forment dans les villes du nord, et les mouvemens insurrectionnels, jadis si difficilement comprimés à Pernambuco, menacent de se renouveler. Qu’on n’en doute pas, un jour ou l’autre il faudra que le Brésil paie la redoutable rançon de l’esclavage.
Les péripéties de la lutte ont eu pour conséquence d’unir le Paraguay aux républiques voisines en lui donnant des intérêts pressans communs avec les leurs. Lorsque l’avant-garde du général Lopez occupa la ville et la province de Corrientes, c’est le drapeau provincial qui fut hissé sur tous les édifices; des bataillons correntins s’organisèrent, et nombre de chefs argentins et orientaux, tels que les colonels Lopez et Laguna, entrèrent dans l’armée paraguayenne, qu’ils considéraient comme une armée de libérateurs. Il est probable aussi que les récentes insurrections des provinces de Cordova et de Catamarca se rattachent à la cause commune défendue surtout par le Paraguay. D’un autre côté, ce dernier pays s’est aussi rapproché d’une contrée dont le sépare une zone de marais et de déserts jadis infranchissables. Pour la première fois depuis une génération, des envoyés de la Bolivie ont parcouru les plaines en partie noyées qui s’étendent entre le pied des Andes et le cours du fleuve Paraguay, et sont heureusement arrivés à l’Assomption, où ils ont été fêtés avec de grandes démonstrations de joie. D’après un bruit qui a pris une certaine consistance en Amérique, ils auraient même rapporté en Bolivie l’adhésion du président Lopez à la ligue américaine. Quoi qu’il en soit, ils ont du moins ouvert une nouvelle voie à travers les solitudes de l’Amérique, ils ont mis en rapport deux peuples naguère isolés l’un de l’autre et levé le blocus absolu que la flotte et l’armée brésilienne maintenaient autour du Paraguay. C’est maintenant par les Andes et la Mer du Sud que le gouvernement de l’Assomption communique avec le reste du monde.
Un autre fait des plus importans dans l’histoire de l’Amérique du Sud, c’est que les républiques andines, débarrassées de leurs difficultés immédiates avec l’Espagne, tournent maintenant leur attention vers le Paraguay et prennent contre l’empire brésilien une ferme attitude. Au milieu de ses plus graves embarras politiques, le Chili, croyant avoir à se plaindre des gouvernemens alliés, rappelait avec éclat son ambassadeur accrédité à Montevideo. Depuis cette époque, l’autorité morale que les insuccès des amiraux Pareja et Nuñez ont donnée aux républiques occidentales de l’Amérique du Sud a naturellement rendu le Brésil très désireux de ne pas rompre avec ces états; mais ceux-ci, devenus forts par leur entente, n’en précisent pas moins leur politique en faveur du Paraguay. Ils ont d’abord offert leur médiation; mais, lorsqu’ils ont connu les clauses secrètes du traité du 1er mai, ils ont remplacé leurs offres amicales par une protestation solennelle, faite en leur propre nom et au nom de tous les états libres du Nouveau-Monde. Dans une longue dépêche en date du 9 juillet, ils déclarent ne pouvoir assister silencieusement à la violation du droit et à la rupture de l’équilibre américain, ils reconnaissent la solidarité de leurs intérêts avec ceux du Paraguay, et voient dans chaque atteinte portée à l’indépendance de cette république un coup dirigé contre eux-mêmes, une diminution de leur force morale, une humiliation pour les principes qu’ils représentent. Ils assimilent l’intervention du Brésil dans les affaires de ses voisins à celle des Français au Mexique et à la conduite de l’Espagne envers ses anciennes colonies. Enfin, après avoir affirmé qu’ils n’auront point la honte de laisser le Brésil changer le Paraguay en une Pologne américaine, ils annoncent que les nations du Pacifique ont pris à tâche «de rendre leur ligue permanente, précisément afin de garantir et d’assurer à jamais l’indépendance et la souveraineté de tous les peuples d’Amérique.» Ce fier langage produit sur les bords de la Plata une émotion d’autant plus grande qu’il traduit en termes dignes et mesurés les sentimens d’irritation qui règnent dans le peuple. Les journaux avancés ne parlent maintenant de rien moins que de déclarer immédiatement la guerre au Brésil et de la continuer sans trêve ni repos tant que l’esclavage ne sera pas aboli, et l’empire transformé en république fédérale.
La protestation des républiques andines est un événement qui a sa gravité, car il rattache d’une manière définitive le Paraguay aux autres états hispano-américains, et contribuera pour une forte part à faire cesser ce funeste isolement national dont le gouvernement de l’Assomption ne veut plus depuis longtemps, mais qui lui était en grande partie imposé par les conditions géographiques du pays et par les incessantes guerres civiles des populations de la Plata. D’ailleurs le Paraguay lui-même travaille, plus énergiquement encore que ne l’a fait aucune autre république du sud, à la fusion des intérêts et de la politique entre les peuples latins, puisqu’il défend en ce moment non-seulement sa cause, mais aussi celle de tous les riverains du Paraguay et de ses affluens. En déclarant la guerre au Brésil, le président Lopez a parfaitement compris que les destinées de son pays sont indissolublement liées à celles des autres contrées de la Plata, et de cette manière il a indiqué aux républiques andines la politique de solidarité qu’elles avaient à suivre. Redoutant avec raison le voisinage d’une puissance envahissante comme le Brésil, il a senti que, s’il laissait les impériaux s’établir paisiblement à l’entrée des fleuves, c’en était fait, pour tous les états de l’intérieur, de leur ancienne autonomie. Par ce temps d’annexions violentes, il eût été vraiment naïf de permettre aux ennemis traditionnels des Guaranis et des Espagnols de s’établir à la fois en aval et en amont de l’Assomption, et de rétrécir ainsi le cercle fatal dans lequel la petite république devait être étouffée. A l’isolement volontaire d’autrefois eût succédé d’abord l’isolement forcé, puis la conquête.
Ainsi tout annonce que, si le Paraguay échappe à «l’anéantissement» décrété par les généraux brésiliens, il vivra pour se rapprocher définitivement des autres républiques non-seulement par les liens du commerce, mais aussi par une alliance intime de politique et de principes, et servira peut-être même à former le noyau d’une nouvelle confédération comprenant Entre-Rios, Corrientes et la Bande-Orientale. Un pareil événement serait l’un des plus considérables de tous ceux qui se sont accomplis dans le continent colombien, car il constaterait enfin la participation d’une nation presque purement indienne de race aux grands événemens de l’histoire contemporaine, et nul ne pourrait désormais prétendre que les seuls Caucasiens ont le privilége de travailler aux progrès de la justice et de la liberté. Ce sont les fils des Guaranis qui, dans cette lutte suscitée par les propriétaires d’esclaves, ont pris en main la cause de la république envahie, ce sont eux qui ont maintenu contre les ambitions de l’empire voisin le principe de la libre ouverture des rivières; ils ont fait de leur pays, tout petit qu’il est, le puissant boulevard des états hispano-américains contre la monarchie esclavagiste du Brésil, et de cette façon ils n’ont pas été moins utiles à la cause commune des peuples colombiens que ne l’ont été le Chili, le Pérou et la république dominicaine en résistant aux agressions et aux ordres humilians de l’Espagne. Tout fait présager que les agrandissemens du Brésil trouveront désormais leur limite au pied des murs d’Humayta, et si ces prévisions se réalisent, c’est à l’héroïque résistance du Paraguay que les Américains d’origine espagnole devront en grande partie d’avoir retrouvé leur équilibre politique. Assurés contre toute intervention efficace des puissances européennes, ils le seront aussi contre les ambitions de l’empire qui les avoisine.