CORSE
L'île de Corse, l'antique Kyrnos des Grecs, la Corsica des Latins, des anciens habitants indigènes et des Italiens, constitue, avec la terre plus considérable de Sardaigne, un groupe parfaitement distinct, une sorte de monde à part. Jadis, nous le savons, elle était rattachée à l'île sœur par une arête continue de montagnes: mais des deux terres jumelles, c'est précisément la Corse, française aujourd'hui, qui est la plus italienne par la position géographique aussi bien que par les traditions de l'histoire. A la simple vue de la carte, il apparaît avec évidence que la Corse dépend naturellement de la péninsule italienne; tandis qu'elle est séparée des côtes de la Provence par des abîmes maritimes de plus de 1,000 mètres de profondeur, elle tient aux rivages plus rapprochés de la Toscane par un plateau sous-marin, un seuil de hauts fonds parsemé d'îles. Son climat, ses produits naturels sont ceux de l'Italie, ses anciennes annales et la langue de ses habitants font aussi de la Corse une terre italienne. Il est donc convenable de décrire cette île de la mer Tyrrhénienne immédiatement après la péninsule que baignent les mêmes eaux. Achetée aux Génois, puis conquise sur les indigènes eux-mêmes, il y a plus d'un siècle, par les moyens ordinaires de la violence, la Corse se donna plus tard librement à la France, lorsque le plus vaillant défenseur de l'indépendance de l'île, Pasquale Paoli, apparut en hôte acclamé devant l'Assemblée nationale. C'est le libre choix qui fait la patrie, et les Corses, Italiens de race, mais associés aux Français depuis trois générations par une destinée commune, se regardent certainement en grande majorité comme faisant partie de la même nation que leurs concitoyens du continent.
Deux fois moindre en étendue que la Sardaigne, la Corse est encore une terre considérable, puisqu'elle dépasse de beaucoup en surface la moyenne d'un département français; elle occupe le quatrième rang parmi les îles de la Méditerranée [143]: presque aussi étendue que Chypre, mais de beaucoup sa supérieure en importance actuelle, elle ne le cède en population et en richesse qu'à la Sicile et à la Sardaigne. C'est une contrée d'une grande beauté. Ses montagnes, qui se dressent à plus de 2,500 mètres de hauteur sont revêtues de neige pendant la moitié de l'année; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent d'embrasser d'un coup d'œil les rochers, les pâturages, les forêts et les cultures. La plupart des vallées ont une grande abondance d'eau, et de toutes parts on y voit briller les cascades. De vieilles tours génoises, bâties sur les promontoires, défendaient autrefois contre les Sarrasins l'entrée de chaque baie; la plupart n'ont plus d'autre utilité que celle d'embellir le paysage.
Superficie de la Corse 8,748 kil. car.
Longueur de l'île, du nord au sud 183 kil.
Largeur moyenne 48 »
Largeur extrême, de l'est à l'ouest 84 »
Développement du littoral 485 »
Le principal massif montagneux, le Niolo, qui s'élève au nord-ouest de l'île, ne s'arrête guère au-dessous de la limite idéale des neiges persistantes. C'est une sorte de citadelle granitique dont les hautes vallées servirent, en effet, de forteresse aux Corses pendant toutes leurs guerres d'indépendance; des cimes environnantes on voit par un temps favorable tout le pourtour des côtes du continent, des Alpes de Provence aux Apennins de la Toscane. Au sud du Niolo, l'arête principale des montagnes, en entier composée de roches primitives, se développe, sommet après sommet, vers le détroit de Bonifacio, à peu près parallèlement au rivage occidental. Sa dernière grande cime, du côté du sud, est la puissante montagne à laquelle sa forme a fait donner le nom d'Enclume (Incudine). Au nord du Niolo, d'autres montagnes, dont la direction vers le nord et le nord-est est indiquée par la ligne des côtes qui en suivent la base, va se rattacher à la chaîne moins haute du cap Corse. Cette chaîne, parallèle au méridien, forme une véritable arête dorsale à toute la péninsule de Bastia et se prolonge vers le sud à l'orient du bassin de Corte; jadis elle devait servir de barrière aux lacs de l'intérieur, mais ses roches calcaires ont fini par céder à la pression des eaux, et le Golo, le Tavignano, d'autres torrents encore, la traversent pour se déverser dans la mer orientale. Dans son ensemble, l'intérieur de l'île n'est qu'un labyrinthe de montagnes, et l'on ne peut se rendre de village à village que par des scale ou sentiers en échelle qui s'élèvent de la région des oliviers à celle des pâturages. La grande route de l'île, celle d'Ajaccio à Bastia, passe à plus de 1,100 mètres de hauteur; même les chemins qui longent la côte occidentale, la plus populeuse, ne sont qu'une succession de montées et de descentes contournant les promontoires qui hérissent le littoral. Telle est la raison qui a forcé la Corse à rester en arrière de son île sœur, la Sardaigne, pour la construction des chemins de fer [144]. Récemment la construction d'une voie ferrée entre les deux capitales de l'île a été votée; mais ce travail, fort difficile, est encore loin d'être commencé.
[Note 144: ][ (retour) ] Monts et cols principaux de la Corse:
Monte Cinto, principal sommet 2,816 mètres.
» Rotondo 2,764 »
» d'Oro 2,652 »
» Paglia Orba, ou Vagliorba 2,634 »
» Cardo 2,500 »
» Incudine 2,065 »
Col de Vizzavona (route d'Ajaccio a Bastia) 1,145 »
» de Vergio (chemin du val du Golo au golfe de Porto) 1,532 »
Du côté de l'occident, l'île est profondément découpée par des golfes ramifiés en baies vers lesquels se penchent les vallées des monts et dont quelques-uns ont à l'entrée quatre cents mètres d'eau. Ces golfes ressemblent à des fjords déjà partiellement oblitérés par les alluvions, et peut-être faut-il y voir en effet des indentations de la côte que le séjour des glaciers a longtemps maintenues dans leur forme première; les petits lacs épars dans les cirques élevés des montagnes semblent indiquer l'ancienne action des glaces. C'est là une question géologique des plus intéressantes à résoudre par les observateurs futurs. Sur le versant oriental, ou côté «de Deçà» (di Quà), tourné vers l'Italie, les pentes sont plus douces, les rivières sont plus larges et plus paisibles, quoique toutes innavigables, l'aspect général du pays est moins accidenté: on lui donne parfois le nom de Banda di Dentro ou de «Zone intérieure», pour le distinguer des rivages occidentaux, appelés Banda di Fuori ou «Zone extérieure». Les terrains granitiques du versant oriental de l'île sont recouverts par des formations crétacées et des alluvions modernes, que dominent çà et là des massifs de porphyre et de serpentine; la côte, égalisée par le mouvement des flots, se développe en de longues plages basses, enfermant des étangs qui furent autrefois des golfes. Ces plages, qui semblent avoir été, comme celles de la Sardaigne, légèrement exhaussées pendant la période moderne,--à en juger par les plages étagées au-dessus du flot et les bancs de coquillages émergés,--sont fort insalubres à cause de la putréfaction des algues rejetées sur la rive: les miasmes se forment en si grande abondance au-dessus de certains étangs, qu'un linge blanc suspendu près de l'eau pendant une journée d'été y prend une teinte ineffaçable de rouille. Aussi «l'intempérie» règne sur ces côtes orientales de la Corse, et le séjour n'y est pas moins dangereux qu'il ne l'est en Sardaigne sur les bords des palus de Cagliari et d'Oristano. Le manque de ventilation dans l'atmosphère, joint à la chaleur intense de l'été et souvent à des sécheresses prolongées, est, après l'horizontalité des plages et l'existence des étangs, la grande raison de cette constitution fiévreuse du climat [145]. L'hémicycle de hautes montagnes qui s'élève à l'occident arrête les vents d'ouest et de sud-ouest, ainsi que le purifiant mistral. Le bassin maritime qui s'étend à l'est de la Corse se trouve presque séparé du reste de la Méditerranée par les terres qui l'entourent; les calmes y sont beaucoup plus fréquents qu'au large, et les vents qui s'y succèdent sont, en général, plus faibles et plus variables; les lourdes vapeurs qui pèsent sur les côtes de Corse ne sont donc que rarement chassées par de fortes brises et c'est avec le plus grand danger qu'on s'expose à les respirer pendant la saison des chaleurs. De Bastia à Porto-Vecchio il n'y a ni ville ni village sur le littoral même, et, dès la première quinzaine de juillet, presque tous les cultivateurs de la plaine s'enfuient sur les hauteurs pour ne pas être saisis par la fièvre; il ne reste dans la région mortelle qu'un petit nombre de surveillants, d'employés et quelques malheureux habitants du pénitencier de Casabianda, près de l'étang de Diane. Rien de plus mélancolique, de plus désolé que ces plaines, jadis très-peuplées, mais délaissées par l'homme, en dépit de leur riche verdure et de leur extrême fécondité, comme l'ont été, sur le continent, les maremmes de l'Étrurie et la campagne romaine. Récemment quelques plantations d'eucalyptus ont commencé l'oeuvre de restauration de la contrée.
Température moyenne à Bastia 19°,24 d'après Cadet.
Pluies moyennes 0m,588 »
La hauteur considérable des montagnes de la Corse, en comparaison de la superficie de l'île, permet de constater, presque aussi bien que sur l'Etna, l'étagement régulier des climats et des zones de végétation. Le long des côtes et sur les pentes inférieures, jusqu'à une altitude qui varie suivant l'exposition du sol, les plantes ont une physionomie subtropicale et donnent à la contrée un aspect analogue à celui de la Sicile, de l'Espagne du Sud et du littoral d'Algérie. Quelques districts privilégiés par la fertilité spontanée des terres peuvent être comptés parmi les plus belles campagnes des bords de la Méditerranée. Tel est le Campo dell' Oro (ou Campo l'Oro), le «Champ de l'Or», qui entoure la ville d'Ajaccio, et où l'on voit des haies de cactus, grands comme des arbres, limitant les jardins et les vergers. Telles sont aussi les cultures du cap Corse, sur les deux versants de la péninsule montueuse qui s'avance dans la mer au nord de Bastia: c'est le pays des fleurs parfumées et des fruits savoureux, oranges, citrons, cédrats, amandes et raisins. Les oliviers recouvrent en forêts les collines basses du littoral et contrastent par leur feuillage argenté avec la sombre verdure des châtaigniers qui s'élèvent plus haut sur les montagnes et plus avant dans l'intérieur de la contrée. La plus célèbre région des oliviers est celle de la Balagna, qui s'incline vers Calvi, sur le versant nord-occidental de l'île: les arbres de ce canton, que domine, du haut d'un pic, le village bien nommé de Belgodere, ont la réputation d'être les plus beaux des pays méditerranéens et de résister le mieux au froid. Sur le versant opposé de la montagne, du côté de Bastia, une autre vallée renferme l'une des grandes châtaigneraies de la Corse, et nulle part elles n'offrent de plus superbes troncs, des branchages plus touffus. Les châtaignes sont une des principales ressources des bandits et, pendant les diverses guerres civiles et étrangères qui ont dévasté l'île, elles ont fréquemment permis aux vaincus de continuer longtemps la résistance. Elles sont en certains districts de l'île l'élément le plus important de l'alimentation et dispensent l'indigène, assez nonchalant de sa nature, de labourer péniblement des champs de céréales. Aussi quelques économistes ont-ils eu l'idée de faire disparaître les châtaigniers de la Corse, afin d'obliger ainsi les habitants au travail, et pendant deux années de la fin du dix-huitième siècle il fut, en effet, défendu de planter d'autres arbres de cette espèce [146].
[Note 146: ][ (retour) ] Zones de végétation:
Olivier De la plage à 1,160 mètres.
Châtaignier De 580 à 1,950 mètres.
Quant aux forêts vierges qui recouvraient autrefois toute la zone moyenne des plateaux et des montagnes de l'île, entre les châtaigneraies d'en bas et les pâturages d'en haut, elles ont en grande partie disparu, à cause des incendies qu'allumaient fréquemment les bergers et les bandits: il ne reste en maints endroits que des macchie (maquis), faisant en réalité l'effet de «taches» sur les escarpements pierreux. Toutefois quelques districts de montagnes ont encore gardé leurs antiques forêts de diverses essences, parmi lesquelles domine le pin laricio (pinus altissimus), le plus beau conifère de l'Europe: on voit encore çà et là de ces arbres superbes ayant des fûts de 40 à 50 mètres d'élévation; mais il faut se hâter pour contempler ces géants du monde végétal, car on ne se borne pas à couper les troncs pour la mâture des navires; les scieries à vapeur sont aussi à l'oeuvre pour débiter ces arbres magnifiques en douves pour les barils à sucre de Marseille et en planches pour les caisses à savon. D'après la statistique officielle, il y aurait en Corse 125,000 hectares de forêts, soit environ un septième de la superficie totale de l'île; mais ce sont là des chiffres trompeurs, car de vastes étendues classées sous la dénomination de forêts n'ont plus que des broussailles. Il n'existe plus que trois groupes de forêts vraiment belles, celui de la haute Balagna, au nord-ouest, celui du Valdoniello et d'Aitone, sur les pentes occidentales du massif de Monte Rotondo, et la Barella, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de Sartène.
Au-dessus de la zone des forêts s'étendent les pâturages nus où paissent les moulons et les chèvres pendant l'été, et se dressent les rochers où se cache encore çà et là le mouflon, cet animal d'une étonnante agilité que l'on trouve aussi en Sardaigne et dans l'île de Chypre. Les bergers ont remarqué que le sanglier, d'ailleurs assez commun dans les montagnes de la Corse, ne se rencontre jamais dans les lieux fréquentés par le mouflon; quant au loup, c'est un animal inconnu dans l'île, et l'ours en a disparu depuis plus d'un siècle. Les renards, qui sont de forte taille, et les cerfs, qui sont, au contraire, petits et fort bas sur jambes, complètent la faune sauvage des forêts de la Corse. L'araignée malmignata, dont la morsure est quelquefois mortelle, est probablement la même que l'espèce sarde et toscane; la tarentule, qui se trouve aussi dans l'île, est celle du Napolitain: mais on dit que la fourmi venimeuse appelée innafantato appartient à la faune spéciale de l'île.
On ne sait quelle est l'origine première des anciens habitants de la Corse, Ligures, Ibères ou Sicanes. L'île n'a pas de nuraghi, comme sa voisine la Sardaigne; elle n'a pas non plus ces multitudes d'idoles et d'objets divers qui permettent de reconnaître dans la nuit des temps passés les usages, les moeurs et, jusqu'à un certain point, la parenté des anciens habitants du pays; mais il existe, dans le voisinage de Sartène et en d'autres parties de l'île, quelques dolmens ou stazzone, des menhirs ou stantare, et même des restes d'avenues de pierres levées, absolument semblables à celles de la Bretagne et de l'Angleterre, quoique d'un aspect moins grandiose. Il est donc tout naturel de croire que des populations de même origine ont élevé ces monuments, aussi bien dans l'île que sur le continent et dans la Grande-Bretagne. On leur attribue les noms de localités corses qui ne sont pas dérivés du latin.
C'est au centre de l'île, on le comprend, que la race a dû se conserver dans sa pureté primitive; les hommes de Corte et les superbes montagnards de Bastelica surtout se vantent d'être les Corses par excellence. En s'éloignant do Bastia, où le type est tout italien, on est surpris de voir que les grands traits, les figures allongées, deviennent fort rares. D'après Mérimée le Corse des districts du centre a la face large et charnue; le nez petit, sans forme bien caractérisée, le teint clair, les cheveux plus souvent châtains que noirs. Sur les côtes, des colonies d'immigrants étrangers ont fortement modifié le type primitif. Après les Phocéens et les Romains, puis après les Sarrasins, qui ne furent définitivement chassés qu'au onzième siècle, sont venus les Italiens et les Français; Calvi et Bonifacio étaient des cités génoises; près d'Ajaccio, à Carghese, se trouve même une colonie de Maïnotes grecs, qui, sous la conduite d'un Comnène Stephanopoli, durent quitter le Péloponèse à la fin du dix-septième siècle et qui parlent maintenant les trois langues, le grec, l'italien, le français; mais, en dépit de ces croisements, les Corses, pris en masse, ont gardé, comme presque tous les peuples des îles, une grande homogénéité de caractère. I Corsi meritano la furca e la sanno sofrire (les Corses méritent le gibet et le savent souffrir), disait un proverbe génois, que Paoli aimait à citer plaisamment, avec un certain orgueil. L'histoire témoigne de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mépris de la mort, de leur respect de la foi jurée; mais elle raconte aussi leurs folles ambitions, leurs rivalités jalouses, leurs furies de vengeance. Vers le milieu du siècle dernier, la vendetta, qui régnait entre les familles de génération en génération, coûtait chaque année à la Corse un millier de ses enfants; des villages entiers avaient été dépeuplés; en certains endroits, chaque maison de paysan était devenue une citadelle crénelée où les hommes se tenaient sans cesse à l'affût, tandis que les femmes, protégées par les moeurs, sortaient librement et vaquaient aux travaux des campagnes. Terribles étaient les cérémonies funèbres quand on apportait à sa famille le corps d'un parent assassiné. Autour du cadavre se démenaient les femmes en agitant les habits rouges de sang, tandis qu'une jeune fille, souvent la soeur du mort, hurlait un cri de haine, un appel furieux à la vengeance. Ces voceri de mort sont les plus beaux chants qu'ait produits la poésie populaire des Corses. Grâce à l'adoucissement des moeurs, les victimes de la vendetta deviennent de moins en moins nombreuses chaque année. La fréquence des scènes de meurtre pendant les siècles passés devait être attribuée surtout à la perte de l'indépendance nationale: l'invasion génoise avait eu pour résultat de diviser les familles. D'ailleurs la certitude de ne pas trouver d'équité chez les magistrats imposes par la force obligeait les indigènes à se faire justice eux-mêmes; ils en étaient revenus à la forme rudimentaire du droit, le talion.
BASTIA
Dessin de Taylor, d'après une photographie.
Le peuple corse, d'où sortit un maître pour la France, était pourtant un peuple essentiellement républicain, aussi bien par ses moeurs de sauvage indépendance - que par la nature abrupte du pays qu'il habite. Les Romains ne réussissaient que difficilement à en faire des esclaves. Dès le dixième siècle, bien avant que la Suisse fût libre, la plus grande partie de la Corse formait, sous le nom de Terra del Comune, une confédération de communautés autonomes. La population de chaque vallée constituait une pieve (plebs), groupe à la fois religieux et civil, qui choisissait elle-même son podestà et les «pères de la commune». Ceux-ci, à leur tour, nommaient le «caporal», dont la mission expresse était de défendre les droits du peuple envers et contre tous. De son côté, l'assemblée des maires faisait choix des «douze», qui devaient former le grand conseil de la confédération. Telle était la constitution qui n'a cessé de se maintenir plus ou moins pendant tout le moyen âge, en dépit des invasions ennemies et de la conquête. Au dix-huitième siècle, pendant les luttes que la Corse soutint héroïquement contre Gênes et contre la France, elle se donna aussi par deux fois, en 1735 et en 1765, un régime bien autrement républicain que celui de la Suisse et prenant pour point de départ l'égalité absolue de tous les citoyens. Ce sont leurs institutions de «peuple libre» qui avaient donné à Rousseau le pressentiment, non encore justifié, que «cette petite île étonnerait un jour l'Europe». Depuis cette époque, la perspective ouverte aux ambitions et aux appétits des Corses par l'ère napoléonienne semble avoir eu pour résultat d'abaisser bien des caractères et de faire oublier les traditions historiques de liberté.
Quoique la population de l'île ait doublé depuis le milieu du siècle dernier, elle est encore relativement clair-semée; la Corse est à cet égard un des derniers départements de la France [147]. Par un contraste remarquable, le versant oriental de la Corse, le plus large, le plus fertile, et jadis le plus peuplé, est aujourd'hui relativement désert, et la vie s'est portée sur le versant occidental; autrefois l'île regardait vers l'Italie; de nos jours elle s'est tournée vers la France. La salubrité de l'air et l'excellence des ports expliquent cette attraction exercée sur les habitants du pays par la mer occidentale. Sur la côte du levant, l'antique colonie romaine de Mariana n'existe plus, et l'emporium d'Aleria, d'origine phocéenne, n'était naguère qu'une ferme isolée près d'un étang malsain. On a souvent répété que cette ville eut jadis jusqu'à 100,000 habitants; mais l'espace recouvert des restes de poteries romaines ne permet pas d'admettre qu'Aleria, quoique fort bien située au débouché de la vallée du Tavignano, le principal cours d'eau de l'île, et vers le milieu précis de toute la côte orientale, ait jamais eu une population plus considérable que celle de l'une ou de l'autre des villes principales de la Corse actuelle, Bastia et Ajaccio. Vers la fin du treizième siècle Aleria existait encore; la malaria n'en avait pas chassé tous les habitants. Le groupe de population se reconstituera facilement, grâce à l'extrême fertilité du territoire environnant, quand l'assèchement des eaux stagnantes, aura rendu au climat local la salubrité première; mais c'est là une œuvre qui se fera peut-être longtemps attendre, si les insulaires seuls doivent travailler à la restauration de la contrée.
Superficie de l'île............ 8,748 kil. car.
Population en 1740............. 120,380 hab.
» en 1872............. 200,000 »
» kilométrique........ 30 »
Les Corses ont une réputation d'indolence que méritent certainement la plupart d'entre eux, à en juger par le peu de cas qu'ils font des immenses ressources du pays. Les industries primitives de la pêche et de l'élève des troupeaux sont celles qu'ils comprennent le mieux. En plusieurs districts, presque tous les travaux agricoles sont confiés à des journaliers italiens auxquels on donne le nom de Lucchesi ou «Lucquois», parce qu'ils venaient tous autrefois de la campagne de Lucques; ces immigrants temporaires, qui sont parfois au nombre de 22,000, font toute la pénible besogne du sarclage, de la cueillette et de la moisson, puis s'en retournent dans leur pays avec leur salaire durement gagné, tandis que les propriétaires, appauvris d'autant, se croisent paresseusement les bras. Cependant, grâce à l'impulsion venue de France, on commence à s'occuper sérieusement de l'utilisation des richesses naturelles de la Corse. Les huiles, qui peuvent rivaliser avec les meilleurs produits de la Provence, et les vins, qui jusqu'à présent avaient été fort médiocres, sont préparés avec plus de soin et deviennent un objet d'échanges assez important [148]. Les fruits secs s'exportent aussi en quantités croissantes et contribuent à développer un commerce maritime qui est déjà, dans son ensemble, celui d'un port français de troisième ordre [149]. Dans un avenir plus ou moins rapproché la grande île méditerranéenne, dont les produits sont ceux de la Provence, deviendra pour la France tempérée un complément colonial, une sorte d'Algérie insulaire.
[Note 148: ][ (retour) ] Moyenne de la production annuelle:
Céréales 950,000 hectolitres
Huiles 150,000 »
Vins 300,000 »
[Note 149: ][ (retour) ] Mouvement de la navigation dans les ports de la Corse: 6,600 navires jaugeant 450,000 tonnes.
La Corse possède de nombreux gisements miniers, comme la Sardaigne sa voisine, mais il ne paraît pas que ses veines d'argent, de cuivre, de plomb, de fer, d'antimoine, aient la même puissance que celles des montagnes sardes. Naguère le minerai de fer était le seul qui fût l'objet d'une exploitation sérieuse: on l'utilisait pour d'importantes usines près de Bastia et de Porto Vecchio; maintenant on extrait le cuivre de Castifao, dans les montagnes de Corte, et le plomb argentifère d'Argentella, près de l'Ile-Rousse. On travaille aussi quelque peu aux carrières de granit rouge et bleu, de porphyre, d'albâtre, de serpentine, de marbre, qui sont un des éléments les plus précieux de la richesse future de la Corse. Enfin les eaux minérales, qui sourdent pour la plupart au contact des roches primitives et des autres formations, attirent chaque année dans les vallées de l'intérieur un certain nombre de visiteurs et de malades; mais la seule source qui ait acquis jusqu'à maintenant une réputation européenne est celle d'Orezza, jaillissant dans cette région si pittoresque et si belle de la Castagniccia. Elle verse en grande abondance une eau ferrugineuse et gazeuse à la fois, qui contient jusqu'à 2 litres d'acide carbonique dans 1 litre de liquide: on la boit généralement en Corse au lieu de l'eau ordinaire. Les médecins lui attribuent les vertus les plus efficaces contre une foule de maladies.
Mais, en dehors des richesses que renferme le sol de la Corse et de celles, bien plus considérables, que le travail de l'homme pourra lui faire produire, l'île a les grands avantages que lui donne son climat pour attirer les étrangers et grandir ainsi l'importance de son rôle dans l'économie générale de l'Europe. Comme Nice, Cannes et Menton, la ville d'Ajaccio, le village d'Olmeto, tourné vers les côtes de Sardaigne, et d'autres localités de la Corse sont des résidences d'hiver. Quoique les visiteurs aient pour s'y rendre à braver le roulis et les tempêtes, cependant il en vient chaque année un certain nombre qui contribuent à faire connaître cette terre si curieuse, l'une des contrées de l'Europe qui ajoutent à la beauté naturelle de leurs paysages le plus d'originalité dans les mœurs de leur population.
La ville principale de la Corse n'a plus le titre de chef-lieu: c'est Bastia, ainsi nommée d'une bastille génoise, bâtie vers la fin du quatorzième siècle, non loin de la «marine» du haut village de Cardo. Elle succéda comme capitale à Biguglia, qui fut elle-même l'héritière de Mariana, la cité de Marius. L'emplacement de la ville romaine est ignoré; seulement la tradition désigne une vieille église abandonnée, près de la bouche du Golo, comme le lieu où fut située l'ancienne métropole. Biguglia n'a pas complétement cessé d'exister, mais ce n'est plus qu'un misérable village, où le vent porte les miasmes d'un vaste étang, reste d'un golfe où les Pisans remisaient leurs galères. Bastia, située à quelques kilomètres au nord de ces deux anciennes capitales, a les mêmes avantages de position géographique: elle se trouve dans la partie de la Corse la plus rapprochée de l'île d'Elbe, de Livourne et de Gênes; elle est même à une vingtaine de kilomètres plus près que la ville d'Ajaccio du port français de Nice; de toutes les cités de l'île c'est la seule qui soit en communication facile avec le versant opposé, puisque, à 10 kilomètres à l'ouest, le golfe de Saint-Florent s'avance profondément dans les terres à la racine de la péninsule du cap Corse; enfin, grâce aux rapports fréquents avec l'Italie voisine, les habitants de cette partie de l'île sont les plus civilisés, les plus industrieux, ceux qui cultivent le mieux leurs terres. Aussi, quoique le petit port de Bastia soit naturellement l'un des moins sûrs de l'île, est-il cependant l'un des plus fréquentés; il fait à lui seul plus de la moitié du commerce de la Corse entière. On a dû l'agrandir récemment et faire sauter, pour la construction du môle, le beau rocher en forme de lion qui désignait l'entrée. En grandissant, la ville, pittoresquement bâtie en amphithéâtre sur les collines, perd aussi peu à peu sa vieille physionomie génoise pour se donner un aspect plus moderne, cet parsème les jardins environnants de villas de plus en plus nombreuses.
Sur la rive occidentale de l'île, le port le plus rapproché de Bastia, Saint-Florent, semblerait devoir faire un commerce assez considérable, grâce à sa position géographique et à l'excellence de son port; mais l'air des étangs y est mortel, et c'est plus au sud que se trouve, dans une région salubre et des plus fertiles, le principal marché de la Balagne, la ville de l'Ile-Rousse, ainsi nommée d'un écueil voisin. Paoli la fonda en 1758 pour ruiner la ville de Calvi, restée fidèle aux Génois, et son but a été partiellement rempli. L'Ile-Rousse, le port le plus rapproché de la France, expédie en abondance les riches produits de la Balagne, huiles, laines et fruits, tandis que la ville fortifiée de Calvi, bâtie sur les pentes de son rocher blanchâtre, n'est plus, malgré son titre de chef-lieu d'arrondissement, qu'une bourgade sans animation, en partie envahie par la malaria et dépassée en richesse et en population par le village de Calenzana, situé dans une vallée de l'intérieur. Toute la région de la côte qui s'étend au sud de Calvi jusqu'au golfe de Porto est presque complètement déserte; mais il est à espérer que la nouvelle route taillée à travers les roches vives des promontoires aura pour conséquence le peuplement de la contrée et sa mise en culture: la fertilité naturelle du sol permettait d'en faire une autre Balagne, et nulle indentation de la côte n'est plus profonde que celle de Porto et n'offre de meilleurs abris.
Le golfe de Sagone, qui s'ouvre plus au sud et dans lequel débouche le Liamone, baigne aussi des plages dépeuplées, et de la ville même de Sagone, exposée à la malaria, il ne reste qu'une tour et un débris d'église. Mais tandis que la «marine» de ce golfe perdait ses habitants et son commerce, celle d'Ajaccio qui découpe le littoral, au sud d'un cap prolongé au loin dans la mer par les blocs de granit rouge des îles Sanguinaires, prenait une importance croissante. Ajaccio, d'abord simple faubourg maritime de Castelvecchio, qui se dresse sur une colline de l'intérieur; était déjà au milieu du siècle dernier la ville la mieux tenue, la plus agréable de la Corse; maintenant elle espère devenir bientôt la rivale, peut-être la supérieure de Bastia par la population et le mouvement des échanges; d'ailleurs, en qualité de chef-lieu administratif de l'île, elle jouit d'avantages auxquels se sont ajoutées les faveurs du plus célèbre de ses fils, Napoléon Bonaparte, et de toutes les puissantes familles qui se sont alliées à sa fortune. Tous les édifices, toutes les rues d'Ajaccio rappellent par quelque trait les deux périodes de l'empire. Comme industries spéciales, les habitants n'ont guère que la pêche et la culture des riches vergers environnants; depuis quelques années ils ont aussi les ressources que leur procure la visite de nombreux étrangers, malades ou en santé, qui viennent jouir du climat local, de l'admirable vue du golfe et des promenades charmantes que l'on peut faire dans les jardins et sur les coteaux des alentours.
Les autres villes de la Corse sont de petites localités sans importance. Sartène, quoique chef-lieu d'arrondissement, n'est qu'une simple bourgade, et toute l'activité du district se concentre dans le petit port de Propriano, rendez-vous de la flottille des corailleurs napolitains dans le golfe de Valinco; Corte, autre chef-lieu d'arrondissement, et fameuse dans l'histoire de la Corse comme l'acropole de l'île et comme la patrie des héros de l'indépendance, est à peine plus populeuse que Sartène; Porto-Vecchio, quoique possédant le havre le plus sûr de toute la Corse, n'est fréquenté que par quelques caboteurs; enfin Bonifacio, l'ancienne république alliée de Gênes, n'a d'importance que par ses fortifications [150]. Ville fort pittoresque, elle occupe une position tout à fait isolée, au sommet d'un rocher de calcaire blanchâtre, percé de grottes que ferment à demi les festons des lianes et où viennent s'engouffrer les vagues marines. Le profil des hautes montagnes de Limbara se dessine dans le ciel, par delà les eaux du détroit et son archipel d'îles et d'écueils granitiques où sont venus se briser tant de navires. On se rappelle encore le naufrage de la frégate la Sémillante en 1855: près de mille hommes périrent dans ce désastre.
[Note 150: ][ (retour) ] Population des villes principales de la Corse en 1872:
Bastia 17,850 hab.
Ajaccio 16,550 »
Corte 5,450 »
Sartène 4,150 »
Bonifacio 3,600 »
Bastelica 2,950 »
Calenzana 2,600 »
Calvi 2,175 »
Département français, la Corse est divisée administrativement comme les circonscriptions de l'État continental. Elle se partage en cinq arrondissements, subdivisés en 62 cantons et en 360 communes, et dépend du 2e sous-arrondissement maritime de Toulon, de la 7e inspection des ponts et chaussées, de l'arrondissement minéralogique de Grenoble. Le chef-lieu de préfecture Ajaccio est aussi le siége du diocèse de la Corse; Bastia possède la Cour d'appel [151].
[Note 151: ][ (retour) ] Département de la Corse:
Arrondissements. Cantons. Communes. Superficie. Popul. en 1872. Popul. k.
Ajaccio 12 79 205,403 hect. 63,988 31
Bastia 20 93 136,209 » 77,053 57
Calvi 6 35 100,284 » 25,124 25
Corte 16 109 248,509 » 61,168 24
Sartène 8 44 184,336 » 32,728 18
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62 360 874,741 hect. 259,861 30