I
LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN
L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage. Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer, disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.
L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue; souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est déplacée du nord au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse. C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire; l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône, ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée, qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de l'Afrique [2], ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète, s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.
[Note 2: ][ (retour) ] Superficie du bassin méditerranéen:
Versant d'Europe............. 1,770,000
» d'Asie............... 600,000
» d'Afrique............ 4,500,000
Superficie des eaux marines.. 2,987,000
___________
TOTAL........ 9,857,000
Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de «Palus» ou Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y couler à fond sans que la mâture restât encore visible au-dessus des flots. La mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits les plus bas de son lit; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De même, la cavité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des lacs de l'intérieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le Bosphore, un simple fleuve. Dans la mer Égée et le bassin oriental de la Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la «ronde» des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000 mètres se trouvent dans le voisinage immédiat des îles escarpées, tandis que sur les côtes d'Égypte le lit de la mer s'incline insensiblement vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des profondeurs de 3000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur: le fond de la cuve méditerranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une boule sphérique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres, c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas complètement un pays comme la Suisse.
La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon. Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste et le moins profond des deux, présente encore des gouffres de plus de 2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 3000 mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceuta, où les fonds ont jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit s'évase largement vers l'Océan [3].
M. occid. M. orient. Adriatique.
Superficie. 920,000 1,300,000 130,000
Profondeurs
extrêmes.. 3,000 4,000 900
Profondeurs
moyennes.. 1,000 1,500 200
M. Égée. Mer Noire, Méditerranée.
etc.
Superficie. 157,000 480,000 2,987,000
Profondeurs
extrêmes.. 1,000 1,800 5,000
Profondeurs
moyennes.. 500 500 1,000
GIBRALTAR--VUE PRISE DE L'ISTHME DE LA LINEA
Dessin de Taylor, d'après une photographie.
Ce partage de la grande mer en étendues lacustres dont les communications sont gênées par des seuils sous-marins, des îles et des promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les phénomènes de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Celle-ci, on le sait, n'a, sur presque tous ses rivages, que des marées irrégulières et incertaines. À l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui s'étendent entre la côte de l'Andalousie et celle du Maroc, le flux et le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents et courants sont d'une telle fréquence, que les observateurs ont eu la plus grande peine à déterminer la véritable amplitude des flots et se trouvent souvent en désaccord. Toutefois le gonflement et la dépression de la marée sont assez sensibles pour que les marins de la Grèce et de l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les côtes de la Catalogne, de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la Syrie, de l'Égypte, les oscillations sont presque imperceptibles; mais sur les rivages de la Sicile occidentale et dans la mer Adriatique, elles peuvent s'élever jusqu'à plus d'un mètre; quand elles sont soutenues par une tempête, la dénivellation des flots peut même, en certains endroits, atteindre 3 mètres. Le détroit de Messine et l'Euripe de l'Eubée ont aussi leurs alternances régulières de flux et de reflux; enfin, dans le golfe de Gabès, le mouvement s'accomplit de la façon la plus normale, avec le même rhythme que dans l'Océan. Le seul bassin de la Méditerranée où l'on n'ait point encore observé de flux, est la mer Noire; mais il est fort probable que des mesures de précision pourraient y faire découvrir un léger frémissement de marée, car on croit l'avoir reconnu dans le lac Michigan qui pourtant est de cinq à six fois moins étendu.
Différente de l'Océan par la faiblesse et l'inégalité de ses marées, la Méditerranée l'est aussi par le manque de courant normal remuant avec régularité la masse entière des eaux: les divers bassins maritimes sont trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume considérable puissent entretenir, de Gibraltar aux côtes de l'Asie Mineure, un mouvement constant de translation. Il faut donc voir, dans les divers courants qui se produisent d'un bassin à l'autre bassin, l'effet de phénomènes locaux ne dépendant qu'indirectement des grandes lois de la planète. D'après l'hypothèse d'un géographe italien du siècle dernier, Montanari, un courant côtier pénétrant dans la Méditerranée par la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la Cyrénaïque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel après avoir suivi les côtes d'Asie, puis en refluerait pour contourner la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer de France, et rentrer dans l'Océan, après avoir accompli un circuit complet. Des cartes détaillées représentent même ce courant supposé, mais les observateurs les plus autorisés ont vainement cherché à en constater l'existence; ils n'ont reconnu que des courants partiels, déterminés soit par l'afflux des eaux de l'Atlantique, soit par la direction générale des vents, par un trop-plein des eaux fluviales, ou par un excès d'évaporation. C'est ainsi qu'un mouvement régulier de la mer se propage de l'ouest à l'est en suivant le littoral du Maroc et de l'Algérie; un autre courant bien marqué de l'Adriatique se porte le long des côtes de l'Italie, du nord au sud, tandis qu'à l'ouest du Rhône le flot se dirige vers Cette et Port-Vendres. D'ailleurs, un courant général de la Méditerranée, si même il existait, ne pourrait être que tout superficiel, à cause du seuil élevé qui rattache la Sicile à la Tunisie et sépare ainsi les deux grands bassins de l'Orient et de l'Occident.
Les courants locaux le mieux constatés de la Méditerranée sont ceux qui entraînent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le détroit de Iénikalé, et le surplus de la mer Noire dans la mer Égée par le détroit de Constantinople et les Dardanelles. Là nous avons affaire à de véritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense très-largement l'évaporation de la mer d'Azof, se continue par la porte de Iénikalé; de même, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le Danube, qui à lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les autres affluents réunis, doivent se prolonger par le Bosphore et l'Hellespont. C'est là une conséquence nécessaire de l'équilibre des eaux entre les deux bassins communiquants. De leur côté, l'Archipel et Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants profonds et des remous latéraux, une certaine quantité d'eau saline, en échange de l'eau douce qu'ils ont reçue en surabondance: on ne pourrait s'expliquer autrement la salure de la mer Noire, car depuis les âges inconnus où cette mer a cessé d'être en libre communication avec la Caspienne et l'océan Glacial, ses eaux seraient devenues complètement douces, grâce au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante ne s'opérait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du Bosphore. Un simple calcul démontre qu'en mille années les affluents de la mer Noire l'auraient purifiée de toutes ses molécules de sel.
A l'autre extrémité de la Méditerranée proprement dite, se produisent des phénomènes analogues. En effet, l'évaporation est très-forte dans cette mer fermée, qui s'étend au midi de l'Europe, non loin de la fournaise du Sahara et du désert de Libye, et que parcourent librement les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des vagues. Cette déperdition de liquide ne peut guère être inférieure à 2 mètres par année, puisque déjà dans le midi de la France la quantité d'humidité qui se perd dans l'espace est presque aussi considérable. L'eau restituée par les pluies étant évaluée à un demi-mètre seulement, et la tranche annuelle représentée par les fleuves tributaires atteignant à peine 25 centimètres, il en résulte que l'Atlantique doit fournir chaque année à sa mer latérale une couche d'au moins 1 mètre d'épaisseur, soit approximativement une masse liquide de beaucoup supérieure à celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux de l'Océan, qui pénètre par le détroit de Gibraltar, est assez puissant pour se faire sentir au loin dans la Méditerranée et peut-être même jusque sur les côtes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les courants, bordé de remous latéraux qui se portent en sens inverse. Aux heures de reflux, toute la largeur du détroit est occupée par les eaux provenant de l'Atlantique; mais quand la marée s'élève, la Méditerranée lutte plus énergiquement contre la pression de l'Océan, et deux contre-courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe, l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les côtes africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus salées, et par conséquent plus lourdes, du bassin méditerranéen.
Le mélange produit dans la Méditerranée par la rencontre des eaux appartenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur donner une salinité qui soit sensiblement la même. La teneur en sels y est en moyenne supérieure à celle de l'Atlantique, à cause de l'excès d'évaporation, principalement sur les côtes d'Afrique; mais dans la mer Noire elle est de moitié moindre et varie beaucoup suivant le voisinage des fleuves. qui s'y déversent [4]. De même pour la température, les seuils et les détroits qui empêchent le mélange intime des eaux donnent aux profondeurs sous-marines de la Méditerranée des lois toutes différentes de celles de l'Atlantique. Dans l'Océan, le libre jeu des courants amène sous toutes les latitudes des couches liquides de diverses provenances, les unes chauffées par le soleil tropical, les autres refroidies par les glaçons polaires; mais ces couches d'inégale densité se superposent régulièrement en raison de la température: à la surface sont les eaux tièdes; au fond celles de la température approchent du point de glace. Dans la Méditerranée on n'observe une superposition analogue des couches liquides que sur une épaisseur d'environ 200 mètres, précisément égale à l'épaisseur du courant qui pénètre de l'Atlantique dans le détroit de Gibraltar. A une profondeur plus grande, le thermomètre, plongé dans les eaux de la Méditerranée, ne constate plus aucun abaissement de température: l'énorme masse liquide, presque immobile, se maintient uniformément entre 12 et 15 degrés centigrades; de 200 mètres jusqu'aux abîmes de 3 kilomètres, les observations donnent le même résultat. M. Carpenter croit seulement pouvoir affirmer que, dans le voisinage des régions volcaniques, l'eau du fond est plus chaude de quelques dixièmes de degré que dans les autres parties du réservoir méditerranéen: il faudrait peut-être rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opère au-dessous du lit marin.
Salinité de l'Atlantique 36 millièmes.
» moyenne de la Méditerranée 38 »
» moyenne de la mer Noire 16 »
II
LA FAUNE, LA PÊCHE ET LES SALINES
Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas complètement: les dragages du Porcupine et les câbles télégraphiques retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et de polypes, l'ont suffisamment prouvé; mais on peut dire qu'en comparaison des gouffres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel, crut même que les profondeurs en étaient complètement «azoïques», mais il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était qu'une exception. Si les couches profondes de la Méditerranée sont tellement pauvres en espèces animales, la cause en serait, pense Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale: proportionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints endroits réduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée de la Méditerranée, comparée aux eaux plus noires de l'Océan. Ce bleu, que chantent à bon droit les poëtes, ne serait autre chose que l'impureté des eaux. Les observations comparées de M. Delesse ont établi que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase.
Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seulement, la vie est représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occidentales sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orientaux. Une très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien. Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient pas encore fermée [5]. La diminution des espèces, dans la direction de l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complétement de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du nord-est qui glissent à sa surface la refroidissent, au point de la recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et continue; le Pont-Euxin lui-même a gelé complétement en quelques années exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'apportent les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse la température au grand détriment de la vie animale. Les échinodermes et les zoophytes font complétement défaut dans la faune de la mer Noire; certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers de Syrie et dans l'Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin; la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne comprennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peut-être plus à la Caspienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la Grèce, auxquelles la relient les détroits de Marmara.
Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen).
Mollusques » 850 » (Jeffreys).
Foraminifères » 200(?) ».
Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque dans l'Adriatique et sur les côtes d'Égypte et de Syrie; tels sont aussi les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle. Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de première force, entrent au printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en automne dans l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilomètres. Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer Tyrrhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de la mer ne protége contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en été, par des madragues ou tonnare, énorme enceinte de filets enfermant un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des animaux capturés: ceux-ci passent de filet en filet et finissent par entrer dans la «chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont probablement quelque peu diminué en nombre, mais de nos jours, comme il y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes grecs les ont observés.
Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de l'anchois, dans les mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes, principalement en Italie, les «fruits de mer», oursins et poulpes, contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains; mais la Méditerranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en aussi prodigieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des flottilles de pêche est employée, non à capturer des poissons, mais à recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les autres à celle des éponges.
Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales: des pêcheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le «Phare» de Messine, sur les côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres à 50 mètres, il est souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare. Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. Il faut qu'ils sachent arracher à Protée, le dieu changeant, la garde des troupeaux de la mer.
La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel, à cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline, de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages presque horizontales alternant avec les côtes rocheuses et les promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés; mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et jusque dans les «limans» salins de la Bessarabie qui bordent la mer Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce française tout entière [6], la masse de sel que l'on récolte chaque année sur les rivages de la Méditerranée. Relativement à la richesse de la mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de ces abîmes «infertiles [7]».
[Note 6: ][ (retour) ] Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée:
Espagne 200,000 tonnes.
France 250,000 --
Italie 300,000 --
Autriche 70,000 --
Russie 120,000 --
Autres pays 200,000 (?) --
------------------
1,140,000 (?) tonnes.
Produit annuel approximatif de la pêche 75,000,000 fr.
-- -- du corail 16,000,000
-- -- des éponges 1,000,000
-- -- de la récolte du sel, etc.
1,140,000 tonnes. 12,000,000
III
COMMERCE ET NAVIGATION
Les avantages que l'homme peut retirer directement de l'exploitation de la Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se trouvaient admirablement disposées pour faciliter les premiers débuts du commerce maritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de la terre et de la mer; cette égalité du climat qui permet aux matelots de se croire partout dans leur patrie; enfin cette variété de produits de toute nature causée par la configuration si diverse des contrées riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits par la communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Égée, les franges de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le Péloponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.
La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction du sud-est au nord-ouest: la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont été successivement les grands foyers de l'intelligence humaine. La raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette marche uniforme du sud-est au nord-ouest; il rayonne plutôt dans tous les sens. Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le mouvement général des nations.
Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les républiques commerçantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par des routes de caravanes tracées dans la direction du golfe Persique, des Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens, pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui n'est plus connu de nos jours, était fréquemment suivi à cette époque. Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues plus difficiles.
C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont été abandonnées, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le commerce en un véritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain perdu s'accomplit rapidement. En outre, un grand événement, que l'on peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie. Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce maritime de pénétrer directement jusque dans le coeur de l'ancien continent.
Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens, les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la Méditerranée; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points d'attache et leurs escales.
D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et le «Phare» de Messine; telles sont aussi les baies terminales des golfes qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avantages géographiques, car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes cités du monde.
Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale, cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter les embarcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de 30,000 navires; d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux. C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de longueur des traversées, l'immunité relative du péril, le voisinage des ports de refuge facilitent surtout la navigation de petit cabotage.
A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux, le gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au nombre des puissances riveraines de la Méditerranée; il s'est emparé de Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent à l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des Indes.
Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée, presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement considérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend de Gibraltar à l'Égypte est bien un lac français, ainsi que la nommait un souverain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique, dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en furent les pirates barbaresques, dont les embarcations légères se présentaient inopinément devant les villages des côtes, et s'emparaient des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une propriété commune où les mailles du réseau international de navigation se resserrent de plus en plus. Les navires ne s'associent pas comme jadis en convois ou caravanes pour aller déposer leurs marchandises d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps, ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des bouées, cependant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux méditerranéennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.
De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un itinéraire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et d'autre aux chemins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi devenues comme un sillage permanent où passent et repassent les navires, semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée. Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez, d'environ huit milliards de francs [8]. En comparaison des échanges de l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions d'hommes; mais chaque année l'accroissement est zensible.
[Note 8: ][ (retour) ] Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation approximative).
Flotte commerciale Mouvement Total des
à voile. à vapeur. Tonnage. des ports. échanges.
Espagne méditerranéenne 2,500 100 250,000 5,000,000 600,000,000 fr.
France 4,000 250 300,000 6,000,000 2,000,000,000
Italie 18,800 140 1,030,000 21,000,000 2,600,000,000
Autriche 3,300 100 400,000 3,000,000 400,000,000
Grèce 6,100 20 420,000 7,000,000 200,000,000
Turquie d'Europe et d'Asie 2,200 10 210,000 25,000,000 600,000,000
Roumanie (?) (?) (?) 600,000 200,000,000
Russie méditerranéenne 500 50 50,000 2,000,000 400,000,000
Égypte 100(?) 25 (?) 4,000,000 500,000,000
Malte et Gibraltar. (?) (?) 6,000,000 400,000,000
Algérie 170 10,000 2,000,000 400,000,000
Tunis, Tripoli, etc. 500 10,000 500,000 100,000,000
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28,170(?) 680(?) 2,700,000 82,100,000 8,400,000,000 fr.
D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le faisaient les anciens nautonniers hellènes. On peut même s'étonner que des régions vers lesquelles se dirigeaient des essaims de navires, telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à l'entrée même de la mer Égée, soient restées si longtemps éloignées des grandes lignes de navigation moderne.