I

LA SERBIE

De même que les principautés roumaines, la Serbie est sous la dépendance nominale de la Turquie, mais en réalité c'est une terre libre, habitée par un peuple maître de ses destinées. L'ancienne servitude n'est plus rappelée que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la présence d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la frontière de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue période d'oppression qui précéda les guerres de l'indépendance irritent singulièrement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience qu'ils attendent le moment de faire disparaître jusqu'aux dernières traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie et de l'empire turc, eux seuls, avec les Monténégrins, possèdent le privilège de la liberté politique; aussi regarde-t-on vers eux comme vers de futurs sauveurs; on espère que leur pays deviendra dans un avenir prochain le noyau d'une grande confédération de la Slavie méridionale. Eux-mêmes ont la conscience de leur responsabilité; ils savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes restés en dehors des étroites limites assignées à la Serbie indépendante. À l'est et au sud de leurs frontières, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que des terres ayant appartenu à leurs ancêtres et peuplées de compatriotes opprimés. Un seul groupe de montagnes aperçu à l'extrême horizon, le Monténégro, donne asile à des Serbes libres comme eux, mais précisément autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman. C'est à délivrer ces misérables «rayas» et à reconstituer avec eux l'antique Serbie, si puissante au quatorzième siècle, que tendent les voeux des Serbes indépendants. Nul doute que ces désirs ne fussent bientôt accomplis, si la réalisation n'en dépendait que du libre vote des populations elles-mêmes et non pas aussi du hasard des combats et des intrigues diplomatiques.

Dans ses limites actuelles [50], la Serbie ne comprend qu'une faible partie du versant septentrional des monts qui s'élèvent au centre de la péninsule turque. Nettement séparée de l'Austro-Hongrie par les eaux du Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie et n'a guère de frontières naturelles auxquelles ses populations puissent s'appuyer. La grande vallée centrale de la Morava et les vallées de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du côté de l'ouest, l'autre à l'orient, sont toutes également accessibles aux envahisseurs étrangers. Les Turcs n'auraient aucune difficulté à pénétrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait à devenir périlleuse pour eux qu'au milieu des grandes forêts, dans les étroites vallées et les profondes clissuras des montagnes.

[Note 50: ][ (retour) ]

Superficie de la Serbie....... 45,535 kilomètres carrés.
Population probable en 1875... 1,366,000 hab.
Population kilométrique....... 31 »

La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer, remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava, s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées sont à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok; surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de la Serbie.

La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare, divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires, les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe, mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une misérable bourgade.

C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres, et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les pentes ont été déboisées. Les vallées des montagnes serpentineuses sont aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de goitres.

Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance, alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par les deux fleuves, Belgrade, l'antique Singidunum des Romains, l'Alba Graeca, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus haute importance.

A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au sud-est les contre-forts du Kapaonik [51]. Cette partie de la Serbie, découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement.

[Note 51: ][ (retour) ] Altitudes de la Serbie:

Kapaonik........................ 1,892 mètres.
Stol, au sud des Portes de Fer.. 1,250 »
Rtanj........................... 1,233 »
Belgrade........................ 35 »

Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe; tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie, et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un chêne. Après les bergers, la chèvre et le porc sont les deux grands ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace. Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle, Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie.

En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause des brusques écarts de température [52].

[Note 52: ][ (retour) ]

Température moyenne à Belgrade...... 9° C.
Températures extrêmes............... 41° et -16° »
Écart............................... 57° »

BELGRADE
Dessin de F. Sorrieu d'après une photographie.

La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les habitants se considèrent comme les représentants les plus purs de leur race. Ce sont, on général, des hommes de belle taille, vigoureux, larges d'épaules, portant fièrement la tête. Les traits sont accusés, le nez est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plantée; l'oeil perçant et dur, la moustache bien fournie donnent à toutes les figures une apparence militaire. Les femmes, sans être belles, ont une noble prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable harmonie des couleurs. Même dans les villes, quelques Serbiennes ont su résister à l'influence toute-puissante de la mode française et se montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs chemisettes brodées de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez si gracieusement posé sur la tête et fleuri d'un bouton de rose.

Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une opulente chevelure noire et le teint éblouissant d'éclat. A la campagne comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage universel; même les paysannes des villages les plus écartés se teignent les cheveux, les joues, les paupières et les lèvres, le plus souvent au moyen de substances vénéneuses qui détériorent la santé. Les plus riches campagnardes ont en outre le tort de faire étalage de leur fortune sur leurs vêtements et de gâter leur costume par un excès d'ornements d'or et d'argent et de colifichets de toute espèce. Dans certains districts, les fiancées et les jeunes femmes ont la coiffure la plus étrange qui ait jamais enlaidi tête féminine. La chevelure est recouverte d'un énorme croissant renversé dont la forme en carton est chargée de bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux pétales en pièces d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise peut-être le «fardeau du mariage», la pauvre femme n'avance qu'en chancelant, et pourtant elle est condamnée à porter ce bonnet de fête pendant toute une année, souvent même jusqu'à ce qu'elle devienne mère; les jours de danse, elle doit se soumettre à la torture d'avoir la tête martelée par ce poids qui saute et retombe sur son crâne à chaque mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume.

Les Serbes se distinguent très-honorablement parmi les peuples de l'Orient par la noblesse de leur caractère, la dignité de leur attitude et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur énergie passive soit grande pour qu'ils aient pu résister à des siècles d'oppression et reconquérir leur indépendance dans les conditions d'isolement et de misère où ils se trouvaient au commencement du siècle. De l'ancienne servitude ils n'ont gardé, dit-on, que la paresse et la prudence soupçonneuse, mais ils sont honnêtes et véridiqes; il est difficile de les tromper, mais ils ne trompent jamais. Égaux jadis sous la domination du Turc, ils sont restés égaux dans la liberté communes «Il n'y a point de nobles parmi nous, répètent-ils souvent, car nous le sommes tous!» Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire, bien faite pour l'éloquence, et se donnent volontiers les noms de la plus intime parenté. Le prisonnier même est un frère pour eux. Ainsi, quand un condamné serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'être fidèle au rendez-vous de la prison.

Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de même ceux de l'amitié. Quoique les Serbes aient en général une grande répugnance à prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, après s'être éprouvés mutuellement pendant une année, se jurent une amitié fraternelle à la façon des anciens frères d'armes de la Scythie, et cette fraternité de coeur est encore plus sacrée pour eux que celle du sang. Un fait remarquable et qui témoigne de la haute valeur morale des Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amitié ne les ont pas entraînés, comme leurs voisins les Albanais, en d'incessantes rivalités de talion et de vengeance. Le Serbe est brave; il est toujours armé; mais il est pacifique, il ne demande point le prix du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait. Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers, aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils prennent bien soin de se frotter d'ail à la veille de Noël.

Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contrées de la Slavie du Sud, possèdent la terre en communautés familiales. Ils ont conservé l'ancienne zadrouga, telle qu'elle existait au moyen âge, et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes dalmates, ils n'ont pas à lutter contre les embarras suscités par le droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protège dans leur antique tenure du sol; lors des conflits d'héritage, elle place même la parenté élective créée par l'association au-dessus des liens de la parenté naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit point dérogé aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs délibérations, les délégués du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de respecter le principe slave de la propriété commune du sol; ils y voient avec raison le moyen le plus sûr de garantir leur pays de l'invasion du paupérisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour étudier les communautés agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie de famille n'offre plus de gaieté, de naturel, de tendresse intime. Après le rude travail de la journée, chaque soir est une fête; alors les enfants se pressent en foule autour de l'aïeul pour entendre les légendes guerrières des temps anciens, ou bien les jeunes hommes chantent à l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font partie de l'association sont considérés comme formant une même famille. Le starjechina ou gérant de la communauté est le tuteur naturel de chaque enfant, et comme les parents eux-mêmes, il est tenu d'en faire des «citoyens bons, honnêtes, utiles à la patrie». Et malgré tous ces avantages, malgré la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des zadrougas diminue d'année en année. L'appel du commerce et de l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces sociétés, et le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle.

La contrée n'est pas habitée uniquement par des Serbes. Une grande partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement à la race envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou Roumains du Sud ont vécu dans le pays en petites colonies de maçons, de charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dépassés en nombre par les Roumains du Nord. Après la guerre de l'indépendance, de vastes terrains ravagés se trouvèrent sans maîtres, le gouvernement serbe eut la bonne idée de les offrir gratuitement aux paysans roumains qui s'engageraient à les cultiver. Des multitudes de Valaques s'empressèrent d'accepter, et fuyant le «règlement organique» par lequel leur patrie les condamnait à un véritable esclavage, ils repeuplèrent bientôt en foule les villages abandonnés et rendirent aux campagnes leur parure de moissons. Laborieux, économes et plus riches d'enfants que les Serbes, ils gagnent peu à peu autour d'eux et déjà quelques-unes de leurs colonies ont franchi la Morava. De même que dans le Banal et les autres contrées de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oublié leurs ancêtres et se sont complètement latinisés. Les Roumains immigrés mettent aussi beaucoup de zèle à instruire leurs enfants, et dans leur district les'écoles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est remarquable que les colons roumains réussissent mieux en Serbie que les immigrants serbes eux-mêmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie et de la Slavonie, pour échapper au gouvernement des Magyars et faire partie de la nation indépendante, se sont, en général, appauvris dans leur nouveau milieu.

Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie, quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais, sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux pays. Ça et là, seulement, se trouvent quelques petites enclaves bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites allemands et hongrois les ont remplacés.

Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient de quoi se nourrir [53].

[Note 53: ][ (retour) ] Commerce de la Serbie, en 1872:

Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total.. 64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863..... 230,000,000 fr.

Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie. Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans l'administration et contribuent à développer ce fléau de la bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise. Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger, s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire qu'ils sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance.

L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz, célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins, grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental.

Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de l'Europe. Le prince ou kniaz gouverne avec le concours de ministres responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités. Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe. La Skoupchtina ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont élus par les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur; le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national, qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque commune ou obtchina, composée des diverses associations familiales, possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette publique [54].

[Note 54: ][ (retour) ] Budget de la Serbie en 1874:

Recettes........... 14,700,000 fr.
Dépenses........... 14,700,000 »

Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre «d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à l'entretien des écoles.

En Serbie tous les hommes valides font partie de l'armée. Mais, à proprement parler, l'armée permanente, d'au plus quatre mille hommes, n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient à s'enrégimenter au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la milice, composé du quart des citoyens de vingt à cinquante ans, prend part chaque année à des exercices militaires; il est immédiatement mobilisable. Le deuxième ban est organisé de manière à pouvoir être réuni sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent à cent cinquante mille hommes: c'est peut-être l'État d'Europe dont, toute proportion gardée, l'organisation militaire est la plus forte.

La Serbie est divisée administrativement en dix-sept départements ou cercles (okroujié):

Population
Cercles. Chefs-lieux. Superficie. Cantons. Communes. en 1866.
Alexinatz.... Alexinatz.... 2,148 kil. car. 3 44 46,910
Belgrade..... Belgrade..... 1,707 » 5 56 61,713
Cserna-Rjeka. Zaïtchar..... 2,753 » 2 36 51,966
Jagodina..... Jagodina..... 1,597 » 3 68 61,272
Knjatchevatz. Knjatchevatz. 1,817 » 2 53 96,626
Kragoujevatz. Kragoujevalz. 2,863 » 4 82 67,849
Kraïna....... Negotin...... 2,974 » 4 71 66,063
Krouohevatz.. Krouchevalz.. 2,533 » 4 56 48,176
Podrinje..... Losnitza..... 1,267 » 3 28 142,466
Pozarevatz... Pozarevatz... 3,634 » 7 150 47,263
Rudnik....... Milanovatz... 1,927 » 5 47 71,192
Chabatz...... Chabatz...... 2,313 » 3 47 57,438
Smederevo.... Smederevo.... 1,156 » 2 54 57,969
Tchatchak.... Tchatchak.... 3,744 » 4 49 54,868
Tjuprija..... Tjuprija..... 2,092 » 2 70 104,808
Onjiza....... Oujiza....... 6,057 » 6 83 81,271
Vajjevo...... Valjevo...... 2,953 » 4 68 20,133
Belgrade (ville).................. » 1 1 25,089
_________________ __ _____ _________
43,535 kil. car. 62 1,063 1,173,072
Population probable en 1875...... 1,386,000 habitants.
Serbes................ 1,100,000
Roumains Valaques..... 160,000
» Zinzares..... 20,000
Bulgares.............. 50,000
Tsiganes.............. 30,000
Allemands............. 3,000
Juifs, Magyars, etc.. 3,000

II

LA MONTAGNE NOIRE

Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre au figuré et signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins.

Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt abandonnés aux pâtres.

La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la «Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent. C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous voyez!»

Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges vallées, ailleurs seulement d'étroites raudinas formant de véritables puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le Monténégro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route carrossable de Cettinje à Cattaro.

Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit, et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes; aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.

Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage. L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques, c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans, accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe. D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette région de montagnes [55]. Aussi les incursions armées des Csernagorsques dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!» tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt.

[Note 55: ][ (retour) ]

Superficie du Monténégro....... 4,427 kilomètres carrés.
Population en 1864............. 196,000 habitants.
Population kilométrique........ 44 »

Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra; c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées, naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont accueillis en amis.

Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople: ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers, et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez nombreux en Égypte.

Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur profession méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de se marier dans les familles des Serbes.

Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou sovjet qui l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par le prince et composé d'officiers. La skoupchtina est une simple réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le «discours du trône». Toutefois depuis 1851 le kniaz a ceseé de cumuler le titre d'évêque ou vladika avec ceux de grand-juge et de commandant des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat à l'un de ses cousins.

Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants, tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes, capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part.

Le pays se divise militairement et administrativement en huit nahiés. De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka, se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus, constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées elles-mêmes en familles.