V

ILES IONIENNES

L'île de Corfou, située au large des côtes de l'Épire, l'archipel céphalonien, qui se trouve à l'ouest de la Grèce continentale et péninsulaire, enfin l'île de Cythère, que battent à la fois les flots de la mer Ionienne et ceux de la mer Égée, ont eu depuis un siècle les plus singulières vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dépendances naturelles de la péninsule des Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de repousser tous les assauts des Mahométans et de rester terre européenne, grâce à la protection de la république de Venise. Lorsque celle-ci fut livrée à l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les îles Ioniennes furent occupées par les Français. Quelques années après, les Russes on devenaient les véritables maîtres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y organiser une sorte de république aristocratique sous la suzeraineté de la Turquie. En 1807, les Français, reprenaient possession des îles Ioniennes pour se les voir, arrachées successivement par les Anglais, à l'exception de Corfou, qu'ils gardèrent jusqu'en 1814. Sous le nom de «république Sept-insulaire» les îles Ioniennes devinrent alors des espèces de fiefs que des familles de grands propriétaires terriens gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux fois la constitution octroyée par les Anglais dût être modifiée dans un sens plus démocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne voulut s'accommoder à aucun prix de la suzeraineté de là Grande-Bretagne. Celle-ci se résolut enfin à lâcher sa conquête, et les populations des Sept-Iles, rendues à leurs affinités, naturelles, s'annexèrent à la Grèce, dont elles forment les communautés lés plus avancées en instruction, en bien-être et en activité. Sans doute, en accordant la liberté à ses sujets ioniens, l'Angleterre a consulté son propre intérêt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a reconnu que l'influence morale est supérieure à la force des canons, et c'est avec une parfaite bonne grâce, qu'elle a cédé. Non-seulement elle a rendu Cythère et l'archipel de Céphalonie, où elle n'avait que des intérêts commerciaux, mais elle a également livré la citadelle de Corfou, qui lui permettait de commander l'entrée de l'Adriatique, comme elle domine celles de la Méditerranée, de la mer de Sicile et de la mer Rouge. C'est là une politique de magnanimité qui n'a pas encore trouvé beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que l'Angleterre elle-même aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre partie de la terre!

CORFOU
Dessin de E. Grandsire d'après un croquis fait sur nature.

De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a été la plus importante des îles Ioniennes, grâce au voisinage de l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent port et sa grande rade, pareille à un vaste lac. D'après les habitants, qui aiment à citer le témoignage de Thucydide, Corfou serait cette île des Phéaciens dont parle l'Odyssée; ils disent même avoir retrouvé dans la fontaine de Kressida le ruisseau où la belle Nausicaa lavait le linge de son père, et les beaux jardins où la foule se promené le soir près de la ville portent le nom de jardins d'Alcinoüs. De toutes les îles Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivière, le Messongi, dont les eaux ne se dessèchent pas en été et que l'on peut remonter à une petite distance en barque. Les collines, placées comme un écran devant les plaines de la basse Épire, sont exposées à toute la force des orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reçoivent une grande quantité d'eau de pluie: aussi la végétation est-elle fort riche; les orangers, les citronniers s'étendent autour de la ville en odorants bosquets, les vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les roches grisâtres des collines, d'opulentes moissons de blé ondulent dans les plaines, que parcourent des routes bien tracées. Malheureusement, Corfou est très-exposée au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que le sirocco; c'est là ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station d'hiver pour les malades.

La ville, située sur une péninsule triangulaire, en face de la côte d'Épire, est la plus considérable et la plus commerçante de l'ancienne république Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses possesseurs, Vénitiens, Français, Russes, Anglais, ont successivement travaillé à rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort belle, bien inférieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut du mont Pantocrator ou «Dominateur», lorsque le temps est favorable, on peut apercevoir par-dessus le détroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en Italie. La proximité de cette péninsule, les relations de commerce, les traditions laissées par la domination de Venise ont fait de Corfou une ville à demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent à la fois aux deux nationalités par l'origine et par le langage; c'est vers 1830 seulement que l'italien cessa d'être la langue officielle de l'île et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se presse dans les murs de la cité, on remarque aussi beaucoup de Maltais, porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'île leurs maîtres britanniques.

Corfou possédait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages situés en face sur la côte d'Épire; mais un gouverneur anglais en fit présent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dépendances de l'île sont les îlots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au sud Paxos, aux falaises percées de grottes, Antipaxos dont les roches suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la Grèce occidentale.

Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et quelques îlots voisins se déploient en un archipel gracieusement recourbé au devant du golfe de Patras, le long des côtes d'Acarnanie et d'Élide. Ensemble, ces îlots constituent une chaîne de montagnes calcaires alternativement lavées par les pluies et brûlées par le soleil. Leurs vallons cultivés produisent, comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe, du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par leurs habitants, ces îles ressemblent également à leurs voisines du nord; l'élément italien, sauf à Ithaque, se trouve assez fortement représenté dans la population grecque.

Leucade ou «la Blanche», ainsi nommée de l'éclat de ses promontoires crétacés, est, en réalité, une dépendance du continent. Les anciens lui donnaient le nom d'Acté ou «Péninsule» et racontaient que des colons corinthiens l'avaient changée en île en creusant un canal à travers l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette légende. Il est probable que les Corinthiens, comme naguère les Anglais, n'eurent qu'à ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui sépare l'île du continent et dont la profondeur ne dépasse pas soixante centimètres: si la mer Ionienne avait des marées, l'île de Leucade, comme Noirmoutiers, sur les côtes de France, se changerait deux fois par jour en péninsule. Un pont dont il reste d'importants débris, unissait jadis les deux rivages par-dessus l'étroit chenal qui s'ouvre au sud de la lagune; au nord, un îlot, portant la chapelle et la forteresse de Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue à l'île de Leucade elle-même, garde l'entrée du canal. C'était naguère le seul endroit de la Grèce occidentale où se trouvât un bosquet de dattiers. Un magnifique aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chaussée, réunissait la forteresse à la ville d'Amaxiki, principal port et capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, élevé sous le règne de Bajazet, a été fort endommagé par les tremblements de terre. On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses où les marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creusés et à fond plat, la fièvre règne en permanence; toutefois Amaxiki, de même que Missolonghi dans sa vaste plaine noyée, est une ville relativement salubre, et les femmes y ont une apparence de fraîcheur et de beauté remarquables. Au sud commencent les montagnes boisées qui vont se terminer en face de Céphalonie par le célèbre promontoire qui portait le temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mètres de hauteur d'où on lançait les accusés dans la mer pour leur faire subir une sorte de jugement de Dieu; les amants s'en précipitaient aussi pour oublier leur passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-même.

Céphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des îles Ioniennes, et la montagne qui la domine, l'Aïnos ou Elatos, le Montenero des Italiens, est la cime la plus élevée de l'archipel; du milieu de la mer d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un côté l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Céphalonie. Les forêts de conifères qui avaient valu à la haute montagne le nom de Montenero, ont été en grande partie dévorées par les incendies, mais il en reste encore quelques lambeaux, où se trouve un sapin magnifique d'une espèce particulière. Sur la croupe suprême de la montagne on voit encore les restes d'un temple de Jupiter. L'île est fertile et peuplée, mais son grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent en été et les habitants sont parfois dans une véritable détresse. Le sol calcaire, tout fissuré, percé d'énormes entonnoirs, laisse passer comme un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer elle-même, loin des campagnes altérées. En revanche, par un phénomène bizarre et peut-être unique, la mer de Céphalonie verse dans les cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau salée qui vont se perdre au loin en des galeries inconnues.

Le lieu de cette étrange disparition des eaux maritimes est à quelque distance au nord d'Argostoli, ville que son port très-abrité, mais sans profondeur, a rendue l'une des plus commerçantes de l'île, et où se trouve une magnifique chaussée de sept cents mètres unissant les deux bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considérables pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands moulins qui n'ont cessé de fonctionner régulièrement, l'un depuis 1835, l'autre depuis 1859. Le débit commun des deux courants est d'environ deux mètres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mètres cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol, en de vastes lacs que l'évaporation constante suffit pour maintenir au même niveau et où le sel s'amasse en couches épaisses? ou bien, comme le pense le géologue Wiebel, l'excédant de ces eaux marines, réparti dans les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramené par un phénomène d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'île, et forme-t-il avec eux les fontaines d'eau douce saumâtre qui jaillissent en divers endroits à la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le régime souterrain des eaux douces, salées, sulfureuses, est en grande partie la cause des tremblements de terre qui sont si fréquents et si redoutables à Céphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses, afin de pouvoir résister aux frémissements du sol. L'île d'Asteris, qu'Homère nous décrit comme ayant deux ports, et où s'éleva plus tard la ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Céphalonie et Théaki: elle a été probablement détruite par les secousses du sol, car on ne saurait voir dans le simple écueil de Daskalion un reste de cette terre habitée.

Théaki, la fameuse Ithaque du «divin Ulysse», peut être considérée comme une dépendance de Céphalonie, dont la sépare le canal aux rivages parallèles de Viscardo, ainsi nommé en souvenir du conquérant Robert Guiscard. L'île est, petite et l'on a pu y reconnaître tous les sites dont parle l'Odyssée, la fontaine Aréthuse, la haute roche au pied de laquelle Eumée paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forêts qui recouvraient les pentes du mont Nérite. Les habitants d'Ithaque sont très-fiers de leur petite patrie chantée par Homère, et dans chaque famille on compte au moins une Pénélope, un Ulysse, un Télémaque, bien qu'en dépit de leurs prétentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux fils de Laërte. Pendant le moyen âge, l'île fut complètement dépeuplée par les ravageurs, et le sénat de Venise dut, en 1504, offrir gratuitement les terres d'Ithaque à des colons du continent afin de changer ce désert en une escale de commerce. La plupart des immigrants viennent des côtes de l'Épire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il fort mélangé de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultivée, et son port, appelé Bathy ou «le Profond», fait un assez grand trafic de raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homère, l'île d'Ithaque est une excellente «nourrice de vaillants hommes». Les gens de Théaki sont grands et forts; d'après l'enthousiaste Schliemann, ils seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu'à ignorer leur propre vertu et à ne se faire aucune idée du mal. Parmi eux on ne trouve ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand nombre des habitants à s'expatrier. On les rencontre dans toutes les villes populeuses de l'Orient.

«Zante, fior del Levante», disent les Italiens. L'antique Zacynthe est, en effet, celle des îles Ioniennes qui est la plus riche en vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine, comprise entre deux arêtes de collines d'une médiocre élévation, occupe le milieu de «l'île d'Or»: c'est un vaste jardin entremêlé de vignes qui produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort industrieux, ne se bornent pas à cultiver leur propre territoire, ce sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit à gages, soit à part de la récolte. La ville de Zante, située sur le rivage oriental, en face des côtes de l'Élide, est aussi la plus riche et la mieux tenue de l'archipel céphalonien. Malheureusement, Zante est souvent ébranlée par des secousses, que l'on croit être d'origine volcanique. Cette hypothèse paraît d'autant plus probable que des sources de bitume jaillissent près de la pointe sud-orientale de l'île, au «cap de la Cire»: exploitées déjà du temps d'Hérodote, ces fontaines fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la récolte annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile s'épanchent au bord de la mer et même sous les flots; près du cap Skinari, au nord de l'île, une sorte de graisse puante recouvre constamment les eaux.

Les seuls îlots qui dépendent de Zante sont les Strivali, les anciennes Strophades, où la légende mythologique nous dit que volaient les hideuses harpyes [14].

[Note 14: ][ (retour) ] Iles Ioniennes.]

Monts les Population
Noms des îles. Superficie. plus élevés. en 1870.
Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mèt. 72,450 hab.
Paxos et Antipaxos. 70 » -- -- 3,600 »
Leucade............ 475 » Nomali...... 1,180 » 21,000 »
Céphalonie......... 757 » Elatos...... 1,620 » 67,500 »
Ithaque............ 110 » Neriton..... 807 » 10,000 »
Zante.............. 420 » Skopos...... 396 » 44,500 »

VI

LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE LA GRÈCE

Le peuple grec a certainement fait de grands progrès depuis qu'il a secoué le joug des Turcs, cependant il est loin d'avoir tenu tout ce que les philhellènes enthousiastes attendaient de lui. En le voyant égaler en courage les Grecs de Marathon et de Platée, on crut qu'il saurait en peu de temps s'élever au niveau intellectuel et artistique des générations qui produisirent Aristote et Phidias. Ces grandes espérances n'ont point été réalisées. Ce n'est point en l'espace d'une génération qu'un peuple saurait émerger complètement de la barbarie, échapper aux superstitions de toute espèce qui étreignaient son esprit, changer les moeurs de violence, de ruse, de paresse que lui avait données la servitude, et s'assimiler les conquêtes scientifiques de vingt siècles, pour prendre lui-même sa place au rang des peuples initiateurs. D'ailleurs il faut tenir compte du petit nombre des Hellènes de la Grèce, qui égalent à peine la population de deux départements français et qui sont très-clair-semés sur un territoire montueux, âpre, sans chemins. Les rivages des péninsules et les îles, tout dentelés de ports, sont admirablement disposés pour le commerce; aussi les habitants n'ont-ils pas manqué d'en profiter et l'on sait avec quel succès; mais il est peu de contrées en Europe dont le relief soit moins favorable à l'utilisation des ressources agricoles et industrielles du pays. La nature du sol s'oppose partout à la construction des routes, tandis que partout aussi la mer bleue souriant dans les golfes invite aux voyages et au commerce lointain. Aussi nul mouvement d'immigration ne se produit de l'Empire Ottoman vers la Grèce, tandis qu'au contraire des multitudes d'Hellènes, surtout des îles Ioniennes et des Cyclades, émigrent chaque, année pour chercher fortune à Constantinople, au Caire et jusque dans les Indes. Les hommes de travail ou d'aventure s'éloignent, laissant derrière eux la tourbe des intrigants qui font de la politique un métier lucratif et les pacifiques employés dont l'avenir dépend de la faveur d'un ministre. Il en résulte ce fait assez bizarre, que les communautés de Grecs les plus riches et les plus prospères sont précisément celles qui se développent à l'étranger. Elles sont aussi plus libres et mieux administrées. En dépit du pacha qui la surveille, la moindre petite cité romaïque de la Thrace ou de la Macédoine pourrait servir de modèle dans la gestion de la chose publique au royaume autonome et souverain de la Grèce. C'est qu'elle a un intérêt immédiat à bien gérer ses affaires, qui sont pour ainsi dire des affaires de famille, tandis que dans l'Hellade une bureaucratie inquiète et rapace intervient à tout propos pour gérer à son profit les deniers de la commune, corrompt les électeurs afin de se maintenir en place, et tente de rentrer dans ses débours, en continuant, sous mille formes vexatoires plus ou moins légales, les traditions de piraterie et de brigandage qui ont été si longtemps celles de leur pays.

La population actuelle de la Grèce proprement dite peut être évaluée à quinze cent mille personnes, soit environ les deux cinquièmes des Hellènes d'Europe et d'Asie. A surface égale, l'Hellade, dont la position est si avantageuse pour le commerce, est non-seulement beaucoup moins peuplée que les pays civilisés de l'Europe occidentale, elle est même à cet égard inférieure à la Turquie. D'après les auteurs qui ont le mieux étudié l'histoire du passé des Hellènes, la Grèce propre, à l'époque de sa plus grande prospérité, n'aurait pas eu moins de six à sept millions d'habitants. L'Attique à elle seule était dix fois plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui, et certaines îles, où l'on voit au plus quelques bergers, étaient couvertes de cités populeuses; au milieu de tous les plateaux déserts, au bord du moindre ruisseau, sur chaque promontoire se montrent les emplacements de villes antiques: la carte du monde hellénique, de Chypre à Corfou et de Thasos à la Crète, fourmille de palaeochori, de palaeocastro, de palaeopoli, et la Grèce continentale n'est pas moins riche que les îles et les côtes de l'Asie Mineure en souvenirs de ce genre.

Toutefois, si le pays se repeuple avec une certaine lenteur, le progrès n'en est pas moins incontestable. Avant la guerre de l'indépendance, le nombre des habitants de la Grèce, y compris les îles Ioniennes, dépassait peut-être un million; mais les batailles et surtout les massacres de la Morée diminuèrent considérablement la population; en 1832, les Grecs et les Ioniens réunis étaient 950,000 au plus. Depuis cette époque, l'accroissement annuel a varié de 9,000 à 14,000 individus, mais d'une manière assez inégale, car si les villes grandissent rapidement, en revanche plusieurs îles de l'Archipel et de la mer Ionienne, notamment Andros, Santorin, Hydra, Zante, Leucade, perdent par l'émigration plus d'habitants que ne leur en donne le surplus des naissances sur les morts. Dans le continent, ce sont les fièvres paludéennes qui retardent le plus les progrès du repeuplement de la Grèce. Parfaitement sain par son climat naturel, le sol est en maints endroits devenu très-insalubre par les eaux qu'on laisse séjourner en marais; la reconquête des terres par l'agriculture sera donc en même temps l'enrichissement de la contrée et la disparition d'un fléau terrible [15].

[Note 15: ][ (retour) ] Population des principales villes de la Grèce, avec leur banlieue, en 1870:

Athènes et Pirée 59,000 hab.
Patras 26,000 »
Corfou 24,000 »
Hermoupolis ou Syra 21,000 »
Zante 20,500 »
Lixouri (Céphalonie) 14,000 »
Pyrgos ou Letrini 13,600 »
Tripolis ou Tripolitza 11,500 »
Chalcis, en Eubée 11,000 »
Sparte 10,700 »
Argos 10,600 »
Argostoli (Céphalonie) 9,500 »
Kalamata 9,400 »
Histiaea, en Eubée 8,900 »
Karystos » 8,800 »
Aegion ou Vostitza 8,800 »
Nauplie 8,500 »
Spezia 8,400 »
Kranidhi, en Argolide 8,400 »
Lamia 8,300 »
Missolonghi 7,500 »
Andros 9,300 »
Population de la Grèce sans les îles Ioniennes, en 1832. 713,000 hab.
» » » » en 1870. 1,226,000 »
» » avec les iles Ioniennes. » 1,458,000 »
» » par kilom. carré... » 29 »
» probable de la Grèce....... en 1875. 1,540,000 »

Malheureusement, cette reconquête du sol agricole s'opère avec lenteur. Les produits ne suffisent point à nourrir la population; à bien plus forte raison ne peuvent-ils alimenter un commerce d'exportation considérable. Pourtant les terres cultivables de la Grèce se prêtent admirablement à la production des vins, des fruits, des plantes industrielles, telles que le coton, la garance, le tabac. Les figues et les oranges sont exquises; les vins de Santorin et d'autres Cyclades sont parmi les meilleurs des bords de la Méditerranée; les huiles de l'Attique, sans être épurées comme celles de Provence, ne sont pas moins bonnes qu'aux temps où la déesse Athéné planta de ses mains l'olivier sacré. A l'exception des cotons de la Phthiotide et des raisins dits de Corinthe, que l'on exporte de Patras et des îles Ioniennes pour une valeur de trente ou quarante millions de francs chaque année, la Grèce ne vend à l'étranger qu'une part bien faible de produits agricoles, et ces produits ne doivent que peu de chose au travail de l'homme. Un de ses principaux articles d'exportation, la vallonnée, dont se servent les teinturiers, est la cupule d'un gland de chêne que l'on ramasse dans les forêts.

Dans un pays de si pauvre agriculture, il est tout naturel que l'industrie proprement dite soit à peu près nulle. C'est de l'étranger, de l'Angleterre surtout, que la Grèce fait venir tous les objets manufacturés dont elle a besoin; elle n'a pas même un outillage suffisant pour exploiter sérieusement ses carrières de marbres, plus riches que celles de Carrare. Il n'existe qu'une seule exploitation minière importante, celle du Laurion, dans toute l'étendue de la Grèce. En cette partie de l'Attique, les anciens avaient utilisé pendant des siècles de riches mines de plomb argentifère, et d'énormes massés de déblais s'élèvent ça et là en véritables collines. Ce sont ces amas que l'on traite maintenant dans l'usine d'Ergastiria, l'une des plus grandes fonderies de plomb du monde entier: chaque année, on extrait de ces débris près de dix mille tonnes de plomb, sans compter une quantité d'argent considérable. Autour de l'usine s'est fondée une petite ville industrielle, dont le port est l'un des plus actifs de la Grèce. Mais ce n'est point sans peine que s'est créé ce remarquable établissement d'Ergastiria. Jaloux des industriels étrangers qui exploitaient toutes ces richesses, des Grecs leur ont suscité mille entraves et peu s'en est fallu qu'à propos des amas de scories du Laurion, le gouvernement hellénique ne se brouillât complètement avec la France et l'Italie.

Puisque les Grecs ne tirent de leur sol qu'une quantité de produits insuffisante à leur propre entretien et que leur industrie est sans grande importance, ils seraient condamnés à mourir de faim, si par leurs six mille navires, toujours en mouvement, ils n'avaient pris dans les eaux de la Méditerranée le métier lucratif de porteurs. Leur marine marchande est supérieure à celle de l'immense Russie, elle égale presque celle de l'Autriche et dépasse dix fois la flotte commerciale de la Belgique; encore faut-il ajouter que la plupart des navires qui hissent le pavillon turc appartiennent à des marins hellènes [16]. C'est dans cette navigation de cabotage que se révèle tout entier le vieil instinct de race. Tandis que les grands bateaux à vapeur à parcours rapide appartiennent à des compagnies puissantes de l'Occident, les marins hellènes possèdent les navires d'un faible tonnage et au chargement varié qui suivent la côte d'échelle en échelle, d'ordinaire ne dépassant point les limites de l'ancien monde grec. Aucune embarcation ne peut naviguer en Méditerranée à moindres frais que les leurs, car tous les matelots ont un intérêt dans le chargement et tous vivent d'abstinence pour augmenter le bénéfice; les uns ont fourni le bois, les autres le gréement, d'autres encore telle ou telle partie de la cargaison, et ce sont des concitoyens de leur ville ou de leur village qui, sur leur simple parole, ont donné l'argent nécessaire à l'achat des marchandises. Sur maint navire, tout l'équipage est composé d'associés, se partageant fraternellement la besogne, mais n'ayant point de maître parmi eux. Tous sont égaux.

[Note 16: ][ (retour) ] Commerce de la Grèce en 1871:

Flotte commerciale........ 6,135 navires.
Tonnage................... 420,000 tonnes.
Mouvement des navires..... 7,160,000 »
Importation............... 110,000,000 francs.
Exportation............... 76,000,000 »
Total des échanges........ 186,000,000 »

Mais quelles que soient la sobriété et l'intelligente initiative des marins hellènes, ils ont à craindre le sort qui menace partout le petit commerce et la petite industrie. Les économiques bateaux porteurs de la Grèce pourront lutter longtemps contre les paquebots des puissantes compagnies, mais à la longue ils finiront par céder la place, et le pays lui-même sera menacé de perdre son rang commercial, s'il n'accroît rapidement ses ressources intérieures par le développement de l'agriculture et de l'industrie et la construction de chemins qui permettent le transport des produits. Actuellement la Grèce est encore très-pauvre en routes carrossables, non-seulement à cause des obstacles que les rochers et les montagnes opposent aux ingénieurs, mais surtout à cause de l'insouciance des habitants, auxquels la mer avait toujours suffi. Télémaque ne pourrait plus aujourd'hui, comme aux temps homériques,--à moins qu'ils ne soient fabuleux,--franchir sur son char l'espace qui sépare Pylos de Lacédémone; il lui faudrait cheminer au bord des précipices sur de hasardeux sentiers. De tous les pays indépendants de l'Europe, la Grèce est, avec la Serbie, celui qui est resté le plus longtemps sans une voie ferrée; même de nos jours, Athènes ne possède que le chemin de fer qui mène à son faubourg du Pirée et le petit réseau industriel des mines du Laurion. C'est tout récemment qu'on a fini par décider pour un avenir incertain la construction de deux lignes importantes, dont l'une reliera la capitale au golfe de Volo et à la frontière de la Turquie, tandis que l'autre fera communiquer l'Attique avec l'Achaïe par l'isthme de Corinthe, unira Patras à la vallée de l'Alphée et à Kalamata par les riches plaines de l'Élide et de la Triphylie. Si les grands travaux publics de la Grèce ont été tellement retardés, la principale cause en est à l'état de banqueroute perpétuelle dans lequel se trouve le gouvernement hellénique. L'équilibre du budget grec n'est qu'une fiction. La dette, qu'il est tout à fait impossible de payer, s'élèverait à plus d'un demi-milliard, soit à plus de trois cents francs par tête, si l'on n'avait depuis longtemps négligé de payer les intérêts des premiers emprunts [17].

[Note 17: ][ (retour) ] Budget en 1875... Recettes... 55,800,000 fr. Dépenses.... 30,000,0000 fr.

A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme, à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième, la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables. Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème». Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette, ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée du soin de la vengeance.

L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile, tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent, il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin.

Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer, relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles, ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement, mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles sortis des écoles de la patrie commune.

PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES
Dessin de D. Maillart d'après des photographies.

Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes. Tel est le groupe de populations dont l'influence, déjà considérable et grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne.

On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première moitié du siècle.

VII

GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION ET DIVISIONS POLITIQUES.

Les puissances protectrices de la Grèce ont donné à la nation un gouvernement parlementaire et constitutionnel, imité de ceux de l'Europe occidentale. En théorie, le roi des Grecs «règne et ne gouverne pas»; il a des ministres responsables devant les chambres, dont les majorités changeantes font osciller la prépondérance de l'un à l'autre parti, suivant les fluctuations de l'opinion publique. En fait, «le pouvoir du roi n'est tempéré que par la diplomatie». D'ailleurs, les formes de la constitution importée dans l'Hellade n'ont rien qui réponde aux traditions ni au génie des Grecs, et depuis la proclamation de leur indépendance, ils ont trois fois modifié leur Charte sans avoir réussi à la faire observer.

En vertu de la constitution de 1864, tous les citoyens grecs possédant une propriété quelconque ou exerçant une profession indépendante sont électeurs à l'âge de vingt-cinq ans, éligibles à trente. Il n'y a qu'une chambre; les députés, au nombre de 187, sont élus pour une période de quatre ans; ils reçoivent un traitement. La liste civile du souverain, y compris une subvention des puissances protectrices, s'élève à 1,125,000 francs.

L'Église orthodoxe grecque de l'Hellade est indépendante du patriarche de Constantinople; elle est administrée par un saint-synode siégeant dans la capitale et présidé par un archevêque métropolitain. Un commissaire royal assiste, sans voix délibérative, aux séances du synode, et contre-signe les copies des actes de l'assemblée. Toute décision qui ne se trouve point revêtue du seing officiel de ce commissaire est nulle par cela même. D'autre part, le roi ne peut destituer ni déplacer un évêque qu'après l'avis du synode et en se conformant aux canons. Quoique tous les cultes soient libres en vertu de la constitution, cependant les attributions officielles de l'Église lui permettent d'exercer fréquemment un pouvoir d'inquisition et de se faire appuyer dans cette oeuvre par le pouvoir civil. Le synode veille au maintien rigoureux des dogmes; il signale à l'autorité tous les prédicateurs, tous les écrivains hétérodoxes, et lui demande la répression de l'hérésie; il censure les ouvrages, les tableaux religieux, et en dénonce les auteurs pour les faire punir par les tribunaux civils.

Il n'y a plus de Mahométans en Grèce, si ce n'est des marins et des voyageurs. Les derniers Turcs ont quitté l'île d'Eubée. Le seul culte qui, en dehors de l'Église officielle, soit pratiqué par un nombre assez notable de fidèles, est la religion catholique romaine. Elle domine dans les familles bourgeoises de Naxos et d'autres Cyclades. Deux archevêques et quatre évêques en ont le gouvernement.

La Grèce est divisée en treize nomes ou nomarchies, subdivisées elles-mêmes en cinquante-neuf éparchies. Les cantons de l'éparchie portent le nom de dime, ou dimarchies, et les diverses communes rurales qui les composent sont administrées par des parèdres, ou adjoints du dimarque. Ils sont tous nommés par le roi et reçoivent une légère rétribution. Le nombre des employés est proportionnellement plus considérable en Grèce que dans tout autre pays d'Europe. Ils forment à eux seuls la soixantième partie, et avec leurs familles la douzième partie de la population du royaume; quoique leur traitement soit des plus modiques, ils émargent ensemble plus de la moitié des recettes du budget.

Nomes. Éparchies. Population
en 1870.
{Mantinée 46,174
ARCADIE. {Kynuria 26,733
Sup. 3253 kil. car. {Gortynia 41,408
Pop. kil. 125 hab. {Megalepolis 17,425
--------
131,740
========
{Lacédémone 46,423
LACONIE {Gythion 13,957
Sup. 4346 kil. car. {Itylos 26,540
Pop kil. 24 hab. {Épidauros Limera 18,931
--------
105,851
========

{Kalamae 25,029
MESSÉNIE {Messini 29,529
Sup. 3176 kil. car. {Pylia 20,946
Pop. kil. 41 hab. {Triphylia 29,041
{Olympia 25,872
---------
130,417
========
{Nauplia 15,022
{Argos 22,138
ARGOLIDE ET CORINTHIE {Corinthe 42,803
Sup. 3749 kil. car. {Spezia et
Pop. kil. 34 hab. {Hermionis 19,919
{Hydra et Trézène 17,301
{Cythère 10,637
---------
127,820
========
{Syros 30,643
{Kea 8,687
CYCLADES {Andros 19,674
Sup. 2399 kil. car. {Tinos 11,022
Pop. kil. 51 hab. {Naxos 20,582
{Thira (Théra,
{Santorin) 21,901
{Milos 10,784
---------
123,293
========
{Attique 76,919
ATTIQUE ET BÉOTIE {Égine 6,103
Sup. 6426 kil. car. {Mégare 14,949
Pop. kil. 21 hab. {Thèbes (Thiva) 20,711
{Livadi 18,122
---------
136,804
========
{Chalcis 29,013
EUBÉI {Xérochorion 11,215
Sup. 4076 kil. car. {Karystia 33,936
Pop. kil. 20 hab. {Skopelos 8,377
---------
82,541
========
{Phthiotis 26,747
PHTHIOTIDE ET PHOCIDE {Parnasis 20,368
Sup. 5316 kil. car. {Lokris 20,187
Pop. kil. 20 hab. {Doris 49,119
---------
106,421
========
{Missolonghi
{(Mesolongion) 18,997
ACARNANIE ET ÉTOLIE {Valtos 14,027
Sup. 7833 kil. car. {Trichonia 14,453
Pop. kil. 16 hab. {Eurytania 33,018
{Naupactia 22,219
{Vonitza et
{Xeromeros 18,979
---------
121,693
========
{Patras 46,527
ACHAÏE ET ÉLIDE {Aegialia 12,764
Sup. 4942 kil. car. {Kalavryta 39,204
Pop. kil. 30 hab. {Ilia (Elis) 51,066
---------
149,561
========
{Corfou (Kerkyra) 25,729
CORFOU {Mesi 21,754
Sup. 1107 kil. car. {Oros 24,983
Pop. kil. 88 hab. {Paxi (Paxos) 3,582
{Leucade ou
{Sainte-Maure 20,892
---------
96,940
========
{Kranaea 33,358
CÉPHALONIE {Pali 17,377
Sup. 781 kil. car. {Sami 16,774
Pop. kil. 99 hab. {Ithaque 9,873
---------
77,382
========
ZANTE
Sup. 781 kil. car. {Zacynthe (Zante) 44,557
Pop. kil. 62 hab.