V

LES BALÉARES.

Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté, la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin Colubraria, signifie les «îlots des Couleuvres».

Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites, par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée, les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne. Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule. La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un régime presque féodal [178].

[Note 178: ][ (retour) ]

Superficie.
Pytiuse:
Íbiza 572 kil. car.
Formentera 96 »
Baléares:
Majorque 3,395 »
Cabrera 20 »
Minorque 734 »
_________________
4,817 kil. car.
Popul. en 1870: 289,235
Popul. kilom.: 60

Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre. Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes mœurs se sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de la fronde.

Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le désastre.

Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique. Majorque est parsemée de constructions, dites talayots, c'est-à-dire petites atalayes ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux nuraghi de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine: le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils». Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite, par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans, Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.

Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général, minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants, hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque de l'invasion carthaginoise.

TYPES DES BALÉARES.--FEMMES D'IBIZA.
Dessin de E. Ronjat, d'après l'Archiduc Salvator.

Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent, n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale, ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes, ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires trouvent un excellent abri.

Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces, attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit peu fidèle.

Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat, les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux.

A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet, que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles, ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des autorités continentales est mal accueillie.

Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest, légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques, dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime, non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella, se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations, toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.

La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où se montrent des puigs ou «puys» isolés portant tous une vieille construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons. Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries descendent au-dessous du niveau de la mer.

La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est, découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés. Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la pittoresque péninsule du cap del Pinar [179]. Quant à la côte septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports: les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges, et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.

[Note 179: ][ (retour) ] Altitudes de Majorque, d'après Willkomm:

Puig den Galatzo 1,200 mèt.
Puig den Torrella 1,506 »
Puig Major 1,500 »
Col de Soller 562 »
Bec de Ferrutx 568 »
Ile Dragonera 320 »

Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante dans les acequias ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre, l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour recevoir toute la force des rayons solaires.

De tout temps, les pageses, ou paysans majorquins, ont eu la réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et depuis, pendant que cristinos, carlistes ou combattants de quelque autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration. Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles espagnoles.

D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles, qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille: malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore majolica, forme italienne du nom de Majorque.

La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée. Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices et prétendent que leur Lonja, flanquée aux angles de ses quatre tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple, relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de bambous.

Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays sous le nom de Chuetas. Encore de nos jours ils habitent un quartier séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait, en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie.

ENTRÉE DU PORT D'IBIZA.
Dessin de E. Grandsire, d'après l'Archiduc Salvator.

Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la saison par des canaux d'eau pure [180].

[Note 180: ][ (retour) ] Villes de Majorque:

Palma 40,000 hab.
Manacor 15,000 »
Felanitx 10,500 »
Lluchmayor 8,800 »
Pollenza 8,000 »
Inca 8,000 »
Soller 8,000 »
Santañy 8,000 »

La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37 kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou barrancos, qui sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque; mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une est en communication avec la mer.

[Note 181: ][ (retour) ] Climats comparés de Majorque et de Minorque, d'après Carreras et Barceló y Combir:

Palma. Mahon.
Température moyenne 18°,1 17°,5
» du mois le plus chaud (?) 22°,4
» du mois le plus froid (?) 9°
Moyenne des pluies 0m,436 0m,690
Jours de pluie 67 82

De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells, qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques de pêche [182].

[Note 182: ][ (retour) ]

Port-Mahon 15,000 hab.
Ciudadela 7,500 hab.

VI

LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.

De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500 mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre, de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre, des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et l'intérieur de la Péninsule.

Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup plus populeuse par rapport à son étendue [183].

[Note 183: ][ (retour) ]

Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.
Aragon 46,565 kil. car. 928,763 20
Catalogne 32,330 » 1,768,408 55
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78,895 kil. car. 2,697,171 34

Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes, de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations du nord des Pyrénées.

C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire, entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté, les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux, leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud, et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec laquelle se défendent les idiomes locaux.

Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres, qui portent le nom de sierras quand ils ont une certaine longueur, et celui de muelas ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores.

La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo, laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans, et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca, ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands objectifs pour les combattants.

Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses, vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de 380 mètres au-dessus de la mer.

Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en révéler tous les mystères.

La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne, dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga, dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra; leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista, aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.

Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre: c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca. Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse, quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits, aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en déluge dans les plaines de l'Ebre.

Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux innombrables vagues.

De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32 kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins. Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.

Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona, est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres cubes.

La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte, l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants. Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le pays sous le nom de bufadors, témoignent aussi d'un travail qui se continue dans le laboratoire intérieur des laves.

Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les saillies du relief se correspondent par la forme générale, l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50 kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte; une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte» (Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida, interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya, affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et montrent ainsi dans toute sa grandeur.

VUE DE MONSERRAT.
Dessin de Sorrieu d'après une photographie de M. J. Laurent.

Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées» portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on contemple un horizon de 350 kilomètres de large.

De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne, longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda, que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision, aux écueils peuplés de polypes coralligènes [184].

[Note 184: ][ (retour) ] Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des Pyrénées:

AU SUD DE L'ÈBRE.
Sierra de San Just 1513 mètres.
Pico de Herrera 1306 »
Pico de Almenara 1429 »
ENTRE L'ÈBRE ET LE SÈGRE.
Peña de Oroe 1,769 »
ENTRE LE SÈGRE ET LA MER.
Sierra de Cadi 2,900 »
Monsant 1,071 »
Montagut 840 »
Monserrat 1,237 »
Monseñ 1,608 »
Madre del Mount 1,224 »

Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres, une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de trouver une issue pour gagner la mer.

La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra, de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe, de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional, l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:

Arga, Ega, Aragon

Hacen al Ebro varon.

Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir, dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.

Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure géométrique.

Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses, couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté; ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a 14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses. C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation. Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu profonde.

Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre. D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà, pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains. L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés. D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits [185].

[Note 185: ][ (retour) ]

Superficie du bassin de l'Èbre 83,500 kilom. carrés.
Pluies moyennes dans le bassin, par
mètre de surface 0m,500
Débit de crue 5,000 mètres cubes.
» moyen 100(?) » »
» d'étiage 50 » »
Écoulement moyen par mètre de surface 0m,037
Proportion de l'écoulement à la précipitation 1,14(?)

La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone, quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières, l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde, et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de brèches dans les plaines de l'Aragon.

Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes, cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts. Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation, la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon.

Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon. C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité distincte [186].

[Note 186: ][ (retour) ]

Saragosse. Barcelone.
Température moyenne (treize années) 16° 17°,20
Extrême de chaleur 41° 31°
» de froid -7°,8 0°,1
Écart 48°,8 30°,9
Pluie 0m,347 0m,400

Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs, hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi, Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes, Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée.

Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure, que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la rondalla, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre, s'allie avec une véritable beauté.

Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé, lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi: «Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs, se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois, justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des «universités» ou corps municipaux.

Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple «capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes, privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards, l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle, qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale.

Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais; les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force, aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi, par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui, sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes, ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient «Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.

Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.» Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux, les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce domaine du travail national [187]. Avant le commencement de la série de révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule; elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés. Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de l'Espagne.

[Note 187: ][ (retour) ] Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870:

Valeur du capital fixe.............. 150,000,000 fr.
Manufactures........................ 700
Ouvriers (hommes, femmes, enfants).. 104,000
Broches............................. 1,200,000
Production des fils................. 17,500,000 kilogr.
Tissus.............................. 200,000,000 mètres.

Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier, d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans l'esclavage.

Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles appartiennent au monde moderne.

Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important, le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies artificielles ont dû forcément y aboutir.

Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque, l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements, elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre, si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en 1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux, non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne de la cité, la «Vierge du Pilier» (Virgen del Pilar), dont la statue magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent massif. La Vierge l'avait dit elle-même:

Elle ne veut pas être française,

Elle veut être capitaine

De la troupe aragonaise!

Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en 1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour.

Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña, Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca, non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle communique maintenant avec la France, par la route carrossable du Somport.

Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds, où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés, ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La tour arabe de son église est une des principales curiosités de «l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une vallée sur un pont de 140 arcades, est une œuvre remarquable.

Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda», qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France, domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida.

Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce international, elle semble destinée à rester une ville de troisième ordre.

La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux embarcations d'un faible tonnage.

De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres, palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là, encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides, voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon.

BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.
Dessin A. de Deroy, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.

Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne, la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres. Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals; les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du «Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de toutes les amitiés sincères».

Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule; même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation; Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place catalane [188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest, au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre, la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé.

[Note 188: ][ (retour) ] Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000 fr.

Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires! Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses torres de plaisance tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits. C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle, de alt ou d'amount; sur la plage est l'agglomération moderne, de baix ou de mar.

Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage, ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans, des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona, la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion, située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché» où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan, porte l'appellation de la ville qui n'est plus [189].

[Note 189: ][ (retour) ] Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec leur population approximative:

ARAGON.
Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab.
Calatayud............... 12,000 »
Huesca.................. 10,000 »
Teruel.................. 7,000 »
CATALOGNE (CATALUÑA).
Barcelone (Barcelona).. 180,000 »
Réus................... 25,000 »
Tortose (Tortosa)...... 22,000 »
Mataró................. 17,000 »
Sabadell............... 15,000 »
Manresa................ 14,000 »
Tarragone (Tarragona).. 13,000 »
Lérida................. 12,000 »
Vich................... 12,000 »
Badalona............... 11,000 »
Igualada............... 10,500 »
Olot................... 10,000 »
Tarrasa................ 9,000 »
Gérone (Gerona)........ 8,000 »
Figuières (Figueras)... 8,000 »

La crête suprême des monts Pyrénées constitue sur la plus grande partie de son développement la frontière entre l'Espagne et la France; c'est là que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idéale qui, suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, sépare tantôt de bons amis et alliés, tantôt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont point toutes placées sur le faîte. En maints endroits, les sinuosités de la frontière descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit à l'Espagne, soit à la France, des pâturages ou des forêts qui sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrémité occidentale de la chaîne pyrénéenne, c'est l'Espagne qui est le mieux partagée; elle possède toute la vallée de la Bidassoa, sur le versant français. A l'autre extrémité des Pyrénées, la France a pris sa revanche, car elle s'est emparée de tout le massif du Canigou et de la haute vallée du Sègre, sur le revers méridional des montagnes de Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empiétements Espagnols qui l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la déclivité la plus douce, et par conséquent la plus facilement accessible, est celle qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutumés à la vie des montagnes, les pâtres aragonais et basques n'ont pas manqué de s'approprier les pâturages du versant septentrional toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, et, plus tard, les traités internationaux n'ont eu qu'à consacrer les prétentions du plus fort.

Le val d'Aran, au centre même du système orographique des Pyrénées, est une de ces conquêtes que l'Espagne a faites sur la France sans que le sang ait eu à couler. Par le cours de ses eaux, cette vallée semblerait plutôt devoir être française, puisque les deux Garonne y prennent naissance et s'y réunissent en un seul fleuve; mais le défilé de sortie est fort étroit et facile à obstruer; partout ailleurs, les montagnes se dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une grande partie de l'année. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Aranais avaient le «pas pleinier», c'est-à-dire le droit de commerce librement avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complète autonomie administrative. Isolés, comme ils le sont, du reste du monde, les douze mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est possible, que toute autre population d'Europe, à se constituer en république indépendante.

A l'est d'Aran, un deuxième massif de montagnes, moins nettement limité et s'ouvrant assez largement du côté de l'Espagne, est, du moins de nom, un pays républicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire, comparable à la république italienne de Saint-Marin, occupe une superficie d'environ 600 kilomètres carrés, peuplée de près de 6,000 habitants. Sauf les pâturages de la Solana (Soulane), situés sur le versant français, sur la rive gauche de l'Ariége naissante, tout le domaine d'Andorre écoule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou Valira, qui va lui-même s'unir au Sègre, dans la plaine riante de la Seu d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contrée sont devenues arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux à les priver encore davantage de la terre végétale qui restait; partout les bûcherons sont à l'œuvre pour faire disparaître des pentes les dernières forêts de pins et de chênes. D'anciennes moraines, privées des arbres qui les consolidaient, se sont ainsi écroulées, et l'une d'elles, située dans le voisinage du bourg d'Andorre, a récemment détruit un hameau qui se trouvait à sa base.

Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les origines de la république d'Andorre à une victoire de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des constructions qui leur sont faussement attribuées. Le fait est qu'avant la Révolution française le val d'Andorre n'était point constitué en souveraineté indépendante. Aux origines du régime féodal, le territoire d'Andorre était une seigneurie dépendant du comté d'Urgel et, par conséquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'héritages, de procès et de guerres, il fut décidé en 1278 que la vallée serait, au point de vue politique, une simple seigneurie indivise, tenue à titre égal par les évêques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est là ce qu'ont établi les recherches de M. Bladé. En 1793, la République française refusa le tribut accoutumé, que l'on cessa de percevoir jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Cortès espagnoles abolirent le régime féodal. Andorre prit en conséquence une autonomie distincte, et devint un petit État s'administrant lui-même, mais dépourvu de ce que le droit des gens désigne sous le nom de «souveraineté extérieure». Toutefois les habitants, rendus à eux-mêmes, n'ont cessé de se gouverner suivant les vieilles coutumes féodales, bien différentes de celles que comporterait une république égalitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles. La loi du majorat existe; les aînés sont maîtres, et leurs frères puinés, presque assimilés au reste des serviteurs, doivent obéissance au chef de famille et ne jouissent de son hospitalité qu'à la condition de travailler à son profit. Encore en 1842 la dîme s'était maintenue; il fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparaître. En réalité, la liberté des montagnards d'Andorre se borne à ne devoir à l'Espagne ni l'impôt du sang, ni les taxes ordinaires, et à pouvoir se livrer impunément à la contrebande. C'est l'importation clandestine des articles de France et du tabac sur les marchés d'Espagne qui fait la principale richesse du pays: récemment, les «souverainetés d'Andorre» ont aussi jugé bon de chercher une autre source de revenus dans la fondation d'une maison de jeu, à proximité d'Ax, sur le versant ariégeois de leur territoire. La principale industrie légitime de la vallée est l'élève des bestiaux; les bergers andorrans mènent en hiver la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos del Urgel, sur la rive gauche du Sègre. La république possède aussi de petites forges et une fabrique d'étoffes, foulées dans les eaux sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne suffisent pas à nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux quittent le pays, avec ou sans espoir de retour.

La république andorrane reconnaît deux suzerains, l'évêque d'Urgel, qui perçoit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement français, qui touche une somme double. Deux viguiers représentent la seigneurie; l'un, français, est nommé par la France pour une durée illimitée; l'autre, andorran, est choisi par l'Espagne pour une période de trois années; mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois provisoires en attendant la réunion des Cortès, où ils siégent eux-mêmes avec le juge d'appel, désigné alternativement par l'un et l'autre suzerain, et deux rahonadors ou défenseurs des priviléges andorrans. A la tête de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxième consul, assistés de douze conseillers élus par les chefs de famille. Le conseil général, qui siége au village d'Andorre, est composé des consuls et d'autant de délégués des six paroisses. Mais, en dépit de toutes les fictions d'indépendance, l'Andorre est, en réalité, une partie intégrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gênent nullement pour violer le territoire de la prétendue république. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les Andorrans dépendent plutôt de l'Espagne que de la France, car, par le langage, même officiel, par le costume et les habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'année, ils restent complétement séparés du bassin de l'Ariége, tandis que par la vallée de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel, chef-lieu de leur diocèse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne jamais être troublé par la guerre a permis à la population de dépasser ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-être. En général, les Andorrans sont intelligents et fins, trop fins même, car leur liberté précaire et l'habitude de la contrebande ont développé chez eux la ruse outre mesure. Ils excellent à prendre un air ahuri quand ils croient leurs intérêts en jeu. Feindre la niaiserie pour éviter ou tendre un piége s'appelle dans les vallées voisines «faire l'Andorran».

La capitale d'Andorre est un village assez propre, situé au-dessous du confluent de la Massane ou Valira del Nort, à peine sorti d'un «grau» ou défilé sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mêler le ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le village principal de la Vallée est San Julia de Loria, près de la frontière d'Espagne: c'est le grand entrepôt des marchandises de contrebande.

VII

PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO.

Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte, ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du grand plateau, dans le bassin de l'Èbre [190].

[Note 190: ][ (retour) ]

Superficie. Popul. en 1870. Popul. kilom.
Provinces basques:
Guipúzcoa 3,122 kil. car. 180,700 hab. 96 hab.
Alava 1,885 » 103,300 » 33 »
Vizcaya 2,198 » 187,900 » 85 »
Navarre 10,478 » 318,700 » 30 »
_____________ ____________ _______
17,683 »
Logroño 5,037 » 182,900 » 36 »
_____________ ____________ _______
22,720 » 973,500 » 43 »

Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires: jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.

La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest, la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre.

Les chaînons qui de ces massifs pyrénéens se dirigent vers le golfe de Gascogne sont également fort irréguliers dans leur allure. La plupart se relient les uns aux autres par des arêtes transversales, parallèles à l'axe des Pyrénées, de sorte que les torrents ont à chercher péniblement leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie inférieure de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, après un long circuit, revient vers le nord pour se mêler aux eaux salées de l'estuaire de Fontarabie. Elle sépare ainsi des Pyrénées un massif distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la Rhune, sur la frontière française. Plusieurs autres sommets du littoral sont isolés de la même manière et s'élèvent à une hauteur égale à celle des pointes situées sur l'axe de la chaîne. Parmi ces pics dominateurs on peut citer le Mendaur, qui se dresse à l'ouest de la vallée de la Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si bien entouré par une ceinture de vallées ombreuses, et les monts qui se terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap Machichaco. Une montagne non moins isolée est celle qui s'élève au nord de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los Pasages, alternativement empli et vidé, par la marée. C'est le Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revêtues de bruyères, d'où l'on contemple l'admirable tour d'horizon formé par les montagnes et les vallées du pays Basque, l'Adour, les Landes françaises et l'Océan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de Higuer ou du Figuier, est l'angle extrême du littoral cantabre et fait face aux deux rochers de Sainte-Anne, dressés en pleine mer; de l'autre côté du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes méridionales de la côte française.

Dans cette étroite zone du versant basque se trouvent représentées de nombreuses formations géologiques, du granit et des porphyres aux roches calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion déposés par les rivières. Cette grande variété d'origine et la multitude des fissures qui en ont été la conséquence ont donné aux provinces basques un trésor de mines qui a toujours été d'une certaine importance économique, mais qui ne peut manquer d'assurer tôt ou tard à ces contrées un rôle très-considérable dans l'industrie du monde. Le cuivre, le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai de fer de toute espèce, se prêtant à la fabrication de tous les articles de fonte et d'acier. Le fer «vernissé» ou «gelé» que fournit la mine de Mondragon, dans les collines du Guipúzcoa, est celui dont on se servait jadis pour préparer l'acier incomparable des lames de Tolède. De nos jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier utilisé pour les canons Krupp. Des montagnes entières sont tellement remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minières les achètent en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier, sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement exploité de ces contrées est celui de Somorrostro, à l'ouest de la rade de Bilbao. Ce gîte, d'une superficie de plus de 20 kilomètres carrés, est composé de masses ferrugineuses intercalées dans une couche de sables micacés; elles sont très-faciles à fondre et donnent un métal d'une malléabilité tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines n'est pas arrêtée par la guerre civile, le pays tout entier est d'une couleur de rouille: «les champs, les chemins, les maisons et jusqu'à la peau des gens. La poussière de minerai a tout recouvert d'une teinte rougeâtre uniforme, sur laquelle tranche le vert éclatant des maïs et des grands châtaigniers.»

Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, parallèlement à l'axe des Pyrénées, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chaînons latéraux du grand faîte de partage. La sierra de la Peña se prolonge à l'ouest de la rivière Aragon par deux arêtes, l'une qui s'unit aux rameaux pyrénéens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de montagnes de San Cristóbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court assez régulièrement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de Monreal, mont célèbre dans les légendes, et le meilleur poste d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chaîne du nord s'étale en un plateau fort accidenté et surmonté de cimes: c'est la sierra de Andía, que continuent jusqu'à l'Èbre les montagnes de Vitoria et dont les ramifications s'enchevêtrent bizarrement pour former cette région des Amézcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte, limite au sud le Carrascal ou le «pays des chênes verts», région aussi sauvage que les Amézcuas et non moins souvent ensanglantée par les guerres civiles. Au delà de ce massif, la crête principale va former les monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des défilés de l'Èbre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie qui marque, sur la rive méridionale du fleuve, la limite du plateau des Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo. Ainsi se trouve complétée la jonction de tous les systèmes montagneux du pays Basque. Les Pyrénées sont rattachées à la sierra de Andía par le seuil d'Alsásua, où passe le chemin de fer de Vitoria à Pampelune, et les monts sous-pyrénéens sont eux-mêmes reliés aux chaînes du plateau castillan. Quant à la province de Logroño, tous les chaînons qui la parcourent sont des contre-forts extérieurs du même plateau: à l'ouest, ce sont des rameaux du massif de la Demanda; à l'est, ce sont les deux chaînes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra Cebollera vers les plaines de l'Èbre [191].

[Note 191: ][ (retour) ] Altitudes de la Navarre et du pays Basque:

Col de Velate 868 mètres.
» Azpiroz 587 »
Mont Aitzcorri 1,535 »
Col de Arlaban 617 »
Peña Gorbea 1,537 »
Mont Mendaur 1,132 »
Mont Haya 987 »
Jaizquibel 583 »
Sierra de Andia 1,454 »
Col de Alsásua 596 »
Vitoria 513 »
Pampelune (Pamplona) 420 »

GORGES DE PANCORBO.
Dessin de Sorrieu, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises présente en plusieurs districts, principalement sur le versant de l'Èbre, des paysages tout à fait castillans par l'âpreté, la nudité de ses pentes: le déboisement à outrance pratiqué par les maîtres de forges a enlaidi, aussi bien qu'appauvri la contrée. La Navarre méridionale offre même de véritables déserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivière Aragon, le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque sans végétation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, où les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gardé leur verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites. Les forêts de hêtres, les bois de châtaigniers, les bouquets de chênes, les prairies inclinées des vallons, les eaux courantes que l'on voit briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec les parois de grès ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la verdure. Dans les vallées, sur les coteaux, aux pentes des montagnes, des villages éparpillent leurs petites maisons blanches au milieu des vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mêlent dans la campagne l'aspect de l'hiver à celui du printemps.

Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent très-fréquemment du golfe de Gascogne, entretiennent dans ces contrées une température moyenne fort égale. Les pluies y sont très-abondantes, surtout aux changements des saisons; mais aucune période de l'année n'en est privée. Sur le versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins un mètre et demi, c'est-à-dire triple de celle qu'on observe dans les plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature africaine qui domine sur les plateaux de l'intérieur et sur les rivages méditerranéens; il ressemble beaucoup plus à celui de l'Irlande et des Pays-Bas qu'à celui de Valence et de Murcie. Grâce à l'influence de l'Océan voisin, la contrée n'a pas à souffrir de fortes chaleurs estivales; elle ne redoute guère non plus les froids de l'hiver, car le vent marin les tempère, et les premiers monts des Pyrénées arrêtent au passage l'âpre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le désavantage d'un excès d'humidité, le pays Basque aurait un des climats les plus agréables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres. C'est aussi l'un de ceux qui se prêtent le mieux à la production agricole. Dans les années de paix, la Navarre, les provinces Basques et la Rioja, qui s'étend sur la rive gauche de l'Èbre, sont parmi les contrées les plus riches de l'Espagne en blé, en vins, en huiles, en bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France méridionale de viande de boucherie et de vins à bas prix, et depuis, des armées vont et viennent dans ses campagnes sans les épuiser. Pendant leur première grande guerre, les carlistes, presque toujours enfermés entre l'Èbre et les Pyrénées, eurent constamment d'amples ressources; malgré le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siéges, les assauts entraînent après eux, la terre suffisait toujours à les nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour les combats.

L'égalité de température et l'humidité du sol sont aussi très-favorables au développement rapide de la végétation arborescente. Sur le versant atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du climat pour cultiver une grande variété d'arbres fruitiers, surtout des pommiers, dont le cidre, ou zagardua, est une boisson très-répandue dans les trois provinces. Dans les vallées pyrénéennes de la Navarre, où les habitants sont encore clair-semés, les forêts ont gardé leur uniformité première; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, où l'on ne pénètre que par d'âpres défilés et des montagnes escarpées, est l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de la région qui s'étend au sud des Pyrénées françaises, entre le pic d'Anie et les Aldudes. Plus à l'ouest les forêts qui avoisinent le val Cárlos (Valcárlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-être moins grandioses, mais elles sont plus aimables à cause de la variété des paysages, et plus intéressantes à cause des souvenirs de l'histoire et de l'écho des vieilles traditions. Sur la foi des légendes, on se représente volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des rochers à pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le célèbre mont d'Altabiscar, qui s'élève à l'orient, est une longue croupe où les fleurs roses des bruyères se mêlent au jaune doré des genêts et des ajoncs, et la playa de Andrés Zaro, où le grand massacre eut lieu, est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes. Un vieux couvent, entouré de murailles crénelées et flanqué de quelques masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis au delà, vers la France, un charmant sentier, semblable à l'avenue d'un parc, se glisse à l'ombre des hêtres et s'élève en pente douce vers un col gazonné où se trouve la chapelle rustique d'Ibañeta. Ce paysage gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mémoire. On ne voit pas un seul rocher d'où les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le précipice au fond duquel Roland fit pour la dernière fois résonner son cor d'ivoire. C'est à leur vaillance et à leur ruse, non pas à l'âpreté des gorges d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armées de Charlemagne. Sur le versant opposé, dans le val Cárlos proprement dit, le fond de la vallée, aujourd'hui dominé par une belle route, est beaucoup plus étroit et plus difficile à parcourir.

Quel est cet ancien peuple dont les traditions célèbrent le courage indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donné des preuves de son héroïsme? Quelle est son origine première? Quelle est sa parenté parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions auxquelles il est impossible de répondre. Les Basques sont la race mystérieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des autres hommes. On ne leur connaît point de frères.

- Il n'est pas même certain que tous les Euskariens ou Basques appartiennent à une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des habitants de la contrée se distinguent par la beauté précise des traits, l'éclat et la fermeté du regard, l'équilibre et la grâce de la personne; mais que de variétés dans la stature, la forme du crâne et des traits! De Basque à Basque, il y a autant de différences qu'entre Espagnols, Français et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de blonds, de dolichocéphales et de brachycéphales, les uns dominant dans tel district, les autres ailleurs. La solution du problème devient de plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse de perdre par les croisements de son originalité première. Il est probable qu'avant l'ère de l'histoire écrite, des populations d'origine diverse se sont trouvées réunies dans le même pays, soit par des migrations, soit par la conquête, et que la langue des plus civilisés sera devenue peu à peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en faits de cette espèce.

Si l'on ne tient pas compte des différences et même des contrastes que présentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la Navarre française, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le menton très-nettement dessinés, une taille bien proportionnée, des attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrême mobilité. Les moindres sentiments se révèlent sur leur visage par l'éclair du regard, le jeu des sourcils, le frémissement des lèvres. Les femmes surtout se distinguent par la pureté de leurs traits; on admire leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur taille. Même dans les villes et les villages qui servent de lieux de passage aux étrangers, de Bayonne à Vitoria, et où les croisements ont le plus altéré les traits de race, on est frappé de la beauté de la plupart des femmes et de leur élégance naturelle. Dans certains districts reculés la laideur est un véritable phénomène. Deux localités du Guipúzcoa, Azpeytia et Azcoytia, près desquelles se trouve le fameux couvent de Loyola, sont tout particulièrement célèbres à cause de la beauté de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait difficile d'y trouver une jeune fille qui ne fût pas un modèle parfait.

Mais les Basques n'ont pas seulement la beauté de la forme, ils ont aussi la dignité du maintien. On aime à les voir marcher fièrement, la veste jetée sur l'épaule gauche, la taille serrée par une large ceinture rouge, le béret légèrement incliné sur l'oreille. Quand ils passent à côté du voyageur, ils le saluent avec grâce, mais comme des égaux, sans baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vêtues de couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent toutes haut la tête, et, quoique marchant très-vite, ont un port de déesse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tête contribue probablement à leur donner cette fière tournure qui les distingue; l'équilibre parfait qu'elles doivent apprendre à maintenir, pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de tomber, développe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre rarement chez les femmes des contrées voisines. Elles ont surtout les épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, beauté bien rare chez les paysannes accoutumées au dur travail de la terre.

Les Basques se donnent à eux-mêmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens, et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est le sens précis de ce mot; mais, d'après toutes les probabilités, il signifie simplement «parole». Les Euskariens seraient donc les «Hommes qui parlent». Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race se sont donné dans leurs idiomes. Cette langue «par excellence» que parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'à maintenant être tout à fait unique par la structure de ses mots et le mécanisme de ses phrases. Elle a dû emprunter beaucoup de termes aux langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont appris à connaître par leurs rapports avec l'étranger, toutes les idées nouvelles qui leur ont été apportées depuis les temps préhistoriques, sont naturellement désignées par des expressions qui n'appartiennent pas au fond primitif de leur idiome; peut-être même faudrait-il remonter jusqu'à l'âge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques dans le pays, pour trouver le basque dans sa pureté primitive, car il semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des métaux sont d'origine âryenne, finnoise ou même sémitique. Mais, si nombreux que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la langue basque n'est point âryenne comme presque tous les autres idiomes de l'Europe; ce n'est pas une langue à flexions comme celles de la famille indo-européenne; mais si elle devait entrer dans un groupe déjà connu, il faudrait la rattacher au système «polysynthétique» des dialectes américains, ou aux idiomes «agglutinants» des peuples de l'Altaï. Elle appartient donc à une période de la vie de l'humanité plus ancienne, moins avancée que celle dans laquelle sont nées les autres langues de l'Europe. De leur côté, les patriotes basques déclarent leur «parole» bien supérieure à toutes les autres: d'après quelques auteurs, c'est en eskuara que le premier homme aurait salué la lumière; l'orthodoxie locale érigea même cette imagination en article de foi, et bien mal venu eût été l'étranger qui se serait permis d'émettre un doute sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les philologues peuvent juger la question, car, sans compter une bibliothèque d'écrits consacrés à l'eskuara, les divers dialectes de cette langue ont une littérature, chants, comédies, traductions, devenue accessible aux hommes d'étude.

En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait révélé si l'idiome euskarien est vraiment indépendant de tout autre, il nous faut considérer les Basques, restés sans frères sur les continents, comme un peuple entièrement à part, comme le débris d'une ancienne humanité rongée de tous les côtés par les flots envahissants d'une humanité plus moderne. Les preuves ne manquent point pour établir que les Euskaldunac ont été jadis un peuple nombreux occupant une grande étendue de territoire. Si l'on n'a point encore réussi à retrouver aux bornes du monde les origines du basque, on découvre cette langue à l'état fossile, pour ainsi dire, dans les contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée occidentale. Nul monument écrit ne raconte comment des peuples frères de race occupaient ces régions si bien disposées pour n'être qu'un seul domaine géographique; mais au lieu de récits, de légendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves et de cités qui proclament après des milliers d'années la puissance des anciens aborigènes. A l'est du pays où se trouvent aujourd'hui les dernières populations basques, dans les vallées pyrénéennes du Bastan français, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il en est de même dans les plaines qui s'étendent au nord des monts jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri (ville neuve), rappelle encore par son nom le séjour des Auskes ou Euskariens; à l'orient des Pyrénées, Elne et Collioure, situées, l'une à une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, étaient aussi des Iliberri, ainsi que le témoignent encore les noms corrompus des deux villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux appellations euskariennes, on peut citer une troisième Iliberri, la voisine de Grenade, que domine la montagne nommée d'après elle la sierra de Elvira. Et que de cités antiques, bâties par les mêmes peuples, durent précéder ces «villes neuves»!

La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'Espagne ont admis, avec la plus grande plausibilité, que ces anciens peuples de langue euskarienne étaient les Ibères dont parlent les auteurs anciens et qui occupaient autrefois la plus grande partie de la Péninsule. Par cela même, les Basques actuels se trouveraient être les descendants directs des Ibères; ils seraient, dit Michelet, «le reste de ce monde antérieur au monde celtique et dont on ne connaît que la décadence.» Tout naturellement, on a cru également devoir attribuer aux ancêtres des Basques les diverses inscriptions et légendes de monnaies en «lettres inconnues», letras desconocidas, que l'on a découvertes en Espagne et dans la France méridionale, et que M. Boudard a fini par interpréter comme étant réellement de langue euskarienne. Il est à peine permis de douter de l'identité parfaite des Ibères et des Basques. Cet isolement du petit peuple pyrénéen n'existait donc pas dans l'antiquité. Par les Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus ibériennes et celtibériennes, il couvrait la péninsule d'Hispanie. Au delà des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'étendaient aussi jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques localités dont les noms sont entièrement basques; l'une des peuplades énumérées par Strabon porte même la désignation tout euskarienne de Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient peut-être à leur face bronzée par le soleil. Enfin, les témoignages des auteurs romains s'accordent à déclarer que les Ibères avaient colonisé les grandes îles de la Méditerranée; les nations liguriennes qui habitaient les côtes de l'Italie appartenaient probablement à la même souche.

On s'est étonné que les Basques aient pu se maintenir en corps de nation, parlant sa langue, précisément dans cette partie des Pyrénées où les montagnes, trop basses pour se dresser en barrière contre les armées d'invasion, ont laissé passer, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce fait, que les Pyrénées occidentales sont les plus éloignées de Rome et devaient, par conséquent, échapper plus facilement à l'influence du peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a dû également aider les Euskariens à garder leur cohésion nationale, leurs moeurs et leur langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibériennes, séparées par des crêtes neigeuses difficiles à franchir, étaient refoulées par leurs ennemis en d'étroites vallées latérales, et ne pouvaient s'entr'aider en cas de péril commun. Les Basques avaient, au contraire, le privilège d'habiter un pays offrant à la fois de sérieux obstacles à l'invasion étrangère et, par-dessus les chaînons parallèles, des passages faciles pour les indigènes. Les peuplades des diverses vallées pyrénéennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une masse épaisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et qui toutes entraient, l'une après l'autre, de gré ou de force, dans le monde latinisé.

On ne sait quelle était, après l'époque romaine, l'étendue des territoires occupés par des populations de langue basque, mais il est très-probable que cette étendue a peu changé, car, depuis lors, les Euskariens ont presque toujours été leurs propres maîtres, et nulle raison majeure n'a pu les porter à laisser leur langue pour celle de voisins qu'ils tenaient en mépris. Du côté de la France, les limites actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du côté de l'Espagne, elles ont été déterminées avec moins de précision. Elles ne correspondent nullement aux frontières des circonscriptions administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque commence à l'ouest par la vallée du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa limite contourne cette ville, qui est devenue presque entièrement espagnole, et traverse au sud le col d'Orduña pour suivre les flancs de la Peña de Gorbea et longer à une certaine hauteur le versant méridional des Pyrénées en laissant en dehors toutes les villes situées dans la plaine de l'Alava. Au delà de Salvatierra, elle descend pour remonter sur les flancs de la sierra de Andía et rattache au pays basque toute la vallée où court le chemin de fer d'Alsásua à Pampelune; mais cette ville elle-même, l'ancienne Irun des Ibères, n'est euskarienne que par les souvenirs historiques, et, plus à l'est, le basque n'est parlé que dans les hautes vallées de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal, tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil, Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie, qui, du côté de la France, est la borne des populations de langue basque, l'est également du côté de l'Espagne. Ainsi, des quatre provinces euskariennes, une seulement, le Guipúzcoa, est en entier comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes d'Irun et de Saint-Sébastien y forment-elles des îlots de langue castillane. Toute la zone méridionale des contrées qui font politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est depuis un temps immémorial envahie par les dialectes latins, et les populations y parlent un castillan mélangé de quelques termes locaux d'origine euskarienne. D'après les affirmations des paysans, que pourtant n'a point encore corroborées un seul document authentique, on aurait encore parlé le basque à Olite et à Puente la Reina, situées à une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M. Broca voit dans ce déplacement de langues, dont il importerait d'abord de constater la réalité, une conséquence toute naturelle de la juxtaposition immédiate du basque avec un idiome disposant de la prépotence administrative et de l'influence littéraire, sociale et religieuse. Au sud des Pyrénées, le basque n'est pas de force à lutter contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrénées il n'est pas même menacé par le patois béarnais.

D'un côté l'espagnol, de l'autre le français, travaillent à se substituer au basque, non par la conquête violente, mais par un lent travail de désorganisation. Déjà scindée en sept dialectes, modifiée par des mots et des tournures contraires à son génie, la langue des Ibères cherche à s'accommoder de plus en plus à l'esprit des étrangers qui viennent s'établir dans le pays; elle perd sans cesse en originalité et se transforme en patois. Chaque grande route qui pénètre dans le territoire basque fait en même temps une trouée dans la langue elle-même. Chaque progrès, surtout celui de l'instruction, ne peut qu'être fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques, désormais enfermé dans un étroit horizon de collines et de montagnes, ne saurait plus compter sur une longue durée pour le langage des aïeux [192].

[Note 192: ][ (retour) ] Nombre approximatif de la population de langue basque, en 1875:

Basses-Pyrénées (France) 116,000
Provinces basques:
Guipúzcoa 170,000
Viscaya 120,000
Alava 50,000
Navarre 100,000
_________
556,000

Strabon parle des Cantabres, les ancêtres immédiats de nos Basques, avec une admiration mêlée d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la liberté, leur mépris de la vie, lui paraissaient des qualités tellement surhumaines, qu'il y voyait une sorte de férocité, une rage bestiale. Il raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indépendance contre les Romains, des Cantabres se sont entre-tués pour ne pas être réduits en captivité, que des mères mirent elles-mêmes leurs enfants à mort pour leur éviter l'opprobre et les misères de l'esclavage, que des prisonniers, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire. A cette époque, les Ibères avaient coutume de se prémunir contre les malheurs inattendus en portant sur eux un poison préparé à l'aide d'une plante semblable à l'ache et qui tuait sans douleur. Maîtres de leur propre vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout quand il s'agissait de combattre pour un ami.

Leurs qualités de courage, souvent mises à l'épreuve depuis leurs luttes avec les envahisseurs romains, n'ont jamais été trouvées en défaut, mais elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et les lois des fédérations pyrénéennes témoignent de la prééminence que la droiture des Basques, leur générosité, leur amour de l'indépendance, leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les sociétés voisines. Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur abjection que la liberté est un privilège de noblesse, voyaient en eux des gentilshommes. Tous les habitants du Guipúzcoa et de la Biscaye proprement dite étaient nobles, même en vertu de la hiérarchie espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, où les Maures dominèrent pendant quelque temps, et où plus tard se fit sentir l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son cortége habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces veillaient avec le même soin jaloux sur leurs libertés locales et forçaient leurs suzerains à observer de point en point le contrat d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'était qu'une succession de massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix; chaque année, les communes situées sur les versants opposés des montagnes se juraient une amitié perpétuelle, et tour à tour leurs ambassadeurs déposaient solennellement une pierre symbolique sur une pyramide élevée par les ancêtres au milieu des pâturages du col. Toutes ces petites républiques, dont l'isolement eût fait une proie facile pour les conquérants, étaient fraternellement unies en une grande fédération; chacune s'engageait à «sacrifier les biens et la vie» pour maintenir la patrie commune «en droit et en justice». Leur étendard figure trois mains unies: Irurak bat, «les Trois n'en font qu'Une,» telle est la belle devise des provinces Vascongades.

Ce qui montre surtout combien la société euskarienne, si peu importante par le nombre, était supérieure aux populations voisines par ses éléments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la personne humaine. Tout Basque était absolument inviolable dans sa demeure: jamais il ne pouvait être privé de son cheval ni de ses armes. Si d'autres Ibères, libres comme lui, portaient devant le conseil une accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacrée pour tous, et quand le moment était venu de répondre à l'imputation, il sortait fier et superbe, le béret sur la tête, le bâton dans la main, et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chêne où siégeaient les prud'hommes assemblés. Dans les assises nationales, tous votaient, et le suffrage de tous avait la même valeur. Dans plusieurs vallées, les citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la même liberté que les hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place pour les dames de la «confrérie» délibérante d'Arriaga. Cependant il n'était pas d'usage que les femmes fussent assises à la même table que l'etcheco-jauna (le maître de la maison) et ses fils; elles mangeaient debout à côté du foyer; même de nos jours, cette vieille habitude d'inégalité n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la tradition, que la femme se croirait presque déshonorée si on la voyait assise à côté de son mari à tout autre jour que celui de ses noces. De même, lors des fêtes publiques, les femmes se tiennent à l'écart: elles dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent à leurs jeux plus bruyants.

Mais, à part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des Basques ne révèlent que des qualités naturelles. S'il est vrai que l'on peut juger d'un peuple d'après ses jeux,--car l'homme, quand il se laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-même,--les Euskariens gagnent singulièrement à être vus aux jours de fête; ils ne cessent point alors d'être aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs vallées, les jeunes Basques s'exercent au saut, à la danse, à la course, au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la nation; elle lui a voué une espèce de culte comme à sa plus précieuse institution. Les grandes parties sont annoncées d'avance et les Basques y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs d'autrefois allant à Delphes ou à Olympie. Et, pareille aux tribus helléniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffinés de l'esprit. Les Basques jouent encore en plein air des mystères et des pastorales; ils ont leurs acteurs et leurs poètes.

Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes sont composées d'hommes supérieurs de toute manière à leurs voisins. Aux qualités correspondent aussi les défauts. Actuellement le grand malheur des Basques est précisément dérivé de leurs anciens priviléges nationaux. Ils veulent continuer les traditions du passé, parce que ce passé fut héroïque, se renfermer dans les étroites limites de leur patrie, parce que cette patrie fut libre à côté de nations esclaves, rester étrangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre des choses, il se trouve qu'en défendant leurs libertés provinciales les Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres provinces; ils ne veulent point qu'on touche à leurs fors, et, pour en assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre à leurs voisins de se débarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent les plus étranges inconséquences et de singuliers malentendus, causés d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car l'instruction est très-peu répandue chez eux: elle n'était point stipulée dans leurs fors!

Ces fueros, ou droits particuliers des Basques, sont censés les mêmes qu'en l'année 1332, époque à laquelle les députés des provinces se présentèrent à Búrgos pour offrir le titre de «seigneur» au roi de Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du traité qui fut conclu, il est interdit au souverain étranger de bâtir ou de posséder aucune forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien. Les Basques ne doivent leur sang qu'à leur propre pays; ils sont exempts de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou «miquelets» dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai, les Basques doivent le service, mais à certaines conditions. Dans la Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent être menés, sans leur consentement exprès, au delà d'un certain arbre de la frontière, et dans ce cas ils ont droit à un payement spécial; des formalités analogues doivent être observées dans le Guipúzcoa et l'Alava. L'impôt est toujours fixé et réparti par les juntes provinciales; presque toutes les contributions perçues sont exclusivement destinées à couvrir les dépenses locales, et ce qui est accordé à l'État l'est à titre de don gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les monopoles n'existent point. Enfin les municipalités locales sont toutes indépendantes; représentées par leurs alcades, les membres de l'ayuntamiento, les «grands-parents», ou parientes-mayores, elles fixent et arrêtent seules leur propre budget.

Mais que de diversités, de contrastes et de bizarreries féodales dans cette organisation des communes et des provinces, en apparence si démocratique! Telle bourgade est une république indépendante; telle autre se groupe avec un certain nombre de villages en «université» souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel village, la municipalité nouvelle est nommée par celle qui vient d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des électeurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catégorie, ou même, soit par le seigneur local, soit par son représentant. Les juntes provinciales se renouvellent aussi suivant les procédés les plus divers, en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on considère dans les démocraties modernes comme un droit naturel appartenant à l'homme libre, est encore un privilège parmi les Basques et n'est point exercé par tous. En outre, l'usage de ce privilége est accompagné de formalités puériles et réglé par une étiquette jalouse: les lois de la préséance ne sont pas moins religieusement observées sous le «chêne de justice» qu'à la cour de la reine d'Angleterre. On comprend qu'avec de pareilles institutions, où la tradition féodale se mêle au vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux républicains, les champions les plus obstinés de l'ancienne monarchie espagnole. Ce sont eux qui ont donné à l'Église catholique son génie inspirateur, son véritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola.

SAINT-SEBASTIEN.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Il est évident que la situation tout exceptionnelle des provinces Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Déjà la Navarre est assimilée depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le service militaire, les impôts, la constitution des municipalités. Même en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manière irrésistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une liberté commune avec les autres habitants de la Péninsule, c'est en vain qu'ils essayeront d'être libres tout seuls. La guerre les a déjà brisés une première fois; elle menace de les briser encore et de les réduire à merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend à les priver de leur individualité nationale pour les faire participer à la vie politique des populations espagnoles. L'industrie moderne, aidée par le commerce et les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins, fait disparaître les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas seulement «un peuple qui saute et danse au haut des Pyrénées», comme le disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols.

Comme pour hâter la disparition prochaine du groupe distinct que leur race forme encore dans l'humanité, les Basques émigrent en grand nombre et laissent derrière eux des places vides que leurs voisins viennent occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes vallées partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres, entraînés par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, partent sans désir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'établir sur un autre hémisphère. Naguère les Basques espagnols émigraient beaucoup moins que leurs frères de nationalité française, chassés de leur patrie par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant en foule l'exemple qui leur est donné, et la majorité de ceux qui s'en vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la nation. Dans les républiques de la Plata, où ils vont presque tous chercher fortune, leur race est destinée à se perdre, comme élément distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que certains patriotes euskariens rêvent la naissance d'une nouvelle république cantabre dans les pampas de l'Amérique.

Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet esprit de solidarité qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et dans les autres villes de l'Espagne proprement dite, à Montevideo, à Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se liguent contre des concurrents, et de cette façon ils arrivent à faire bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de cohésion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un petit nombre de générations, le basque sera rayé de la liste des langues vivantes de l'Europe, comme l'ont été le cornish et le crévine, comme le seront l'erse, le manx, le wende, le lithuanien, le livonien, et même avant l'idiome disparaîtront les anciennes moeurs et les institutions politiques.

Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie peuplées d'étrangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui déplaisent. Sauf dans les districts commerçants et industriels, toutes les maisons se dressent isolément sur les promontoires, sur les pentes des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'étend une pelouse plantée de chênes, où chaque soir, après le labeur de la journée, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrénées occidentales avaient un esprit contemplatif et le goût de la solitude: il faut y reconnaître plutôt la conséquence naturelle de ce fait que les Basques étaient un peuple libre, n'ayant rien à craindre de ses voisins. Tandis que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et de presque tous les pays d'Europe étaient obligés, pour échapper aux invasions guerrières et aux massacres, de se réfugier à l'abri des forteresses ou dans les cités murées, les Basques, toujours en paix entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'établir au milieu des champs qui leur appartenaient.

Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus animé, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livrée au commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le débouché naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le siége du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours, quoique privée des monopoles qui lui avaient été concédés et beaucoup moins bien située pour le commerce que plusieurs autres cités d'Espagne, elle rivalise d'importance pour les échanges avec Valence, Santander et Cadiz; il lui est arrivé, grâce aux mines importantes des environs, d'être le troisième port de la Péninsule par le chiffre des affaires [193]. Tout naturellement elle a vécu d'une autre vie que les populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a été assiégée à plusieurs reprises par les habitants mêmes de sa banlieue. La charmante vallée où elle groupe ses édifices, les montagnes à pente rapide qui l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses embarcations au havre de Portugalete et à la mer, ont été souvent rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux général basque, Zumalacarreguy, reçut en 1855 sa blessure mortelle.

[Note 193 ][ (retour) ] Mouvement du port en 1872... 4,058 navires. Exportation du minerai de fer, en 1871... 300,000 tonnes; en 1872... 422,000 tonnes.

La ville la plus populeuse du Guipúzcoa, Saint-Sébastien, est également espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec une garnison castillane, elle s'est assimilée d'aspect et de langue aux villes de l'intérieur de la Péninsule. La roche de la Motta ou du Monte Orgullo, qui la domine au nord et dresse, à 130 mètres au-dessus de la mer, ses escarpements hérissés des tours d'une forteresse, la «conque» d'eau bleue qui s'arrondit à l'ouest de la ville sur une charmante plage où se promènent les baigneurs, la rivière Urumea qui débouche à l'orient de la citadelle et lutte incessamment contre les flots écumeux de la mer, les promenades ombreuses, l'amphithéâtre de collines verdoyantes et semées de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du gracieux paysage fait de Saint-Sébastien l'une des localités les plus aimables, une de celles où vient se presser la population cosmopolite des fatigués et des oisifs. Du reste, la ville même a perdu tout caractère d'originalité; brûlée en 1813 par ses alliés les Anglais, que la jalousie de métier fit s'acharner à la destruction de tous les établissements industriels, elle a été reconstruite avec une monotone régularité. Son port, assez fréquenté par les navires de cabotage, est peu sûr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contrée devrait être la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus à l'est, du côté de la frontière de France. Il est parfaitement abrité, puisque de ses eaux on ne voit même pas la mer, avec laquelle il communique par un étroit goulet facile à défendre. Aux siècles précédents, de grands navires y pénétraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg aujourd'hui ruiné de Leso: des chantiers de construction très-actifs s'élevaient sur les bords du golfe intérieur; mais les alluvions de l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aidées par l'incurie des hommes, ont comblé une partie du bassin et obstrué par une barre périlleuse l'entrée du golfe: il est probablement à tout jamais perdu pour la grande navigation.

ENTRÉE DE LA BAIE DE PASAGES.
Dessin de J. Moynet, d'après une photographie de M. J. Laurent.

La gracieuse Fontarabie, l'Ondarrabia des Basques, aux maisons blasonnées, est également séparée de la mer par un seuil redouté des navigateurs; elle ne doit sa petite importance actuelle qu'à ses bains de mer et au voisinage de la France, qu'elle regarde du haut de sa terrasse et de ses murs éventrés par les obus. Irun serait aussi une ville insignifiante si elle n'était du côté de la France la tête de ligne des chemins de fer espagnols et la clef stratégique de toute la contrée. Tolosa, entourée de manufactures, se vante du titre de capitale du Guipúzcoa; Zarauz, Guetaria, à la racine de son île pittoresque changée en péninsule, Lequeytio ont leurs bains de mer; Zumaya, à l'issue de la vallée de l'Urola, a ses carrières de plâtre qui fournissent aux ingénieurs un incomparable ciment; Vergara, jadis renommée par ses manufactures d'armes, a les nombreuses sources ferrugineuses des environs, son collége célèbre fondé en 1776 par la Société basque, et le souvenir de la convention mémorable qui mit fin, en 1839, à la première guerre carliste. Durango est également une ville dont le nom a fréquemment retenti pendant les guerres civiles du nord de l'Espagne. Guernica, dans la Biscaye, a son palais «foral» et le fameux chêne sous lequel s'assemblent encore les législateurs de la contrée; mais, comme toutes les prétendues villes basques, Guernica n'est en réalité qu'une simple bourgade.

Sur le versant méridional des monts pyrénéens, les grandes agglomérations ne sont pas plus nombreuses, ce qui s'explique d'ailleurs par ce fait que la population est trois fois moins dense que sur le versant atlantique. Vitoria, capitale de l'Alava, située sur le chemin de fer de Paris à Madrid, est une ville industrielle et commerçante, un entrepôt d'échanges entre les provinces Basques et les Castilles. Pampelune ou Pamplona, dont le nom rappellerait encore celui de son reconstructeur Pompée, est surtout une ville forte, souvent assiégée, souvent prise; sa cathédrale est une des plus riches et des plus curieuses de l'Espagne. Tafalla, «la flor de Navarra» et l'ancienne capitale du royaume, a seulement les ruines de son palais, que son bâtisseur, don Cárlos le Noble, voulait, dit-on, réunir au palais d'Olite, situé également dans la vallée du Cidaco, par une galerie d'une lieue de longueur. Puente la Reina est célèbre par ses vins. Estella, l'une des villes les plus riantes de la Navarre, commande plusieurs défilés sur les chemins des Castilles et de l'Aragon, et possède par conséquent une sérieuse importance stratégique. Pendant la guerre actuelle, les carlistes l'ont transformée en une puissante forteresse. Dans la province limitrophe, dépendant de la Vieille Castille, Tudela, riche en vins, Calahorra et Logroño, dont le pont date du onzième siècle, sont également des places militaires de quelque valeur, parce qu'elles commandent les passages de l'Èbre. Calahorra, qui avait pris pour devise la fière parole: «J'ai prévalu sur Carthage et sur Rome,» fut le boulevard de défense de Sertorius contre Pompée; mais son héroïsme lui coûta cher. Assiégée par les Romains, elle perdit presque tous ses citoyens par la famine; les défenseurs de la ville eurent à se nourrir de la chair le leurs femmes et de leurs enfants. Quoique située en dehors des pays de langue euskarienne, dans les riches campagnes de la Rioja, Calahorra, la vieille Calagorri des Ibères, se rattache intimement à l'histoire des provinces Vascongades, car c'est d'après les anciennes lois de Calahorra qu'ont été rédigés les fors d'Alava, jurés en 1332 par le suzerain Alphonse le Justicier. Elle fut la patrie de Quintilien [194].

[Note 194: ][ (retour) ] Population approximative des principales villes des pays Basques, de la Navarre et de Logroño:

BISCAYE (VIZCAYA).
Bilbao 30,000 hab.
GUIPÚZCOA.
Saint-Sébastien 15,000 hab.
Tolosa 8,000 »
ALAVA.
Vitoria 12,500 hab.
NAVARRE.
Pampelune (Pamplona) 22,000 hab.
Estella 6,000 »
LOGROÑO
Logroño 12,000 hab.
Calahorra 7,000 »

VIII

SANTANDER, ASTURIES ET GALICE.

Le versant océanique des Pyrénées cantabres, à l'ouest des provinces Vascongades, est une région tellement distincte du reste de l'Espagne, qu'on pourrait la comparer à la Bretagne française, ou même à l'Angleterre et à l'Irlande, plutôt qu'aux régions du plateau castillan ou surtout au versant méditerranéen de la Péninsule. Partout on voit se succéder dans une infinie variété les montagnes, les collines, les vallées, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la côte est abrupte, bordée de hauts promontoires et découpée en estuaires où débouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et salubre. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique, cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité; elle a presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces péninsulaires, et par suite la population a pu devenir très-nombreuse, proportionnellement à la superficie cultivable du sol. Néanmoins, malgré la grande analogie de toutes les régions du versant cantabre, malgré la ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le pays, fort étroit relativement à sa longueur, s'est divisé en plusieurs fragments distincts au point de vue de la géographie politique. A l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces à l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manière à former un grand quadrilatère presque régulier entre l'Atlantique, les frontières du Portugal et les rameaux en éventail des hautes Pyrénées cantabres; les Asturies proprement dites, resserrées entre les montagnes et les eaux du golfe de Gascogne, se sont partagées en deux: d'un côté l'Asturie d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie réunies de nos jours comme circonscription administrative; enfin, à l'est, sur les confins du pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous le nom de «Montagnes de Búrgos et de Santander» ou simplement de «Montagnes». Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais, géographiquement, Santander est l'intermédiaire naturel entre le pays Basque et les Asturies [195].

[Note 195: ][ (retour) ]

Superficie. Population, Pop. kilom.
en 1870.
Santander 5,471 kil car. 241,600 hab. 44
Asturies (actuelles) 10,596 » 610,900 » 58
Galice 29,379 » 1,989,300 » 67
---------- ------------ ----
45,446 kil. car. 2,841,800 hab. 62

A l'ouest de la sierra Salvada et de la dépression dite Valle de Mena, commence cette région des «Montagnes» qui occupe toute la province de Santander de ses massifs et de ses chaînons tortueux, entre lesquels les torrents descendent en brusques sinuosités. Dans cette partie de leur développement, les Pyrénées cantabres, s'il est permis de donner ce nom à l'ensemble désordonné des hauteurs, n'ont en réalité qu'un seul versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du côté méridional, elles s'appuient sur les terres hautes où l'Èbre naissant a creusé son sillon. Ainsi le col ou puerto d'Escudo, qui s'ouvre à travers les monts, directement au sud de Santander, est à près de 1,000 mètres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la déclivité méridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mètres seulement. Plus à l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilisé pour la construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En cet endroit, un seuil presque imperceptible sépare les plateaux de l'espèce d'escalier qui descend vers la côte cantabre; il suffirait de creuser un canal de 2 kilomètres de long sur une profondeur de 18 mètres pour jeter les eaux de l'Èbre dans la rivière de Besaya, qui les porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est pas étonnant que ce seuil, situé à l'endroit où le passage de l'Èbre n'oppose aucun obstacle, et où les voyageurs descendus des hautes plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par là qu'ils ont trouvé le débouché naturel de leur commerce, et par suite la province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue administratif et politique. De même que chaque puissance riveraine d'un fleuve cherche à s'emparer de ses bouches, de même les populations des plateaux essayent de se rendre maîtres des chemins les plus faciles qui les mettent en communication avec la mer.

Mais, immédiatement à l'ouest de la dépression de Reinosa, les montagnes prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs présentant aussi vers le midi des escarpements considérables. Des sommets de plus de 2,000 mètres d'élévation montent jusque dans la zone des longues neiges hivernales. La Peña Labra domine un premier massif, d'où les eaux rayonnent dans tous les sens; à l'est l'Èbre, au sud le Pisuerga, au nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va déboucher dans l'estuaire ou ria de Tina Mayor. Plus à l'ouest, la Peña Prieta, dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dépasse 2 kilomètres et demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrénéennes. Elle s'appuie de tous les côtés sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une crête intermédiaire à un massif plus considérable encore, qui porte le nom, à coïncidence bizarre, de Picos de Europa, ou de «Pitons d'Europe», peut-être d'origine euskarienne. La montagne appelée Torre de Cerredo est la cime dominatrice de ce groupe, le troisième de l'Espagne par son élévation, car il n'est dépassé que par les géants de la sierra Nevada et des Pyrénées centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les creux des ravins tournés vers le nord, et même il s'y trouverait de véritables glaciers, alimentés par les neiges abondantes qu'amènent en hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence prépondérante qu'exercé l'humidité dans la formation des glaciers, car sur des montagnes de même hauteur situées plus au nord on ne trouve point de champs de glace.

La vallée de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense chaudière à la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-être la plus remarquable de la Péninsule par sa profondeur relative et sa disposition en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud, à l'est, elle est entourée d'escarpements dont la crête atteint ou dépasse 2,000 mètres; au nord, un chaînon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un étroit défilé de passage, réunit le massif de la Peña Sagra aux montagnes d'Europe. Telle est la rapidité des escarpements intérieurs, que le village de Potes, situé au fond de cette espèce de gouffre, est à une altitude moindre de 300 mètres relativement au niveau de la mer. D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore que celle du pays Basque, présente un grand nombre d'arêtes parallèles à l'axe général des Pyrénées et au rivage de la mer Cantabre; les monts de roches secondaires, triasiques, jurassiques, crétacés, se sont disposés en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens soulevés par le noyau de granit. Il en résulte que les rivières ont un cours très-inégal et tourmenté. Au sortir des vallons supérieurs, où elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue: quelques-unes même, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander, n'ont pu se creuser de défilé à ciel ouvert; elles s'échappent par les cavernes des remparts qui les arrêtent, et reparaissent de l'autre côté, après un cours souterrain plus ou moins long.

Au delà des montagnes d'Europa, la hauteur de la crête s'abaisse et celle-ci présente même des passages inférieurs à 1,500 mètres en altitude. Les deux vallées, en forme de gouffres, de Valdeon et de Sajambre, analogues à celle de la Liebana, quoique moins grandes, s'ouvrent entre la sierra pyrénéenne proprement dite et un chaînon parallèle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier chaînon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considérable et c'est à bon droit que les âpres vallées supérieures ont été rattachées à la province de Léon, avec laquelle elles ont des communications plus faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial; à l'ouest de ces citadelles de montagnes, la crête des Pyrénées cantabres reprend une assez grande régularité, comparable à celle des Pyrénées françaises. S'éloignant graduellement de la côte, la chaîne, dont quelques cimes ont plus de 2,000 mètres, s'infléchit peu à peu vers le sud-ouest jusqu'aux frontières de la Galice, où elle prend la direction du sud, comme pour former une courbe concentrique à celle du rivage de la mer. Là elle perd complètement sa disposition de sierra régulière; elle se ramifie dans tous les sens en un grand nombre de chaînons secondaires et de contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de la côte ou se rattacher à d'autres systèmes montagneux. Dans leur ensemble, les crêtes diminuent graduellement de hauteur en se rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Miño seulement que les monts se redressent en grands massifs, la Peña Negra, la Peña Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre les chaînes du Portugal.

Les monts asturiens, surtout ceux qui s'élèvent entre Oviedo et les Pitons d'Europe, sont vénérés de tous les patriotes espagnols. Fort beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombragés de châtaigniers, de noyers, de chênes et, sur les pentes supérieures, les forêts de hêtres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils paraissent à l'imagination populaire d'autant plus admirables à voir, qu'ils ont été, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la forteresse des chrétiens restés indépendants. De même qu'on signale en Aragon la Peña de Oroel, près de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe, on montre ici la montagne d'Ansena, où Pélage fugitif se cachait avec les siens, les forêts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses expéditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premières victoires sur l'Islam. Les «Illustres Montagnes», car c'est là le nom qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs historiques, leurs gracieux villages aux maisons éparses, leurs troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le riche trésor de leurs mines de houille, source principale de prospérité pour les Asturies.

Dans leur désordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts attaquées et rongées parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de chaînons ou cordales que l'on puisse rattacher à un système régulier. Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart, disposées en petits plateaux de dimensions inégales et dominées çà et là par des buttes qui s'élèvent, en moyenne, à une centaine de mètres au-dessus du niveau général de la contrée, Cependant les chaînons suivent à peu près la même direction que les rivages eux-mêmes, les uns courant de l'ouest à l'est, en prolongement des côtes Vascongades, les autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais. Parallèlement au chaînon de Rañadoiro, qui peut être considéré comme la frontière naturelle de la Galice et des Asturies, se développe à l'ouest la Sierra de Meira; puis, de l'autre côté de la grande vallée du Miño, se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications septentrionales vont se terminer à l'Estaca de Vares, principal cap angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orientés transversalement, dans le même sens que les Pyrénées cantabres, vont former les célèbres promontoires de Toriñana et de Finisterre, ou de la «Fin des Terres». Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus occidental de la péninsule Ibérique, semble bien, ainsi que ses homonymes de la France et de l'Angleterre, être la fin d'un monde. Étroite péninsule rocheuse s'avançant en pleine mer à l'ouest de la grande baie de Corcubion, elle élève ses derniers escarpements comme un autel dressé au milieu de la solitude immense des eaux. Là se trouvait un temple des anciens dieux, remplacé depuis par une église vouée à Marie [196].

[Note 196: ][ (retour) ] Altitudes diverses des Asturies et de la Galice;

MONTAGNES DE SANTANDER:
Puerto de Escudo 988 mèt.
» de Reinosa 847 »
Peña Labra 2,002 »
PICOS DE EUROPA:
Peña Prieta 2,529 »
Torre de Cerredo 2,678 »
Village de Potes 299 »
» » Cain (Valdeon) 466 »
MONTS CANTABRES DE L'OUEST:
Peña Ubiña 2,300 »
» Rubia 1,930 »
Pico de Miravalles 1,939 »
» Cuiña 1,936 »
Col de Pajares 1,363 »
» Piedrafita 1,085 »
Cuadramon 1,019 »
Faro 1,155 »
Cabeza de Manzaneda 1,776 »

La côte asturienne, assez régulière en apparence, est entaillée d'un grand nombre de petites baies, ou rias, aux berges rocheuses, où viennent déboucher les rivières torrentielles descendues des Pyrénées cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas à ces estuaires d'entrer profondément dans l'intérieur des terres; plusieurs d'entre eux ne semblent être que de simples bouches fluviales à peine élargies. Sur les côtes de Galice, c'est autre chose. Là le rivage du continent est découpé en golfes sinueux et ramifiés, semblables aux firths de l'Ecosse et aux fjords de la Scandinavie, de l'Islande, du Labrador, par leurs méandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords escarpés. Ce ne sont pas de simples érosions marines, comme les indentations de la côte de Dalmatie, mais bien des vallées anciennes s'ouvrant largement du côté de l'Océan, qui n'a pas moins de 1,800 mètres de profondeur à une centaine de kilomètres au large.

Quelle est l'origine de ces rias? Faut-il y voir, comme dans les fjords, les lits de glaciers que les alluvions des rivières et de la mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la période géologique actuelle? En tout cas, c'est un des phénomènes géographiques les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi méridionales, de golfes pareils à ceux des côtes voisines de la zone polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contrées à la remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres rias de la Galice, golfes écossais égarés sur les côtes de l'Ibérie, possèdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espèces de testacés qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitième seulement n'appartient pas à la faune britannique. La présence de cette colonie d'espèces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parenté des plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand poids à l'hypothèse de Forbes, d'après laquelle une terre de jonction aurait existé, avant la dernière période glaciaire, entre les Açores, l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers d'angle en subsisteraient encore.

Quoi qu'il en soit, le climat des régions nord-occidentales de l'Ibérie, sur tout le versant extérieur des Pyrénées cantabres et des groupes qui s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la Grande-Bretagne. Apportées par les vents de mer, qui viennent, les uns du sud-ouest, avec les contre-alizés, les autres du nord, avec les courants polaires plus ou moins déviés de leur course, les pluies tombent en averses considérables sur les pentes extérieures des montagnes asturiennes: d'un côté l'eau surabonde, tandis qu'à la base de l'autre versant, privé d'humidité, s'étendent les plaines arides de Leon et des Castilles. On n'a pas encore établi, par des mesures précises, quelle est la vallée des Pyrénées cantabres qui d'ordinaire est le plus largement abreuvée; mais on sait que certaines localités des Asturies ont reçu dans l'année plus de 4 mètres et demi d'eau pluviale. Le versant atlantique du plateau d'Ibérie est donc égal, sinon supérieur, par le ruissellement de ses eaux à la pente occidentale des montagnes de l'Écosse et de la Norvége, et à la déclivité méridionale des Alpes suisses. L'étymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux Asturies, d'après eux synonyme de «Pays des Torrents», est parfaitement justifiée par les conditions du climat. Si le Tessin est, proportionnellement à son bassin, le fleuve le plus abondant de l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peñas de Europa sont ceux qui versent à la mer la masse la plus considérable d'eaux sauvages.

Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrénées asturiennes. Les sécheresses prolongées y sont un phénomène des plus rares; cependant il arrive quelquefois, à la fin de l'été, que des semaines se passent sans amener d'averse. L'équinoxe d'automne est toujours accompagné d'une précipitation d'humidité fort abondante, et très-souvent les conflits et les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces tempêtes sont le plus grand inconvénient du climat cantabre; mais la contrée a sur les autres parties de l'Espagne, à l'exception des provinces Vascongades, l'inappréciable avantage de jouir d'une température maritime assez égale, relativement tiède en hiver et fraîche en été. Ce n'est pas le «printemps perpétuel» que vantent les indigènes; mais la succession des saisons y offre du moins une oscillation modérée. A sept ou huit cents kilomètres de distance, les côtes asturiennes et les rivages anglais, qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent une ressemblance singulière de climat; mais, tandis que le Devonshire et la Cornouaille, exposés au midi, ont une température moyenne plus égale, les campagnes situées à la base des Pyrénées cantabres, quoique tournées au nord, jouissent, grâce à leur latitude méridionale, d'une somme de chaleur plus élevée.

La similitude des climats se révèle aussi dans la grande abondance des vapeurs rampant sur le sol en brouillards épais, pareils à ceux des îles Britanniques: cette forme de nuages est très-fréquente en Galice et dans les Asturies; on lui donne le nom de bretimas. Ces phénomènes météorologiques, si différents de ceux du reste de l'Espagne, ne pouvaient manquer de faire naître des hallucinations dans les esprits superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme de nuveiros, ou chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes, s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou s'évaporant à volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à voyager. Parfois les fantômes des morts, tenant des lumières à la main, se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière: ses redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'estadeas ou estadinhas [197].

[Note 197: ][ (retour) ] Climat de la Galice et des Asturies, en 1858:

Température Tranche
moyenne. Maximum. Minimum. de pluie.
Oviedo (228 mètres). 15°,25 27°,8 -4°,5 2m,064
Santiago (220 » ). 15°,04 35°,0 -2°,0 1m,084

Malgré l'abondance de leurs eaux courantes, les provinces cantabres n'ont pas de rivières navigables. Dans les Asturies, la zone du littoral n'a pas assez de largeur et a trop de pente pour que les torrents puissent se développer en fleuves au cours paisible. L'Ason, le Besaya, le Nansa, le Sella, le puissant Nalon d'Oviedo, le Navia, l'Eo, torrents des Asturies, ont bientôt trouvé la fin de leur voyage dans les eaux du golfe Cantabrique. Les rivières de la Galice, le Tambre et l'Ulla, déjà plus lentes à cause de la moindre déclivité du sol, s'ouvrent largement à leur débouché dans les rias, et l'on ne sait préciser exactement où finit le cours d'eau, où commence le golfe de l'Océan. Le seul véritable fleuve de la Galice est le Miño, appelé Minho par les Portugais dans la partie inférieure de son cours, qui sert de limite politique entre les deux États de la Péninsule.

Les eaux du Miño lui viennent à la fois des deux versants des Pyrénées. Le Miño proprement dit reçoit tous ses affluents des vallées tournées vers l'Océan, tandis que le Sil, la maîtresse branche du fleuve, prend sa source au sud de la Peña Rubia, sur le revers des monts Cantabres incliné du côté des plaines de Leon. «Le Miño porte le nom, dit le proverbe espagnol, mais c'est le Sil qui porte l'eau!» De même, par la direction de son cours, le Sil mériterait d'être considéré comme le véritable fleuve; mais la nomenclature géographique a surtout pour raison d'être les convenances des populations elles-mêmes; il est donc tout naturel que les anciens Gallaeci et les Galiciens d'aujourd'hui aient maintenu les noms de Minius et de Miño au cours d'eau qui coule en entier sur leur territoire, tandis que le Sil provient de par delà les monts, d'un pays habité par des populations d'origine différente et défendu par des gorges de montagnes qui en rendent l'accès difficile.

Avant de sortir de la province de Leon, le Sil coule d'abord dans le large bassin du Vierzo, de toutes parts environné de montagnes et dont il reste encore le charmant petit lac de Carrucedo. Tout près de cette nappe d'eau commence l'âpre défilé de sortie. Le Sil, que vient gonfler le Cabrera, descendu de la Peña Trevinca, entre dans un second bassin lacustre, beaucoup moins étendu que le Vierzo, puis il passe sous les roches du Monte Furado (mont Percé), dans un lit que lui ont taillé les Romains, afin de faciliter les exploitations minières qu'ils avaient entreprises et dont on voit çà et là des vestiges importants. En aval de ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une des gorges les plus sauvages de l'Espagne: les contre-forts des montagnes qui s'élèvent au nord et au sud et qui formaient autrefois une chaîne continue, des Pyrénées cantabres aux monts portugais de Gerez, se dressent au-dessus du fleuve rétréci en escarpements abrupts et même en parois verticales, de 300 et 400 mètres de hauteur. Un nouveau défilé resserre le fleuve immédiatement en aval de la jonction du Sil et du Miño, puis les eaux réunies, que grossissent de distance en distance de petits affluents, vont se jeter dans la mer par un large débouché. Au-dessous de la ville de Tuy, sur un espace d'une trentaine de kilomètres, le Miño devient navigable, mais l'entrée du fleuve est obstruée par une barre périlleuse, et c'est en dehors de l'estuaire, au pied de la montagne de Santa Tecla, que se trouve le petit port d'embarquement dit la Guardia. Quoique d'une si faible utilité pour la navigation, le Miño n'en est pas moins, des huit grands cours d'eau de la presqu'île Ibérique, celui qui, proportionnellement à l'étendue de son bassin, roule la masse liquide la plus abondante; il ne le cède qu'au Duero pour la quantité absolue de ses eaux moyennes [198].

[Note 198: ][ (retour) ] Comparaison, en nombres approximatifs, des fleuves de la Péninsule:

Aire Longueur
du de la Pluie Débit Écoulement,
bassin maîtresse moyenne. moyen. comparé
branche. aux pluies.
Miño avec Sil 25,000 k2 305 1m,200 500(?) 50%
Duero 100,000 » 815 0m,500 650(?) 40%
Tage 75,000 » 895 0m,400 330(?) 33%
Guadiana avec Záncara 60,000 » 890 0m,350 160(?) 25%
Guadalquivir
(Guadalimar) 55,000 » 560 0m,480 260(?) 30%
Segura 22,000 » 350 0m,300 20(?) 10%
Júcar 15,000 » 511 0m,320 25(?) 15%
Èbre 65,000 » 750 0m,450 200(?) 20%
__________ ________ _______ _____
Ensemble de la
Péninsule 584,300 0m,400 3,000(?) 33%

Cette masse d'eau, qui, dans toutes les parties de l'Espagne situées au sud de la chaîne pyrénéenne, serait une richesse inappréciable, n'est guère plus utile à l'agriculture cantabre qu'elle ne l'est au transport des denrées: c'est comme force motrice de l'industrie qu'elle devrait être principalement employée, car l'eau de pluie qui pénètre dans le sol suffit amplement à développer une luxuriante végétation. Comme l'Angleterre, les Asturies et la Galice sont le pays des beaux gazons, des prairies d'un vert foncé. Cependant l'ensemble de la flore est d'un caractère un peu plus méridional que celui des contrées situées de l'autre côté du golfe de Gascogne et de la mer de France. Dans les vergers, des orangers se mêlent aux pommiers, aux châtaigniers, aux noyers, aux noisetiers, et même on voit de vigoureux dattiers croissant en plein air dans un jardin d'Oviedo. Mais si la température suffit, la trop grande humidité de l'air empêche que certaines plantes de la contrée puissent acquérir une sérieuse importance industrielle. Ainsi, l'élève des vers à soie ne réussit que médiocrement malgré la richesse de foliaison des mûriers; la vigne même, sauf dans quelques districts, ne donne guère que des vins âpres et d'un goût désagréable; par contre, le cidre des Asturies est renommé dans toute l'Espagne et s'exporte même en Amérique.

Les Astures ou Asturiens, on le sait, se vantent d'être issus d'hommes libres n'ayant jamais porté le joug du musulman; quelques populations des montagnes gardèrent en effet leur indépendance, et même les districts conquis par les Arabes pendant la première irruption furent rapidement repris par les chrétiens; la ville d'Oviedo reçut le nom de «Cité des Évêques» du grand nombre de prélats fugitifs qui vinrent y résider pour y tenir leurs conciliabules et leurs conciles. Les Galiciens résistèrent aussi avec une grande énergie aux envahisseurs maures, et leurs descendants montrent encore avec orgueil certaines montagnes où, disent-ils, se brisa la puissance des Africains. Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galice fut, avec toutes les contrées pyrénéennes, une des provinces qui continuèrent pendant tout le moyen âge, sauf une courte interruption, d'appartenir politiquement à ce monde européen dont elles font partie par leur climat et leurs conditions géographiques. La race de cette région de l'Espagne, d'origine celtique, est donc restée relativement pure. Depuis les commencements de l'histoire écrite, les Asturies et la Galice, situées en dehors des grands chemins de conquête et de migration, n'ont été que faiblement visitées, si ce n'est dans les ports où se sont installés des Catalans, et le sang ne s'y est point modifié comme dans les autres parties de la Péninsule. Ni Maures ni Juifs ne se sont mêlés à ces vieilles populations aborigènes, et les Gitanos ne se rencontrent que rarement dans le pays. Quelques peuplades asturiennes se sont même maintenues presque sans changement de moeurs et d'habitudes depuis l'époque romaine. On cite entre autres comme un élément de population tout à fait distinct les bergers des montagnes de Leitaríegos, dans le massif où la sierra de Rañadoiro se détache des Pyrénées cantabres. Le nom de vaqueros ou de «vachers», par lequel on les désigne, n'indique pas seulement leur genre de vie; c'est en même temps comme un nom de tribu. Dans les voyages qu'ils font avec leurs troupeaux transhumants, ils vivent toujours à part du reste des Asturiens; leurs jeunes gens ne se marient qu'entre eux. Les vieux patois persistent encore dans le pays. Sur le littoral cantabre, les paysans parlent leur bable; dans les campagnes de la Galice, ils se servent de divers dialectes assez différents les uns des autres, même de village à village. On peut dire que, dans l'ensemble, le gallego, surtout celui qui se parle sur les bords du Miño, est plutôt du portugais que de l'espagnol. Cependant il est difficile à un Lusitanien de comprendre les Galiciens, à cause de la bizarre cantilène de leur langage. Les habitants des diverses vallées ne se comprennent pas même tous entre eux.

Quoique le pays soit relativement très-peuplé, les agglomérations d'habitants sont rares. Nombre de chefs-lieux ne se composent en réalité que d'une église, d'une maison commune et d'un cabaret; les demeures sont toutes éparses dans les campagnes, à l'ombre de grands arbres protecteurs Faudrait-il voir dans cette habitude des Asturiens et des Galiciens l'effet d'un amour instinctif de la nature, ou bien plutôt ne serait-elle pas, comme chez leurs voisins les Basques, une conséquence naturelle de l'état de profonde paix dans lequel ont presque toujours vécu les populations de la Cantabrie? Grâce à leur isolement, les habitants de l'Espagne nord-occidentale se sont heureusement distingués parmi tous leurs compatriotes par leur immunité de la guerre extérieure et de la guerre civile. Contrées montueuses situées vers la «fin des terres», en dehors de la grande route des armées, les Asturies et la Galice ont eu le bonheur de rester épargnées par les marches et contre-marches des égorgeurs; en outre, le caractère naturellement pacifique des indigènes les a tenus à l'écart de toute révolution intestine: c'est par un travail long et patient qu'ils s'efforcent de conquérir le bien-être. Ce n'est point dans ces contrées qu'est né le type espagnol du «matamore»; tout entier à sa besogne pacifique, le Gallego n'a rien de cette férocité native dont les incessantes guerres ont laissé quelque chose dans le sang de tous les autres Espagnols. Aucune des villes du nord-ouest n'a de cirques pour les combats de taureaux; elles n'envient pas à leurs voisines des Castilles le barbare plaisir de voir la bête éventrer les chevaux, piétiner sur les hommes, puis tomber elle-même, foudroyée d'un coup d'épée.

Cependant tout n'a point été avantage dans l'isolement et la vie paisible des habitants de la Cantabrie. Pendant le moyen âge, les seigneurs locaux en ont profité pour asservir les cultivateurs, leur ôter toute propriété et tout droit d'hommes libres. Dans le reste de l'Espagne, le péril commun obligeait les nobles, les prêtres, les bourgeois, le peuple, à se faire des concessions mutuelles et à prendre des habitudes de fière égalité. Il n'en était point ainsi dans les Asturies, si ce n'est du côté des provinces Vascongades. Là tous les paysans étaient réputés nobles, comme leurs voisins les Euscaldunac, et leurs communautés jouissaient des mêmes prérogatives que celles de la Biscaye; mais dans les «Illustres Montagnes» et dans toutes les Asturies proprement dites les cultivateurs du sol n'étaient qu'un bétail; les anciens documents établissent qu'on pouvait les engager et les vendre, comme on l'eût fait d'une marchandise. Encore au commencement du siècle, presque toutes les propriétés des deux Asturies se trouvaient entre les mains de quatre-vingts familles et des couvents de moines et de religieuses: sauf quelques petits cultivateurs isolés, la grande masse des paysans était composée de gens attachés à la glèbe. Il en était de même dans la Galice, quoique à un moindre degré: le peuple n'y possédait presque rien, et la plupart des terres appartenaient à des nobles, à des églises et à des monastères.

Depuis le commencement du siècle, cet état de choses a peu à peu changé. L'appauvrissement des seigneurs, la suppression des couvents ont été mis à profit par les industrieux Astures et Galiciens: ceux-ci échangent pour de la terre leurs économies péniblement amassées, et c'est ainsi que s'accomplit, par les ventes et les achats, une révolution considérable. On raconte aussi que d'anciens tenanciers ont fini par obtenir gain de cause contre les propriétaires féodaux dans un procès des plus épineux. Jadis les feudataires et les couvents, qui avaient reçu des rois les titres de propriété, avaient l'habitude d'accorder à certains cultivateurs la possession temporaire de quelque domaine, à charge d'hommage et de redevance; d'ordinaire, la concession ne devait durer que pendant le règne de deux ou trois rois, suivant les districts; ailleurs, le droit du paysan propriétaire expirait à la fin du siècle; suivant les usages spéciaux de la Galice, il devait courir pendant une période de 329 ans. Mais ces conventions donnaient lieu aux interprétations les plus diverses: chacun les expliquait suivant son intérêt, et que deux, trois rois fussent morts, que le siècle ou les trois siècles se fussent écoulés, les paysans refusaient de se dessaisir du terrain. Ce sont eux qui ont fini par l'emporter.

Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol et la pêche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de trois à quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson capturé est porté dans les ateliers de salaison de la côte, où des femmes et des enfants aux gages des propriétaires de pêcheries emplissent de sardines pressées jusqu'à 35,000 boucauts par an. La consommation locale est énorme, et, dans les années normales, l'Amérique seule demande jusqu'à 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne.

La répartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considérable, de beaucoup supérieure en densité à celle du reste de l'Espagne. Ainsi, la province de Pontevedra est, à superficie égale, trois fois plus peuplée que tout le territoire de l'État, et dépasse d'un tiers la province même de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni routes nombreuses et bien construites, ni riches industries manufacturières! Le voisinage de la mer, les facilités de la pêche, la douceur et l'égalité du climat ne suffisent point à expliquer l'exubérance de la population. Si les Astures et les Gallegos n'émigraient en véritables foules pour aller chercher à l'étranger le pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait pas de les décimer et de rétablir ainsi l'équilibre entre les subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule. Très-âpres au gain, très-économes des deniers amassés, se défendant les uns les autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent à monopoliser certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent à la richesse, après avoir commencé la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau.

Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus à leur aise qu'au départ, et du moins plus riches d'expérience et d'idées, se trouvent être les véritables civilisateurs de ces régions éloignées, dont la population croupissait naguère dans une ignorance sans bornes et dans une misère sordide. C'est peut-être à l'extrême saleté des masures, de même qu'à une nourriture où domine trop le poisson, que la Galice doit d'être encore, seule parmi toutes les autres provinces de l'Espagne, visitée par la lèpre et l'éléphantiasis. Cette dernière maladie est de beaucoup la plus redoutée; à une époque peu éloignée de nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette affreuse lèpre fussent brûlés et que les cendres en fussent jetées au vent. Une superstition générale voulait que le fléau fût infectieux même après la mort de la victime, et que celle-ci, déposée dans un cimetière, communiquât sa maladie à tous les corps voisins.

L'amélioration matérielle la plus urgente serait de rattacher définitivement la Galice et les Asturies à Madrid et au reste de la Péninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du siècle dernier, on construisit de Madrid à la Corogne une fort belle route militaire, que l'on disait plaisamment avoir été pavée d'argent, tant elle en avait coûté au trésor; mais cette route ne suffit plus et il serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses ramifications terminales des Pyrénées cantabres par un chemin de fer atteignant enfin les bords de l'Océan. Depuis longtemps la ligne est tracée, mais on sait pour quelles raisons politiques et financières elle attend encore son achèvement. De même, le chemin de fer de Leon à Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir un jour à l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est indispensable, est encore arrêté par la masse des Pyrénées, au-dessous du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allongée comme un bras vers les côtes de la Cantabrie est celle qui se dirige vers le port de Santander par la haute vallée de l'Èbre et le col de Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui réuniront un jour les extrémités des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la Péninsule, c'est à peine si l'on peut dire qu'ils soient déjà projetés. De Tuy à la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore d'une simple route de voitures; la partie du littoral tournée vers la mer Cantabre, du Ferrol à Santander, n'a pas même sur tout son développement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la côte par un sentier étroit et périlleux, escaladant les promontoires et remplacé dans les vallées torrentielles par des gués où l'on saute de pierre en pierre.

L'étroitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les importantes ressources que donne la pêche, ont fait bâtir au bord de la mer la plupart des centres de population des Asturies. Immédiatement à l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoña, souvent choisies comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres civiles qui ont eu la Biscaye pour théâtre. La rade de Santoña, célèbre par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus commodes et les mieux abrités de la Péninsule; lorsque Napoléon donna l'Espagne à son frère Joseph, il en excepta la seule place de Santoña et il y fit commencer des travaux de défense qui l'auraient transformé en un Gibraltar français, faisant équilibre au Gibraltar anglais. Depuis, des projets analogues ont été repris par le gouvernement espagnol, mais ils n'ont reçu qu'un commencement de réalisation.

Fort importante en temps de guerre, Santoña mériterait aussi d'être, en temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des échanges de la contrée a été accaparé par la ville de Santander, dont le port offre également un excellent mouillage et possède, en outre, dans ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les avantages d'un bon aménagement intérieur en quais, darses, chantiers et magasins. Comme débouché naturel des Castilles, Santander jouit d'un véritable monopole commercial pour l'exportation des farines de Valladolid et de Palencia, des laines dites sorianas et leonesas à cause des pays d'où on les expédie. Santander reçoit aussi, de Cuba et de Puerto-Rico, une grande quantité de denrées coloniales dont elle alimente le centre de l'Espagne, et ses commerçants, indigènes et étrangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France, l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute à Bilbao, à Valence et à Cádiz le troisième rang comme ville d'échanges avec l'extérieur [199].

[Note 199: ][ (retour) ] Mouvement des échanges, en 1867: 67,600,000 fr.

A l'extrémité supérieure de la baie se trouvent des chantiers de construction qui eurent jadis une grande importance; mais l'établissement est déchu, et maintenant c'est à la fabrication des cigares que l'État emploie, dans la ville de Santander, le plus grand nombre de mains. Parmi les causes qui ont aidé au développement du port, il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de féliciter l'Espagne: cette cause est la fréquence des guerres civiles qui ont dévasté les provinces Vascongades et forcé le mouvement des échanges entre l'Espagne et la France à faire le grand détour à l'ouest du pays Basque. Il est arrivé, chose bizarre, que, malgré sa frontière limitrophe de plus de quatre cents kilomètres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des voies de la Méditerranée, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui de Santander. En été, des centaines de familles, de Madrid et des autres villes de l'intérieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du Sardinero, au nord de la petite péninsule de Santander. En outre, des sources thermales fréquentées, sulfureuses et sodiques, Alceda, Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des montagnes qui s'élèvent au sud.

Au delà du port de Santander, sur un espace de 150 kilomètres, ne se trouvent, jusqu'à Gijon, que des villages maritimes sans importance, San Martin de la Arena, port de la petite ville déchue de Santillana, San Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possède une très-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville considérable, quoiqu'elle ait été la cité de Pélage et la capitale de toute l'Asturie; mais elle est le port d'expédition des houilles que lui apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite ville d'Aviles, située de l'autre côté du haut Cabo de Peñas, l'avantage d'être le faubourg maritime d'Oviedo.

bâtie à 25 kilomètres de là, dans une vallée dont l'eau se verse dans le Nalon. Comme toutes les autres villes asturiennes, cette capitale est sans grande importance commerciale. Elle a quelques manufactures actives une des dix universités d'Espagne, une belle cathédrale gothique, que l'on dit être la plus riche du monde entier en reliques et en objets divers «fabriqués par les anges et les apôtres». Cette église en a remplacé une plus ancienne, qui fut l'édifice autour duquel se sont groupées toutes les maisons de la cité. Oviedo, qu'abrite la montagne de Naranco contre les vents du nord, jouit de l'un des climats les plus salubres de l'Espagne: elle possède des eaux thermales efficaces. Les sites les plus charmants abondent dans les environs, soit qu'on se dirige à l'ouest vers les vallées si fertiles de Cangas de Tineo, soit qu'on aille du côté de l'est vers Cangas de Onis, le village fameux qui fut la première capitale du royaume de Pélage. Près de là, dans une vallée toute ruisselante de cascades et pleine de l'ombrage des châtaigniers, des hêtres et des chênes, les pèlerins visitent la caverne de Covadonga, où reposent les restes de Pélage; c'est le lieu le plus vénéré des patriotes espagnols.

Les ports occidentaux des Asturies, Cudillero, Luarca,--Navia, que ses habitants disent avoir été fondée par Cham, le fils de Noé,--Castropol au vieux nom grec, et sur la rive opposée du même estuaire, Ribadeo la Galicienne, ne sont guère que de petites bourgades de pêche; il faut aller jusqu'aux magnifiques rias de la côte tournée vers l'océan Atlantique pour rencontrer de véritables villes. La première est le Ferrol, cité de création moderne: au milieu du dix-huitième siècle, ce n'était qu'un petit village de caboteurs; mais on comprit alors quelle pouvait être l'importance militaire de sa baie pour la construction, l'approvisionnement et la bonne défense des flottes. On éleva des forts sur les hauteurs qui dominent la rade, on garnit de puissantes batteries les deux bords du goulet d'entrée qui se trouve à 6 kilomètres de la ville, et l'on bâtit toute une ville militaire sur un plan régulier, avec ses arsenaux, ses chantiers, ses magasins immenses. Suivant l'état des finances espagnoles et l'importance des forces navales, le Ferrol augmente ou diminue de population; tantôt c'est une ruche trop étroite pour la foule pressée de ses travailleurs, tantôt elle est presque déserte, et l'herbe croît dans ses rues.

PHARE DE LA TOUR D'HERCULE.
Dessin de A. Deroy, d'après une photographie de M. J. Laurent.

La population de la Corogne (Coruña) est beaucoup moins flottante que celle du Ferrol, car elle n'est pas exclusivement militaire, et le commerce, la pêche, même l'industrie manufacturière, occupent un grand nombre d'habitants. La double ville de la Corogne, s'étalant en amphithéâtre sur la pente de la colline, entre des hauteurs fortifiées et l'îlot qui porte la vieille tour, de fondation peut-être romaine, peut-être même phénicienne ou carthaginoise, dite tour d'Hercule, est l'une des cités les plus pittoresques du littoral océanique de l'Espagne; elle est aussi l'une de celles qui semblent destinées au plus grand avenir, à cause de son heureuse position à l'angle même de la Péninsule, sur l'un des axes principaux du commerce de l'Espagne, et précisément en face des États-Unis du Nord, qui ont une telle importance dans le mouvement général des échanges [200]; mais actuellement c'est avec l'Angleterre que la Corogne fait presque tout son commerce; des navires anglais, construits spécialement pour ce genre de transport, viennent y charger des bestiaux par dizaines de milliers. Le gouvernement espagnol possède à la Corogne l'une des plus grandes manufactures de tabac de la Péninsule. Ares et Betanzos, célèbre par ses boulangeries, donnent leur nom aux deux autres rias, ou baies secondaires du grand golfe d'où cingla jadis la grande Armada; ces villes ne sont en réalité que de simples rues, et ne peuvent se comparer à leurs deux voisines, le Ferrol et la Corogne. Les sources salines d'Arteijo et sulfureuses de Carballo, au sud-ouest de la Corogne, sont fort appréciées des baigneurs.

[Note 200: ][ (retour) ] Port de la Corogne:

Mouvement des échanges en 1867 19,325,000 fr.
Navires long-courriers entrés en 1873 353 (307 anglais.)

Les rias du sud de la Galice ont aussi chacune un ou plusieurs ports. Celle de Corcubion est abritée à l'ouest par la péninsule du cap Finisterre, contournée en forme de hameçon; l'estuaire de Noya baigne les petites villes de Noya et de Muros; celui d'Arosa sert de mouillage aux navires d'émigrants que les ports du Padron et de Carril, principaux débouchés de la ville de Santiago, envoient aux républiques de la Plata; la ria de Pontevedra fait monter son flux de marée dans la rivière de Vedra jusqu'à la ville dont elle porte le nom; enfin, plus au sud, Vigo et Bayona s'élèvent sur la rive méridionale d'un autre grand estuaire, admirable et profonde baie, défendue du côté du large par des îles que les anciens appelaient les Iles des Dieux. Si la côte de Galice n'était déjà si riche en ports excellents, la baie de Vigo serait un grand rendez-vous de commerce; mais sur ce littoral un bon mouillage n'a rien d'exceptionnel, et Vigo, malgré tous ses avantages nautiques, n'est qu'un petit port de cabotage et de pêche. Vigo est bien moins connu par son faible commerce et sa mesquine industrie que par les trésors engloutis dans ses eaux, lorsque des corsaires anglais et hollandais vinrent, en 1702, y couler des galions chargés de l'or du Pérou. Des compagnies de sauveteurs, munis de tous les engins de l'industrie moderne, ont vainement tenté de repêcher toutes ces richesses perdues.

Trois des villes notables de l'intérieur de la Galice s'élèvent sur les bords du Miño: Lugo, Orense, Tuy. La vieille Lugo romaine (Lucus Augusti), ceinte de ses murs du moyen âge, possède des sources thermales sulfureuses fort efficaces, et déjà mentionnées par les écrivains latins. Orense, au superbe pont peut-être romain, jeté sur le Miño, est également célèbre par ses fontaines d'eau chaude ou burgas, assez abondantes, dit-on, pour élever sensiblement la température moyenne de la plaine en hiver. On les emploie, non-seulement au traitement des maladies, mais aussi à tous les usages domestiques de la cité; d'après une étymologie, qui n'est ni justifiée ni contredite par l'histoire, le nom même d'Orense ne serait que l'appellation allemande de Warmsee (Lac bouillant), donnée par les Suèves, à l'époque de la migration des barbares. Tuy, postée sur la rive droite du fleuve, en face de Valença la Portugaise, n'offre d'intérêt que comme gardienne de la frontière.

L'ancienne capitale de la Galice entière, la fameuse Santiago, bâtie sur une colline, au pied de laquelle serpente la petite rivière de Saria, est restée la ville la plus populeuse du nord-ouest de l'Espagne. Le site, quoique charmant, n'a pourtant point d'avantage particulier qui semble fait pour attirer les habitants, mais là est ce «Champ des Étoiles,» ou Compostela (Campo Stelle), où l'on déterra, au commencement du neuvième siècle, le corps de l'apôtre saint Jacques, et qui fit accourir pendant le moyen âge des millions de pèlerins. On ne peut s'imaginer, maintenant que l'ancienne ferveur s'est éteinte, combien vive était la foi qui avait fait de Compostelle une autre Rome, et qui, de la France, des Pays-Bas, du fond de l'Allemagne et de la Pologne, entraînait les fidèles en immenses caravanes que la fatigue et les maladies décimaient en route; mais le voyage leur conférait une sorte de sainteté, semblable à celle qui s'attache aux hadji musulmans, et pendant le pèlerinage nulle poursuite pour cause de dettes ou de simple délit ne pouvait être exercée contre eux. Il fut un temps où la Voie lactée était considérée par la masse du peuple comme étant une sorte de reflet merveilleux du chemin de saint Jacques, suivi sur terre par les pèlerins. Aussi les offrandes, les richesses de toute espèce affluaient-elles au sanctuaire vénéré. Dans la chapelle des reliques, on ne voyait que statues d'or, ornements d'argent et de vermeil, broderies de diamants et de perles. Dans cette ville sainte, tout s'expliquait par des miracles. Non loin de Santiago, sur la route de Noya, s'élève l'église de los Angeles, que les anges ont eux-mêmes bâtie, comme ils ont transporté à travers les airs celle de Loreto. Elle repose sur une poutre d'or qui faisait partie de la charpente du ciel, et qui s'étend sous terre jusqu'au-dessous de la cathédrale de Compostelle [201].

[Note 201: ][ (retour) ] Villes diverses de la Cantabrie:

Santander 21,000 hab.
Asturie:
Oviedo 9,000 »
Gijon 6,000 »
Santiago 29,000 »
La Corogne (Coruña) 20,000 »
Le Ferrol (el Ferrol) 17,000 »
Lugo 8,000 »
Vigo 6,000 »
Orense 5,000 »
Pontevedra 4,200 »

IX

LE PRÉSENT ET L'AVENIR DE L'ESPAGNE.

Le désordre est grand dans l'Espagne contemporaine. Non-seulement tous les rouages politiques et financiers, et la machine sociale tout entière, sont disloqués; le désarroi existe surtout dans les esprits. Aux rivalités provinciales s'ajoutent les haines de classes; chaque ville, de même que chaque province et le royaume tout entier, est le théâtre d'une guerre active ou latente, qui, suivant les circonstances, tantôt s'assoupit et tantôt s'exaspère. Chose plus grave encore, l'indifférence s'empare de ceux que la passion a lassés, et prépare d'avance les populations à l'avidité, au vice, à la bassesse. Les ruines de toute espèce amoncelées sur le sol de l'Espagne, pendant les dernières années, par les incendies, la dévastation des champs, la cessation des industries, sont vraiment incalculables. Les gouvernements de divers partis qui se sont succédé en Espagne, ont tous vécu de misérables expédients: ils ont vainement essayé de déguiser la banqueroute sous des artifices de budget, les créanciers n'en ont pas moins été frustrés, et les employés pauvres n'en sont pas moins restés dans la vaine attente de leurs émoluments. En maints endroits, les instituteurs ont dû fermer les écoles, reprendre la charrue ou mendier sur les voies publiques; certains services de l'État ont été complétement interrompus; l'administration a cessé son fonctionnement régulier. Ce n'est pas sans raison que, dans un document officiel récent, le gouvernement de la République mexicaine, renvoyant à son ancienne métropole les termes de compassion dont celle-ci l'avait souvent insultée, a fait des voeux pour que «l'ère des révolutions puisse enfin se fermer dans la malheureuse Espagne!» Les Castillans ont été blessés de ces paroles de commisération, mais ils ne peuvent nier que plusieurs de leurs anciennes colonies du Nouveau Monde soient en train de les distancer par la prospérité matérielle et la civilisation.

Cependant les progrès n'en sont pas moins réels, malgré la ruine apparente. Pour juger avec équité l'Espagne de nos jours, il faut se rappeler qu'un siècle ne s'est pas encore écoulé depuis les meurtres juridiques de l'Inquisition. En 1780, une femme de Séville, «convaincue de sortilége et de maléfice,» fut condamnée à être brûlée vive, et subit son supplice. A la même époque, les possessions de main-morte occupaient encore la plus grande partie de l'Espagne et l'oisiveté générale empêchait d'exploiter le reste. L'ignorance était lamentable, surtout dans les universités et les écoles, où les formules régnaient sans conteste, au mépris de toute observation et du bon sens.

PAYSANS DE LA HUERTA ET CIGARRERA DE VALENCE.
Dessin de P. Fritel, d'après des photographies de M. J. Laurent.

Depuis les grands événements qui ont inauguré le dix-neuvième siècle, les Espagnols, secoués de leur torpeur, ont vécu dans la lutte incessante, comme au milieu des flammes. Pourtant le pays, malgré des reculs momentanés, a gagné, chaque décade, en population, en industrie, en richesse. Il est vrai que les statistiques précises ne sont pas nombreuses; depuis la révolution de 1868 surtout, aucune évaluation sérieuse n'a été faite en Espagne: les gouvernements éphémères qui se sont succédé n'ont publié que des chiffres trompeurs ou très-vaguement approximatifs: c'est par l'examen et la discussion de rapports partiels que l'on doit tenter d'arriver à la connaissance sommaire des choses.

En premier lieu, le travail est beaucoup plus respecté qu'il ne l'était jadis; tandis que les couvents se vidaient, les usines s'emplissaient. Il est vrai que, grâce à la solidarité industrielle et commerciale des peuples modernes, l'initiative du travail est en grande partie venue de l'étranger. L'Espagne est redevable à la France, à l'Angleterre, à la Belgique, d'une part très-considérable du développement de sa prospérité matérielle. Non-seulement elle a reçu des ingénieurs, des chimistes, des ouvriers en foule; mais c'est par milliards que l'argent des autres nations d'Europe est venu s'appliquer à l'exploitation de ses ressources de toute espèce. La Belgique et la France ont, à elles seules, prêté à l'Espagne plus d'un milliard et demi de francs, avec un espoir de gain qui ne s'est réalisé que dans un petit nombre d'entreprises, mais qui n'en a pas moins enrichi le pays d'une manière permanente et l'a rapproché du niveau industriel des autres contrées de l'Europe occidentale. Les Anglais ont donné la plus vive impulsion aux progrès agricoles en demandant aux Andalous leurs vins exquis, aux Castillans leurs blés et leurs farines, aux Galiciens leurs bestiaux; ce sont eux aussi qui ont le plus contribué à restaurer le travail des mines en Espagne en exploitant les immenses richesses métallifères du district de Huelva, de Linarès, de Carthagène, de Somorrostro et d'autres régions du littoral maritime et du bord des fleuves. Pour l'industrie proprement dite, les Français ont été les initiateurs les plus actifs de l'Espagne, en fondant et en soutenant de leurs capitaux de nombreuses manufactures dans la Catalogne, à Valence et dans les provinces Basques, et en fabriquant une grande partie de l'outillage industriel des autres provinces. Enfin, c'est aux capitalistes et aux ingénieurs de toute nationalité que l'Espagne doit les lignes de bateaux à vapeur qui forment une sorte de guirlande aux mailles nombreuses sur tout le pourtour du littoral, et son réseau de chemins de fer, encore inachevé, mais déjà fort considérable, puisqu'il rayonne de Madrid vers dix cités du littoral péninsulaire, Barcelone, Valence, Alicante, Carthagène, Málaga, Cádix, Lisbonne, Santander, Bilbao, Saint-Sébastien [202]. C'est grâce à l'appui de ses soeurs d'Europe que la nation espagnole a pu triompher de ces obstacles matériels qui séparaient les provinces de la Péninsule les unes des autres et leur donnaient des intérêts tout opposés, cause inéluctable de dissensions et de guerres civiles. Déjà les petites villes de l'intérieur de l'Espagne commencent à changer de physionomie. Naguère elles témoignaient du long sommeil de la nation pendant les trois derniers siècles par l'immuable gravité de leur aspect; on s'y trouvait comme transporté en plein moyen âge: les places, les rues, les maisons à grilles ouvragées, rien n'était changé. De nos jours, la transformation s'opère graduellement sous l'influence des conditions économiques et de tout le milieu nouveau des moeurs et des idées.

[Note 202: ][ (retour) ] Évaluation approximative de la production de l'Espagne:

Agriculture 2,000,000,000 fr.(?)
Mines (1871) 156,775,000 »
Industrie, d'après Garrido 1,587,000,000 »
Commerce extérieur (1874):
Importation 382,000,000 fr.
Exportation 403,100,000 » 785,100,000 »
Flotte commerciale (1874) 509,800 tonnes
Développement des lignes de chemins de fer 5,600 kil.

Au point de vue intellectuel, les progrès de l'Espagne ont été plus rapides. Certes, l'ignorance est encore bien grande, notamment sur les plateaux des Castilles; l'école y est encore bien peu respectée; plusieurs villes populeuses n'ont pas même un libraire; des catéchismes et des almanachs sont toute la littérature des campagnes. Mais la part que l'Espagne a prise au mouvement des lettres et des arts pendant ce siècle prouve suffisamment que le pays de Cervantes et de Velazquez peut se replacer au rang qui lui convient parmi les autres contrées de l'Europe. Pour les oeuvres de la science proprement dite, les Espagnols ont été plus en retard. Il faut constater qu'avec toutes leurs qualités d'intelligence et l'action considérable qu'ils ont exercée sur le monde, les chrétiens d'Espagne n'ont fourni à la civilisation qu'un seul homme, l'Aragonais Michel Servet, dont les oeuvres scientifiques aient fait époque dans l'histoire du progrès. Mais si les Castillans et les autres Espagnols n'ont eu qu'un rôle de bien peu d'importance dans la marche des connaissances humaines, les Arabes du Guadalquivir ont été longtemps de véritables initiateurs. Pendant quelques générations ils ont été les maîtres et les éducateurs de l'Europe en astronomie, en mathématique, en mécanique, en médecine, en philosophie: l'ingratitude et la mauvaise foi ont seules pu leur contester ce mérite. C'est un Arabe d'Espagne, Alhazen, qui découvrit le phénomène de la réfraction atmosphérique et la décroissance de densité de l'air en proportion des altitudes; un autre Arabe de Séville a donné son nom à la science de l'algèbre; des physiologistes de Cordoue connaissaient déjà bien des faits d'histoire naturelle qu'on a retrouvés avec étonnement dans leurs écrits après les avoir découverts à nouveau tout récemment. Le génie inventif des musulmans d'Espagne se réveillera peut-être un jour chez leurs descendants: c'est assez de plusieurs siècles de sommeil!

Il est à désirer aussi que l'adoucissement des moeurs accompagne le progrès des intelligences [203]. C'est un véritable scandale que la «noble science de la tauromachie» ait encore tant d'adeptes et que les fêtes par excellence soient des massacres d'animaux, rendus plus émouvants par le péril imminent de l'homme qui fait office de boucher. Quoi qu'en disent les amateurs de la «couleur locale», les courses de taureaux, de même que les combats de coqs, suivis avec tant de passion par les Andalous, sont des amusements indignes, et la fière Espagne se devrait à elle-même d'en avoir honte: on rougit de voir des hôpitaux, comme celui de Valence, institués pour soulager l'humanité souffrante, exploiter pour leur propre compte des arènes d'où les hommes, blessés ou morts, sont emportés sur des civières sanglantes. Il est grand temps que ces jeux barbares disparaissent comme ont disparu les «actes de foi», qui consistaient à brûler des hommes et que l'on venait de toutes parts contempler avec une joie frénétique. Du reste, il paraît qu'en dépit des journaux spécialement consacrés à la noble science du toreo, les traditions du «grand art» se perdent; les toreros s'en vont; l'école de tauromachie, fondée à Séville en 1830, n'a pu se soutenir; à Barcelone, la ville joyeuse par excellence, les courses n'attirent plus les spectateurs; la plupart des grands cirques, à l'exception de celui de Madrid, ne s'ouvrent que deux ou trois fois par an. Le respect de la vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-même tenue pour peu de chose, semble faire des progrès parmi les Espagnols; mais hélas! que de sauvages retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et les égorgements en masse.

[Note 203: ][ (retour) ] Statistique approximative de l'instruction en Espagne, en 1870:

Sachant Sachant Ne sachant
lire et écrire lire seulement ni lire ni écrire
Hommes 2,414,000 317,000 5,035,000
Femmes 716,000 389,000 6,803,000
___________ _________ ____________
Total 3,130,000 706,000 11,838,000

L'Espagne a le bonheur d'être débarrassée depuis une ou deux générations d'une grande cause d'affaiblissement matériel et moral: elle n'a plus son immense empire du Nouveau Monde. Argentins, Chiliens, Péruviens, Colombiens, Mexicains ont secoué l'intolérable joug du monopole castillan; ils se sont constitués en républiques indépendantes. La métropole a été ainsi déchargée du soin de «faire le bonheur de ses peuples d'outre-mer»; elle n'a plus eu à y maintenir l'inquisition, l'esclavage, les monopoles commerciaux, les castes et les privilèges; on l'a dispensée du soin d'y entretenir des armées et d'en extorquer des impôts. Il est vrai que les anciennes colonies, devenues autonomes, ont eu à passer, depuis leur émancipation, par de terribles crises de révolutions et de contre-révolutions; la transition du régime colonial à celui de la liberté s'est accomplie très-péniblement dans plusieurs des nouvelles républiques; mais, en somme, elles ont grandement progressé en population, en richesse, en activité commerciale, en importance économique, depuis qu'elles se sont chargées de veiller elles-mêmes au soin de leurs propres destinées. La mère-patrie et les colonies-filles ont également gagné à la rupture du lien de force qui les rattachait l'une aux autres.

Par malheur pour quelques colonies et pour l'Espagne elle-même, l'empire transocéanique de la Péninsule ibérique n'a pas été perdu tout entier. Sans compter les Canaries, qui sont assimilées aux provinces continentales, et les presidios ou bagnes de la côte marocaine, Cuba, «la Perle des Antilles,» est restée au pouvoir du gouvernement espagnol; Puerto-Rico a dû également garder dans ses villes les garnisons étrangères; enfin, en d'autres parages de l'Océan, l'Espagne possède les îles de Fernando Pó et d'Annobon, près des côtes de Guinée, et les Philippines, les Carolines, les Palaos, les Mariannes, à l'orient du continent d'Asie [204].

[Note 204: ][ (retour) ]

Superficie. Population. Popul.
kilom.
Amérique Cuba...... 118,833 1,414,500 en 1887 12
Puerto-Rico 9,314 646,360 en 1866 69
Canaries... 7,273 284,000 en 1870 39
Fernando-Pó.
Afrique Annobon.... 1,266 35,000 » 27
Colonies de Guinée
Ceuta et Presidios.
Philippines. 170,600 7,500,000 en 1871 44
Asie et Carolines et Palaos 2,374 28,000 » 12
Océanie Mariannes.... 1,079 5,610 » 5
-------- ------------ ----
Total.... 310,739 9,913,470 29

On a souvent représenté ces possessions coloniales, et notamment Cuba et les Philippines, comme une source de trésors pour l'Espagne. Le fait est qu'après avoir été temporairement libérée du joug de la métropole pendant les guerres de l'Empire, l'île de Cuba put fournir chaque année des sommes considérables au budget du gouvernement de Madrid; grâce aux privilèges dont les Péninsulaires jouissaient au détriment de tous les indigènes, les immigrants d'Espagne pouvaient s'enrichir rapidement et se donner des airs de maîtres; surtout les fonctionnaires d'un rang élevé avaient toute facilité pour gagner rapidement des fortunes, et maint personnage espagnol a su rétablir ses finances délabrées au moyen de faveurs vendues à beaux deniers aux planteurs de Cuba et aux négriers de toute nation. Les «capitaineries» des Antilles étaient briguées avec la même ardeur que les proconsulats des provinces romaines, et pour les mêmes motifs de lucre honteux. Mais si les colonies de l'Espagne donnent à quelques-uns l'occasion de s'enrichir, soit par des voies honnêtes, soit par le chemin de la fraude, ce sont là des avantages achetés aux dépens des populations elles-mêmes. Cuba doit à son état de colonie d'être encore cultivée par des mains esclaves; seule avec l'empire du Brésil, elle a le triste honneur de tenir les noirs dans la servitude, et tout récemment la traite se faisait impudemment sur ses rivages en dépit des traités internationaux. Même les habitants blancs de l'île sont tenus dans une complète sujétion administrative; le moindre Espagnol, fraîchement débarqué de Barcelone ou de Cadix, peut prendre à leur égard des allures de dominateur. Aussi la conséquence inévitable de ces injustices a-t-elle fini par se produire. Depuis 1868, la guerre civile dévaste le pays: d'un côté, les partisans de l'indépendance républicaine de l'île et les noirs libérés; de l'autre, les immigrants espagnols et les propriétaires d'esclaves, aidés par les troupes régulières, se disputent la possession de l'île. Si la république des États-Unis avait donné le moindre appui aux insurgés, ceux-ci l'eussent facilement emporté; mais ils ont fait déjà beaucoup pour leur cause en tenant leurs ennemis en échec pendant sept longues années de combats et d'embûches.

De fréquentes insurrections ont également éclaté à Puerto-Rico, quoique la configuration du terrain de cette île ne prête nullement à la guerre contre des troupes organisées. Dans les Philippines, les populations de races diverses, opposées les unes aux autres par la politique traditionnelle de tous les gouvernements de conquête, ont été, en général, très-dociles à leurs maîtres, bien que la servitude pesât lourdement sur elles; mais à mesure que les habitants s'instruisent et se civilisent, principalement sous l'influence des Chinois, ils deviennent moins gouvernables, et déjà des conflits ont eu lieu, pleins de menaces pour l'avenir. Si l'Espagne n'adopte pas à l'égard de ses colonies une politique analogue à celle de la Grande-Bretagne, et ne leur laisse pas une entière liberté administrative, elle est certainement condamnée d'avance à perdre les restes de son domaine colonial, après s'être épuisée en longs efforts de reconquête.

Il est donc vivement à souhaiter, dans l'intérêt même de l'Espagne, qu'elle n'use plus ses forces à continuer par delà les mers la vieille politique des Charles-Quint et des Philippe II, et qu'elle reconnaisse le droit des populations à disposer de leur propre sort. Elle sera la première à en profiter, puisqu'elle pourra concentrer son activité sur son développement intérieur. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, l'influence exercée par les populations de la péninsule Ibérique sur le reste du monde est une de celles qui garderont encore leur valeur pendant de longs siècles. Le fort génie de l'Espagne se révèle historiquement par la durée de ses oeuvres dans tous les pays où elle domina pendant une période plus ou moins longue de l'histoire. En Sicile, dans le Napolitain, en Sardaigne, même en Lombardie, l'architecture et les moeurs montrent encore combien puissante a été l'empreinte de ces maîtres d'autrefois. Dans l'Amérique latine, mainte cité, quoique habitée surtout par des Indiens et des métis, semble aussi parfaitement espagnole que si elle se trouvait dans les plaines rases de l'Estremadure, au lieu d'être dans les forêts du Nouveau Monde: on dirait un quartier détaché de Badajoz ou de Valladolid. Les races elles-mêmes, aztèques, quichuas et araucaniennes, ont été hispanifiées par la langue, les moeurs, la manière de penser. Un territoire immense, double de l'Europe en étendue, et destiné à nourrir un jour des habitants par centaines de millions, appartient à ces peuples d'idiome castillan, qui font équilibre aux populations de langue anglaise, groupées dans l'Amérique du Nord. De toutes les nations d'Europe, les Espagnols sont les seuls qui puissent avoir actuellement l'ambition de disputer aux Anglais et aux Russes la prépondérance future dans les mouvements ethniques de l'humanité. Quoi qu'il en soit, ils ont encore en réserve une part considérable de travail dans l'oeuvre commune, grâce à leur forte originalité, à leur caractère solide, à leur noblesse et à leur droiture.

X

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.

Depuis la Révolution de septembre 1868, qui renversa le gouvernement de la reine Isabelle II, l'Espagne a passé successivement par divers régimes politiques; elle a subi la dictature du général Prim, puis du régent Serrano; ensuite la royauté a été proclamée et les Cortes, en quête d'un roi, ont élu pour souverain Amédée, fils du roi d'Italie. Engagé dans une voie sans issue légale, incapable de lutter contre l'impopularité qui s'attachait à sa qualité d'étranger, Amédée dut abdiquer et laisser l'Espagne maîtresse de ses destinées. Le pays se constitua en république fédérale, changée plus tard en république unitaire; puis une révolution militaire expulsa les Cortes du lieu de leurs séances pour installer à leur place le dictateur Serrano, qu'un deuxième pronunciamiento, préparé par des intrigues de cour et par l'argent des planteurs de Cuba, expulsa momentanément de l'Espagne pour donner le trône vacant au jeune Alphonse XII, fils d'Isabelle. Ainsi se trouvait fermé, du moins en apparence, tout le cycle des révolutions inaugurées en 1868, six années auparavant. Il est vrai que le royaume du souverain madrilègne est limité au nord par un autre royaume, dont les frontières oscillent suivant les vicissitudes de la guerre, et qui comprenait naguère presque toute la superficie des provinces Basques, une moitié de la Navarre, une partie de l'Aragon et de la Catalogne, même quelques districts de Valence et des Castilles: c'était le domaine occupé par le roi «légitime» don Carlos. Par une singulière ironie du sort, qu'explique fort bien l'histoire de l'Espagne, le monarque par la grâce de Dieu, le maître absolu «responsable seulement devant sa conscience», convoque les délégués de ses peuples et jure d'observer leurs fors et libertés, tandis que le roi dit constitutionnel s'est passé pendant plus d'une année de toute constitution en gouvernant selon son bon plaisir, ou pour mieux dire, au gré de ses conseillers. La forme actuelle de l'appareil gouvernemental comprend deux Chambres élues conformément à la loi de 1870, qui prescrit le suffrage universel pour l'élection des députés et le vote à deux degrés pour l'élection des sénateurs. Suivant le projet de nouvelle constitution, les membres de la Chambre des députés, un par 50,000 habitants, sont élus pour cinq ans, tandis que le Sénat est composé de 200 membres héréditaires, en partie choisis par la couronne et 100 élus par les corporations. Le roi nomme le président et les vice-présidents du Sénat. Il peut dissoudre simultanément ou séparément la Chambre des députés et la moitié élue du Sénat, à la condition de faire procéder à de nouvelles élections dans un délai de trois mois. Il a le droit de refuser la sanction aux lois votées par le Parlement.

Les révolutions gouvernementales qui se sont opérées coup sur coup en Espagne n'ont guère été pour la nation qu'un changement de décor, car le fonctionnement des «bureaux» républicains ou monarchiques s'est à peine modifié pendant la période de crise politique. Malgré les fictions du budget, le trésor est en état de banqueroute permanente; si la dette nationale devait être payée, l'ensemble des recettes annuelles n'y suffirait point, tandis que le budget de la guerre absorbe actuellement beaucoup plus de fonds qu'il n'en faudrait pour acquitter l'intérêt annuel de la dette. Tandis que le service de ces intérêts aurait exigé en 1875 environ 235 millions de francs, qui n'ont point été payés, les dépenses de guerre ont dépassé 275 millions [205]. Les impôts n'ont été remaniés que dans le sens d'une aggravation; la conscription, si abhorrée des Espagnols, a pris plus d'hommes qu'elle n'en prenait jadis; le nombre des écoles a décru.

[Note 205: ][ (retour) ] État du trésor espagnol en 1875:

Recettes............................. 544,000,000 fr.
Dette flottante...................... 435,000,000 »
Dette totale, par approximation..... 14,500,000,000 »

La division politique et administrative est toujours celle qu'a prononcée le décret de 1841. L'Espagne se partage en 49 provinces, y compris les îles africaines des Canaries. Chacune de ces provinces est administrée par un gouverneur civil et se divise elle-même en districts, de 6 à 7 en moyenne par province. Les communes sont administrées par des alcaldes ou maires, qu'assistent des conseils municipaux, ou ayuntamientos, composés de 4 à 28 membres, suivant l'importance de la commune. Dans les grandes villes, les alcaldes sont assistés par des lieutenants (alcaldes tenientes). L'administration judiciaire est instituée sur le même modèle que celle de la France: la hiérarchie des tribunaux comprend près de 10,000 justices de paix, une par commune, environ 500 tribunaux de première instance, 15 cours d'appel, une cour suprême siégeant à Madrid. Mais la guerre intestine et le régime de l'état de siége auquel, officiellement ou non, se trouve soumise l'Espagne entière, donnent aux divisions militaires une importance de beaucoup supérieure à celle des circonscriptions civiles et judiciaires. La partie continentale du royaume se partage en 12 capitaineries générales, Nouvelle-Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Valence et Murcie, Galice, Grenade, Vieille-Castille, Estremadure, Búrgos, Navarre, provinces Vascongades. Les Baléares, les Canaries, Cuba, Puerto-Rico et les Philippines forment séparément cinq autres capitaineries générales. Les capitaineries sont subdivisées en commandements militaires.

Tous les Espagnols sont tenus de servir dans l'armée, à l'exception de ceux qui fournissent un remplaçant; le trésor, presque toujours à vide, ne pouvait négliger le rachat du service pour subvenir à ses besoins les plus pressants. La levée annuelle varie suivant les vicissitudes de la guerre civile et de la lutte contre les insurgés cubanais; elle serait légalement de 30,000 hommes, mais elle s'est élevée officiellement jusqu'à 80,000 individus; les décrets ont même appelé jusqu'à 100,000 hommes sous les drapeaux; mais le nombre des réfractaires, des rachetés, des malades réduisaient ce chiffre d'environ moitié: la force productive du pays en hommes valides ne permettrait pas de dépasser le nombre de 60,000 conscrits par an. Le temps du service est de sept années dans la cavalerie et l'artillerie, et dans l'infanterie de huit années, dont cinq dans les régiments de ligne et trois dans la milice provinciale. On évalue à plus de 200,000 hommes les troupes de l'armée péninsulaire; 80,000 soldats servant dans l'armée active et 120,000 environ dans l'armée de réserve. En outre, l'armée de Cuba se compose d'au moins 60,000 hommes, dont la guerre et les maladies font périr le quart chaque année, et les garnisons de Puerto-Rico et des Philippines s'élèvent respectivement à 9 ou 10,000 soldats.

Les principales forteresses de l'Espagne continentale sont les villes de Saint-Sébastien, Santoña, Santander, sur la baie de Biscaye; du Ferrol, de la Corogne, de Vigo, sur les rias de la Galice; de Ciudad-Rodrigo sur la frontière portugaise; de Cádiz et de Tarifa à l'entrée du détroit; de Málaga, Almería, Carthagène, Alicante, Barcelone sur la Méditerranée; de Figueras, Pampelune et Saragosse aux débouchés des routes pyrénéennes.

La marine militaire est puissante: elle se compose de plus de 200 vapeurs portant près d'un millier de canons et montés par 10,000 matelots. En 1874, les navires de première classe comprenaient 7 frégates blindées et 13 autres frégates non cuirassées; mais la flotte, comme l'armée, a un énorme personnel d'officiers supérieurs, tout un état-major inutile, qui ne sert qu'à ruiner la nation. On compte en Espagne environ 2,500 officiers de marine, 1 pour 4 matelots. Les généraux sont au nombre de 600.

Les nobles n'ont plus aucun privilége officiel. Ils sont probablement plus nombreux en proportion que dans toute autre contrée de l'Europe, puisque des populations entières, dans les provinces Basques, dans les Asturies, se vantent d'avoir du «sang bleu» dans les veines. En 1787, on comptait dans le royaume 480,000 gentilshommes, non compris les femmes et les enfants, en sorte que, si la proportion s'est maintenue depuis cette époque, trois millions d'Espagnols pourraient se classer parmi les hidalgos ou «fils de quelqu'un». Les grands d'Espagne que la coutume autorise à rester couverts devant le roi sont au nombre d'environ 1,500, dont 200 de première classe; mais tous ne doivent point leurs titres à la naissance. Plusieurs roturiers ont profité de la pénurie du trésor ou de l'avidité des ministres pour se faire octroyer la faveur convoitée. L'ordre de la «Toison d'Or», fondé en 1431 par Philippe le Bon, est une des distinctions les plus enviées par les princes et les diplomates de l'Europe.

La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de l'État, et ses prélats jouissent de grands priviléges; mais l'étendue de leurs droits, relativement au pouvoir royal, est encore l'objet de discussions ardentes. Dans les grandes villes les cultes non catholiques sont plus ou moins tolérés, grâce à l'intervention des puissances étrangères. La surveillance des écoles appartient exclusivement à l'Église, et la censure est exercée par des ecclésiastiques sur les pièces de théâtre. Le nombre des prêtres est d'environ 40,000; mais, quoique les couvents aient été rétablis depuis la restauration de la monarchie, les ordres monastiques ne sont que très-faiblement représentés. L'Espagne fut jadis le pays le plus peuplé de moines et de religieuses en proportion de ses habitants civils. A la fin du siècle dernier, le monde ecclésiastique du royaume dépassait 250,000 individus, dont plus de 71,000 moines et 35,000 nonnes. A la même époque, le nombre des marchands n'était que de 34,000, sept fois moins que de gens d'église. En 1835, les révolutions, les guerres, les transformations du milieu social avaient notablement diminué le nombre des religieux, mais la population des couvents était encore de plus de 50,000 personnes. Une première mesure de suppression atteignit alors les établissements religieux et près de mille couvents furent l'objet d'un décret de fermeture. Dans les années qui suivirent, d'autres lois plus radicales furent votées contre le monachisme et la propriété de main-morte, et dès 1869 il n'y avait plus un seul moine en Espagne; les derniers religieux, ceux de la Chartreuse de Grenade, avaient dû quitter la contrée. Par une étrange vicissitude du sort, ils s'étaient réfugiés en Belgique, dans ce pays que les Espagnols avaient, trois siècles auparavant, ramené de force sous le gouvernement des prêtres.

La hiérarchie administrative de l'Espagne se compose de 8 archevêques et de 54 évêques. Les 9 archevêchés sont ceux de Tolède, siége primatial de l'Espagne, de Búrgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville, Tarragone, Valence, Valladolid.

Le tableau suivant donne, d'après les recensements approximatifs les plus récents, la population des diverses provinces de l'Espagne, groupées en régions naturelles: