SUR LA ROUTE DE DAMAS

Il est midi ; l’heure où, assis à l’entrée de sa tente, Abraham vit tout d’un coup les trois hommes debout devant lui, l’heure où Jésus vint s’asseoir, n’en pouvant plus, sur la margelle de la fontaine, et dit à la femme qui puisait : « Donne-moi à boire. »

Un nuage poudreux chemine au long de la route, entre des rocs brillants comme des cônes de sel. Voici la caravane se hâtant vers Damas. Des lignes confuses de verdure, au pied de collines fauves, jaillissent là-bas, du côté d’où souffle l’aquilon : les vergers dont la ville est ceinte ! Depuis une semaine on marche. Enfin, c’est la douceur du terme proche, la fraîcheur de l’eau humée dans l’air dévorant. Les âniers pressent leurs bêtes ; les ombres des chameaux porteurs de bagages se balancent moins lentes sur la poussière qui brûle les yeux.

Escorté par des gens de police, bâtons en mains, Saul allonge le pas. Petit[94], mais impétueux, décisif, il s’avance, comme César, le capitaine, d’une allure qui entraînerait derrière lui une armée. Sent-il le poids du soleil sur sa tête ? Cet empire du feu qu’il traverse, ce désert dont les roches semblent vibrer sous le choc des rayons, ce mirage des vaines splendeurs existe à peine pour son regard. En découvrant les murailles de Damas, se souvient-il qu’au temps d’Abraham déjà, cette ville, patrie d’Éliézer, était un des grands caravansérails de l’Orient ? Oui, peut-être ; mais l’idée qui le tyrannise emporte dans sa frénésie toute notion des faits lointains.

[94] Les Actes apocryphes de Paul, chapitre III, ont établi sur sa personne physique une légende dont certains traits peuvent être réels : « [Onésiphore] vit venir un homme petit de taille, à la tête chauve, aux jambes un peu arquées, aux genoux saillants ; il avait de longs yeux, des sourcils joints, un nez légèrement bombé, plein de grâce ».

A Damas, il le sait, une église nazaréenne entretient le scandale de son désordre insolent. De là, elle peut essaimer, par Antioche, jusqu’en Cilicie. Saul va mettre la main sur elle ; il saura les noms des apostats ; une lettre scellée du sceau de Caïphe lui confère le mandat de les appréhender ; il les ramènera, solidement liés, à Jérusalem où le sanhédrin fera de leur bande haute et prompte justice.

Saul est heureux comme un sanglier se ruant contre la haie qu’il est sûr d’enfoncer. Une gaîté furibonde précipite sa marche ; on démêlerait en ses yeux l’ironie du vainqueur, à l’instant où il tient l’ennemi.

Brusquement, telle qu’un éclair, du ciel sans ombre, une clarté s’abat sur lui, le renverse. Une voix distante et terrible, une voix de commandement qui roule comme le tonnerre, appelle d’en haut : Saul ! Tout près, et plus basse, semblable à un reproche plein de compassion, la voix répète : Saul ! Et Saul, rouvrant ses paupières crispées de terreur, aperçoit, debout sur la route, au milieu d’un brasier de gloire, quelqu’un, plus qu’un homme, le Fils de l’homme, celui qu’Ézéchiel et Daniel ont vu, habillé de lin, avec une face plus ardente que la foudre et des bras semblables à de l’airain blanc dans une fournaise. Mais, de sa tête, des paumes trouées de ses mains, de ses pieds lumineux partent comme des flammes vermeilles, et il montre à Saul, dans son côté, la plaie rouge d’un fer de lance.

Éperdu, prostré, Saul cache son visage en pleine poussière ; il sent que, si l’Inconnu se manifestait davantage, il serait, sous la vision, réduit en cendres. Mais le Seigneur, avec son éternelle mansuétude, se penche vers lui, condescend à l’interroger ; il lui demande ses raisons :

— Pourquoi me persécutes-tu ?

Saul ne réplique point : « En quoi vous ai-je persécuté ? Je vous ignorais. » Dans une intuition fulgurante, il pressent qui est l’Inconnu. En même temps qu’il reste atterré, une lumière l’immerge au dedans comme au dehors. Un souffle de feu touche ses lèvres et lui rend la force de parler.

Que va-t-il répondre ? Sera-ce le cri de sa douleur et de sa componction ? Eh bien ! non. Il veut savoir, et il questionne :

— Qui êtes-vous, Seigneur ?

Audace inouïe ! Le néant demande son nom à l’Omnipotence ; il ne consent pas à se soumettre sans motif. Comme c’est Paul tout entier ! Le sursaut de la volonté intelligente, la réaction du Moi devant Dieu même ! Il se donnera désormais à Lui, puisqu’il l’appelle : Seigneur. Seulement, il faut que le Seigneur atteste son identité. De même que Jacob étreint par l’Ange, Saul se débat jusqu’à ce qu’il ait l’évidence de sa défaite, et il ne se reconnaît pas vaincu simplement parce que son Maître est le plus fort, mais parce qu’il a compris.

L’Inconnu daigne se nommer ; il s’explique dans la langue araméenne, celle dont Jésus, comme Paul, avait l’accoutumance :

— Je suis Jésus le Nazaréen que tu persécutes.

Deux fois il profère ces mots : Tu me persécutes. Le Juge se révèle en tant que victime ; il accuse et il pardonne immensément. Saul, tout d’un coup, perçoit une vérité qui sera le viatique de son âme : le Christ et ses disciples ne font qu’un. Il est transpercé de remords, et pourtant une surabondance d’espoir le ranime. Quelque chose d’inénarrable, en une seconde, l’a bouleversé, transformé. Il était toute haine ; il devient tout amour. Au delà des images tangibles le mystère se communique à lui. Mais cette révélation ne l’anéantit pas dans l’extase. Sur-le-champ il rebondit pour agir :

— Que dois-je faire, Seigneur ? demande-t-il avec la simplicité de l’obéissance.

Le Seigneur lui dit :

— Lève-toi ; entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.

Saul se relève, étourdi, tel qu’un homme stupide. La vision a disparu ; et maintenant ses yeux ouverts ne voient plus rien. Il lui semble que des écailles noires se sont collées à ses deux prunelles. Il tâtonne, sous le soleil ardent, comme dans la nuit. Où sont ses compagnons ? Il les appelle ; des voix sourdes lui répondent. Accroupis la tête basse, ou prosternés, figés par l’épouvante, ces témoins attendaient, sans savoir quoi, la mort peut-être. La Lumière terrible les a, eux aussi, jetés à terre ; ils ont entendu gronder une voix. Quelqu’un était là ; mais ils n’ont vu personne. Ce passage de l’Invisible les a plus terrifiés qu’une vision.

Ils regardent avec effroi leur chef aveugle. Quel Ange, quel Esprit l’a visité ? Il tend la main pour qu’on le mène, comme un enfant, comme un captif, comme un de ces mendiants aux yeux morts qu’on promène par les rues des villes.

C’est ainsi que Saul fait son entrée dans Damas.

L’événement de l’apparition avait duré quelques secondes. Mais ce prodige était, est, une chose plus importante que la création d’un univers. Sauf l’Incarnation et la Résurrection du Christ, rien de plus grand n’est arrivé dans l’histoire humaine.

Du fait lui-même les Actes[95] consignent trois récits. Les divergences que la critique négative s’est acharnée à grossir entre eux portent sur des nuances qu’il est facile d’harmoniser. Dans le premier, les compagnons « se tiennent muets de stupeur, entendant le son d’une voix, mais ne voyant personne ». Dans le second, ils voient la lumière, mais ne saisissent pas les paroles.

[95] IX, 1-9 ; XXII, 5-11 ; XXVI, 12-18.

Le troisième amplifie davantage les paroles de Jésus. Après avoir dit : « Pourquoi me persécutes-tu ? » il ajoute : « C’est dur pour toi de ruer contre l’aiguillon. » Et, plus loin :

« Je me suis montré à toi, pour me préparer en toi un serviteur, un témoin des choses que tu as vues et de celles où je t’apparaîtrai, te retirant du peuple juif et des nations à qui je t’envoie, pour leur ouvrir les yeux, afin qu’ils se tournent des ténèbres à la lumière et du pouvoir de Satan vers Dieu, et qu’ainsi ils obtiennent rémission de leurs péchés, et une part entre les sanctifiés, grâce à la foi en moi. »

Paul, dans le troisième récit, paraît synthétiser les paroles qu’il entendit sur la route de Damas et celles qui lui vinrent d’autres révélations, ou qui lui furent transmises par Ananie.

Mais la substance des trois est identique ; l’essentiel des termes s’y réitère sans varier.

Les Épîtres elles-mêmes font à la rencontre de Damas des allusions décisives[96]. Paul a dû, tant de fois, redire oralement cette histoire qu’il n’éprouvait aucun besoin de la répéter dans ses lettres. Cependant, lorsqu’il écrit aux Corinthiens :

[96] I Cor. IX, 1 ; id. XV, 8 ; Gal. I, 12-17.

« Ne suis-je pas apôtre ? N’ai-je pas vu le Seigneur ? » il confirme absolument le témoignage des Actes. Il a vu le Seigneur, comme les Apôtres l’ont vu après sa résurrection, c’est-à-dire avec ses plaies transfigurées, avec son visage d’homme glorifié par la présence palpable de l’Être divin. Si Paul ose se dire Apôtre, lui, le dernier, le tard venu, l’avorton[97], c’est parce que Jésus s’est montré en sa forme humaine à ses yeux de chair.

[97] Le mot qu’il emploie signifie avec une extrême force : le fruit qu’une femme enfante par la blessure de l’avortement.

L’authenticité du fait s’impose donc à l’historien comme indiscutable. Seule, l’explication mettra toujours aux prises les exégètes chrétiens et les sceptiques. Pour ceux-ci, la résurrection n’existant pas, et le Christ n’étant pas Dieu, Paul a été la proie d’une hallucination ; il l’a d’abord subie, puis fixée hors de lui en la racontant ; de la sorte elle s’est incorporée à sa foi.

Quel système rationnel rendra compte de cette illusion persévérante, dont nul n’ose mettre en doute la sincérité ?

« Baur, qui avait passé sa vie à éliminer les miracles de l’Évangile, confesse que la conversion de Paul résiste à toute analyse historique, logique ou psychologique. En maintenant un seul miracle, Baur les laisse tous subsister. Il a manqué sa vie[98]. »

[98] Paroles prononcées, en 1860, par Landerer, sur la tombe de Baur (voir Prat, op. cit., t. I, p. 47).

Holsten se raidit à construire la série des déductions qui avaient dû acheminer Paul au prodige. L’idée fixe avait abouti à l’hallucination. Mais c’était de la géométrie dans l’espace. Son hypothèse ne démentait pas seulement tous les textes ; elle outrageait les possibilités du mécanisme intérieur ; car une série de théorèmes ne mène pas un homme à une vision qu’il croira vraie jusqu’à sa mort.

Pfleiderer supposa dans l’âme de Saul un double mouvement : l’un qui l’aurait animé contre le Christ, l’autre qui l’aurait porté vers lui. Un beau jour, sans vision, la deuxième aurait prévalu.

Renan s’est couvert de ridicule en imaginant un accident physique[99], cause déterminante de la vision et du changement de Paul. Au mépris de ce que l’Apôtre affirme, il lui prête des remords, des doutes sur la perfection de la Loi.

[99] « Il avait, à ce qu’il paraît, les yeux enflammés, peut-être un commencement d’ophtalmie… Peut-être aussi le brusque passage de la plaine dévorée par le soleil aux frais ombrages des jardins détermina-t-il un accès dans l’organisation maladive et gravement ébranlée du voyageur fanatique » (les Apôtres, p. 179). Et il ajoute cette conjecture gratuite, contraire au texte qui mentionne « le grand éclat du soleil » (Actes XXVI, 13) : « Il n’est pas invraisemblable qu’un orage ait éclaté tout d’un coup. »

Or, M. Loisy le reconnaît, « la critique moderne s’est efforcée bien inutilement de trouver dans le récit même des Actes les traces d’un travail psychologique antérieur ».

Mais, à son tour, parce qu’il veut, à tout prix, échapper au miracle, il fabrique un roman peu original — c’est un mélange de Holsten, de Pfleiderer et de Renan — et bat la campagne sans rien expliquer du tout :

« Sa pensée s’était remplie malgré lui de ce Christ qu’il combattait, et, un beau jour, dans une crise psychique, elle le lui imposa en quelque sorte à lui-même par une hallucination assez forte pour déconcerter sa raison, sa volonté, le subjuguer littéralement à l’impression de son rêve…

« La conversion par l’effet de la vision semble avoir été due au travail fébrile et à l’agitation de l’esprit. La foi de Paul s’est élaborée dans des discussions passionnées. A un moment donné elle a fait un bond qui n’est pas la conclusion logique d’observations réfléchies, mais une sorte de révolution, un saut de la foi mystique, occasionné par l’état cérébral du sujet et relevant de la psychiatrie non moins que la psychologie rationnelle et morale. »

Comme Renan, il suppose chez Saul « un certain manque d’assurance en la Loi, dans sa perfection, dans son efficacité morale, dans sa puissance d’attraction au regard des païens[100] ».

[100] Commentaire des Actes, p. 399.

Historiquement, ces explications contredisent les Actes, quand ils précisent : « (Saul) ne respirait que menace et meurtre. » Elles contredisent l’affirmation de Paul déclarant aux Galates qu’avant la crise de sa conversion il était plus jalousement que jamais attaché aux traditions pharisiennes.

Sont-elles au moins vraisemblables, selon les possibilités de la vie morale ? On nous présenterait, le christianisme étant hors de cause, ce cas extraordinaire : un homme indigné contre une erreur qu’il croit néfaste, après avoir accepté mission de la détruire par les moyens les plus féroces, a tout d’un coup embrassé la doctrine qu’il détestait ; il l’a prêchée avec une force, une lucidité, une sagesse qui n’ont pas fléchi ; il est mort pour attester qu’il y croyait ; et ce retournement d’une vie tout entière s’est opéré en moins d’une minute, par l’effet d’une simple hallucination.

L’histoire ainsi racontée nous paraîtrait énorme, inconcevable.

En soi, l’hallucination est peu commode à établir. Quand un pareil phénomène se produit, le tableau imaginaire se compose dans le sens où se portait d’elle-même l’imagination. Paul se représentait Jésus comme un faux prophète ; il continuait à l’exécrer, puisqu’il s’acharnait dans son rôle de persécuteur. Si l’idée fixe de sa haine avait provoqué la vision, il aurait vu le Christ sous des traits méprisés, entendu des paroles odieuses. Au lieu de s’humilier et d’obéir, il eût regimbé contre l’obsession.

De même, si des remords l’avaient assailli, il les aurait violemment écartés. Un homme sain d’esprit ne se laisse pas « subjuguer » par une idée qu’il sait fausse, il réagit ; Paul était une nature en perpétuelle réaction. S’est-il, une seule fois, repenti d’être chrétien ?

De toute évidence, pour décider chez lui une révolution sans retour, il fallut un choc extérieur, un événement d’une gravité péremptoire, inoubliable.

« Le transport au cerveau[101] » qu’inventa Renan, les coups de tonnerre que Saul aurait pris pour la voix du Christ sembleraient aujourd’hui de pitoyables hypothèses. Tout au moins Renan avait-il compris la nécessité d’une commotion venue du dehors. Mais, lorsque M. Loisy nous parle « du bond, du saut de la foi mystique », ce sont là batelages d’escamoteur qui nous réduisent à cette insuffisante découverte : Paul s’est converti parce qu’il s’est converti.

[101] « L’éblouissement et le transport au cerveau ne diminuaient pas d’intensité » (p. 189).

Le mot sournois de « psychiatrie » insinue que Paul serait un demi-fou, que sa conversion vint au terme d’une crise morbide. Or, le magnifique équilibre où se meut sa pensée de théologien comme sa vie d’apôtre suffit à renverser pareille supposition.

Confondre la perception du surnaturel avec un état pathologique sera toujours le dernier refuge des scientistes aux abois.

Et quelle vraisemblance d’admettre que sa foi s’élabora dans des controverses passionnées ? Le contraire est pratiquement certain ; plus il faisait la guerre à la secte galiléenne, plus il la croyait incompatible avec tout ce qu’il était ; de même que M. Loisy, à mesure qu’il poursuit ses commentaires destructifs des textes sacrés, tourne plus hostilement le dos à la foi. Dans son obstination à démolir le récit des Actes, M. Loisy en vient à prétendre que les compagnons de Paul seraient inventés[102]. Il élimine ces témoins gênants ; comme si, en Orient, on voyageait sans escorte, surtout Saul, personnage officiel, exécutant une mission judiciaire, d’où il ramènerait des prisonniers !

[102] Op. cit., p. 400. D’une façon générale, M. Loisy ne paraît pas connaître l’Orient ; il raisonne par déduction ou d’après les livres.

Mais quittons ces misères. L’apparition de Damas ne permet à la critique négative qu’une attitude ; l’humilité en face de l’inexplicable, le respect de témoignages dont elle n’entamera jamais la puissance.

Ce miracle, le changement total et subit d’une âme, dépasse l’histoire de Paul ; il domine les temps et les peuples, signe authentique de la pitié d’un Dieu qui se fatigue à chercher l’humanité en révolte sur les routes où elle le fuit.

Tout ce que l’Apôtre pourra prêcher aux Juifs et aux gentils — c’est-à-dire à nous — partira de cette expérience indéniable : le Christ est ressuscité ; car je l’ai vu comme je vous vois.

III
LA VOCATION DE SAUL

A Damas, pendant trois jours, Saul resta frappé de cécité. Il ne mangea ni ne but.

Était-ce l’éblouissement de la Lumière qui avait paralysé ses yeux ? On peut croire plutôt que cette infirmité lui laissait une touche palpable de la Présence divine. Il dut y sentir une punition trop juste, et se demanda si elle ne durerait pas toute sa vie. Mais, aussi bien qu’il s’était soumis à la vision — et il aurait pu lui résister jusqu’au bout — il accepta son humiliante disgrâce comme une épreuve pleine de douceur. Ne méritait-il pas la mort éternelle, la part des impies ? Il avait été comme Israël, un aveugle lamentable. Qu’importait la vue extérieure, puisqu’au dedans le voile était tombé ! Le regard du Christ, sa voix, la gloire de sa Personne demeuraient au fond de lui et le consolaient de l’univers perdu.

Trois jours il jeûna ; bien qu’il dût être brûlé de soif, pas une goutte d’eau ne mouilla ses lèvres. Il pria en silence.

Trois jours et trois nuits de solitude avec l’unique et sublime Image. Joie de savoir et d’aimer ; extase dans la Vérité qui se donne ; remords de s’être, jusque-là, trompé affreusement.

Quel fut alors le travail de sa méditation, personne, si Paul l’a révélé, ne l’a redit. Certains mots des Épîtres nous aident, par éclairs, à suivre les chemins de ses pensées probables.

Il connaissait le Christ, Seigneur des vivants, Maître de la mort. Le Fils de Dieu — car Il l’était — avait pris « la forme d’un esclave, en devenant semblable aux hommes » ; il s’était anéanti, « obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix[103] ». Et il était mort pour des impies.

[103] Philipp. II, 7-8.

« A peine, se disait Paul, si l’on trouverait quelqu’un qui consente à mourir pour un juste[104]. Et le Christ est mort pour moi, pécheur, afin que j’aie en Lui la vie suprême. »

[104] Rom. V, 7.

Si le Seigneur l’avait aimé jusqu’à mourir, s’il s’était montré à lui, misérable, à lui qui le détestait, n’était-ce pas afin qu’il adhérât de toutes ses forces au mystère de sa Présence et l’imitât comme l’imitaient les fidèles persécutés par lui ? Sur-le-champ Paul se jura que rien « ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni choses présentes, ni choses futures, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni rien de créé ne le séparerait jamais de l’amour du Christ[105] ».

[105] Rom. VIII, 38-39.

Mais reçut-il, dès ces moments-là, une pleine connaissance de toute vérité ? Dans une autre révélation, à Damas, Jésus lui dira :

« [Je t’ai choisi] pour témoin des choses que tu as vues et de celles où je t’apparaîtrai. »

Les visions qu’il eut ensuite, la science de la foi qu’il développa auprès des Apôtres eux-mêmes, la continuité de l’inspiration et sa propre expérience achevèrent en lui « son évangile ». Pour l’heure, l’évidence de l’essentiel lui suffisait ; et à quoi bon se démontrer ce qu’il était certain d’avoir vu ?

D’autre part, s’abîma-t-il dans la douleur de son égarement ? Il avait honni, blasphémé le Saint, tourmenté ceux qui l’aimaient. Pleura-t-il, autant que Pierre, l’énorme offense qu’une vie ne saurait expier ? Il écrira, de longues années après, à Timothée :

« Dieu a eu pitié de moi, parce que j’avais agi sans le savoir, n’ayant pas la foi[106]. »

[106] I Tim. I, 13.

Il s’abaissa dans l’humilité ; mais il n’était pas homme à triturer longuement ses remords. Le remords, c’est le passé qui continue, et Paul se tendait vers l’avenir. Simplement il glorifiera Dieu de la merveille opérée en son cœur ignorant. Il s’étonna d’être devenu, d’un seul coup, si simple. Tout, même le repentir, était simplifié dans sa vie.

Une idée pourtant dut angoisser le dialecticien qui persistait en lui, le Juif zélateur des traditions. Il avait cru la Loi parfaite, règle d’or sans alliage, testament éternel. Tout novateur ne pouvait être qu’un menteur ; les disciples de Jésus avaient mérité sa haine en tant qu’il les supposait ennemis de la Loi. Désormais, quelle serait la relation de la Loi et de sa foi nouvelle ? Et la mission d’Israël, qu’en restait-il, si les Juifs s’obstinaient à nier le vrai Messie ?

Saul reprenait dans sa mémoire les destinées du peuple élu. Avant que Moïse fût monté au Sinaï chercher la Loi écrite, une autre loi avait gouverné les patriarches. Abraham ne fut pas justifié par les œuvres qu’imposait la Loi ; car il accepta le signe d’alliance, la circoncision, après avoir cru en la promesse. Et, seule, sa foi en la promesse le justifia. Alors, la Loi n’était donc pas nécessaire au salut ?

Il en coûtait à Saul d’amoindrir la Loi ; puisqu’elle venait de Dieu, est-ce que Dieu pouvait la répudier ? Seulement, il se souvenait d’une parole que répétaient, d’après le Maître, les fidèles du Christ :

« On ne met pas dans de vieilles outres du vin nouveau. »

« Le pacte nouveau » qu’avait annoncé le prophète[107], c’était la loi de « propitiation », la rémission parfaite des péchés, et le vin nouveau, la libation parfaite, c’était le sang du Rédempteur. Désormais, le sang des taureaux et des boucs, Dieu n’en voulait plus ; une fois pour toutes, la Victime avait tout purifié. Mais le Temple, si les sacrifices prenaient fin, ne serait plus qu’un lieu mort. La mort du Temple, Saul en repoussait l’idée ; il entendait qu’on y vînt adorer Dieu en esprit et en vérité.

[107] Jérémie XXXI, 31-34.

Les Juifs se ploieraient-ils à ce changement ? Il pensa aux clameurs du sanhédrin contre Étienne ; il y reconnut sa voix à lui, et la supplication du martyr résonna dans ses oreilles :

« Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. » Étienne avait prié pour Saul ; sa mort avait été une intercession. Oh ! si, à son tour, Saul pouvait devenir anathème, herem, pour ses frères[108], arracher à Dieu leur salut !

[108] Rom. IX, 3.

Non, Israël ne serait pas rejeté. Les dons du Seigneur sont sans repentance. Israël avait reçu en dépôt les paroles divines ; le Christ était issu de lui selon la chair. Il n’était pas rejeté, puisque Saul lui-même, l’indigne avorton, obtenait miséricorde[109].

[109] Rom. XI, 1.

Cependant, si la masse des Juifs méprisait le don de la lumière — et Saul prévoyait leur impénitence — qui donc hériterait de leur privilège ? Dieu n’était pas seulement le Dieu d’Israël ; il avait créé, il gouvernait toutes les nations. Abraham savait qu’en sa semence elles seraient bénies : sa semence n’était point tout Israël, mais la fleur qu’avait portée la tige de Jessé, celui dont Isaïe disait :

« Voici mon fils que j’ai choisi, mon bien-aimé… Il annoncera aux peuples le Jugement… Il ne brisera pas le roseau rompu ; il n’éteindra pas la mèche qui fume… Et en son nom les peuples auront espoir[110]. »

[110] XLII, 1-3. Texte cité dans saint Mathieu, XII, 18-21.

Le jour s’était levé sur les races assises dans l’ombre de la mort. Le Fils de Dieu n’avait pas offert son sang pour les seuls Juifs, mais pour tous les hommes. Tous, désormais, pourraient s’asseoir à la table du Père et boire en commun le vin de sa vigne.

Les Douze avaient entendu la volonté du Maître : « Allez, enseignez toutes les nations. » Philippe, un des Sept, avait déjà baptisé l’eunuque éthiopien, et Pierre, fait baptiser Cornélius, le tribun de la cohorte italique.

Saul l’apprit-il par une révélation ? Dans quelle mesure le sens particulier de sa mission lui fut-il, dès lors, défini ? Nul ne saurait le dire. Il se connut au moins prédestiné à introduire les gentils dans le Royaume. En se faisant l’esclave de son Dieu, il amplifiait son avenir prodigieusement. L’immensité de sa carrière se déploya devant lui.

Pourquoi lui et non un autre ? La question, s’il se la posa, n’admettait aucune réponse. Pourquoi ? Parce que « le potier est maître de l’argile[111] », parce que Dieu l’avait élu « dès le ventre de sa mère » afin de mieux attester sa compassion et sa gloire en faisant du vase d’ignominie « un vase de miséricorde[112] ».

[111] Rom. IX, 20.

[112] Gal. I, 15.

Saul comprenait que l’appel singulier, inexplicable ne tolérait pas de résistance. Pour le lui confirmer, quelqu’un vint lui transmettre les mêmes paroles qu’il avait perçues dans la nuit de ses jours d’aveugle.

Il y avait à Damas un certain Ananie que les Actes[113] qualifient de « disciple », un de ceux que Saul, non converti, aurait sans doute appréhendés. La communauté de Damas devait être déjà florissante ; autrement, elle n’eût pas attiré la persécution. Mais elle se composait surtout de Juifs, fort nombreux dans cette ville de gros commerce ; et Ananie, quoique baptisé dans le Christ, restait attaché à la synagogue, « homme pieux selon la Loi[114] », très considéré parmi les milieux juifs, un de ces prudents au cœur droit qui servent discrètement une grande cause. Ananie eut, en songe, une vision où le Seigneur l’appela et lui commanda : « Lève-toi, va dans la rue qu’on appelle Droite et cherche dans la maison de Juda un homme ayant nom Saul, de Tarse. Voici qu’il est en prière et qu’il a vu en vision un homme nommé Ananie entrant vers lui et lui imposant les mains pour qu’il retrouve la vue. »

[113] IX, 10.

[114] XXII, 12.

Ananie objecta : « Seigneur, j’ai entendu dire par bien des gens sur cet homme tout le mal qu’il a fait à tes Saints dans Jérusalem ; et il a mission des grands prêtres pour enchaîner ceux qui invoquent ton nom. »

Mais le Seigneur lui dit : « Va, parce que cet homme m’est un vase d’élection pour porter mon nom devant les gentils et les rois et les fils d’Israël ; car je lui montrerai tout ce qu’il doit souffrir pour mon nom. »

Ananie sortit et entra dans la maison, et lui imposant les mains, il dit : « Saul, ô frère, le Seigneur m’envoie, Jésus que tu as vu sur la route où tu venais, pour que tu recouvres la vue et que tu sois empli de l’Esprit Saint. »

A l’instant, Saul sentit tomber de ses yeux comme des écailles ; sur-le-champ il recouvra la vue. Il se leva, il fut baptisé ; et, s’étant nourri, il reprit des forces.

La simplicité de ce récit miraculeux laisse entendre quelle vigilance le Seigneur mit à lui définir sa vocation. Au moment où Ananie entendait l’ordre de lui porter le baptême et l’Esprit Saint, lui-même voyait le messager arrivant ; et la simultanéité des deux visions démontrait qu’elles venaient bien d’en haut.

Une révélation plus ferme de son avenir semble avoir suivi le don de l’Esprit Saint. Le Christ l’instruisit dans un raccourci prophétique, des souffrances où il s’engageait. Il reçut l’intelligence et l’amour de la douleur ; il comprit ce qui était fermé jusqu’alors à ses yeux de pharisien, quand il avait lu dans Isaïe le portrait de l’homme « qui a la science de l’infirmité, semblable à un lépreux, qui s’est offert parce qu’il l’a voulu… et Dieu l’a frappé à cause du crime de son peuple[115] ».

[115] LIII, 2-8.

Saul savait maintenant que le Christ lui donnerait à boire une large goutte de son calice. Le repas où il reprit des forces s’acheva sans doute par la Cène et il commémora la mort du Seigneur en vue d’y participer.

Le consentement au martyre — non l’appétit fanatique du martyre — tel devait être le sceau de son initiation. Il ne disait pas encore : « Mourir m’est un gain », mais déjà il peut proclamer : « Ma vie, c’est le Christ[116]. »

[116] Philipp. I, 21.

Armé de cette présence surhumaine, il se lève pour la conquête du monde. Dieu est en lui, lui en Dieu ; qui donc sera contre lui ?

IV
SES PREMIERS PAS D’APÔTRE

En abordant Saul, Ananie l’avait appelé : « Frère. » La confiance d’une fraternité familiale accueillit le néophyte parmi « les saints » de Damas. Un converti a toujours le privilège d’être choyé ; on fête en lui l’hôte imprévu ou le fils prodigue. La repentance et le baptême effaçaient chez Saul ce qu’on savait de lui. On ne voulait s’en souvenir que pour magnifier Dieu du miraculeux changement. Sa rencontre avec le Seigneur — les disciples le comprenaient — apportait à la Résurrection une preuve d’un autre ordre que le témoignage des Douze : l’évidence involontaire appuyée par la cécité qu’un second miracle, après la double vision, venait de guérir.

Positifs comme les païens, les Israélites avaient besoin de ces concordances palpables, propres à bouleverser des cœurs charnels. Quand ils approchaient Saul, les chrétiens, à travers la flamme de son récit, croyaient toucher le Visiteur invisible. Une certitude renouvelée leur faisait dire : « Le Christ est bien avec nous, comme il l’a promis, jusqu’à ce qu’il revienne ; et il sauve son Église par ceux-là mêmes qui se juraient de l’exterminer. » Saul était un trophée. Les plus clairvoyants pénétraient déjà son avenir : ce petit homme, bâti comme une machine de guerre, tournerait à l’avantage de la Vérité les puissances qu’il égarait contre elle, et centuplées par l’Esprit Saint. Tout le monde, au reste, sentit, dès l’abord, son ascendant ; la violence de sa charité neuve se propagea comme un incendie.

A peine baptisé, il entra dans une synagogue et il annonça de sa voix robuste que Jésus était « le Fils de Dieu[117] ».

[117] Actes IX, 20.

La méthode qu’il inaugure, il y restera, jusqu’au bout, fidèle, malgré les atroces vexations des Juifs. Il aime ses frères, les hommes de sa race ; il veut leur salut, avant celui des autres ; car c’est à eux, les premiers, que l’Évangile a été offert. Aussi, dans toutes les villes, il commencera par tenter leur conversion.

D’autres motifs d’apostolat lui désignaient comme lieu de prédication les synagogues. Elles n’étaient pas seulement des salles de prière pour les Juifs circoncis. Sur les bancs de marbre, le long des murs, venaient s’asseoir, aux heures des réunions, ceux qu’on dénommait « les craignant Dieu », des païens dégoûtés des idoles et qu’attirait le monothéisme d’Israël, la netteté du Décalogue, la vigueur intransigeante des principes juifs. Saul songeait à ces prosélytes, pressentait leur conversion plus facile que celle des docteurs.

Ceux-ci durent, aux premiers mots, secouer la tête, quand il proposa cette nouveauté audacieuse : « Jésus est le Fils de Dieu. » Invoquait-il, afin de le démontrer, le seul fait de l’apparition ? Certainement, il demanda aux Écritures les preuves des prophéties que la théologie orthodoxe ne pouvait récuser[118]. Nous l’imaginons déroulant le livre des Psaumes et citant celui qui commence : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Sieds-toi à ma droite… Avant l’étoile du matin je t’ai engendré[119]… » Il n’oublia point le verset fameux d’Isaïe :

[118] C’est la forme d’argumentation qu’emploieront vis-à-vis des Juifs tous les apologistes. Voir le dialogue de Justin avec Tryphon, les Tractatus adversus Judaeos de Tertullien et de saint Augustin.

[119] Ps. CIX.

« Avant que l’enfant sache dire : Papa, maman, il ravira la force de Damas et les dépouilles de Samarie[120]. » Les mages étaient venus de l’Arabie offrir à l’enfant-roi la force de l’Orient, l’or et les parfums. Samarie signifiant les idolâtres, c’était l’hommage de la Gentilité qu’avait voulu Jésus dans ses langes ; et Saul l’interpréta sans doute comme la promesse de vie ouverte à tous les hommes de volonté droite.

[120] VIII, 4.

Seulement, on voudrait savoir s’il aborda aussitôt ce point de doctrine décisif : les conditions extérieures requises des gentils pour être sanctifiés. Devraient-ils, avant tout, traverser l’initiation juive, obéir à la Loi et à toute la Loi, ou entreraient-ils dans l’Église par le simple baptême ? La jeune chrétienté, d’ici peu, atteindrait une croisée de routes d’où son avenir dépendait. Pour choisir l’une et non l’autre, l’expérience de Saul était en défaut. Sa discipline native l’aurait incliné à conclure : La Loi, avec la rigueur de ses préceptes, restera l’arc-boutant du Temple nouveau, ou, du moins, de son vestibule.

Paul se défendra toujours de vouloir abolir la Loi[121], il soumettra Timothée à la circoncision ; il s’unira au vœu des nazirs et, comme un Juif exemplaire, remplira les engagements de ces observances dévotes.

[121] « Détruirons-nous donc la Loi par le moyen de la foi ? A Dieu ne plaise ! Au contraire, nous établirons la Loi » (Rom. III, 31).

Cependant, il proclamera la Loi et ses œuvres impuissantes à justifier sans la foi en Jésus-Christ. Il poussera, de toute sa véhémence, l’assemblée de Jérusalem à simplifier ce qu’on maintenait des prohibitions mosaïques.

Qu’on ne l’accuse pas de se contredire : l’inspiration divine tempérait en ses principes l’inflexibilité par la souplesse pratique. Dès ses débuts d’apôtre, Paul dut concevoir les lignes cardinales de ce qu’il appellera « son évangile[122] » : les gentils baptisés sont, dans l’Église, les égaux des Juifs ; tout chrétien, même Juif d’origine, est libre à l’égard de la Loi ; l’ensemble des Saints ne fait dans le Christ, et avec Lui, qu’un seul corps mystique.

[122] Pour le sens de cette expression, voir Rom. II, 16 ; XVI, 25 ; Tim. II, 8 ; II Cor. IV, 3 ; I Cor. XV, 1 ; Gal. I, 11 ; II, 2.

A Damas, porta-t-il, de synagogue en synagogue, ces hardiesses ? Les Actes n’en disent rien. Sa prédication paraît avoir surtout causé une surprise énorme : « Comment ! Celui qui dévastait la secte nazaréenne, il soutient à présent que Jésus, c’est le Messie ! »

On l’écouta d’abord par curiosité. Mais le fanatisme israélite se mit sur ses gardes. Saul fut jugé, comme il avait jugé les disciples du Christ, un renégat. Son cas s’aggravait d’une sorte de trahison officielle. Quoi donc ! Le sanhédrin l’avait chargé de poursuivre les hérétiques dangereux, et il se faisait le héraut de leur apostasie ! C’était absurde et scandaleux !

Les docteurs de la ville l’attaquèrent furieusement ; il leur tint tête. L’obstacle excitait son énergie, comme la pierre, sur le passage du torrent, le fait rebondir plus haut qu’elle. Il confondit leurs objections. Exaspérés, ils préparèrent contre lui des violences. Il ne brava point ce péril de mort. Au bout de quelques jours, il partit.

Lui-même a rappelé[123] qu’il prit le chemin du désert : « Je m’en allai en Arabie. » Trois mots pour une période de trois ans, c’est peu.

[123] Gal. I, 17.

Qu’alla-t-il faire en Arabie ?

On a supposé qu’il se recueillit, comme Moïse, dans la solitude. Saul, au pied du Sinaï, méditant sur l’ancienne et la nouvelle Alliance, ce thème serait beau pour une amplification romanesque. Il a parlé quelque part du Sinaï, mais dans un sens purement allégorique :

« Le Sinaï est une montagne d’Arabie correspondant à la Jérusalem actuelle qui est esclave avec ses fils[124]… » Nul indice ne confirme qu’il ait séjourné dans ces régions. Assurément, il utilisa, pour des heures contemplatives, le silence des espaces sans routes et sans maisons. Mais le désert, pas plus que la mer, ne pouvait l’arrêter longtemps. A cet égard, comme à bien d’autres, il tourne le dos aux prophètes d’avant le Christ. Les images qui, d’elles-mêmes, s’insèrent dans son éloquence sont des métaphores de citadin, d’homme sociable qui prend plaisir à voir des maçons tailler des pierres, des cohortes en armes défiler, même des athlètes courir dans le stade, d’un homme qui sait la valeur de l’épargne et des échanges commerciaux.

[124] Id. IV, 24.

Le Christ l’avait élu pour qu’il portât son nom devant les peuples. Selon toute vraisemblance, à Pétra, ou parmi les montagnards du Hauran, il essaya d’implanter l’Évangile. Les colonies juives étaient d’ailleurs nombreuses en un pays qui servait de passage aux plus lointaines caravanes, aux tapis de la Perse et aux perles de l’Inde. S’il n’a jamais évoqué cette mission, c’est qu’elle n’aboutit à aucun établissement durable ; de même il sous-entendra son voyage à Chypre, ayant remis à Barnabé tout le soin de l’Église qu’ils y fondèrent.

Avec sa confiance magnifique, il revint à Damas, comme il repassera par Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie, après avoir été chassé de ces trois villes, et, à Lystres, lapidé.

A Damas, les chefs des synagogues avaient, comme on s’en doute, signalé sa défection au grand sanhédrin de Jérusalem, aux princes des prêtres. Ceux-ci n’avaient pu qu’ordonner de saisir le traître et de le ramener à leur tribunal où il recevrait le châtiment de sa forfaiture.

Mais Saul était alors loin de Damas ; et, quand il y rentra, Rome avait repris d’une main forte les rênes de l’Orient. Citoyen romain, il était protégé contre une arrestation arbitraire, même contre une expulsion. Les Juifs, pour se défaire de lui, complotèrent de l’assassiner. Il l’apprit, se cacha, se préparait à s’enfuir. Afin de rendre l’évasion impossible, les Juifs s’assurèrent la complicité de l’ethnarque, officier au service du roi arabe Arétas, à qui incombait la police de la ville[125]. L’ethnarque fit garder par des soldats toutes les portes.

[125] L’histoire de la Syrie, dans ces années-là, est fort trouble. Il est très simple pourtant d’admettre la présence simultanée de l’autorité romaine et d’une police locale qu’exerçaient les indigènes. C’est ainsi que nous procédons encore en Syrie.

Les « disciples » ménagèrent à Saul un moyen aventureux de s’échapper. L’un d’eux habitait, dans un faubourg, une maison dont les fenêtres surplombaient le rempart. En pleine nuit, on descendit par là Saul caché au creux d’une corbeille d’osier ronde, une corbeille pour le pain ou le poisson.

Paul, plus tard, commémora cette fuite[126] en glorifiant le Seigneur de l’avoir dérobé au poignard de ses ennemis.

[126] II Cor. XI, 32-33.

Une témérité, qui semblerait excessive, si l’Esprit n’avait dirigé ses pas, le conduisit à Jérusalem ; là, d’autres embuscades le guettaient.

Son désir était grand de voir Pierre, le premier des Douze, et de « l’interroger[127] ». Il voulait connaître aussi Jacques, le parent du Seigneur, et Jean, ceux qui « passaient pour être des colonnes[128] ».

[127] Gal. I, 18.

[128] Id. II, 9.

Ce séjour dans la ville sainte allait être une des grandes épreuves du converti.

Les Juifs, au début, ne paraissent pas l’avoir inquiété. Trois ans après l’événement de Damas, la persécution juive était finie. Rome interdisait au sanhédrin toute violence tyrannique. Malgré son privilège de citoyen romain, Saul s’exposait pourtant à des représailles. Mais une humiliation acerbe l’attendait. Il tenta d’entrer en rapports avec les disciples, de « se coller à eux[129] », dit naïvement le narrateur. Tous avaient peur de lui, « ne voulaient pas croire qu’il fût vraiment un disciple ». Le miracle de sa conversion s’était accompli au loin ; quand on en parlait, on secouait la tête. Le parti judaïsant devait savoir sa prétendue mission de mettre, dans l’Église, les gentils baptisés au rang des chrétiens nés Juifs. Il sema derrière lui de méchants soupçons. Rien ne pouvait être plus dur à Saul que de sentir niées sa loyauté et l’évidence du fait divin.

[129] Actes IX, 26.

Les Douze le tenaient à l’écart, prudents comme il convient à des chefs. Mais Saul aborda Barnabé, homme d’un naturel entreprenant, généreux, semblable au sien. Ils fraternisèrent aussitôt. Barnabé crut au miracle, à l’inspiration de Saul ; il pénétra l’avenir d’un tel compagnon, et, mettant sa main dans la sienne, il l’introduisit auprès des Apôtres.

Prodigieuse rencontre de Paul et de Pierre, des héros qui allaient s’emparer du monde avec deux bâtons mis en croix !

Saul raconta comment le Seigneur s’était montré sur la route et lui avait parlé ; puis son entrée hardie dans les synagogues de Damas où, par sa voix, Jésus fut annoncé comme le Fils de Dieu.

Son récit émerveilla Pierre, Jacques et Jean. L’enthousiasme de Saul, sa puissance irradiante de conviction les transportèrent. En un moment il devint leur ami. Ils sortirent avec lui dans les rues de Jérusalem. Saul visita les lieux où s’étaient déroulées les souffrances du Christ. Il « interrogeait » sur lui ceux qui avaient mangé et bu en sa compagnie après sa Résurrection.

Il confrontait avec leurs principes d’apostolat les siens. Pierre, semble-t-il, n’avait pas encore eu la vision de Joppé ; il croyait, en bon Juif, devoir s’abstenir des aliments impurs ; il subissait les préventions nationales au sujet des idolâtres ; il avait quelque peine à n’établir aucune différence entre les chrétiens circoncis et les païens baptisés. Cependant il admettait que le don de la pénitence et de la justice appartient à tous.

Saul entreprit de lui faire un esprit plus large ; d’autre part, il reçut de l’Apôtre une connaissance plus riche des traditions évangéliques. Beaucoup de choses lui avaient été révélées par le Seigneur lui-même[130]. Mais, sur la manière d’interpréter les dogmes, d’administrer les sacrements, ces entretiens ouvraient des questions multiples.

[130] I Cor. XI, 23 : « Pour moi, j’ai appris du Seigneur — et je vous l’ai enseigné aussi — que le Seigneur Jésus, la nuit qu’il fut livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit en disant : « Ceci est mon corps livré pour vous… »

A Jérusalem, Saul se retrouva en face des gens qu’il avait connus avant sa conversion, et principalement, des Juifs hellénistes, ciliciens, syriens, cyrénéens. Il se mit à disputer contre eux ; il voulut leur démontrer que le Messie était venu, que tous les hommes étaient appelés au salut.

Ils s’irritèrent d’une doctrine outrageante pour la fierté juive. Saul devenait un péril public ; il fallait le mettre hors d’état de nuire. Comme à Damas, on résolut de l’exterminer.

Prévenu, Saul ne se résignait pas à la fuite. Malgré l’obstination imbécile de ses ennemis et les méfiances persistantes des judaïsants, il voulait travailler à la rédemption de ses frères. Mais une vision changea ses plans. Comme il priait dans le Temple, il eut une extase et il vit Jésus qui lui disait :

« Sors en hâte de Jérusalem, parce qu’ils ne recevront pas ton témoignage sur moi. »

Saul, se défendant contre une injonction qui le déconcertait, opposa :

« Seigneur, ils savent que je menais en prison et que je violentais dans les synagogues ceux qui croyaient en toi. Et, quand on versait le sang d’Étienne, ton témoin, j’étais là, j’approuvais, et je gardais les vêtements de ceux qui le mettaient à mort. » (Donc, sous-entendait-il, mon témoignage aura pour eux plus de force qu’un autre.) Mais Jésus lui répéta :

« Pars ; je vais t’envoyer au loin chez les gentils[131]. »

[131] Actes XXII, 17-21.

Cette vision, comme toutes celles que nous connaissons dans la vie de saint Paul, porte ce signe original d’être totalement involontaire. Il ne cherchait point les révélations. Elles se présentaient à l’improviste, quand il avait besoin d’être éclairé ou conforté ; et il n’en retenait que l’élément intellectuel. Il ne fut pas un visionnaire à la façon d’Ézéchiel ou de Jean ; on supposerait difficilement l’Apocalypse dictée par lui. Son génie est, en somme, peu créateur d’images apocalyptiques. Dans ses prévisions sur la fin des temps[132], il renvoie à une catéchèse orale, se contentant d’allusions sommaires aux approches de la Parousie. Certes, il désira le retour du Christ dans sa gloire, comme l’espéraient tous les disciples, comme nous devons nous-mêmes l’espérer[133]. Venez, Seigneur, c’est toute l’attente des chrétiens[134]. Paul, quand il appliquait à Jésus, devant les Juifs, les textes des prophètes qui montrent le Messie, tantôt humilié, tantôt triomphant, leur exposa bien des fois l’argument dont les accablera Tertullien[135] : il faut concevoir deux Avents du Christ ; une première fois, il s’est manifesté sous la figure de la Victime. Mais il reparaîtra, selon sa parole, avec des légions d’Anges, dans la splendeur du feu et l’éclat des trompettes, sur la majesté des nuées.

[132] II Thessal. II.

[133] Voir sur ce point le catéchisme de Trente.

[134] Les deux mots araméens qu’on répétait dans les assemblées chrétiennes, Maran Atha, répondaient à cette attente, ils signifiaient : Venez, Seigneur ; ou : Je viendrai vite.

[135] Adversus Judaeos, ch. XIV.

En attendant, l’Apôtre possédait la Présence mystique, l’intimité de l’Esprit, et, parfois, il était ravi jusqu’au troisième ciel, là où il percevait « ces mots ineffables qu’il n’est pas licite à un mortel de redire[136] ». Il entendait, aux tournants décisifs de sa route, la voix qui redresse et fortifie.

[136] II Cor. XII, 4.

Sa première vision, à Jérusalem, lui précisa l’objet de son avenir : à Pierre, le soin des églises juives d’origine ; à lui, la moins belle part, la plus humble, les incirconcis.

Et c’est pourquoi il écrira aux Galates qu’il a quitté Jérusalem « inconnu de visage aux églises de Judée qui sont dans le Christ. On y avait simplement entendu dire : Celui qui nous persécutait annonce aujourd’hui la foi qu’il dévastait. Et elles glorifiaient Dieu à mon sujet[137] ».

[137] I, 22-24.

Chose étonnante ! Les Apôtres lui avaient assurément communiqué les fameuses paraboles où Jésus signifiait la déchéance d’Israël : celle de la vigne louée à d’autres ouvriers, quand les vignerons ont tué le Fils du Maître envoyé vers eux ; celle de l’invité aux noces jeté, mains et pieds liés, dans les ténèbres extérieures, tandis que les gueux du chemin viennent prendre place dans la salle du banquet. Il connaissait les prophéties sur la destruction du Temple, sur la ruine de Jérusalem. Jamais, dans ses Épîtres, il n’évoquera ces traits populaires. S’il rappelle l’institution de l’Eucharistie, c’est qu’il en fut instruit par le Seigneur lui-même.

Il négligera de répéter ce qui appartenait au domaine commun ; sa mission, il la circonscrira dans « son évangile », dans les vérités qu’il tenait d’une révélation directe, non, d’ailleurs, sans les soumettre au discernement de « ceux qui passaient pour des colonnes ».

Il avait séjourné à Jérusalem, auprès de Céphas, quinze jours seulement[138]. A son départ, des chrétiens l’escortèrent, de peur qu’il ne fût assailli en route, jusqu’à Césarée. Là, il s’embarqua pour la Syrie, et gagna Tarse, la ville de son enfance. Qu’y fera-t-il ? De nouveau, comme en Arabie, nous perdons la ligne exacte de ses mouvements. Sa vie ressemble à ces fleuves qui, par intervalles, s’en vont sous terre, puis resurgissent. Mais, alors même qu’on ne peut la suivre, on devine, dans la profondeur, l’impulsion grondante du courant ; et, lorsqu’il se déploiera en pleine lumière, nous le reverrons plus ample, puissamment nourricier.

[138] Gal. I, 18.

V
A TARSE. LES ANNÉES OBSCURES

Dans la cour d’une maison de Tarse, sous un avant-toit, s’abrite un puits très ancien, à la margelle de marbre, basse, creusée par la rainure de la corde ; l’eau qu’on en tire est d’une douceur exquise. On l’appelle le puits de Saint-Paul parce qu’un jour en fut extraite une pierre basaltique où était gravé en grec ce nom : ΠΑΥΛΟΣ. Rien ne prouve que ce puits ait jamais été mêlé à l’histoire vraie de Paul. Pourtant il représente avec suavité l’ombre fraîche de ces années sans événements, mystérieuses, qu’il vécut dans la ville de ses pères ou aux environs, peut-être en anachorète, habitant une grotte de la montagne, s’abreuvant en silence aux sources de l’éternelle Sagesse, et, quelquefois, descendant vers les hommes, pour que ses frères eussent part aux dons qu’il amassait.

Tous ceux qui fondèrent de hautes entreprises ont été, à leurs moments, des contemplatifs. Jésus n’avait pas en vain laissé aux disciples l’exemple de se retirer, la nuit, sur une colline, et d’y veiller dans l’oraison. L’extase de Saul, à Jérusalem, le saisit pendant qu’il priait ; et, plus tard, ce héros jamais inactif enjoindra aux Thessaloniciens : « Priez sans relâche[139]. »

[139] I, V, 17.

Il est superflu de s’enquérir si, durant sa retraite à Tarse, il fit autre chose que prier, méditer, mettre sous la lampe des Écritures le message des temps nouveaux.

S’il prêcha — pouvait-il s’en abstenir tout à fait ? — ce fut d’homme à homme, parmi les gens de sa parenté. Il ne semble avoir établi, dans sa ville natale, aucune église. Pas une seule fois, les Épîtres ne mentionnent Tarse. Lui non plus, il ne fut guère prophète en son pays.

Est-ce par libre choix qu’il prolongea cette pause ? Ou lui fut-elle imposée comme un temps d’épreuve par le Maître qu’il suivait en esclave obéissant ?

On voudrait pouvoir atteindre le travail de sa pensée, la croissance mystique de la doctrine au dedans de lui.

Les historiens qui s’évertuent à l’helléniser[140] ont prétendu qu’à Tarse il aurait étudié les mystères et les philosophies de l’Hellade, pour en faire la synthèse dans sa théologie.

[140] Voir Toussaint, l’Hellénisme et l’apôtre Paul ; Loisy, les Mystères païens et le Mystère chrétien.

Au dire de Loisy, « l’idée d’une mort divine dont le salut s’étend aux hommes de tous les temps était dans les mystères » ; Paul l’aurait adaptée à la théodicée juive, simplifiée, universalisée.

Conjecture démentie par les origines de la foi chez Paul : il a cru en Jésus rédempteur, parce qu’il l’a vu ; il n’a pas construit une figure de songe, et, autour d’elle, un système qui fût son œuvre. Sa réflexion travaillait sur des réalités qu’il n’avait point faites, dont il se souvenait.

Il savait que la chute d’Adam a transmis un principe de mort. Cela, il ne l’inventait pas, il ne l’avait pas reçu des fables grecques, mais de la tradition juive, du Psalmiste qui se lamentait : « Voici que ma mère m’a conçu dans le péché[141]. »

[141] Ps. L, 7.

Il savait, en même temps, depuis sa conversion, que le Christ s’est fait péché pour expier les offenses de tous les hommes, qu’étant le Fils de Dieu il a vaincu la mort, qu’il a pris une forme d’esclave afin de nous diviniser en Lui. Paul, entre la faute et la rémission, découvrait le rapport logique ; il s’expliquait, autant qu’elle lui était possible, la magnificence du plan divin.

Ses idées sur la rédemption ne lui vinrent donc pas des mystères. On peut se demander s’il les connut, sauf par ouï-dire. A supposer qu’il fût instruit des rites de Dionysos, d’Isis et de Mithra, il en eut horreur, comme d’idolâtries démoniaques. Leur influence a été nulle sur son esprit.

Jamais il ne les a nommément réprouvés. Mais ils sont enveloppés dans le mépris général qu’il voue aux cultes païens :

« [Les gentils] ont échangé la gloire du Dieu incorruptible pour des simulacres d’homme corruptible, d’oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles[142]. »

[142] Rom. I, 23.

Il devait les abominer, de même que la magie et toute recherche du divin par des voies obliques ou menteuses. Et, sur la magie, nous savons ce qu’il pensait : à Chypre il s’emportera contre le mage Elymas jusqu’à le rendre aveugle en signe de châtiment. A Éphèse, il approuvera les chrétiens qui venaient brûler devant l’assemblée des frères tous les livres de sciences occultes.

Or la magie et les mystères se tenaient entre eux par des liens immémoriaux. Une même conviction pénétrait le magicien et l’initié : ce que la parole énonce, elle l’opère. Quand le myste d’Éleusis était admis à contempler, dans une lumière soudaine, l’épi vert sacré, en prononçant la formule : « Salut, clarté ! » il croyait aider le travail de la terre qui féconde le soleil du printemps ; ou bien il se donnait la fête idéale de se voir enlevé, hors des ténèbres inférieures, dans une sphère de joie immortelle.

Les mythes et les liturgies des mystères ne ressemblaient aux dogmes et aux rites chrétiens que par de grossières analogies. Un pressentiment de l’Invisible, un désir de béatitude mêlait son éveil à des rites sanglants ou obscènes, à des symboles confus. Les apologistes — tel Justin — y verront une duperie inventée par l’Esprit du mal.

Le mythe orphique de Zagreus n’était aucunement l’image du sacrifice rédempteur ni de l’union eucharistique.

Zagreus, enfant, prenait, pour échapper aux violences des Titans, la forme d’un taureau. Les Titans le mettaient en pièces, faisaient cuire ses membres, les dévoraient. Le cœur se dérobait à leurs mains ; Athéné, sœur de Zagreus, le recueillait, le portait à Zeus. Celui-ci le mangeait ; et Zagreus, ainsi absorbé, renaissait en Dionysos. Alors Zeus punissait les Titans, les foudroyait, et de leur cendre étaient nés les hommes qui portent la peine du crime des ancêtres. S’ils veulent se libérer de la faute originelle, ils doivent se purifier dans les mystères.

Observons qu’ici Zagreus ne meurt aucunement pour sauver le monde ; il succombe malgré lui. Sa renaissance, une fois son cœur dévoré par Zeus, est une de ces folles conceptions grecques qu’un Juif eût trouvées absurdes. Et l’initié n’est point sauvé par les mérites du dieu, en s’unissant à ses souffrances et à sa résurrection[143].

[143] Voir Lagrange, Revue biblique du 1er juillet 1920.

Les orphiques supposaient entre la matière et l’esprit une contradiction radicale. Aussi traitaient-ils le corps comme une geôle d’où l’âme se dégage lentement. L’âme et le corps, à les entendre, n’étaient unis que pour expier une transgression commise dans une vie antérieure. La sainteté, c’est de délivrer en nous l’élément divin, il faut donc s’abstenir de tout contact avec les choses charnelles, ne jamais manger la chair des animaux, ne point toucher les cadavres, ne pas assister aux noces, atténuer par des bains et des aspersions l’impureté du corps. Leur pureté demeurait négative et principalement physique, comme leur espoir de félicité dans la vie future[144] où, par une incohérence trop explicable, ils ne désiraient qu’un festin perpétuel, des rondes et des chants sur des prairies élyséennes[145].

[144] Voir Umberto Fracassini, Il Misticismo greco e il christianesimo, p. 309-354.

[145] Témoin le chœur des initiés dans les Grenouilles d’Aristophane.

Au fond, le mysticisme païen restait impuissant à dépasser la terre. Il voulait, comme tout élan religieux, faire l’homme un avec la divinité. Mais cette divinité n’était que l’ensemble des forces naturelles. Le dieu des stoïciens eux-mêmes est identique au grand tout. L’âme, parcelle du feu créateur, retournera en son principe et s’y perdra.

L’union rêvée, quand elle n’aboutissait pas à cette consomption panthéiste, se bornait à vouloir s’approprier quelque chose d’une puissance occulte.

Lorsque le grand prêtre de Mithra descendait, avec ses habits pontificaux, dans la fosse, sous la pluie de sang du taureau éventré, en arrosait ses joues, ses paupières, ouvrait la bouche pour se gorger de la noire liqueur et s’en imbiber tout entier, il croyait que le dieu, caché dans le sang de la victime, descendait en ses veines et l’emplissait d’un pouvoir surhumain. Par sa prière ensuite, le sol et les animaux seraient plus féconds, et lui-même aurait le don d’immortalité.

Ce baptême de Mithra peut-il se comparer au baptême chrétien, issu des rites baptismaux en usage chez les Juifs ? Parce que les baptisés s’appelaient, comme dans l’initiation orphique, les illuminés, est-il permis d’en induire que l’Église emprunta même cette métaphore à l’orphisme ?

Le baptême des initiés d’Isis, celui qu’Apulée décrit au livre XI des Métamorphoses, s’administrait dans les bains publics et n’avait que le sens d’un rite extérieur. Les litanies chantées à la gloire de la déesse l’honoraient comme la déité suréminente, absorbant en sa forme les attributs de toutes les autres ; mais Isis représente la toute-puissante Nature[146], non un Dieu personnel, infini, ayant créé l’univers librement, et l’homme à son image. Isis n’aime pas ses fidèles, elle ne souffre pas avec eux, pour eux.

[146] Una quae es omnia Isis, selon l’inscription de Capoue, citée par Fracassini, p. 168.

Pourquoi Paul aurait-il demandé aux mystères une doctrine ou des rites, quand il trouvait dans le Christ Jésus la lumière de la foi, les charismes et la vertu des sacrements ?

Admettons qu’il ait entendu raconter la mort du dieu Osiris et sa résurrection, cette fable symbolique lui aurait simplement fait hausser les épaules. Mais, si un fidèle du dieu égyptien avait opposé à la vie du Christ ressuscité la renaissance de son idole, l’Apôtre l’eût sans doute embarrassé par cette question :

— Dans les douleurs et la seconde vie de votre dieu, quelle part avez-vous ?

— Aucune, eût répondu le païen. Osiris jouit dans sa gloire et n’a plus besoin de nous.

Alors, quoi de commun entre Osiris et Jésus, « image du Dieu invisible, engendré avant toute créature ? En lui toutes choses ont été créées, dans le ciel et sur la terre, les visibles et les invisibles… par lui Dieu s’est tout réconcilié, en son corps de chair, par le sang de sa Croix, et avec lui j’achève ce qui manque à ses souffrances, pour son corps qui est l’Église[147] ».

[147] Coloss. I, 15-24.

De même, si un myste d’Éleusis lui avait vanté ses abstinences, il lui eût répliqué avec sa rudesse paradoxale :

— On te dit : « Ne prends pas ! Ne goûte pas ! Ne touche pas ! » Tout cela, règlements, enseignements des hommes ! Ces choses ont une apparence de sagesse, d’humilité, de mépris du corps. Elles ne valent que pour assouvir la chair[148] ».

[148] Id. II, 22-23. « Assouvir la chair » signifie : satisfaire une piété tout extérieure.

Mais, si le même initié, ayant ouï dire que les chrétiens buvaient ensemble la coupe du sang mystique et rompaient le corps de leur dieu, avait osé nommer devant Paul la communion liturgique où les dévots s’exaltaient avec un breuvage d’eau, de farine d’orge et de menthe, le Saint eût jeté sur cet aveugle un regard douloureux, en murmurant la prière eucharistique :

Nous te rendons grâce, ô notre Père,

Pour la sainte vigne de David ton serviteur,

Que tu nous as fait connaître par Jésus ton fils.

A toi gloire dans les siècles des siècles[149].

[149] Cette oraison liturgique, transmise dans la didaché (petit manuel de catéchèse chrétienne, rédigé vers la fin du Ier siècle) est peut-être contemporaine des Apôtres.

Les Épîtres donneront place à certains termes, comme le mot « mystère », à des images qui, pour des initiés, rendaient un son connu. Là où Paul dit que « le Père nous a délivrés de la puissance des ténèbres et transférés dans le Royaume du Fils de son amour[150] », c’est une perspective, en apparence, analogue à l’antithèse de la sphère d’Adès et de la clarté des vivants. Mais il loge sous des images populaires, universelles, un sens nouveau, des certitudes divines, l’anticipation de choses vraies soutenues par des témoignages, des visions et des miracles.

[150] Coloss. I, 18.

Les mystères ont retardé plutôt que préparé la conversion du monde à l’Esprit du Christ. Ils leurraient d’un mysticisme commode l’inquiétude religieuse. Leurs adeptes obtenaient à bon marché le salut par des cérémonies et des purifications externes, semblables à celles qui suffisent aux croyants de Mahomet. Les thiases, les confréries d’initiés, quand la propagande chrétienne les pénétra, se prêtèrent à devenir des communautés charitables. Mais, tant qu’ils y résistaient, ils opposaient à la foi des milieux plus fermes que la masse des idolâtres demeurés vis-à-vis d’anciens dieux inertes. Pourquoi les adorateurs d’Isis eussent-ils préféré au culte d’une déesse heureuse un crucifié n’offrant en héritage aux siens, pour mériter la couronne, que le bois de son gibet ? Les spirites et les théosophes, parce qu’ils ont un semblant de vie surnaturelle, sont des païens plus difficiles que d’autres à tourner vers le Rédempteur.

Paul n’utilisera même pas au profit de l’Évangile des affinités superficielles qu’il discernait fausses et sacrilèges.

Il avait obtenu la liberté des fils de la lumière ; était-ce pour s’assujettir à ce qu’il appellera « l’alphabet du monde[151] » ?

[151] Coloss. II, 20. Ce mot désigne peut-être le culte des divinités astrales.

En présence des philosophes, même supériorité indépendante. Peu importent quelques locutions extraites de Platon ou d’Aristote, un mot de Cléanthe cité à l’usage des Athéniens, des tours de controverse où se reconnaît la diatribe stoïcienne. Dans les rues, sous les portiques, au seuil des écoles, il avait croisé des disputeurs, des besaciers missionnaires, un bâton à la main, promenant leur manteau sombre, avec une barbe hirsute et des cheveux longs, gris de poussière ; il écouta leurs propos et, plus d’une fois, réfuta leur vaine sagesse. Pour lui, ces apôtres de mensonges étaient plus dangereux que des fanatiques idolâtres, parce qu’ils excitaient l’orgueil des faibles, leur insinuaient l’illusion d’être justes et impeccables.

Certes, il devait mépriser le Dieu des stoïciens, ce Dieu qui, ayant fait le destin, le subit, à qui les philosophes attribuaient une forme, celle d’une sphère circonscrivant tous les êtres[152]. Un dieu-boule, Paul eut envie d’en rire. Quelle rencontre possible entre une doctrine affirmant : « L’homme est bon par nature ; nos vices ne naissent pas avec nous ; ils ne sont qu’une erreur d’opinion[153] », et le dogme de la faute originelle, la foi en un Dieu libre et distinct du monde, qui nous a prédestinés à l’aimer, qui nous aime démesurément, dont la grâce assiste notre volonté impuissante, par elle-même, au salut ?

[152] Voir Sénèque, Épître à Lucilius, LXIII, 22.

[153] Voir Sénèque, Épître à Lucilius, XLIV, 53.

Chrétiens et stoïques, au siècle de Paul, semblaient pourtant se rapprocher dans leurs exclusions : ils méprisaient les plaisirs lâches, les cupidités ; leur courage défiait les épreuves ou les supplices. Mais leurs principes et leurs attitudes se montraient, même là, tellement contraires !

Le stoïcien agissait comme si l’homme seul était, comme s’il était dieu. Savoir, être intelligent demeurait son évangile ; il s’arrogeait la mission d’enseigner au commun des hommes ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. La raison naturelle était l’unique maîtresse d’école qu’il écoutait, qu’il leur proposait. Il glorifiait la liberté de son Moi, intrépide sous les foudres de la fortune ; il bravait l’injustice et les tyrans. Chez lui, la mansuétude, le dévouement prenaient une figure doctrinaire ; il se proposait en exemple, comme une sentence gravée sur une colonne de bronze. Il possédait, pour lui-même, la paix et la justice : et sa force d’âme suffisait à l’asseoir dans le bien absolu.

Le chrétien, au rebours, cherchait avant tout Dieu et son royaume. Humble en se confrontant avec le divin exemplaire ; fort, parce que l’Omnipotent lui communiquait sa puissance. Il ne voulait point la science en soi, pour le stérile contentement de son intellect ; il désirait la connaissance, afin de s’immerger tout entier dans Celui qui est. Il la recevait, assurée et pleine, non de sa propre suffisance, mais d’une tradition révélée ou, directement, de l’Esprit Saint. Au lieu de magnifier sa personne, il l’immolait pour accroître la communion des Élus. La froide solidarité stoïcienne devait lui paraître un reflet de lune morte sur la neige. Il apportait au monde mieux qu’un système intellectuel, mieux qu’une doctrine d’amour entre les hommes ; il refaisait, partout où il éliminait les puissances du mal, l’unité du royaume de Dieu.

Un fleuve de vie enlevait sur son courant la jeune barque humaine ; ce qu’elle abandonnait, derrière elle, au bas des rives, ne comptait plus. « Où est le sage ? s’écriera Paul. Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle[154] ? » Ces gens-là n’étaient, sur son chemin, que des aveugles et des meneurs d’aveugles. Héritier de trésors inévaluables, il n’allait pas emprunter à des mendiants leurs guenilles ; quand il appréhendait en leurs mains quelques précieuses vérités d’attente, il se les appropriait sans façon, comme reprenant son bien.

[154] I Cor. I, 20.

Si, durant les années de Tarse, les formes du passé le sollicitèrent, ce ne fut pas la philosophie païenne qui l’inquiéta, mais le ressouvenir de son enfance, son lien atavique avec sa race. Il revit, pouvons-nous croire, la maison natale, peut-être sa vieille mère ou son père, dont il n’a jamais parlé. Peut-être baisa-t-il la barbe d’un aïeul. L’escabeau où il s’asseyait autrefois l’attendait. S’il vint une veille de sabbat, les lampes pleines de l’huile rituelle étaient allumées dans la grande chambre. On ouvrit, devant lui, l’armoire où s’alignaient, en leurs étuis, les rouleaux de la Loi. A table, il récita, sur des nourritures légales, les Bénédictions. Mais il dut se sentir étranger parmi les siens, leur silence même lui laissait entendre :

— Saul, tu n’es plus des nôtres. Tu t’es fait le disciple d’hommes de rien[155]. As-tu donc oublié ce que Moïse a dit : « Malheur à celui qui n’accomplit pas toutes les choses écrites dans le livre de la Loi[156] » ? Ce crucifié, dont tu racontes qu’il est le Christ, n’a aucune puissance ; il n’est pas le Christ ; Élie n’est pas venu l’oindre et le révéler. Démontre-nous d’abord qu’il est ressuscité. Il y a un seul Dieu ; jamais tu ne nous feras croire qu’ils soient trois.

[155] Justin, Dialogue avec le Juif Tryphon, VIII, 3. Tryphon est-il un personnage réel ou symbolique ? On ne sait. Tout au moins ses objections contre la foi énoncent-elles parfaitement les raisons que les Juifs de tous les temps ont opposées à la foi chrétienne.

[156] Deutéronome XXVII, 26.

Saul leur déroula l’histoire miraculeuse de l’apparition. Ils le regardèrent avec stupeur ; mais, tandis qu’il exposait la loi du Christ dont le sang a racheté même les goïm, une tristesse les raidissait. Les rêveries de l’enfant prodigue leur semblaient une trahison ; et quelqu’un, sans doute, lui demanda :

— Alors, personne d’entre nous, s’il ne croit pas à ton Christ, n’aura le moindre héritage sur la montagne du Seigneur ? Laisse-nous en paix. La Loi est sainte ; quiconque l’aura observée en craignant Dieu ne sera pas confondu.

Saul leur prouva qu’Abraham, Isaac, Noé, Job, sans connaître la Loi, furent sauvés. Donc elle n’était pas nécessaire. Une loi nouvelle abroge une autre loi ; une alliance annule une alliance. Désormais suffira la seconde circoncision, celle du cœur, et la première est inutile. C’est trop peu de manger le pain azyme pour accomplir la volonté de Dieu. A quoi bon savoir qu’il y a dans les oblations tant de mesures de froment, tant de mesures d’huile, si l’on n’aime de toutes ses forces le Fils bien-aimé du Père, celui qui s’est offert selon la promesse[157] ?

[157] Dialogue avec Tryphon.

Il est vraisemblable que les proches de Saul résistèrent à sa parole, et qu’il gagna dans Tarse peu de disciples. Il les quitta sans perdre l’espérance qu’ils comprendraient un jour la prophétie :

« Voici que ton roi viendra, le Juste et le Sauveur ; il sera pauvre ; il montera sur l’ânesse et sur l’ânon[158]. »

[158] Zacharie IX, 9.

L’ânesse, c’était Israël, et l’ânon qui la suivait, c’étaient les gentils. Donc Israël ne serait pas maudit, puisque le Seigneur, au jour de son triomphe, l’avait pris pour sa monture, sa monture de bonne volonté.

Il se retira vers la montagne, dans la solitude, peut-être dans la grotte qu’une tradition lui prête comme refuge, jusqu’au temps où Barnabé vint le chercher d’Antioche, et, l’ayant découvert, l’emmena pour travailler avec lui.

VI
LE GRAND DÉPART

Sans le vouloir, Saul persécuteur avait fondé la communauté d’Antioche. En chassant hors de Palestine les hellénistes nazaréens, il avait précipité la diffusion lointaine de la secte. Les bannis s’attachèrent à convertir d’abord des Juifs, puis des païens[159], des « craignant Dieu ». Exigea-t-on de ceux-ci l’observance des pratiques juives, et surtout la circoncision ? Le contraire est probable. Quand, sur la route de Gaza, Philippe avait baptisé l’eunuque éthiopien, il n’avait demandé à l’infidèle qu’une seule condition : croire de tout son cœur « que Jésus-Christ est le Fils de Dieu[160] ». C’était déjà la méthode paulinienne. Paul n’aura pas le privilège de l’inventer ; mais il la fera prévaloir comme celle qui assurait à la foi l’empire de l’univers.

[159] Actes XI, 20.

[160] Actes VIII, 37.

Antioche fut, après Samarie et Damas, l’avant-poste de l’Évangile. Les villes où s’établiront de puissantes églises — Thessalonique, Corinthe, Éphèse — étaient des centres cosmopolites agglomérant Juifs, Grecs, Syriens, Phéniciens, Romains. Dans un milieu de province, dans une bourgade, les changements de mœurs et de religion sont difficiles ; la tribu, les clans homogènes ne tolèrent pas les dissidents. Au contraire, dans une ville de cinq cent mille âmes, les nouveautés se font jour, sans que la masse les ait vu naître. La promiscuité des races, les milliers d’étrangers qui circulent, excitent le remuement des idées. L’extrême corruption porte au dégoût les âmes délicates et les prépare aux héroïsmes ascétiques.

Antioche n’est plus aujourd’hui qu’une sous-préfecture. Une dizaine de minarets domine ses maisons grises, au pied de l’aride Silpius, en face de l’Amanus dont la chaîne clôt l’horizon comme la ligne sèche d’un mur de citadelle. L’Oronte jaunâtre pousse sa nappe limoneuse entre des collines sauvages que des tremblements de terre ont bouleversées. Les vergers qu’il nourrit, ses îlots de gravier où des peupliers touffus évoquent les îles du Rhône en Provence, mettent un peu de fraîcheur dans l’austère paysage. On arrive par un très vieux pont aux arches étroites et basses, avec des pierres disjointes ; il y en avait un semblable, au temps de Paul et de Barnabé. La montagne est trouée de creux qui furent jadis des cellules d’ermites ou de chrétiens proscrits. Mais, en bas, courent parmi les oliviers les vestiges d’une voie dallée, longue d’une lieue, bordée de portiques, promenoir opulent et salubre dans un pays où les orages sont terribles. Le circuit d’un amphithéâtre, à mi-côte, atteste, comme à Éphèse, une fastueuse grandeur de plan. Tibère y avait fait dresser les statues gigantesques des Dioscures tenant en main leurs chevaux cabrés. Un temple de Zeus Kéraunios protégeait l’Acropole et la cité contre la foudre ; un Panthéon ralliait tous les dieux.

De la mer, comme à Tarse, montaient à Antioche les denrées de l’Égypte et de toute la Méditerranée. Les caravanes, venant des bords de l’Euphrate, y déchargeaient les richesses de la haute Asie. C’était une ville de plaisir, folle de magie, frénétique, mais raffinée[161]. Sous Tibère, elle passait pour la troisième du monde romain. Le légat de Syrie avait là son quartier général. Les trafiquants israélites, les Grecs, très nombreux, actifs, y tenaient le haut du pavé.

[161] Voir Renan, les Apôtres, p. 220.

Les disciples hellénistes, cyrénéens ou cypriotes, qui entreprirent la conversion d’Antioche, s’adressèrent naturellement à des Grecs. Voilà pourquoi eux et leurs adeptes furent appelés d’un nom grec : les chrétiens. Les non-croyants mirent-ils une ironie dans ce mot : christianoi ? C’est vraisemblable. A la gloire de la Croix fut toujours collé quelque opprobre.

En tout cas, la chrétienté d’Antioche donna bientôt de si abondantes promesses qu’à Jérusalem on en parla ; les notables, les anciens de l’église mère décidèrent d’envoyer Barnabé pour examiner l’esprit de la communauté nouvelle, et, s’il l’estimait bon, la confirmer dans son élan.

Barnabé était un missionnaire admirable. Sa largeur de vues, sa flamme prophétique, son autorité s’imposèrent à des Hellènes prompts aux enthousiasmes et percevant le surnaturel dans les formes généreuses de la grandeur morale. Il devait être, même physiquement, très beau. Lévite, il appartenait à la caste sacerdotale, où l’on n’admettait que des hommes d’une beauté pure. Nous le savons natif de Chypre[162]. Or, même à présent, c’est de Chypre ou des îles proches que viennent ces prêtres grecs aux figures régulières comme celle d’un Christ byzantin, et qui semblent détachées de fresques solennelles pour officier dans d’interminables liturgies. A Lystres, après la guérison du boiteux[163], sa noble prestance et sa voix dominatrice donneront à la foule l’illusion qu’elle voyait Zeus en personne. Il possédait, près de Jérusalem, un domaine qu’il avait vendu, et il en avait déposé le prix aux pieds des Apôtres. Ceux-ci mettaient en lui de hautes espérances. Il s’appelait de son vrai nom Joseph. On l’avait surnommé Bar-nabé, le fils de la prophétie, ou le fils de l’exhortation. Car le ministère du prophète, dans l’Église apostolique, dépassait le don de pénétrer l’avenir ; sa mission était « d’édifier, d’exhorter, de consoler[164] », et l’Esprit Saint qui l’emplissait lui avait, en ce sens, départi le pouvoir de prophétiser, c’est-à-dire d’interpréter la Parole.

[162] Actes IV, 36.

[163] Actes XIV, 11.

[164] I Cor. XIV, 3.

Sa prédication accrut singulièrement l’église d’Antioche[165]. Mais il sentit qu’à lui seul il ne pourrait en gouverner l’essor. Peut-être, déjà, les fidèles circoncis se choquaient-ils de voir des Grecs, des Syriens, des païens baptisés, l’emporter sur eux par le nombre, et leur intransigeance s’indignait que l’Église les mît au même rang qu’eux. Barnabé décida de s’adjoindre Saul. A Jérusalem, il avait compris quel associé l’Esprit lui réservait ; Saul obéissait à la même inspiration que lui, épargnant aux catéchumènes païens tout ce qui, dans la Loi mosaïque, les chagrinait sans nécessité.

[165] On voudrait savoir dans quelles proportions. Mais l’auteur des Actes, avec son insouciance des chiffres, se contente de dire (XI, 24) : « Un grand nombre, ayant la foi, se convertit au Seigneur ».

Barnabé connaissait la retraite de Saul à Tarse où, recueilli, l’Apôtre attendait son jour, se gardant « de courir en vain[166] ». On l’avait informé qu’il se cachait dans une solitude voulue par Dieu. Il prit le parti d’aller lui-même à sa recherche[167]. Trois journées de marche seulement séparaient Tarse d’Antioche. Il le découvrit, non sans peine, et le convainquit de le suivre. Paul ne demandait, en somme, qu’à s’élancer dans la carrière. « Malheur à moi, s’exclamera-t-il, si je n’évangélise point[168] ! »

[166] Gal. II, 2.

[167] Renan, les Apôtres, p. 232, interprète d’une façon arbitraire et injuste l’isolement de Paul comme la démarche de Barnabé : « Paul était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un supplice… Il se rongeait lui-même et restait presque inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui se consumait en une solitude malsaine et dangereuse… Gagner cette grande âme rétractile, susceptible ; se plier aux faiblesses, aux humeurs d’un homme plein de feu, mais très personnel,… c’est là ce que Barnabé fit pour Saint Paul. La plus grande partie de la gloire de ce dernier revient à l’homme modeste qui le devança en toutes choses, s’effaça devant lui… empêcha plus d’une fois ses défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans la révolte. »

[168] I Cor. IX, 16.

Un halluciné, un excentrique se fût targué de son évangile, aurait prétendu le propager selon soi, Dieu seul étant juge de sa mission. Paul aura beau tenir la sienne d’une voix secrète, jamais il n’admettra qu’on pût dire de telle église : elle est à Paul.

Cette obéissance dans l’unité du Christ fut plus méritoire en lui qu’en nul autre ; il était venu le dernier, mais il avait reçu d’en haut plus que personne. Son originalité fougueuse le prédisposait aux sursauts indépendants. L’abnégation commune à tous les Apôtres sera un des plus forts témoignages de leur véracité et la condition de leur victoire.

Arrivé à Antioche comme l’ouvrier de la deuxième heure, au lieu de faire œuvre distincte, Paul aida fraternellement Barnabé. Toute une année ils « enseignèrent », gagnant et, ce qui était plus difficile, retenant sous la discipline de la Croix ces Syriens à l’esprit flexible, mais si instables, voluptueux, cupides.

Quelques Romains vinrent-ils dans la rue du Singon, près du temple de tous les dieux, écouter Paul révélant le Seigneur unique ? Il eut sans doute comme auditeurs, avec des idolâtres désabusés, des « craignant Dieu », de ces païens qui avaient un pied dans la synagogue, mais ne se décidaient pas à devenir des prosélytes. Position instable, socialement fausse, où il était malséant de s’attarder. La porte de la foi s’ouvrait devant ces âmes indécises, elles trouvaient parmi les chrétiens un asile de certitude et une ineffable fraternité.

Sur l’apostolat de Paul à Antioche, aucun trait personnel n’est parvenu jusqu’à nous. En tout cas, l’allégresse de son labeur dut être merveilleuse. Les temps du salut allaient s’accomplir : l’Église, sans nier la synagogue, n’était plus dans la synagogue ; les disciples du Nazaréen s’appelaient des chrétiens ; et ce mot, hébreu par son sens, hellénique et latin dans sa forme, impliquait une promesse d’universalité ; il posait déjà sur l’Occident, comme sur l’Orient, le sceau du tétragramme vainqueur.

Contraste enivrant ! Tandis que le peuple juif marchait à sa ruine, le règne du Fils de David commençait chez les gentils. La chimère d’un Messie triomphateur des nations se tournait en une vérité immédiate et souveraine. Paul songea-t-il à cette prodigieuse compensation ? L’avenir national des Israélites semble médiocrement l’avoir préoccupé ; mystique, seule leur éternité l’inquiétait.

Cependant, il ne négligeait point le temporel des églises.

Un prophète, ayant nom Agab, était descendu de Jérusalem à Antioche ; il avait prédit une famine qui désolerait « toute la terre ». L’église de Jérusalem était presque indigente ; entre ses ressources et ses besoins, à mesure qu’elle s’accroissait, la disproportion devenait plus lourde. Quand le fléau survint — en l’an 44 — les denrées étant hors de prix, on se demanda comment elle dispenserait aux fidèles le blé, l’huile, les figues, le nécessaire de chaque jour. Les chrétiens d’Antioche souffraient moins de la crise ; ils eurent l’idée d’une collecte. Paul et Barnabé furent chargés d’en porter l’argent à Jérusalem. C’étaient eux, apparemment, qui avaient conseillé cette offrande. En remplissant la loi de charité selon le Christ, ils suivaient aussi la tradition juive, car les Juifs de la diaspora envoyaient au trésor sacré, au Corban, des aumônes annuelles, confiées à des messagers spéciaux qu’on appelait apôtres.

A son premier voyage, une vision l’avait saisi dans le Temple. Jésus lui avait distinctement commandé : « Va, je t’enverrai au loin chez les gentils. » Cette fois, il eut un ravissement plus mémorable encore, celui qu’il évoquera devant les Corinthiens[169].

[169] II, XII, 2. Cette épître datée d’Éphèse, fut écrite, admet-on communément, en 56 ou 57, environ quatorze ans après le second voyage à Jérusalem.

« Je sais un homme dans le Christ, qui, voici quatorze ans (était-ce dans son corps, je ne sais ; était-ce hors de son corps, je ne sais ; Dieu le sait), fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et je sais d’un tel homme (soit dans son corps, soit hors de son corps, je ne sais ; Dieu le sait) qu’il fut ravi dans le Paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas licite à un homme de prononcer. »

Cette extase, si mystérieuse que soit l’allusion — et chaque mot semble gonflé de choses divines — marque dans l’histoire intime de l’Apôtre un immense événement.

Être élevé jusqu’au troisième ciel, c’est voir l’essence de Dieu, comme la vit Moïse, quand il dit au Seigneur : « Montre-moi ta face[170] », comme la voient, dans la lumière de gloire, les archanges et les bienheureux[171]. Paul fut comblé d’un plus haut don, par cette vision tout intellectuelle, qu’en jouissant de la présence humaine de Jésus. Quand Pierre avait vu descendre du ciel la nappe chargée des animaux que les Juifs croyaient impurs, ce fut simplement la révélation d’un ordre nouveau sur la terre. Le ravissement de Paul signifiait que le Christ ressuscité haussait avec Lui, à la droite du Père, l’homme béatifié. Le voyant ne pouvait se souvenir s’il était monté jusque-là par une assomption miraculeuse de toute sa personne ou en esprit seulement. Il n’aurait pu exprimer les paroles entendues ou les substances aperçues dans l’éclair de l’intuition (entendre et voir n’avaient fait qu’un).

[170] Exode XXXIII, 13.

[171] Voir saint Thomas, Commentaire sur les Épîtres, t. I, p. 502-507.

Mais il retenait de son extase une sublime évidence : le Tout-Puissant était son guide ; l’invisible colonne de feu marchait devant lui ; tant qu’il la suivrait, il ne pouvait ni s’égarer ni défaillir.

Vers le même temps, peu après le passage de Paul, un miracle palpable vint conforter les églises. Les Juifs clairvoyants s’irritaient des progrès de la secte chrétienne ; pour leur plaire, Hérode Agrippa avait fait trancher la tête à Jacques, frère de Jean. Pierre était en prison ; à cause de la Pâque, on différait sa comparution devant le sanhédrin. Une nuit, un Ange délia ses chaînes, l’emmena entre les soldats endormis. Il sortit de Jérusalem, gagna, dit l’auteur des Actes, volontairement vague, « un autre lieu[172] ».

[172] XII, 17. Peut-être se réfugia-t-il à Antioche. Ou est-ce alors qu’il s’embarqua pour l’Italie ?

Au moment où l’Ange l’avait quitté, Pierre, se trouvant seul dans une rue déserte, et, comme s’éveillant tout à fait, avait reconnu à quelques pas la maison de Marie, mère de Jean-Marc — le futur évangéliste — et tante de Barnabé. Des chrétiens étaient assemblés chez elle, priant pour le salut du chef de la communauté. Son apparition imprévue les transporta, les émerveilla. Ainsi donc les élus du Christ n’avaient rien à craindre des hommes, quand il les préservait en vue de ses grands desseins !

Quelques mois plus tard, Hérode Agrippa mourut à Césarée, au milieu d’un triomphe idolâtrique, d’une maladie subite, atroce. Cette fin de l’orgueilleux et du persécuteur ajouta un nouveau signe aux espoirs des Saints.

Paul dut lire en ces concordances une certitude victorieuse pour les entreprises qu’il méditait. Il n’ignorait point tout ce qu’il aurait à souffrir ; mais, tant mieux ! C’était par ses agonies que le Christ Jésus était entré dans sa gloire. Les disciples seraient-ils « au-dessus du Maître » ? A eux d’achever ce qui manquait à ses douleurs, en tant qu’il y voulait unir le corps mystique de son Église. Mais Paul aimait peu s’appesantir sur l’attente des tribulations. Tendu vers les conquêtes proches ou lointaines, il aurait pu, envisageant la richesse future du butin, s’approprier au sens spirituel la devise du patriarche de sa tribu :

« Benjamin sera un loup dévorant ; le matin, il mangera sa proie ; et, le soir, il partagera les dépouilles[173]. »

[173] Genèse XLIX, 27.

Il revint de Jérusalem avec Barnabé, et ils ramenèrent un compagnon qui devait provoquer entre eux, dans la suite, une rupture accidentelle, le cousin de Barnabé, Jean-Marc.

Paul était prêt, on s’en doute, à de vastes missions, impatient de porter le nom du Seigneur en des pays où on l’ignorait. Cependant, il ne partirait point seul, ni avant que l’église, docile, comme lui, à l’Esprit Saint, eût défini, consacré son apostolat. La jeune église possédait cette force divine, qu’elle n’a jamais perdue, de l’unité dans l’amour. Rien d’important ne s’y décidait sans que les notables — et avec eux les fidèles — eussent prié, célébré les rites et conféré prudemment.

Les hommes qui la dirigeaient recevaient des Apôtres des ministères distincts selon qu’ils étaient prophètes ou docteurs. Les prophètes révélaient, par inspiration, certains événements futurs, et surtout la vérité de la doctrine, la voie à tenir dans la conduite des âmes. Les docteurs enseignaient sans inspiration personnelle. Il se peut que les mêmes aient tantôt exercé l’office de prophètes, et tantôt enseigné comme simples docteurs ; l’Esprit ne les remuait point de son souffle à tout moment.

L’église d’Antioche, depuis que la persécution avait décapité celle de Jérusalem, demeurait la tête ardente de la chrétienté. Elle assemblait, en abrégé, avec ses prophètes et ses docteurs, tout l’Orient : Barnabé représentait Chypre ; Saul, la Cilicie ; un certain Siméon, dit le Noir, l’Éthiopie ; Lucius de Cyrène, l’Afrique numide ; et Manahen, ancien frère de lait, disait-on, d’Hérode Antipas, la Palestine. Sauf ce dernier, tous avaient été des Juifs hellénistes ; ils conservaient, dans leur pays d’origine, des relations utiles pour la foi. Ils songeaient à l’y transplanter ; et ils saluaient les projets de Saul comme une réponse à leur commune espérance.

Mais lui et Barnabé attendirent, pour se mettre en route, le signal de l’Esprit. Les chefs se réunirent dans ce qu’on appellerait aujourd’hui « une retraite ». Ils jeûnèrent, invoquèrent le Seigneur, rompirent ensemble le pain sacré ; au terme de cette liturgie, la Volonté divine, se manifestant[174], leur fit entendre cette parole :

[174] Le texte ne précise pas de quelle manière.

« Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l’œuvre où je les appelle. »

Mis à part, ils l’étaient dès avant les siècles, prédestinés à leur œuvre, pour la faire mieux que personne. Seulement il fallait qu’une solennelle consécration leur transmît les pouvoirs d’apôtres. Et leurs frères, à cet effet, en présence de la communauté, leur imposèrent les mains, comme le font, dans l’ordination des prêtres, les prêtres assistants déjà ordonnés.

En recevant cette délégation liturgique, Paul ne crut pas amoindrir son évangile. Il savait qu’« un seul Seigneur existe, une seule foi, un seul baptême[175] ». Tous ses frères vivant comme lui dans le Christ, les charismes descendaient en lui par leurs mains de même que par l’effusion directe de l’Esprit. Devant son désir une chose unique resplendissait : le Christ allait être annoncé au loin, selon la volonté de son Église qui était celle de Dieu.

[175] Éphés. IV, 5.

Jamais coureur de mondes, au bord de l’inconnu, n’éprouva l’ivresse de Paul quand il prit avec Barnabé et Jean-Marc le chemin du port de Séleucie. Les montagnes, à droite et à gauche, se déployaient en éventail, laissant la mer, au delà, ouvrir comme un champ paradisiaque. La mer, en soi, ne l’attirait point ; du langage de cet homme qui a tant navigué, les métaphores maritimes seront presque absentes. Est-ce l’aversion héréditaire du Juif pour l’élément marin ? Est-ce plutôt cette négligence du monde physique qui met hors de sa pensée les animaux, les fleurs, l’eau, l’azur du ciel ? Malgré tout, je croirais que Paul aima la mer comme le chemin par où l’Évangile s’en irait jusqu’aux extrêmes plages de la terre.

« Les îles m’attendent, avait dit le prophète, s’adressant à la Jérusalem éternelle, pour que j’amène tes fils de loin[176]. »

[176] Isaïe LX, 9.

Le jour où Paul monta sur le navire qui devait le porter à Chypre, les îles l’attendaient, toute la gentilité tressaillit au fond d’elle-même, pressentant sa Rédemption. Ces trois passagers pauvres, à l’avant, sous les voiles, et qui n’ont peut-être ni argent dans leur ceinture, ni besace au dos, ni même un bâton dans la main, ils reviendront après avoir donné au Seigneur « un peuple de justes ». En vérité, pour l’avenir humain, rien de si grand ne s’est encore vu.

VII
A CHYPRE. PAUL ET LA PUISSANCE ROMAINE

Paul et Barnabé se dirigeaient vers Chypre, non à l’aventure, comme eussent fait des Gaulois ou des Ulysses romanesques, mais en Juifs méthodiques, ayant pesé leurs moyens, leurs chances de réussir. Le bon sens et l’inspiration divine concordaient.

Né dans l’île, Barnabé savait quels points d’appui leur mission pourrait s’y ménager. Toutes les villes de la côte orientale comptaient de prospères synagogues ; car la proximité de l’Égypte, le cuivre des mines, les beaux pins des forêts qu’on taillait en mâts et en quilles de navires, les blés des plaines qu’irriguaient les canaux du fleuve Pédioeus, les vignes et les olivaies des coteaux animaient une circulation de richesse ; et le commerce juif fructifiait. Il ne dédaignait pas l’argent des milliers de pèlerins qu’attirait le temple d’Aphrodite à Paphos. Les Grecs aussi faisaient là fortune, répandus partout où l’étranger leur assurait une clientèle exploitable. A cette cohue d’Orientaux, Rome imposait l’ordre militaire, l’administration ; elle bâtissait des châteaux forts, des aqueducs, des amphithéâtres ; elle tirait du pays des matières premières, des subsistances, des tributs, des hommes.

Les Apôtres trouvèrent donc devant eux les deux forces qu’ils voulaient assujettir à l’Évangile : Israël et la gentilité. C’est à Israël, comme ailleurs, qu’ils offrirent d’abord le salut.

Quand ils débarquèrent à Salamine — vaste port marchand créé par une colonie grecque — ils annoncèrent Jésus dans les synagogues. Leur prédication dura, semble-t-il, quelque temps. On les écouta sans hostilité. Mais ils préparèrent une église plutôt qu’ils ne la fondèrent ; ils n’obtinrent pas un ensemble de conversions.

Ils suivirent les villes de la côte au nom plein d’enchantement, Cittium, Amathonte, Paphos. Le rivage de Paphos se souvient encore des voluptés défuntes. Les roses de la déesse n’ont pas cessé de fleurir. Les maisons blanches ont l’air de ses colombes endormies le long des eaux d’où elle émergea. Le temple dont on voit des vestiges sur une colline — à une demi-lieue de la mer — offrait à l’adoration des foules une Aphrodite sans forme humaine, un cône de pierre tronqué, voilé sous une draperie de pourpre, image élémentaire de la Nature omniféconde. Dans les bois d’Idalie, l’Aphrodite amoureuse était honorée par des fornications rituelles.

Paul associera toujours aux cultes idolâtres l’idée de turpitudes[177]. Antioche, Corinthe, Éphèse, Rome et les mœurs communes de la décadence païenne justifiaient trop ce rapprochement, juif avant tout dans son principe. Nulle part peut-être autant qu’à Paphos il ne comprit la difficulté surhumaine de vaincre l’incontinence chez les païens, alors qu’ils croyaient rendre gloire aux dieux en se livrant à leurs appétits.

[177] Rom. I, 21-26.

Chaste et n’ayant, quoi qu’en dise Eusèbe[178], jamais été marié, il sentait néanmoins « dans ses membres cette loi qui guerroyait contre la loi de l’esprit et l’asservissait à la loi du péché[179] ». C’est pourquoi il se gardera des rigueurs absurdes où verseront tant de sectaires en Orient. Il marquera de la plus forte réprobation certains vices, devenus parmi les Romains, à l’école de l’Asie, une élégance. Les Juifs punissaient de mort la sodomie ; ils condamnaient à être lapidés le gendre et la belle-mère qui vivaient ensemble[180]. On retrouvera dans les sentiments de Paul ces répulsions.

[178] Eusèbe, Hist. eccl., l. III, 30, a faussement interprété le passage de la Ire aux Corinthiens : « N’aurais-je pas pu, comme les autres apôtres et Céphas, mener partout avec moi une femme sœur (appartenant à la communauté) ? » Qu’il soit question d’une épouse ou d’une auxiliatrice, la phrase signifie nettement que Paul n’emmenait avec lui aucune femme.

[179] Rom. VII, 23.

[180] Traité sanhédrin, trad. Schwab, ch. VII.

Cependant il se contentera d’exposer avec une admirable logique comment l’homme, en déifiant la liberté de sa chair, l’avilit, charge d’un opprobre ce corps dont l’Esprit Saint fait son temple[181]. Il proclamera la virginité supérieure au mariage[182]. Mais personne, après Jésus, n’attestera plus solennellement la sainte grandeur de l’union conjugale[183] ; et il conseillera même aux jeunes veuves corinthiennes : « Remariez-vous plutôt que de brûler[184]. »

[181] I Cor. VI, 19.

[182] Id. VII, 1.

[183] Éphés. V, 22-23.

[184] I Cor. VII, 9. Phrase cavalière où, d’avance, sont condamnés les encratites, les sectaires qui exigeaient de tous les fidèles la continence absolue.

Le signe de sagesse dans sa doctrine est qu’à l’instant où il passe au bord d’une décision excessive, un principe évangélique, une vérité d’expérience rectifient sa position.

Il concède à l’humaine faiblesse ce qu’autorise la loi divine. Seulement, jamais il ne transige avec l’Esprit du mal. Une rencontre qu’il fit à Paphos donne la mesure de sa violence contre les faux prophètes.

Il y avait là un charlatan juif, nommé Barjésus, et connu sous le surnom d’Élymas, le mage. Cet homme, par sa pratique des sciences occultes, s’était insinué auprès du proconsul Sergius Paulus, personnage lettré, curieux de théosophie.

Les Juifs, en dépit des prohibitions légales, s’adonnaient furieusement au métier d’astrologue, de sorcier, de nécromancien ; ils y croyaient. Nous lisons dans le Talmud[185] :

[185] Traité sanhédrin, ch. VII, p. 25.

« R. Josué ben Hanania dit : « Je puis prendre des courges et des melons, en faire des boucs et des cerfs qui, à leur tour, se reproduiront. »

« R. Hanaï dit : « Je marchais dans une rue de Séphoris ; je vis quelqu’un prendre une pierre et la jeter en l’air ; cet objet, retombé à terre, était devenu un veau. »

Leur génie les prédisposait à bien jouer les rôles prophétiques ; ils y trouvaient des satisfactions lucratives. C’était une mode, chez les princes, de nourrir dans leur intimité un ou plusieurs de ces devins qu’on appelait « chaldéens, mathématiciens ». Tibère, pendant son exil à Rhodes, s’était initié aux arcanes de l’astrologie[186]. Chypre était aussi un nid de sorciers. Simon le magicien, que l’on dit cypriote, avait appris à bonne école ses vains prestiges.

[186] Tacite, Annales, VI, XX-XXI.

L’Ane d’or d’Apulée nous laisse entrevoir la folle et sinistre importance de la sorcellerie, aux derniers siècles de l’Empire. Les sorciers s’attribuaient le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes, par l’effet de certains mots, de certains onguents, et de leur restituer, s’il leur plaisait, leur forme[187]. Ils trituraient des philtres, exerçaient des envoûtements, et, pour les aider, vendaient des poisons. Ils mettaient leur savoir fascinant au service des passions ignobles et des vengeances.

[187] Les sorciers hindous prétendent en faire autant. Voir l’étrange nouvelle de Rudyard Kipling, la Bête.

Cette peste asiatique pullula dans Rome au point que les empereurs faisaient un crime capital à ceux qui donnaient des consultations et à ceux qui les consultaient[188]. Ils n’en usaient pas moins eux-mêmes de leurs louches offices.

[188] Annales, XII, LIX.

Élymas, instruit des prodiges qu’attestaient Paul et Barnabé, eut sans doute la curiosité de les entendre. Il espérait les circonvenir, capter leurs secrets, opérer des merveilles où son art se dépasserait. En même temps il voulait s’enquérir de leur doctrine. Peut-être, comme Simon le magicien, concevait-il sur les relations de l’univers avec Dieu un vague système gnostique, amalgame de Pythagore et de Platon, aboutissant à des folies sensualistes.

Paul et Barnabé démasquèrent aussitôt cet intrigant plus dangereux qu’un idolâtre, car il dupait les âmes par un attrait de connaissances transcendantes et de fausse ardeur spirituelle.

Sur ces entrefaites, le proconsul fut averti que deux missionnaires semaient dans la province une parole nouvelle. Il désira les connaître, et l’énergie simple de leur foi l’étonna. Cependant, Élymas, qui sentait ébranlé son crédit auprès de Sergius Paulus, s’évertuait à contre-battre leur ascendant ; il les calomniait avec une maladroite insistance.

Les Apôtres vinrent à le savoir ; Paul résolut de briser l’adversaire et, le rencontrant, il planta sur lui ses yeux de flamme ; emporté par une inspiration, il l’apostropha en des termes effrayants :

« O le gonflé de fraude et de méchanceté, fils du diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu pas de brouiller les voies droites du Seigneur ? Et maintenant, voici la main du Seigneur sur toi, et tu vas être aveugle, ne voyant pas le soleil, jusqu’à un temps. »

A l’instant un brouillard, puis des ténèbres tombèrent sur les yeux d’Élymas ; et, pour marcher, il étendit les mains, cherchant quelqu’un qui le conduisît.

Scène foudroyante, indiquée avec la concision primitive du narrateur des Actes, sans commentaire ni jugement, mais d’une portée profonde, et, à vrai dire, unique.

C’est la seule fois[189], dans l’histoire connue de Paul, qu’il manifeste le pouvoir miraculeux de châtier un impie, et il en use pour le salut des hommes. Ne faisant qu’un avec le Maître des vivants et des morts, il lui emprunte sa toute-puissance ; il n’hésite pas une minute ; il sait que la chose sera faite, parce qu’il la veut selon le Christ, en vue de sa gloire. Il prévient Élymas qu’il va devenir aveugle ; Élymas perd subitement la vue. L’acte de Paul a prouvé d’abord l’absolu de sa foi, la force divine dont il dispose. Mais l’étrange est qu’il inflige à Élymas la cécité, comme à lui-même le Seigneur l’infligea. Élymas est un Juif ; le voile qui fut ôté des prunelles de Saul, Paul en fait sentir au malheureux l’accablement, dans l’espoir qu’Israël comprendra, s’humiliera. Élymas ne va être aveugle que pour un temps ; sans doute, jusqu’à ce qu’il renonce aux sortilèges, aux désirs cupides. La possibilité de sa conversion présage celle du peuple juif, à la fin des siècles. En attendant, la victoire de Paul convertit le proconsul romain.

[189] A l’annonce du scandale corinthien (l’homme qui vivait avec la femme de son père), il articulera contre l’indigne une excommunication atteignant son corps : « Qu’un tel homme soit livré à Satan pour la ruine de sa chair, afin que son esprit soit sauvé au jour du Seigneur Jésus (I Cor. V, 5) ». Mais nous ne savons pas si la menace de l’Apôtre fut accomplie.

Sergius Paulus, « ayant vu ce qui était arrivé, crut, frappé d’admiration devant la doctrine du Seigneur ».

Chez un personnage officiel, forcé de participer en public au culte des dieux et de César, on a nié qu’un changement de religion fût vraisemblable. Mais il est dit simplement que Sergius eut la foi. Se déclara-t-il chrétien ? Reçut-il sur-le-champ l’eau du baptême ? Nous l’ignorons.

Sa conversion n’en est pas moins possible, et certaine aussi bien que sa présence à Chypre[190]. Dans une âme curieuse de vérités pressenties, le miracle dont Paul le rendit témoin détermina la commotion initiale. Il reconnut la supériorité du mage chrétien sur le juif. Un Romain devait être saisi par l’évidence de la force. Ensuite il voulut s’instruire des mystères qu’enseignait l’Apôtre ; il en resta ébloui, et l’Esprit Saint lui fit le don d’y croire.

[190] Une inscription la certifie.

Le premier païen de marque, devenu un disciple, est, dans une province sénatoriale, le délégué de la puissance romaine, l’homme devant qui on portait les faisceaux et les haches. Événement préfiguratif du magnifique avenir ! Même avant Paul, les Apôtres avaient dû songer à soumettre au Christ Rome, tête du monde. Pierre, à une date qu’on ne saurait fixer, établira dans la Ville maîtresse le siège de son apostolat. Cependant, lorsqu’il fit baptiser le tribun Cornélius et les gens de sa maison[191], il avait surtout envisagé cet acte solennel comme une concession voulue par Dieu qui ne regarde pas aux personnes et octroie même aux gentils la vie éternelle.

[191] Actes X, 34-35.

Paul, citoyen romain, comprendra vite que Rome est le moyeu de la roue immense, qu’en partant du milliaire doré, commencement et terme de tous les chemins, l’Évangile courra, plus alerte, jusqu’au bout des terres habitables. Son épître aux Romains dominera par l’ampleur ses autres messages ; captif dans Rome il annoncera aux Philippiens :

« Mes chaînes dans le Christ sont connues de tout le prétoire (du camp des prétoriens) et de tous les autres[192]. »

[192] I, 13.

Et il conclura cette épître, visiblement heureux :

« Tous les saints vous saluent, mais, avant tous, ceux de la maison de César. »

Si la correspondance de Paul avec Sénèque n’est qu’une fiction grossière, elle représente une possibilité, l’effort du prosélytisme chrétien auprès des personnages qui détenaient un renom de puissance ou de sagesse. Il s’attachait à gagner les milieux influents non moins que les humbles. Dans cette pratique, il suivait les exemples juifs, mais avec d’autres méthodes.

Les Juifs, à Rome, dévoués aux empereurs, forts par le nombre et l’intrigue, s’insinuaient au Palatin, s’assuraient des intelligences autour des Césars. Claude les avait, un moment, proscrits. Pourtant, un papyrus le montre, dans les jardins de Lucullus, en présence de vingt-cinq sénateurs, de seize consulaires, d’Agrippine et de ses dames d’honneur, condamnant à mort Isidore et Lampon, deux Grecs, auteurs principaux des progroms d’Alexandrie[193]. Quels manèges, dans la maison impériale, suppose un tel revirement !

[193] V. Juster, op. cit., t. I, p. 125.

Beaucoup de Juifs étaient médecins, et s’introduisaient de la sorte au sein des grandes familles. Les juives utilisaient leur beauté, leurs artifices. Poppée, née Romaine, mais prosélyte de la porte, saura fixer quelque temps la fantaisie amoureuse de Néron.

Les chrétiens, pour se faire place dans l’entourage du prince, auront leur fidélité, leur mansuétude, l’ascendant des vertus discrètes. Les Actes apocryphes de Paul racontent que les plus intimes domestiques de Néron, « Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus le Galate » étaient des chrétiens. On voit, dans le même récit, Paul proclamer devant César la royauté du Christ. Une tradition déformée a peut-être constitué le fond de cet épisode.

Paul espéra-t-il changer le cœur de Néron ? Avant que la foi chrétienne mette à ses genoux l’antique idolâtrie et ses prêtres, l’orgueil et la férocité des Césars, les philosophes, les mages et les courtisanes, il faudra des générations de martyrs, d’apologistes, de saintes femmes ; il faudra patiemment envahir, durant trois siècles, toutes les puissances de l’État. Mais, dès le jour où l’Apôtre rencontre sur sa route la bonne âme de Sergius Paulus, il peut songer prophétiquement :

« Rome est à nous, c’est-à-dire au Christ. Le monde est à Lui. »

En l’an 58, dans l’année même où Paul captif allait partir pour Rome, sur la place du Comitium, au pied du Capitole, le figuier Ruminal, vieux de huit cent trente ans, l’arbre qui avait abrité, croyait-on, l’enfance de Romus et de Romulus se dessécha[194]. Puis, de ses branches mortes, des feuilles nouvelles sortirent. Les Romains virent là un prodige, sans comprendre que Rome devait mourir pour renaître dans la pérennité du miracle chrétien.

[194] Tacite, Annales, XIII, LVIII.

VIII
LA PORTE DE LA FOI

Adalia — jadis Attalia — est un petit port sur la côte de l’Asie Mineure, dans le pays qu’on appelait, au temps de saint Paul, la Pamphylie.

Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza, cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins abrupts.

En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre, dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie.

De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195], connaîtra déjà les éléments de la foi ; d’où les tenait-il ? Apparemment, d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours : éviter de bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte. L’Esprit, sans doute, l’en détournait.

[195] Actes XVIII, 24-26.

Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men (Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le défilé du Taurus.

Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre avait décidé quelque chose d’important : le miracle convertisseur, l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont appelés ceux d’autour Paul. Barnabé ne conduit plus, il suit ; et Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs mal expliqués.

Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc ; et Barnabé s’en irrita.

On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge, pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques, proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul le rabroua ; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère ; Jean-Marc était, devant ses yeux, un ouvrier indocile « qui n’était pas allé avec eux au travail[196] ». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible.

[196] Actes XV, 37-39.

Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si nous pouvions en évaluer les motifs ! Évidemment, un amour-propre autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans ce conflit ; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui recommandait :

« Prends Marc et l’amène avec toi[197]. »

[197] II Tim. IV, 9-11.

Marc, d’après ce langage de Paul, demeura longtemps un subalterne, « un auxiliaire[198] », le secrétaire de l’évêque qu’il accompagne en ses voyages, mais un secrétaire humble, intelligent et saint, digne de consigner avec fidélité l’Évangile que Pierre lui confia.

[198] Actes XIII, 5.

A quoi bon s’attarder sur cet incident ou s’enquérir pourquoi Paul et Barnabé ne s’arrêtèrent pas en Pamphylie ? Ils auraient pu y faire des disciples. Le Christ n’était pas inconnu dans cette région. Le jour où les langues de feu descendirent, après la première homélie des Douze, parmi ceux qui crurent, il y avait, à côté d’Égyptiens, des Pamphyliens[199], des Juifs du moins habitant la Pamphylie. Elle logeait un amalgame de races et de religions. Les Ciliciens, descendants ou continuateurs de pirates, y voisinaient avec des montagnards du Taurus, plus ou moins fils de brigands. Des trafiquants de tous pays s’y donnaient rendez-vous. Les Apôtres, dans cette masse confuse, avaient chance de susciter les éléments d’une église. Mais d’autres, c’est probable, avant eux, l’avaient fondée ; et surtout Paul était impatient de porter la foi à ceux qui semblaient le plus loin d’elle.

[199] Actes II, 10.

Ses compagnons et lui s’engagèrent — peut-être à la suite d’une caravane — dans la montagne pleine de torrents, de mauvais pas et d’embuscades.

Aujourd’hui encore les routes du Taurus gardent une sauvagerie inquiétante, brisées en lacets rapides, se précipitant au-dessus d’abîmes, rebondissant entre des murailles perpendiculaires qui, par endroits, veulent se toucher. Des pitons, aiguisés en cônes, se laissent entrevoir à l’infini derrière d’autres pitons. On conçoit que, dans ces repaires, même après la conquête romaine, des bandes pillardes se soient maintenues, inexpugnables.

Paul et Barnabé y passèrent sans encombre, et parvinrent, au nord de deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie, ville grecque, devenue colonie de l’Empire, et centre d’une puissante juiverie.

Le jour du sabbat, au moment de l’office, les Apôtres entrèrent dans la synagogue. Ils s’assirent, comme deux étrangers discrets, sur l’un des bancs, contre le mur, au fond de la salle.

Le chef de la synagogue, l’archisynagôgos, récita les prières, puis le sacristain passa au lecteur le rouleau de la Loi et celui des prophètes. A mesure que le lecteur, de sa voix nasillarde et monotone, avait psalmodié un verset hébreu, le traducteur, du même ton, l’interprétait pour l’assistance en langue vulgaire. Puis l’archisynagôgos se tourna vers les deux visiteurs dont il savait que l’un était lévite et l’autre disciple de Gamaliel. Il les invita, selon la formule, à commenter les textes qu’on avait lus[200] :

[200] Voir, sur cet ordre liturgique, Juster, op. cit., t. I, pp. 369-370, et Knabenbauer, commentateur de ce passage des Actes.

« Hommes frères, si vous avez quelque chose à dire pour l’exhortation du peuple, parlez. »

Paul se leva ; sa main droite s’abaissa d’un mouvement solennel, pour commander l’attention. Ce geste était, chez les juifs, traditionnel[201]. Il y a des orateurs qui, avant d’ouvrir la bouche, s’imposent ; et les hommes petits ont volontiers le geste plus impérieux que les grands.

[201] Voir saint Jean Chrysostome, Homélie XXIX sur les Actes.

Le discours de Paul, tel qu’on nous l’a transmis, est mieux qu’un morceau fictif d’éloquence ; il donne en abrégé le type de ses homélies dans les milieux juifs. L’accent en est grave, même guindé ; on dirait que les voûtes de la synagogue oppriment la vivacité de sa dialectique et qu’il se contraint à parler impersonnellement.

Au début, l’Apôtre remémore la vocation du peuple saint, les prodiges où Dieu a prouvé qu’il le conduisait, lui réservant une terre d’héritage, des chefs comme David, « un homme selon son cœur ». De la descendance du roi David il a fait venir le Sauveur Jésus, celui dont Jean « se disait indigne de dénouer les sandales ».

« C’est pour vous que cette parole de salut a été envoyée. Car les habitants de Jérusalem, l’ayant méconnu, l’ont jugé et ont ainsi rempli les prophéties qui sont lues à chaque sabbat… Mais Dieu le ressuscita… »

Et Paul ramène le texte du Psaume toujours invoqué : « Tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption[202]. »

[202] Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (Actes II, 25-26).

Les prophéties, puis le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité sont les seuls arguments mis en œuvre. Paul semble oublier qu’il a, lui-même, eu la vision du Seigneur. Pas un mot sur Damas ni sur sa conversion. Il se présente comme le messager d’une doctrine qui ne sort pas de lui.

« Sachez donc bien, hommes frères, conclut-il, que par celui-ci la rémission des péchés vous est annoncée. De toutes les choses dont la loi de Moïse n’a pu vous justifier, par lui tout croyant est justifié… »

Cette doctrine hérétique dut remuer une sourde improbation, des murmures. Paul, sentant l’hostilité qui grondait, laissa pendre sur l’auditoire une menace enveloppée dans trois versets d’un prophète, la perspective du Jugement où Dieu « fera une œuvre que vous ne croiriez pas si on vous la racontait[203] ».

[203] Citation d’Habacuc, I, 5.

Cependant, l’archisynagôgos, ayant prononcé les Bénédictions d’usage, à la sortie de l’assemblée, invita par politesse les deux missionnaires à revenir le sabbat suivant. Il est permis d’induire que leur enseignement l’avait troublé.

Au dehors, dans la rue, dans la maison d’un hôte israélite ou d’un « craignant Dieu », Paul et Barnabé continuèrent à prêcher. Beaucoup de Juifs et plus encore de païens les entouraient ; ils leur parlèrent avec une telle force persuasive qu’un certain nombre, convaincus, se préparèrent au baptême.

Aussi, le sabbat suivant, « presque toute la ville », — entendons tous ceux qui purent entrer dans la synagogue — s’y pressa pour écouter les Apôtres. L’affluence des païens, leur zèle vexa nettement les Juifs. Toujours, cet orgueil jaloux, irréductible ; il est prodigieux que, dans l’Église primitive, l’amour du Christ l’ait fléchi vers une fraternité où les Grecs, les Barbares étaient admis au même titre que les Hébreux.

Paul ou Barnabé exposa l’économie du mystère divin, comment la Grâce est donnée par le sang du Christ à celui qui croit, Juif ou gentil. De rauques interpellations coupèrent son homélie. Les Juifs insultèrent le nom du Christ. Alors, se dressant contre les blasphémateurs, Paul et Barnabé proférèrent audacieusement cette sentence :

« Il fallait qu’à vous les premiers la parole de Dieu fût dite. Mais, puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voici, nous nous tournons vers les gentils. Car tel est l’ordre du Seigneur :

Je t’ai posé en lumière des nations

Afin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204].

[204] Isaïe XLIX, 6.

Ceux des païens qui tendaient l’oreille au message de vie furent transportés d’entendre qu’il était maintenant pour eux, pour eux d’abord, puisque Israël n’en voulait point. Il y eut, à travers le pays, une grande rumeur. Jusque dans les huttes des bûcherons et chez les brigands des hauts plateaux on sut que l’Homme-Dieu avait sauvé le monde.

Mais les Juifs, outrés, excitèrent contre les Apôtres les grosses influences de la ville, les riches dévotes qui fréquentaient la synagogue[205], les commerçants grecs, les magistrats, même le monde militaire romain. Ils obtinrent que les intrus fussent expulsés hors du territoire d’Antioche.

[205] Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision.

Paul et Barnabé se souvinrent du précepte : « Partout où vous ne serez pas reçus, sortez de la maison, de la ville, et secouez la poussière de vos pieds[206]. »

[206] Math. X, 14.

Eux aussi secouèrent sur les Juifs d’Antioche la poussière de leurs sandales, signifiant qu’ils ne gardaient avec eux plus rien de commun. Ils marchèrent vers le Sud-Est, traversant les steppes de la Lycaonie, pays nourricier « d’ânes sauvages et de moutons à la laine rude[207] », battu par des vents froids.

[207] Strabon, l. XII, VI.

Quand ils approchèrent d’Iconium, Paul dut songer à Damas. Comme Damas, cette ville (aujourd’hui Koniah) adosse à des collines brûlées ses remparts, ses tours et ses lourdes portes. Les arbres de ses vergers sont abreuvés, comme à Damas, par les eaux d’un torrent canalisé en ruisseaux. Iconium est, comme Damas, un croisement de vastes routes ; c’est par là que la Galatie et la Phrygie donnaient la main à la Cappadoce, à l’Arménie, au Pont, à la Cilicie, à la Syrie.

Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide : la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est, par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur des Actes apocryphes, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi.

Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre authentique. Au IVe siècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau, non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208].

[208] Voir Dom Leclercq, Actes des Martyrs, t. I, p. 151 et suiv.

Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il sourit et Onésiphore dit : « Salut, serviteur du Dieu béni », et Paul répondit : « La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison ! » Puis on ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le langage de Dieu sur la continence et la résurrection.

Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses salutations[209] ? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où Paul vint à Iconium ; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les tendresses de l’âge d’or chrétien !

[209] II Tim. IV, 19.

Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore, Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle n’en bougeait point ; elle était « figée dans la foi ». Et, voyant beaucoup de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être jugée digne de se tenir en face de lui ; car elle n’avait pas encore vu ses traits.

Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie : « Où est ma Thècle ? que je la voie ! » Alors Théoclie : « J’ai du nouveau à t’apprendre, Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire ; mais, fascinée dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci : « Il faut, dit-il, craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement. » Et ma fille aussi, liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre, est prise ; mais aborde-la et parle-lui… »

Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son ravissement : « Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise ainsi ? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi ? Tourne-toi vers ton Thamyris ; aie honte. »

La mère, à son tour, vint la supplier : « Mon enfant, pourquoi restes-tu assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi ? »

Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout cela, Thècle ne se détournait point ; elle demeurait en extase, ne voyant, n’entendant que Paul.

Thamyris entre en furie ; il dénonce le sorcier au gouverneur de la ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit, ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis ; et, la porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de Paul ; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu. Et Paul ne craignait rien ; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle baisait ses chaînes.

Théoclie et Thamyris font chercher Thècle ; ils la surprennent auprès du captif, la séparent de lui. Mais « elle se roulait » en sanglotant à la place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds d’un juge. La foule hurle : « C’est un sorcier ; tuez-le ! » Thècle, ravie, contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur : « Brûlez cette perverse ; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage, afin que toutes les femmes soient épouvantées. »

Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas ; elle est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau.

La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de tradition historique.

Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes ; elle découvre « la voie[210] ». Le ciel s’ouvre ; l’Être est connu, possédé.

[210] Le mot grec qui, dans les Actes, désigne simplement la doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.

Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses : la pureté sublime et la résurrection.

Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du bonheur sans terme.

Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir l’incroyable enthousiasme de cette première initiation.

Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez long. Des « signes », des miracles soutenaient leur témoignage. Ils convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés incrédules soulevèrent contre « les frères » la masse des païens. Le peuple se divisa en deux factions : les uns étaient avec les Juifs, les autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres. Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville de Lystres ; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile.

A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans être contredit. Ils purent même porter la parole — ce qu’ils n’avaient point fait ailleurs — à travers les bourgades environnantes, baptiser des campagnards.

Dans la ville, un miracle — un des rares de Paul que les Actes mentionnent avec précision — leur valut une apothéose indiscrète. Paul avait remarqué, près du lieu où il parlait — dans un faubourg apparemment — un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus. L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la phrase du Seigneur[211] : « Les aveugles voient, les perclus circulent… » Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix puissante, lui cria :

[211] Math. XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6) : « Alors les yeux des aveugles s’ouvriront… le boiteux sautera comme un cerf, la langue des muets se déliera. »

« Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds. »

Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212] : « Au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche. » Et il lui avait saisi la main pour le mettre debout.

[212] Actes III, 1-10.

Paul s’abstient de nommer Jésus ; il ne touche pas le perclus. Mais cet homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes :

« Des dieux ! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont descendus vers nous ! »

Ces cris retentissaient en langue lycaonienne ; de sorte que Paul et Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le grec ; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent, croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès. L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion ; petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron des hommes éloquents.

Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des remparts, un temple s’offrait[213] dédié à Zeus, gardien de la cité. On courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances ; taureaux blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les augustes personnages qu’on voulait encenser.

[213] Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme l’existence.

Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint courroux les emporta ; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode juive, la couture de leur manteau ; ils bondirent au-devant de la procession, clamèrent :

« Hommes, que faites-vous ? Nous sommes des hommes passibles comme vous autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et tout ce qui vit en eux ; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de nourriture et de joie. »

Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils eurent beau dire ; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception énorme ! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons ; le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré. Comment y croire ?

Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait probablement.

Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança des pierres à la tête ; il tomba évanoui ; ses assassins le crurent mort et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent, le trouvèrent miraculeusement ranimé ; il se leva, et rentra, escorté de ses défenseurs, dans Lystres.

Le lendemain, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé. Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias. Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres, sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la Macédoine, dans un voyage périlleux.

[214] L. XII, ch. V.

[215] Actes XX, 4.

De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours — et l’on aimerait savoir si l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut concertée, avant leur départ, en Syrie — ils revinrent sur leurs pas, visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.

Méthode d’une singulière audace et fructueuse ; cette fois, nulle violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action.

Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu sans gloire ?

Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora. Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure chrétienne, ce que Paul appellera « le casque et le bouclier de la foi[216] ». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté, après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de son destin ; il n’avait pas enduré en aimant ; il avait dompté des monstres, il n’avait point dompté sa chair ; il avait cherché son triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps « les stigmates du Christ[217] ». Il l’offrait « comme une hostie vivante, agréable à Dieu[218] ».

[216] Éphés. VII, 10-18.

[217] Gal. VII, 17.

[218] Rom. XI, 1.

Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient d’y constituer un ordre stable.

En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties, proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la bénédiction qu’on appellera « l’eucharistie ». Certains fidèles étaient chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs ; d’autres avaient le don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaient glossolales, émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles pour l’auditoire.

[219] Voir Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, t. I, p. 46.

Il manquait encore à ces églises une succession de chefs, capables de transmettre les pouvoirs reçus d’en haut. Chacune d’elles était comme une vigne dont les rejets poussent en liberté, un peu confusément.

Paul et Barnabé leur donnèrent un conseil de presbytres, tel qu’ils l’avaient vu établi à Jérusalem, à Antioche, sans doute sur le type du presbytérion juif. Ce conseil d’anciens, dans les synagogues[220], veillait à la défense religieuse de la communauté, en administrait les biens — elle était personne juridique — la soutenait devant les autorités non juives, et possédait le pouvoir d’excommunier les indignes. Mais les presbytres chrétiens furent investis d’une puissance avant tout spirituelle. Il leur incombait, comme l’écrira Paul à son disciple[221], « de garder le dépôt », d’assurer l’intégrité des mystères et des rites. Après avoir jeûné et prié, les Apôtres choisirent dans l’église les plus aptes, et nous savons les qualités intérieures qu’ils exigeaient. Un presbytre devait être « un homme irréprochable, l’économe de Dieu ; ni présomptueux, ni colérique, ni buveur, ni querelleur, ni cupide, mais hospitalier, ami du bien, sensé, juste, chaste, attaché à la parole de foi selon la doctrine, afin qu’il pût exhorter dans un saint enseignement et confondre les contradicteurs[222] ».

[220] Voir Juster, op. cit., t. I, p. 142.

[221] I Tim. VI, 20.

[222] Tite, I, 7-9.

Les Apôtres leur imposaient les mains, pour faire passer en eux les pouvoirs transmis. Paul recommandera plus tard à Timothée : « Ne te hâte pas d’imposer les mains à qui que ce soit[223]. » C’était une ordination semblable à celle des sept diacres, à celle que lui et Barnabé avaient reçue des presbytres d’Antioche.

[223] I Tim. V, 22.

Après l’élection du presbytérion, ils repartaient, « confiant les frères au Seigneur en qui ils croyaient ». En se rapprochant de Pergé, ils semèrent la parole dans toute la Pamphylie, et, cette fois, ils s’arrêtèrent à Pergé même pour y fonder une église. Ils se réembarquèrent dans le port d’Attalia, atteignirent l’embouchure de l’Oronte et remontèrent le long du fleuve jusqu’à Antioche où ils annoncèrent « les grandes choses que Dieu avait faites avec eux ».

Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans, — de 44 ou 45 à 49 ; — le périple de l’exploration n’était pas très vaste ; mais elle configurait le plan de l’avenir. Des sept églises fondées ils savaient, avec leur sublime confiance, que pas une ne mourrait. Et surtout la preuve était faite :

« Dieu ouvrait aux gentils la porte de la foi. »

Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment « assises dans l’ombre de la mort ». Israël serrait sur son cœur jaloux les tables de pierre du Décalogue. Pour les autres peuples, l’éternelle clarté ne cessait pas de luire ; mais leurs ténèbres n’en admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes.

Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain ; l’énigme de la mort les rembarrait ; sur ce mystère de la destinée, Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser l’hypothèse : ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux.

A présent, le Christ était descendu chez les morts ; en remontant victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne, comme datant d’hier, pour nos oreilles ; car c’est de lui seul que les siècles, jusqu’à la fin, vivront.

IX
LE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES

Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa destinée dépendra ; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient : J’ai vaincu le monde.

L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des impuretés légales ?

La circoncision, bien que d’autres peuples — tels les Égyptiens — l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen, des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul :

« Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple, la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir eu le courage de se circoncire[224]. »

[224] Pétrone, fragment XVII.

Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient ; si l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.

[225] Voir saint Augustin, Cité de Dieu, XVI, 27, Tertullien, Adversus Judaeos, ch. I, et saint Thomas, Commentaire sur l’Épître aux Romains, p. 61.

Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un clan rigoriste qui soutenait ce principe : « Si vous n’êtes pas circoncis selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés. »

Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche, centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens, sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la foi au Christ Jésus ? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs ! Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son sang. La Loi était un joug de malédiction[227] ; allait-on le lier même sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge ?

[226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).

[227] Gal. III, 10.

Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir. Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre pour arbitres « les colonnes » de la métropole, Pierre, Jacques et Jean, obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse. Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples ; entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].

[228] Gal. II, 2.

[229] C’est Paul qui nous l’apprend (Gal. II, 1-3). Les Actes parlent anonymement de « quelques autres ».

Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion, les merveilles que Dieu avait faites « avec eux ». Ce récit, ils le répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.

Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son arrivée, vit « les notables[230] », chacun d’abord séparément. Il ne se posa point en inspiré, en dominateur ; il leur demanda « s’il avait couru pour rien[231] ». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade, cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des idées novatrices.

[230] Gal. II, 6.

[231] Id. II, 2.

Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des « colonnes » l’assaut d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse :

« Il faut la circoncision ; il faut que la loi de Moïse soit observée. »

Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une adhésion franche et dogmatique.

« Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous ; et il n’a fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou des disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter ? En fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés ; et eux, de même. »

Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis « Dieu ne met aucune différence ». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit : « J’ai aussi des brebis qui ne sont pas de ce bercail. » Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232] quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant, par-dessus tout, l’unité dans la paix ; plus conservateur qu’audacieux, représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera l’apanage du Siège apostolique.

[232] Math. XXIII, 4 et suiv. ; Marc VII, 2-13.

Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès qu’il parla, le calme s’établit ; on écouta Barnabé, puis Paul justifier leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient qu’ils suivaient la voie droite ; le Seigneur était bien avec eux. Leur témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur vie pour le Christ ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple ?

Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires.

Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait le Juste. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré : « Je ne mangerai plus de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où je le verrai ressuscité des morts. » Et le Seigneur lui était apparu au matin de Pâques, lui avait dit : « Mon frère, mange ton pain ; car le Fils de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234]. » Il passait dans le Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté fidèle à la pratique de la Loi ; les bonnes gens le considéraient comme le rempart des traditions orthodoxes.

[233] Ézéchiel, IX, 2-6.

[234] Sur Jacques le Mineur, voir saint Jérôme, Ex catalogo Scriptorum ecclesiasticorum.

Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et Paul. « Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils « un peuple » ; donc il ne fallait pas « inquiéter » ceux qui se tourneraient vers Lui. »

« Ne pas les inquiéter » équivalait à dire : « Ne les contraindre point à la circoncision. » Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta :

« On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la fornication, des bêtes étouffées et du sang. »

Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant, l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235] étaient prohibés, exécrables.

[235] Le Traité Aboda Zara (trad. Schwab, p. 235) précise : « Si du vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver, et ils restent d’un usage permis ; s’ils étaient fendus en sorte que ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits. »

Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions ; Jacques requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis ; qu’en revanche ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines règles mosaïques.

Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus général en apparence : s’abstenir de la fornication. Mais on peut douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu. Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant selon des rapports réprouvés par le Lévitique : Ainsi, l’union d’un neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule : la liaison d’un homme avec la femme de son père défunt[236].

[236] I Cor. V, 1-5.

En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive ; il sert du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses propositions.

Le presbytérion les approuva : elles furent ratifiées dans une assemblée solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine : Il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous… Paul et Barnabé furent chargés de le porter aux fidèles d’Antioche ; et, avec eux, partirent, pour mieux en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les judéo-chrétiens des murmures.

Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives ; mais, pour les gentils, le couteau du circonciseur disparaissait — ou peu s’en faut — de l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates troublés par les judaïsants :

« Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main droite ainsi qu’à Barnabé ; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour les circoncis[237]. »

[237] II, 9-11.

On a prétendu que le discours de Pierre dans les Actes démentait son affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des gentils ? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth : « Voici, toute la terre est devant toi ; si tu vas à droite, j’irai à gauche ; si tu vas à gauche, j’irai à droite. » Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait. Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision ; Paul recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs de la région.

[238] Actes XVI, 3.

Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur Jésus, les voies diverses de l’Évangile.

Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer :

« Les notables ne m’imposèrent rien[239]. »

[239] Gal. II, 6.

On lui demanda simplement de songer aux pauvres. Les saints de Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence ; Paul, dans toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et l’Église qui les avait engendrées.

Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants. « Les faux frères » épiaient sa liberté dans le Christ, « ne cherchant qu’à l’asservir[240] ». Bientôt après, un événement dont les Actes ne parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant les Galates ce pénible conflit :

[240] Id. II, 4.

« Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus (disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils. Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui, firent les hypocrites ; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans leur hypocrisie.

« Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous : « Si toi, qui es Juif, tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement) contraindre les gentils à vivre en Juifs ? Nous sommes nés Juifs, nous autres ; et non pécheurs d’entre les gentils. Mais, sachant que l’homme n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus, pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi. »

« Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ, nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc que le Christ est ministre de péché ? Eh bien ! non. Mais si je bâtis ce que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur ! Non ; pour moi, je suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu. Je suis crucifié avec le Christ. Je vis — non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. A présent (depuis ma conversion) ma vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu ; car enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort pour rien[241]. »

[241] II, 14-21.

Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là !

Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche ; l’observance des nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat, quelque chose d’intangible ; et ils ne se résignaient pas aux concessions prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les préceptes traditionnels. Le Lévitique[242] interdisait le lièvre parce que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.

[242] XI, 6.

[243] Voir l’épître dite de Barnabé, X.

Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes ses créatures ; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes, sont bénis.

Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à Barnabé et à Paul ; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes étouffées ; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable. Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna ; ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des gentils ; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.

Cette conduite froissa doublement les gentils ; en s’écartant d’eux, les Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage inférieur de la communauté ; et ils démentaient sur un point très important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit : « Pais mes agneaux », reprenait une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans reproche, devaient donc, eux aussi, « judaïser » ?

Paul protesta ; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas humilier Pierre ; mais il sentait que le compromis où se laissait induire le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles, pouvait mener au schisme ; et ce retour en arrière ouvrait la porte à d’inquiétantes faiblesses.

Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir, écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à l’heure de l’agape. Rudement il qualifia « d’hypocrite » son attitude. Ce mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul ; il n’en pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit. Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des anciennes coutumes ; Paul le détrompa.

Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive. Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration proférée devant des gentils : « Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non pécheurs d’entre les gentils. » Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une race élue, du peuple de Dieu ; et il lui semble nécessaire de l’affirmer en présence des gentils eux-mêmes ; telle était l’antique simplicité. Car il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat ; il ne consentira jamais à l’être, tout en traitant les Juifs de « chiens », de « mutilés »[244]. Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique : pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don de la foi, cette grandeur selon la chair est « ce qu’on jette aux chiens ».

[244] Philipp. III, 2.

Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon les bienheureuses souffrances du Christ ? La justice de la foi qu’il nous a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ serait « ministre de péché » ! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole la dialectique de l’Apôtre ; et son transport éclate en un trait fulgurant : « Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. »

Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité. Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan chrétien : à la fois, dans les mots, une violence indignée ; une personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur lance un défi : « Moi seul, je suis dans le vrai » ; et l’absolu du renoncement, l’humilité suprême : « Je suis crucifié avec le Christ. » Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre ! Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité ! Même quand il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.

Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre ? Nous connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul, l’étreignit en pleurant de joie.

L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques. L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire tomber les murailles ; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par leurs mains, avait renversé.

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EN MARCHE VERS L’OCCIDENT