III

ESQUISSES AMÉRICAINES
D'APRÈS MARK TWAIN

Préface de 1881

Les Esquisses américaines de Mark Twain ont été lues par tout le monde aux États-Unis et en Angleterre. Elles offrent le plus curieux spécimen de l'esprit yankee, _ayant cours actuellement entre New-York et San-Francisco.

Le traducteur en a choisi les pages les plus piquantes, les plus caractéristiques; et, pour faire passer dans notre langue l'idée et le style de l'auteur sans leur ôter la saveur originelle, il a préféré une libre et fidèle interprétation à une translation étroitement littérale._

Histoire du Méchant petit Garçon qui ne fut jamais puni

Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s'appelait Guigui. Les méchants petits garçons s'appellent presque toujours Paul ou Jules dans les livres d'images; celui-ci s'appelait Guigui. C'est extraordinaire, mais c'est comme je vous le dis.

La plupart des vilains petits garçons, dans les livres d'images, ont une mère pieuse et poitrinaire, qui volontiers irait faire son lit dans la tombe, si elle n'aimait tant son fils ingrat. Ils ont presque tous, vous l'avez certainement remarqué, une pauvre mère, malade entre toutes les mères, qui berce son méchant enfant de ses douces paroles plaintives, l'endort dans un baiser, s'agenouille à son chevet, et pleure, pleure, pleure. Il en était différemment pour notre gaillard. Il ne s'appelait ni Paul, ni Jules; il s'appelait Guigui, et sa mère n'avait pas la moindre affection de poitrine. Elle était plutôt robuste que svelte, et n'était point pieuse. D'ailleurs, elle ne se faisait point de bile sur le compte de Guigui, et disait que, s'il se cassait le cou, ce ne serait pas une grande perte. Elle le fouettait toujours pour le faire dormir, et ne l'endormait jamais dans un baiser. Elle lui tirait régulièrement les oreilles avant de le quitter.

Un jour, ce vilain petit garçon déroba la clé du buffet et s'offrit une pleine potée de confitures. Mais un terrible remords ne lui vint pas soudain, et aucune voix ne lui murmura: «Est-il séant de désobéir à sa mère? Où vont-ils, les vilains petits garçons qui absorbent en cachette les confitures de leur pauvre maman malade?» Il ne jura pas qu'il ne le ferait plus, il n'alla pas demander bien vite pardon à sa maman; elle ne put donc le bénir avec des pleurs d'orgueil et des trémolos d'émotion, comme cela se pratique inévitablement dans les livres susmentionnés.

Ne trouvez-vous pas que c'est bizarre? Guigui mangea les confitures; il se dit, dans son grossier et vicieux langage, que c'était rudement bon; puis il éclata de rire et remarqua que la vieille ferait un fameux nez, si elle s'apercevait de l'opération. Quand de l'opération la vieille se fut aperçue, il soutint que ce n'était pas lui. Elle le fouetta sérieusement, et ce fut lui qui pleura. Tout ce qui arrivait à cet enfant-là était vraiment curieux; il ne lui arrivait rien, mais rien du tout, comme aux autres méchants petits garçons des livres d'alphabet.

Un autre jour, il vola des pommes. Chose merveilleuse! il ne se brisa aucun membre. Non, je vous assure, il ne tomba pas et ne fut pas dévoré par le gros chien. Il ne resta pas au lit une quantité de semaines, il ne se repentit pas, et ne devint pas meilleur. Il vola autant de pommes qu'il voulut, les mangea et n'eut pas de remords. Il n'eut même pas de coliques. C'est tout à fait particulier. Le monde ne se comporte pas ainsi dans les suaves petits volumes à couverture enluminée, où l'on voit de suaves petits bonshommes en pantalon cerise, et de suaves petites bonnes femmes dont les joues sont de la même couleur que les culottes des garçons.

Une fois, Guigui subtilisa le canif de son pion. Mais il craignit d'être découvert et mis au piquet. Il glissa l'objet dans la casquette de Prosper, le fils de la pauvre veuve, l'enfant modèle, qui obéissait toujours à sa maman, ne mentait jamais, savait invariablement ses leçons et revenait fastidieusement à l'école le dimanche. Quand le canif tomba de la casquette, Prosper baissa la tête et rougit, comme oppressé par la conscience du crime. Le pion sauta sur lui en s'écriant: «Ah! tu me le payeras, petit tartufe à pension réduite!» Mais, à ce moment solennel, aucun vieillard inattendu ne fit intervenir ses cheveux, blancs comme la queue d'un blanc percheron, ni sa voix, onctueuse comme l'organe d'un bon prêtre apostolique et romain. Non, aucun aïeul onctueux et incolore ne dit au maître d'école en suspens: «Laissez ce noble enfant! voici le détestable criminel. Je passais sans être vu, j'ai été témoin du vol.» Cela n'est-il pas de plus en plus particulier? Guigui ne fut réellement pas une seule minute inquiet. Le vieillard ordinaire des suaves petits livres ne prit pas le bon Prosper par la main, ne dit pas qu'un tel enfant méritait les meilleurs encouragements, et ne lui proposa pas, en aspirant une prise de tabac, d'entrer dans sa maison pour balayer son bureau, allumer son feu, faire ses commissions, fendre son bois, étudier le droit, aider sa femme à faire le ménage, jouer tout le reste du temps, gagner cinquante sous par mois et être parfaitement heureux. Ces choses-là seraient arrivées dans un livre d'images; mais cette fois-ci il en advint autrement. L'enfant modèle fut battu, vilipendé, et Guigui se frotta les mains; car, voyez-vous, Guigui haïssait les enfants modèles. Il disait qu'il les avait dans le nez, ces bébés en sucre, ces sainte-nitouche, ces agneaux à tondre, ces petits bedouillards. De telles expressions sont attristantes; mais cet enfant mal élevé n'en employait pas d'autres.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'un dimanche, pendant que ses parents le cherchaient pour l'emmener à la messe, il se sauva, alla en bateau et ne se noya pas; puis pêcha à la ligne et ne fut pas frappé de la foudre. Infailliblement, dans ces volumes exquis dont vous faites vos délices, les enfants qui, au lieu d'aller à la messe, vont en bateau le dimanche, sont entraînés par un tourbillon et se noient; s'ils veulent ensuite pêcher à la ligne, ils sont foudroyés infailliblement. Comment se fait-il donc que ce Guigui ait échappé à tant d'inéluctables périls? Je vous le demande.

Ce Guigui devait avoir un talisman; on ne peut expliquer autrement son incroyable chance. Rien ne tournait mal pour lui. Il offrait toujours du tabac à l'éléphant du Jardin des Plantes, et jamais l'éléphant ne lui tordait le cou avec sa trompe. Il rôdait toujours autour de l'anisette et jamais n'avalait par erreur de l'eau-forte. Il déroba le fusil de son père, alla à la chasse, et n'eut pas trois doigts de la main droite emportés. Il dessina et coloria la caricature de son parrain et celle de sa marraine (infâmes croquis!), et ne s'empoisonna pas avec les couleurs. Il donna à sa petite soeur un coup de poing sur le nez dans un accès de colère: sa petite soeur ne resta pas malade pendant les longs jours d'un été, et ne mourut pas avec de douces paroles de pardon sur les lèvres. Non! elle lui rendit son coup de poing et ne fut pas indisposée du tout. Finalement, notre gaillard se sauva du logis paternel et s'embarqua; mais il ne revint pas et ne se sentit pas triste et isolé devant la tombe de ses parents chéris, devant les ruines du toit qui avait abrité son enfance. Oh! point du tout; il se grisa comme vingt chantres, fit les cent coups, et ne s'en voulut aucunement.

Il prit des années et une femme, une très belle femme, ma foi! à laquelle il fit beaucoup d'enfants. Par une nuit noire, avec une hache, il crut devoir couper sa famille tout entière en petits morceaux. N'ayant plus cette charge, il réussit à s'enrichir par plusieurs crimes et une foule d'indélicatesses. Il constitue aujourd'hui le plus infernal gredin de son pays. Il est universellement respecté et siège à la Chambre haute. S'il y a une révolution, à coup sûr il deviendra empereur: Guigui 1er!

Ah! ce n'est pas dans les suaves petits livres d'éducation que les choses marchent ainsi. Mais il faut s'attendre à tout et à pis encore dans le vrai monde.

La Célèbre Grenouille sauteuse de Calaveras

Voici ce que me raconta ce vieux bavard de Simon Wheeler, quand il m'eut bloqué avec sa chaise auprès du poêle, dans un coin de la taverne, à l'ancien campement des mineurs d'Angel.

C'était un bonhomme gras et chauve, dont la physionomie vous gagnait tout de suite par son aimable et naïve placidité. Tout le temps qu'il parla, il ne lui arriva pas une seule fois de sourire, ni de froncer le sourcil, ni d'altérer la fluidité initiale de sa parole, ni de laisser percer le moindre soupçon d'enthousiasme. Mais, dans son interminable bavardage, il y avait un accent de sérieuse sincérité, prouvant, à n'en pas douter, que, loin de rien voir de ridicule et de burlesque dans son histoire, il la regardait comme étant de la plus haute importance et en tenait les héros pour des êtres d'une exquise finesse et d'un génie transcendant.

«Il y avait donc ici, me dit-il, un camarade, du nom de Jim Smiley. C'était dans l'hiver de 49, ou peut-être bien au printemps de 50, je ne me rappelle pas exactement; mais je pense que c'était vers cette époque, parce que, j'en suis sûr, la grande tranchée n'était pas finie lorsqu'il arriva au campement. En tout cas, c'était bien le plus singulier des individus. Il passait sa vie à parier. Il pariait sur tout. Il pariait à propos de rien. Il n'avait de cesse, qu'il n'eût trouvé quelqu'un pour tenir pari avec lui. S'il ne trouvait pas à parier pour, il pariait contre. Tout ce qu'on voulait, il l'acceptait; pourvu qu'on tînt son pari, il était content. Avec cela, il avait une chance du diable; il gagnait presque toujours.

A chaque course de chevaux, vous étiez sûr de le trouver au bon endroit. Batailles de chiens, duels de chats, combats de coqs, il ne laissait rien passer. Voyait-il deux oiseaux sur la haie, il gageait tout de suite que celui-ci, ou, si l'on aimait mieux, que celui-là s'envolerait le premier. De but en blanc, afin de suivre une gageure, il aurait été jusqu'à Mexico. Tous les gamins de l'endroit le connaissaient et pourraient vous raconter un tas de choses sur lui. Une fois, la femme du ministre Walker était gravement malade; on n'espérait plus guère la sauver. Mais un matin, Walker arrive; et Smiley lui demandant des nouvelles de sa femme, il lui répond que, grâce à la toute miséricordieuse Providence, elle va beaucoup mieux, qu'elle ne peut manquer de se relever très vite. «Eh bien! reprend aussitôt Smiley, d'instinct, sans songer à mal, eh bien! si vous voulez, je parie tout de même quelque chose avec vous qu'elle n'en reviendra pas.»

A cette époque-là, Smiley avait une jument que les gamins appelaient «la Tortue». Avec cette satanée bête, il gagnait un argent fou. Elle avait toujours quelque chose: c'était un asthme ou une blessure; ou bien elle boitait, ou elle tombait de faiblesse. Dans une course, on lui donnait toujours deux ou trois cents mètres d'avance. On comptait la rattraper vite et la dépasser largement. Mais toujours, à la fin, elle avait un accès désespéré. Elle se dressait, se secouait, se démanchait, se disloquait, ruait, gambadait, piaffait, écartait fantastiquement les jambes, lançait, je ne sais comment, ses quatre fers en l'air, rebondissait d'un côté, puis de l'autre, s'emballait de droite à gauche et de gauche à droite, s'écorchait aux haies, éternuait, toussait, hennissait, faisait un tapage infernal, soulevait une poussière ridicule, et toujours, toujours, arrivait première, tout juste, aussi juste que la justice, d'une longueur de cou.

Il avait aussi un petit bouledogue. A voir cet avorton, vous n'en auriez pas donné un sou, vous auriez cru qu'il n'était propre à rien qu'à voler un os par-ci par-là. Mais, sitôt qu'il y avait de l'argent en jeu, transformation subite. Sa mâchoire inférieure commençait à se dresser comme l'avant d'un bateau à vapeur; il montrait les dents, et sa gueule flambait comme le fourneau de la chaudière. Et l'on pouvait lâcher sur lui un autre chien, et l'autre chien pouvait l'attaquer, le mordre, le tirailler, le déchirer, le jeter deux et trois fois par-dessus son épaule; André Jackson, c'était le nom de la bête, André Jackson s'en fichait pas mal et allait toujours son petit bonhomme de chemin, jusqu'à ce que le bon moment fût arrivé. Alors, c'est-à-dire quand les paris contre lui s'étaient élevés si haut que les parieurs ne pouvaient pas y ajouter un centime, alors il vous pinçait l'autre bête juste à l'articulation de la patte de derrière et ne bougeait plus. Oh! il ne gesticulait pas; non, pas si bête! Il restait là, ferme, bien agrippé, un vrai crampon, jusqu'à la clôture. Il y serait resté toute l'année, l'éternité au besoin. Smiley gagnait toujours avec cet animal. André Jackson n'eut le dessous qu'une seule fois, et encore parce qu'il eut affaire à un chien qui n'avait pas de pattes de derrière, toutes les deux lui ayant été ratissées par une scie circulaire qui ne lui avait pas crié gare.

Ce jour-là, quand la chose fut cuite à point, quand tout l'argent de l'assistance fut sorti, André Jackson prit son élan pour happer l'autre animal à sa façon. Mais, en un clin d'oeil, il s'aperçut qu'on s'était joué de lui et qu'il n'y avait plus à tortiller avec un tel adversaire. Il parut d'abord tout surpris, puis tout découragé. On vit qu'il renonçait dès lors à la victoire; il fut battu après avoir reçu de déplorables atouts. Alors il leva les yeux vers Smiley, comme pour lui dire qu'il avait le coeur brisé, mais que ce n'était pas sa faute; qu'il n'y avait pas moyen de pincer par ses pattes de derrière un chien qui n'en avait pas; et immédiatement il tomba comme un plomb et rendit l'âme. C'était une brave petite bête, c'en était une, ce pauvre André Jackson; et il se serait fait un nom s'il avait vécu, car il avait de l'étoffe, il avait vraiment du génie. Ça me fait toujours de la peine quand je pense à sa dernière bataille et à la triste issue qu'elle eut pour lui.

Bon! A cette époque, Smiley entretenait aussi des chiens ratiers, des coqs de combat et toutes sortes de bêtes, si bien qu'il n'y avait pas moyen de ne pas parier quelque chose avec lui. Un jour il attrapa une grenouille, l'emmena au logis et dit qu'il allait lui donner de l'éducation. Et de fait, il lâcha tout pendant trois mois pour rester constamment dans sa cour de derrière, où il lui apprenait toute la journée à sauter.

Vous auriez gagé, parbleu! qu'il n'en serait jamais venu à bout. Eh bien, si! Il lui donnait un petit coup sur le derrière, et la minute d'après vous voyiez cette grenouille sauter en l'air comme une fusée, faire une culbute, deux culbutes même, si elle avait bien pris son élan; puis elle retombait par terre sur ses quatre pattes, comme un chat. Il lui apprit aussi à attraper les mouches, et l'exerça si bien, qu'à première vue et du premier coup elle n'en ratait pas une. Smiley disait qu'avec un peu d'éducation, une grenouille était bonne à tout faire; et vraiment je n'en doute pas. Dame! vous comprenez, je l'ai vu poser Daniel Webster sur ce parquet (elle s'appelait Daniel Webster, la grenouille) et chanter ceci: «Vole, vole, mon agile Daniel!» Et, en un clin d'oeil, la bête s'était élancée, avait gobé une mouche sur le comptoir, là, et, revenue à son poste, aussi solide qu'une motte de terre, se grattait la tête de sa patte postérieure, avec autant d'indifférence que si elle n'avait fait autre chose que ce que font tous les jours toutes les autres grenouilles. Vous n'avez jamais vu une grenouille aussi modeste et aussi raisonnable qu'elle, car en tout elle excellait. Mais c'est quand il s'agissait de sauter bel et bien, de sauter crânement sur un terrain plat, qu'il fallait la voir! Elle allait plus loin d'un bond qu'aucun autre animal de son espèce. Sauter sur un terrain plat, c'était son fort, vous entendez; et, chaque fois qu'on en venait là, Smiley aurait mis sur elle son dernier dollar. Il était énormément fier de sa grenouille, et il avait bien raison; des gens qui avaient voyagé partout, qui avaient tout vu et connu, avouaient que Daniel Webster laissait bien loin, bien loin en arrière toutes les grenouilles du monde.

Bon! Smiley nourrissait la bête dans une petite boîte à claire-voie, et il l'apportait souvent à la ville pour engager des paris sur elle. Une fois, un individu (il était étranger au campement) vint à lui, comme il portait la bête, et lui dit: «Que, diable! pouvez-vous bien avoir là-dedans?

—Peut-être bien un perroquet, peut-être bien un canari, n'est-ce pas? répondit Smiley avec une parfaite indifférence. Eh bien! non, monsieur. Ce n'est justement qu'une grenouille.»

L'individu lui demanda la boîte, regarda attentivement au fond, s'écarquilla les yeux, la tourna et retourna dans tous les sens, et finit par dire: «Oui, c'est vrai. Mais enfin, à quoi vous sert cette bête-là?

—Oh! fit Smiley, sans avoir l'air d'y toucher, elle a au moins ceci de bon, à mon humble avis, qu'elle peut sauter plus loin que n'importe quelle autre grenouille du pays de Calaveras.»

L'individu reprit la boîte, y regarda de nouveau, longuement, avec attention, la rendit à Smiley, et ajouta d'un ton dégagé: «Ma foi, je ne vois dans cette grenouille aucune apparence qu'elle l'emporte sur les autres grenouilles.

—Possible que vous n'en voyiez aucune! répliqua Smiley; possible que vous sachiez ce que c'est qu'une grenouille, et possible que vous n'en sachiez rien! Quoi qu'il en soit, j'ai mon opinion, et je parierais bien vingt dollars que cette bête dépassera n'importe quelle grenouille de Calaveras.»

L'individu réfléchit un moment, et reprit alors d'un ton plus doux et comme à regret: «Mon Dieu! je ne suis qu'un étranger ici, et je n'ai pas de grenouille; mais si j'en avais une, je tiendrais la gageure.»

Et alors Smiley dit: «Très bien, très bien! Voulez-vous me garder la boîte une minute? J'irai vous attraper une autre grenouille.»

Et ainsi l'individu reçut la boîte, paria quarante dollars avec Smiley, et s'assit en attendant qu'il revînt.

L'individu resta là un bon bout de temps, pensant et pensant en lui-même; et alors il prit la grenouille, lui ouvrit la gueule toute grande, et avec une petite cuiller y entonna du petit plomb, l'en bourra presque jusqu'au menton; puis il remit la boîte en place, comme si de rien n'était. Quand à Smiley, il était allé à un étang voisin; après avoir longtemps pataugé dans la vase, il trouva enfin une grenouille, la rapporta et la donna à l'individu.

«Maintenant, dit-il, êtes-vous prêt? Bon! Mettez votre bête à côté de Daniel, leurs pattes de devant bien alignées. Y êtes-vous? je donne le signal.»

L'alignement établi, il cria: «Un, deux, trois! Sautez!»

Et chacun d'eux pressa au même instant sa grenouille par derrière. La nouvelle grenouille sauta. Daniel voulut sauter aussi, Daniel fit un effort, haussa les épaules, tenez! comme ça, à la française. Mais, bah! Daniel ne pouvait plus bouger! La pauvre bête semblait plantée là aussi solidement qu'une enclume. On eût dit qu'elle était ancrée sur place. Smiley n'en fut pas médiocrement écoeuré. Mais il n'eut pas la moindre idée de ce qui s'était passé en son absence. Naturellement!

Le camarade prit l'argent des enjeux et fila. Quand il fut à quelques pas, il retourna la tête à demi, et, désignant Daniel du pouce par-dessus l'épaule, il répéta d'un ton fort délibéré: «Eh bien! ma foi, non, je ne vois rien dans cette grenouille qui la classe au-dessus des autres grenouilles.»

Smiley resta tout interloqué, se gratta la tête, et regarda longuement Daniel gisant par terre à ses pieds. «Ce que je ne comprends pas, se dit-il à la fin, c'est pourquoi cette sotte grenouille n'a pas bougé. Je ne sais pas ce qu'elle a; on dirait qu'elle est chargée comme un âne.» Il se pencha, saisit Daniel par la peau du cou, et souleva la bête: «Que le diable m'emporte, grogna-t-il aussitôt, si elle ne pèse pas plus de cinq livres!» Alors il lui mit la tête en bas, et elle rendit immédiatement deux pleines cuillerées de petit plomb. Il se frappa le front avec désespoir. Enfin il comprenait tout. Il eut un accès de rage folle. Il rejeta Daniel, il se mit à courir avec frénésie. Il voulait rattraper le camarade. Mais le camarade était déjà loin: Naturellement! Et Jim ne revit jamais ses talons.

Bon! quelque temps après, Jim se procura…»

A ce point de son récit, Simon Wheeler s'entendit appeler dehors par son nom.

«Restez tranquillement ici, me dit-il; je vais voir ce qu'on me veut, je reviens dans une seconde.»

Mais, avec votre permission, j'étais suffisamment édifié sur le compte de Jim. Je pris aussi le chemin de la porte. Sur le seuil, je rencontrai Simon qui rentrait bien vite. Il m'arrêta par un bouton de mon paletot, et reprit avec placidité son histoire:

«Eh! bien, voyez-vous, ce brave Smiley se procura une autre fois une vache borgne et dénuée de toute espèce de queue…

—Que Smiley, sa vache borgne et toute sa ménagerie aillent se faire pendre ailleurs!» m'écriai-je avec toute la bénignité dont je fus capable.

Sur ce, je souhaitai le bonsoir à mon vieux bavard et je m'esquivai rapidement.

Le Journalisme dans le Tennessee

Le médecin me persuada qu'un climat plus doux me ferait du bien. Je partis donc pour le Tennessee, et bientôt ma collaboration fut acquise au journal La Gloire du matin et le Cri de guerre du comté de Johnson. Quand je vins me mettre à la besogne, je trouvai le rédacteur en chef assis sur une chaise boiteuse et renversée en arrière; ses pieds reposaient en l'air sur une table de bois blanc. Il y avait dans la salle une autre table de bois blanc et une autre chaise invalide, toutes deux à moitié ensevelies sous des journaux, des feuilles de papier et des fragments de manuscrits. On y voyait, en outre, un crachoir à base de sable, rempli de bouts de cigare et de jus de chique, et un poêle dont la porte pendait par le gond supérieur. Le rédacteur en chef portait un habit noir à longue queue et un pantalon de toile blanche. Ses bottes étaient petites et soigneusement cirées. Il avait une chemise à manchettes, une large bague à cachet, un col droit d'un modèle démodé et un mouchoir à carreaux dont le bout pendait. Date du costume: vers 1848. Il était en train de fumer un cigare et de chercher des phrases. En se passant la main dans les cheveux, il avait notablement dérangé l'harmonie de sa coiffure. Il avait l'air épouvantablement renfrogné; je jugeai qu'il s'était mis à confectionner un article d'une espèce particulièrement noueuse. Il me dit de prendre les journaux reçus à titre d'échange, de les parcourir, et de condenser sous la rubrique: «Esprit de la presse du Tennessee» tout ce que j'y trouverais d'intéressant.

J'écrivis ce qui suit:

ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE

«Les rédacteurs du journal Le Tremblement de Terre semi-hebdomadaire travaillent évidemment sous l'empire d'une grande erreur en ce qui concerne le chemin de fer de Rosseteigne. La Compagnie n'a jamais eu l'intention de négliger Sotteville. Au contraire, elle considère cet endroit comme un des points les plus importants de la ligne, et conséquemment n'a aucun désir de le dédaigner. Les honorables rédacteurs du Tremblement de Terre seront naturellement heureux de faire la rectification.

«John W. Blossom, le très intelligent directeur du journal Le Coup de Foudre et le Cri de bataille de la Liberté, de Richebourg, est arrivé hier dans nos murs. Il est descendu à la maison Van Buren.

«Nous remarquons que notre confrère du journal Le Hurlement matinal, de Puits-de-Boue, a commis une inexactitude en supposant que l'élection de Van Werther n'était pas un fait établi; mais il aura reconnu qu'il s'est trompé, avant que ces lignes lui parviennent: point de doute! Il a été évidemment abusé par un compte rendu incomplet des élections.

«Nous sommes heureux d'annoncer que la cité de Triplemont tâche de faire un marché avec quelques honorables personnages de New-York pour paver, selon le système Nicholson, ses rues presque impraticables. Mais il n'est pas facile à une ville de se passer une pareille fantaisie, depuis que Memphis a fait faire un travail de cette espèce par une compagnie de New-York et a refusé de rien payer pour cela. Toutefois Le Hourra quotidien recommande toujours cette mesure, en presse la réalisation, et semble sûr du succès final.

«Nous regrettons d'apprendre que le colonel Bascom, rédacteur en chef du Cri de mort pour la Liberté, est tombé le soir dans la rue, il y a quelques jours, et s'est cassé la jambe. Il était atteint d'anémie; cette affection provenait d'un travail excessif et de graves inquiétudes sur ses parents malades; on suppose qu'il aura marché trop longtemps au soleil, c'est ce qui l'aura fait choir.»

Je tendis le manuscrit au rédacteur en chef pour qu'il décidât de son sort, l'acceptât, le corrigeât ou le détruisit. Il le regarda, et sa figure se couvrir de nuages. Il parcourut les pages de haut en bas, et sa figure devint inquiétante. Il était aisé de voir que ça ne lui allait pas comme un gant. Soudain, il sauta sur sa chaise et dit:

«Éclairs et tonnerre! croyez-vous que je veuille parler ainsi de ces bestiaux-là? Croyez-vous que mes abonnés se contentent d'une pareille bouillie? Donnez-moi la plume!»

Jamais je ne vis une plume égratigner et écorcher le papier à droite et à gauche sur sa route avec autant de vice, ni labourer aussi implacablement les verbes et les adjectifs d'autrui.

Comme il était à moitié chemin, quelqu'un passa dans la rue, devant la fenêtre ouverte, et tira sur lui un coup de pistolet; le coup fit un léger accroc à la symétrie de son oreille gauche.

«Ah! dit-il, c'est cet animal de Smith, du Volcan de morale. Il a eu son compte hier.»

Et il tira de sa ceinture un revolver de marine. Il fit feu. Smith tomba, atteint à la cuisse. Smith se préparait à tirer un second coup. La direction de son arme fut faussée et le coup blessa un tiers. Le tiers, c'était moi. Un simple doigt enlevé.

Le rédacteur en chef poursuivit ses ratures et corrections. Comme il finissait, une bombe portative tomba par le tuyau du poêle et l'explosion brisa ce petit monument en mille morceaux. Cela n'occasionna, du reste, aucun autre accident, si ce n'est qu'un éclat vagabond m'emporta deux dents.

«Ce poêle est tout à fait démoli,» dit le rédacteur en chef.

Je répondis que je pensais qu'il l'était.

«Bien, n'en parlons plus. Nous n'avons pas besoin de poêle par ce temps-ci. Je sais qui a fait le coup. Je le rattraperai. Maintenant, tenez, voici comment il faut rédiger vos machines.»

Je repris le manuscrit.

Il était criblé de ratures et de surcharges, à ce point qu'une mère ne l'aurait pas reconnu, s'il avait pu avoir une mère. Voici comment il s'exprimait maintenant:

ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE

«Les invétérés faussaires du journal Le Tremblement de Terre semi-hebdomadaire sont évidemment en train de faire avaler par quelque noble et chevaleresque imagination une autre de leurs viles et brutales fourberies par rapport à cette superbe conception, une des plus glorieuses du XIXe siècle, le chemin de fer de Rosseteigne. L'idée que Sotteville devait être laissée de côté est sortie de leur propre cerveau, de leur cerveau obscène et stupide, ou plutôt des couches fécales qu'ils considèrent comme leur cerveau. Quant à leur dégoûtante carcasse de reptile, elle mérite une correction exemplaire.

«Blossom, cet âne du journal Le Coup de Tonnerre et le Cri de bataille de la Liberté, est revenu braire ici, chez Van Buren.

«Nous remarquerons que ces damnées canailles du Hurlement matinal, de Puits-de-Boue, ont soutenu, avec leur impudeur habituelle, que Van Werther n'avait pas été élu. La céleste mission du journalisme est de répandre la vérité, d'affiner les moeurs et les manières, de rendre tous les hommes plus polis, plus vertueux, plus charitables, et en tous points meilleurs, plus purs, plus heureux; pourtant ces goujats au coeur d'encre dégradent leur grand sacerdoce avec une infâme persistance, en répandant la médisance, le mensonge, la calomnie et les grossièretés les plus ignobles.

«Triplemont a besoin d'un pavage Nicholson. Triplemont a besoin aussi d'une prison et d'un asile. La belle idée de paver une ville qui possède en tout un seul cheval, deux fabriques de genièvre, une serrurerie et un cataplasme de journal appelé Le Hourra quotidien! On ferait bien par là d'aller prendre des leçons à Memphis, où l'article est pour rien. Ce rampant insecte, Buckner, qui édite Le Hourra, s'est mis à croasser à ce propos avec son ineptie accoutumée, et s'imagine qu'il parle sérieusement. Une telle sottise nous épouvante pour l'avenir du genre humain.»

«Voilà comment il faut écrire, s'écria le rédacteur en chef. Poivre et vinaigre! Et faire revenir à point. Le journalisme à la crème me donne la nausée.»

A ce moment, une brique vint, à travers la croisée, me fracasser considérablement le dos. Je me mis à l'écart; je commençais à me sentir exposé.

Le chef dit: «C'est le colonel, probablement. Je l'attends depuis deux jours. Il va venir tout droit maintenant.»

Il ne se trompait pas. Le colonel apparut à la porte un moment après, un revolver de cavalerie à la main.

Il dit: «Monsieur, est-ce au poltron qui édite cette feuille galeuse que j'ai l'honneur de parler?

—A lui-même. Asseyez-vous, monsieur. Faites attention à la chaise; elle a perdu une de ses jambes. Je pense que j'ai l'honneur de m'adresser à ce beuglant Robert Macaire, qui se fait appeler le colonel Blatherskite Tecumseh.

—Oui, c'est moi. J'ai un petit compte à régler avec vous. Si vous en avez le loisir, nous allons commencer.

—J'ai un article à finir sur les encourageants progrès de la morale et le développement intellectuel en Amérique. Mais ce n'est pas pressé. Commençons.»

Immédiatement, deux coups de pistolet partirent à la fois. Mon rédacteur en chef perdit le bout de son mouchoir, après quoi la balle finit sa carrière dans la partie charnue de ma cuisse. L'épaule du colonel fut éraflée. Us firent feu de nouveau. Cette fois ils se manquèrent tous deux; mais, par compensation, je fus atteint au bras. A la troisième attaque, les deux combattants furent blessés légèrement; moi, j'eus le jarret endommagé. Je me hasardai alors à dire que je pensais devoir sortir et faire une petite promenade, car, l'entrevue de ces messieurs ayant un caractère absolument intime, j'avais quelque scrupule à y participer plus longtemps. Mais ces deux messieurs me prièrent de me rasseoir, en m'assurant que j'étais hors de portée. J'avais pensé le contraire jusqu'alors.

Ils parlèrent un instant des élections et des récoltes, et je me mis à bander mes blessures. Mais, sans prévenir, ils recommencèrent le feu avec beaucoup d'entrain, et chaque coup porta;—or, je dois remarquer que, cinq fois sur six, c'est vers moi que se dirigèrent les balles. Le sixième coup blessa mortellement le colonel, qui observa, avec belle humeur, qu'il avait maintenant à nous souhaiter le bonsoir, une affaire urgente l'appelant en ville. Puis il demanda l'adresse des Pompes-Funèbres, le chemin pour y aller, et sortit.

Mon rédacteur en chef se tourna vers moi et dit: «J'attends de la compagnie à dîner; il faut que je fasse un brin de toilette. Je vous serai fort obligé de lire les épreuves et de recevoir les clients.»

Je regimbai quelque peu à l'idée de recevoir la pratique, mais j'étais trop abasourdi par la fusillade, qui me résonnait encore dans les oreilles, pour penser à répliquer la moindre parole.

Il ajouta: «Jones sera ici à trois heures,—assommez-le! Gillespie viendra un peu plus tôt, peut-être;—jetez-le par la fenêtre! Fergusson vous rendra visite sur les quatre heures,—tuez-le! C'est tout pour aujourd'hui, je crois. S'il vous reste quelques minutes, vous pourrez écrire un grand article sur la police et arranger comme il faut l'inspecteur en chef. Il y a des nerfs de boeuf et des cannes plombées sous la table;—des armes dans le tiroir;—des munitions, là, dans le coin;—de la charpie et des bandes dans ces trous à pigeon. En cas d'accident, allez voir Lancet, le docteur, à l'étage supérieur. Nous lui faisons des réclames, visites comprises.»

Et le voilà parti. Trois heures plus tard, j'avais traversé de si terribles catastrophes, que j'avais à jamais perdu toute ma sérénité, tout mon courage. Gillespie était venu, et c'est moi qu'il avait jeté par la fenêtre. Jones l'avait promptement suivi, et c'est moi qu'il avait roué de coups. Un étranger imprévu, qui n'était pas dans le programme, était entré et m'avait scalpé. Un autre étranger, un M. Thompson, n'avait laissé de moi que des ruines lamentables, qu'un informe tas de loques sanglantes. A la fin, je me trouvai dans un coin, aux abois, en proie à une meute furieuse d'éditeurs, de rédacteurs, d'aventuriers et de coquins, qui extravaguaient, juraient, et brandissaient leurs armes sur ma tête. L'air semblait plein d'aveuglants reflets d'acier. Je me résignais à donner ma démission, quand mon rédacteur en chef rentra, suivi d'une cohorte d'amis enthousiastes. Il s'ensuivit une scène de pillage et de carnage que nulle plume humaine, nulle plume de fer, d'oie ou même de canard, ne pourrait décrire. Il y eut des gens blessés, lardés, mutilés, écartelés, désarticulés, hachés, exterminés, anéantis. Il y eut une courte éjaculation de sombres blasphèmes, avec une danse guerrière, aussi confuse que frénétique, et tout fut dit. Cinq minutes après, le silence régnait à la rédaction: mon chef sanguinaire et moi, nous restions seuls, assis sur des chaises doublement boiteuses, et regardant les horribles débris qui jonchaient le sol autour de nous.

Il me dit: «Vous vous plairez ici, quand vous aurez un peu l'habitude.

—Pardonnez-moi, répondis-je. Je pourrais écrire comme vous le désirez. J'apprendrais vite votre langage; j'en suis sûr, je l'apprendrais vite. Mais, pour vous parler franchement, je trouve que cette énergie d'expressions a ses inconvénients, et qu'elle nous expose à des interruptions peu agréables. Vous le voyez, vous-même. La littérature énergique est calculée pour élever le niveau de l'esprit public, nul doute; mais je suis peu désireux d'attirer sur moi l'attention qu'elle commande. Je ne puis écrire posément, quand je suis interrompu comme je l'ai été aujourd'hui. J'aimerais assez la situation que j'ai ici, mais je n'aime pas du tout qu'on me laisse recevoir seul les visites. L'expérience est nouvelle pour moi, et jusqu'à un certain point intéressante, si l'on veut; mais je trouve que les rôles ne sont pas équitablement distribués. Un monsieur vous vise par la croisée, et me blesse, moi; une bombe portative est lancée par le tuyau du poêle dans ma tête, à moi; un ami entre pour échanger des compliments avec vous, et c'est moi qu'il crible de balles, jusqu'à ce que ma peau ne puisse plus retenir mes principes. Vous allez dîner; et Jones m'éreinte, Gillespie me flanque par la fenêtre, Thompson me met en lambeaux. Puis un étranger absolument imprévu me scalpe avec la libre familiarité d'une vieille connaissance. En moins de cinq minutes, toute la canaille du pays se donne rendez-vous à la rédaction; ces coquins arrivent dans un épouvantable attirail de guerre et se disposent à mettre à mort le peu qui reste de moi à coups de je ne sais quels tomahawks. Prenez-le comme vous voudrez, mais jamais de ma vie je n'ai eu un jour aussi accidenté que celui-ci. Voyez-vous, je vous admire, et j'admire votre manière implacablement calme d'expliquer les choses aux visiteurs; mais vous comprenez que je ne pourrais m'y faire. Non, non! je ne saurais. Les coeurs du Midi sont trop expansifs, l'hospitalité méridionale est trop prodigue pour un étranger. Les alinéas que j'ai écrits aujourd'hui, et dans les froides phrases desquels votre main magistrale a infusé le fervent esprit du journalisme tennesséen, éveilleront un autre nid de guêpes. Tous ces brigands de journalistes viendront; et ils viendront en fureur, et ils voudront dévorer quelqu'un pour leur déjeuner. Je n'ai plus qu'à vous dire adieu. Je renonce à assister à ces solennités. Je suis venu dans le Midi pour ma santé; je m'en retourne pour le même motif, et tout de suite. Le journalisme du Tennessee est trop nerveux pour moi.»

Cela dit, nous nous quittâmes avec de mutuels regrets: et je pris le lit à l'hôpital.

La «Petite Femme vive» du Juge

Je siégeais ici, dit le Juge, à ce vieux pupitre, tenant Cour ouverte. Nous étions en train de juger un gros chenapan d'Espagnol, à mauvaise figure, accusé d'avoir assassiné le mari d'une charmante petite Mexicaine. C'était un jour d'été plein d'indolence, un jour horriblement long, et les témoins étaient assommants. Personne ne prenait le moindre intérêt aux débats, excepté cette nerveuse et inquiète petite diablesse de Mexicaine;—vous savez comment elles aiment et haïssent au Mexique, et celle-ci avait aimé son mari de toutes ses forces, et maintenant elle avait fait bouillir et tourner tout son amour en haine. Elle se tenait là, crachant par les yeux toute cette haine sur cet Espagnol; parfois, je vous l'avoue, elle me remuait moi-même avec ses regards pleins d'orage.

Bien! J'avais ôté ma redingote et mis mes talons à la hauteur de mes yeux, suant et tirant la langue, et fumant un de ces cigares de feuilles de chou que les gens de San-Francisco jugeaient assez bons pour nous en ce temps-là. Les jurés avaient également ôté leur redingote, suaient et fumaient; les témoins de même, le prisonnier comme les témoins.

Bien! Le fait est qu'alors un meurtre ne présentait aucune espèce d'intérêt, parce que l'accusé était toujours renvoyé avec un verdict d'acquittement, les jurés espérant qu'il le leur rendrait un jour. Aussi, quoiqu'il y eût des charges accablantes, écrasantes, contre cet Espagnol, nous savions qu'il nous serait impossible de le condamner sans paraître avoir la dent bien dure, et sans inquiéter par ricochet tous les gros personnages du pays; car, nul ne pouvant se procurer voiture et livrée, le seul genre possible était de s'offrir son petit cimetière particulier.

Mais cette femme semblait avoir décidé dans son coeur qu'on pendrait l'Espagnol. Il fallait voir comme elle le regardait, et comme elle me regardait ensuite d'une manière suppliante, et puis comme elle examinait pendant cinq minutes la figure des jurés, et comme alors elle mettait sa tête dans ses mains un tout petit instant, d'un air las, et comme enfin elle la relevait, plus vive et plus anxieuse que jamais. Mais lorsque le verdict du jury eut été proclamé: «Non coupable!» et que j'eus dit au prisonnier qu'il était acquitté et libre de s'en aller, cette femme se dressa d'une telle façon qu'elle parut aussi grande et aussi haute qu'un vaisseau de soixante-dix canons; et elle dit:

«Juge, dois-je entendre que vous avez proclamé non coupable cet homme qui a tué mon mari sans motif, sous mes propres yeux, à côté de mon petit enfant? Est-ce là tout ce que peuvent contre lui la justice et la loi?

—Vous l'avez dit,» répondis-je.

Que pensez-vous qu'elle fit alors? Eh bien! elle se tourna comme un chat sauvage vers ce mauvais drôle d'Espagnol, sortit un pistolet de sa poche et lui brûla la cervelle en pleine Cour.

—C'était vif, il faut l'admettre.

—N'est-ce pas, c'était vif? répéta le juge avec admiration. Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir perdu le coup d'oeil. J'ajournai la Cour sur-le-champ; chacun remit sa redingote et s'en alla. On fit une collecte pour la veuve et l'enfant, et on les renvoya à leurs amis par delà les montagnes. Ah! quelle petite femme vive!

Comment Je devins une fois Directeur d'une Feuille rurale

Ce n'est pas sans appréhension que je me chargeai provisoirement de la direction d'une feuille rurale hebdomadaire. S'imagine-t-on qu'un simple pékin, n'ayant pas le pied marin, recevrait sans appréhension le commandement d'un vaisseau? Mais je me trouvais en des circonstances qui me forçaient à chercher un salaire. Le directeur du journal s'offrait des vacances, pour se rendre à je ne sais quelle cérémonie; j'acceptai les propositions qu'on me fit, et je pris sa place.

J'éprouvai délicieusement la sensation d'être au travail de nouveau, et je travaillai toute la semaine avec un plaisir sans mélange. On mit enfin sous presse. J'attendis toute la journée avec une certaine anxiété, pour voir si mes efforts allaient attirer quelque peu l'attention. Comme je quittais le bureau, vers le coucher du soleil, un groupe d'hommes et d'enfants, qui s'était formé au pied de l'escalier, se remua tout d'un coup à ma vue, m'ouvrit un passage, et plusieurs voix chuchotèrent: «C'est lui! c'est lui!» Je fus tout naturellement satisfait de cet incident. Le lendemain matin, je rencontrai un groupe semblable au pied de l'escalier et j'aperçus des gens qui se tenaient un par un, ou deux par deux, çà et là dans la rue, sur mon chemin, m'examinant avec un intérêt particulier. Le rassemblement s'ouvrit devant moi, et j'entendis quelqu'un qui disait: «Regardez donc ses yeux!» Je feignis de ne pas remarquer l'attention que j'excitais, mais au fond du coeur j'en fus ravi et je me proposai d'écrire tout cela à ma famille. Je montai quelques marches; je perçus des voix joviales et un éclat de rire, au moment d'ouvrir la porte. En l'ouvrant, je vis du premier coup d'oeil deux jeunes gens d'apparence campagnarde, dont la figure pâlit et s'allongea à mon apparition. Puis tous deux sautèrent par la fenêtre avec grand bruit. Je fus étonné.

A peu près une demi-heure plus tard, un vieux monsieur, à la barbe de fleuve, à la physionomie distinguée et quelque peu austère, entra, et, sur mon invitation, prit un siège. Il semblait préoccupé. Il ôta son chapeau, le posa sur le plancher, en tira un foulard rouge et un exemplaire du journal.

Il mit la feuille sur ses genoux, puis, nettoyant ses lunettes avec son foulard, il me dit: «Etes-vous le nouveau rédacteur en chef?»

Je répondis que je l'étais.

«Avez-vous jamais dirigé un autre journal d'agriculture auparavant?

—Non, c'est mon début.

—Très vraisemblablement! Avez-vous quelque expérience pratique en matière d'agriculture?

—Non, je ne pense pas.

—Quelque chose me le disait», fit le vieux monsieur, mettant ses lunettes à cheval sur son nez, et me regardant par-dessus ses lunettes avec quelque rudesse, tandis qu'il dépliait son journal. «Voulez-vous que je vous lise ce qui m'a donné cette idée? Voici l'article. Écoutez-le, et voyez si c'est bien vous qui l'avez écrit.»

Et il lut:

«Il ne faut jamais arracher les navets, ça leur fait du mal. Mieux vaut faire grimper quelqu'un et le laisser secouer l'arbre.»

Et il me regarda de nouveau par-dessus ses lunettes.

«Eh bien! qu'en pensez-vous? reprit-il; car positivement je présume que c'est vous qui avez écrit cela.

—Ce que je pense? Mais je pense que c'est bien. Je pense que c'est juste. Je suis sûr que chaque année des milliers et des millions de navets sont gâtés dans le pays, parce qu'on les arrache à moitié mûrs, tandis que si l'on faisait grimper un jeune homme pour secouer l'arbre…

—C'est votre cervelle qu'il faut secouer! Est-ce que les navets poussent sur les arbres?

—Oh! non, non, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce qui vous a dit qu'ils poussaient sur les arbres? L'article est métaphorique, purement métaphorique. Quiconque a de l'idée, aura compris tout de suite que c'est le prunier que le jeune homme doit secouer.»

Le vieux monsieur sauta sur sa chaise, déchira le journal en petits morceaux, foula ces petits morceaux sous ses bottes, cassa plusieurs objets mobiliers avec sa canne, et dit que je n'en savais pas plus qu'une vache. Alors il s'en alla, fracassa les portes, bref, se conduisit de façon à me faire croire que quelque chose lui avait déplu. Mais, ne sachant pas quoi, je ne pus rien y faire.

Un instant après, une longue créature cadavéreuse, avec des mèches flasques qui descendaient sur ses épaules et un chaume d'une semaine planté droit dans les vallées et sur les collines de son visage, s'élança dans le bureau, et soudain fit halte, immobile, un doigt sur les lèvres, la tête et le corps penchés dans l'attitude de quelqu'un qui écoute. Aucun son ne se faisait entendre. L'étrange individu écoutait toujours. Rien encore! Alors il tourna la clé dans la serrure et vint avec précaution vers moi, sur la pointe des pieds. A quelques pas, il s'arrêta; il scruta un moment ma figure avec un intérêt intense, tira de son sein un exemplaire plié de notre journal, et dit:

«Voyons, vous avez écrit cela? Lisez-moi cela, vite, vite, vite!
Soulagez-moi. Je souffre.»

Je lui lus ce qui suit; et tandis que les phrases tombaient de mes lèvres, je pouvais voir le soulagement lui venir, je pouvais voir ses muscles contractés se détendre, l'anxiété quitter son visage, et la sérénité revenir doucement sur ses traits, comme un suave clair de lune sur un paysage désolé.

Voici ce que je lus:

«Le Guano.—C'est un bel oiseau, mais il faut beaucoup de soins pour l'élever. Il ne doit pas être importé plus tôt qu'en juin, ni plus tard qu'en septembre. L'hiver, il faut le laisser dans un endroit chaud, où il puisse couver ses petits.

«Sur la Citrouille.—Ce fruit est en faveur chez les natifs de l'intérieur de la Nouvelle-Angleterre, lesquels le préfèrent aux groseilles à maquereau pour faire les tartes, et pareillement lui donnent la préférence sur les framboises pour alimenter les veaux, comme plus nourrissant et tout aussi satisfaisant. La citrouille est le seul comestible de la famille des oranges qui puisse vraiment réussir dans le Nord, avec la courge et une ou deux variétés du melon. Mais l'habitude qu'on avait de la planter sur le devant des jardins est en train de s'en aller très vite, car il est aujourd'hui généralement reconnu que la citrouille, comme ombrage, ne fait pas bien.

«En ce moment, les chaleurs approchent et les dindons commencent à frayer…»

Mon auditeur ne put y tenir; il bondit vers moi, me serra les mains et dit:

«C'est bon! Merci, monsieur. Je sais maintenant que je n'ai rien, car vous avez lu cet article juste comme moi, mot pour mot. Mais, jeune étranger, quand je l'ai lu ce matin pour la première fois, je me suis dit: «Jamais, jamais je ne l'avais cru jusqu'à présent, mais je le crois maintenant, je suis fou, fou!» Et avec cela j'ai poussé un hurlement que vous auriez pu entendre d'une lieue; puis je me suis sauvé pour tuer quelqu'un, car, vous savez, je sentais que j'en viendrais là un jour ou l'autre, et je pensais qu'il valait mieux en avoir le coeur net tout de suite. J'ai relu un de ces paragraphes d'un bout à l'autre, afin d'être bien convaincu de ma folie; vite j'ai brûlé ma maison de la cave au grenier et je suis parti. J'ai estropié plusieurs personnes, et j'ai mis quelqu'un à l'ombre, dans un endroit où je suis sûr de le retrouver si j'ai besoin de lui. Puis, en passant devant le bureau, j'ai pensé à monter ici pour tirer définitivement la chose au clair; et maintenant ça y est, et je vous réponds que c'est bienheureux pour le bonhomme qui est à l'ombre. Je l'aurais tué, pour sûr, en revenant. Merci, monsieur, merci! Vous m'avez ôté de l'esprit un grand poids. Ma raison a soutenu le choc d'un de vos articles d'agriculture, et je sais que rien ne pourra l'altérer maintenant. Dieu vous garde!»

Je ne me sentis pas tout à fait à mon aise, en pensant à l'incendie et aux crimes que s'était permis cet individu, car je ne pouvais m'empêcher de me sentir un peu son complice; mais ces idées s'évanouirent vite, quand le véritable directeur du journal fit son entrée.

Le directeur paraissait triste, perplexe, abattu.

Il considéra les ruines que le vieux monsieur et les deux jeunes fermiers avaient faites, et dit: «Voilà une mauvaise affaire, une très mauvaise affaire. La bouteille à la colle est en pièces; il y a six carreaux de cassés, plus une patère et deux chandeliers. Mais là n'est pas le pis. La réputation du journal est perdue, et irrévocablement, j'en ai peur. Jamais, à la vérité, je n'avais vu pareille foule le demander; jamais on n'en a vendu tant d'exemplaires; jamais il ne s'est élevé à une telle célébrité. Mais quelle célébrité que celle qu'on doit à sa folie! Et quelle fortune que celle qu'on doit à ses infirmités! Mon ami, aussi vrai que je suis un honnête homme, la rue, là, dehors, est pleine de gens qui vous attendent, qui veulent voir comment vous êtes fait, parce qu'ils pensent que vous êtes fou. Ils vous guettent, il y en a de perchés partout. Et cela se comprend, après la lecture de vos articles. C'est une honte pour le journalisme. Qui, diable! peut vous avoir mis dans la tête que vous étiez capable de diriger une feuille de cette espèce? Vous semblez ne pas connaître les premiers rudiments de l'agriculture. Vous parlez d'un boyau et d'un hoyau comme si c'était la même chose. Vous parlez d'une saison de la mue pour les vaches. Vous recommandez l'apprivoisement du putois, pour sa folâtrerie et ses qualités supérieures de ratier. Votre remarque—que les colimaçons restent tranquilles si on leur joue de la musique—est superflue, entièrement superflue. Rien ne trouble les colimaçons. Les colimaçons restent toujours tranquilles, les colimaçons se fichent pas mal de la musique. Ah! terre et cieux! mon ami, si vous aviez fait de l'ignorance l'étude de votre vie entière, vous ne pourriez pas en avoir acquis une plus forte dose. Je n'ai jamais vu rien de pareil. Votre observation —que les marrons d'Inde, comme article de commerce, sont de plus en plus en faveur—est tout simplement calculée pour détruire le journal. Je viens vous prier d'abandonner votre place et de partir. Je ne veux plus prendre de vacances, je ne pourrais pas en jouir si j'en prenais. Non, certainement, je ne le pourrais pas, vous sentant ici. J'aurais continuellement peur de vos prochaines recommandations. Je perds patience chaque fois que je songe à cette dissertation sur les bancs d'huîtres, que vous avez intitulée: Jardinage paysagiste. Je vous somme de vous en aller. Rien sur terre ne pourra m'induire à m'octroyer un nouveau congé. Ah! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous ne connaissiez rien à l'agriculture?

—Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que j'avais à vous dire, à vous, brin d'avoine, à vous, navet, à vous, fils de chou-fleur? C'est la première fois qu'on me tient un langage aussi singulier. J'ai fait quatorze ans de journalisme, sachez-le bien; et c'est la première fois que j'entends dire qu'il faille connaître quoi que ce soit pour rédiger un journal. Triple panais! Quels sont donc les bonshommes qui écrivent la critique dramatique dans les grands journaux? Des écoliers ambitieux, des savetiers sans ouvrage ou des apothicaires déclassés, qui s'entendent juste autant au théâtre que moi à l'agriculture, pas un iota de plus. Quels sont les bonshommes qui y font la revue des livres? Des garnements qui n'en ont jamais publié un seul. Et ceux qui composent les forts articles de finance? Des va-nu-pieds qui n'ont pas la moindre expérience en pareille matière. Et les littérateurs qui critiquent les campagnes de nos officiers contre les Peaux-Rouges? Des messieurs qui ne sauraient distinguer une tente de guerre d'un wigwam et n'ont jamais vu un tomahawk.

«Quels sont aussi ceux qui, sur le papier, préconisent la tempérance et pérorent contre les débordements de l'orgie? Parbleu! les plus joyeux compères et les plus grands amateurs de franches-lippées, gens qui ne commenceront qu'au tombeau l'apprentissage de la sobriété. Et quels êtres dirigent donc les feuilles rurales, s'il vous plaît, farceur que vous êtes? Les individus qui, règle générale, ont échoué dans la carrière poétique, dans la carrière des romans à couverture jaune, dans la carrière des drames à sensation, dans la carrière des feuilles urbaines, et qui, finalement, retombent dans l'agriculture comme dans un asile provisoire contre la mendicité et l'hôpital. Vous voulez m'apprendre, à moi, quelque chose en fait de journalisme! Monsieur, j'ai traversé le journalisme de part en part, de fond en comble, d'alpha à oméga, et je vous affirme que moins un journaliste en sait, plus il fait de bruit et d'argent. O mon Dieu! si j'avais eu le bonheur d'être ignorant au lieu d'être cultivé, d'être impudent au lieu d'être modeste, j'aurais certainement pu me faire un nom à moi dans ce monde égoïste et vain. Je prends congé de vous, monsieur; puisque j'ai été traité d'une façon si ridicule, je ne désire rien tant que m'en aller. Mais j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir. J'ai rempli mon engagement aussi bien qu'il a été en mon pouvoir de le remplir. Je vous avais dit que je pouvais rendre votre feuille intéressante pour toutes les classes de la société, et je l'ai fait. Je vous avais dit que je pourrais élever votre vente à vingt mille exemplaires, et si vous m'aviez seulement laissé libre une quinzaine, je l'aurais fait. Je vous ai donné la meilleure catégorie de lecteurs que puisse jamais avoir une feuille rurale: celle où il ne se trouve pas un seul cultivateur, pas un seul valet de ferme, pas une seule bourrique champêtre, mais rien que des individus qui, même pour sauver leur vie, ne sauraient dire quelle différence il y a entre un melon d'eau et une pêche de vigne. C'est vous, n'en doutez pas, vous seul qui perdez à notre rupture, vous, espèce de chinois pour bocal. Adieu.»

Et je sortis.

Avis aux bonnes petites filles

Une bonne petite fille ne doit pas faire la grimace à sa maîtresse à tout propos; elle doit réserver cela pour les circonstances d'une importance particulière.

Si une bonne petite fille n'a qu'une méchante poupée en haillons, simplement bourrée de son, tandis qu'une de ses heureuses compagnes de jeu possède une magnifique poupée articulée, la première doit néanmoins montrer à la seconde la plus cordiale amitié; elle ne doit tenter aucun échange forcé avec celle-ci, à moins qu'elle ne se sente assez vigoureuse pour réussir dans une pareille opération, et qu'elle n'ait une conscience assez aimable pour l'en absoudre complaisamment.

Une bonne petite fille ne doit jamais arracher de force les joujoux des mains de son petit frère. Mieux vaut le séduire par la promesse de la première pièce de sept francs cinquante centimes qu'on trouvera flottant au fil de l'eau sur une pierre meulière. Avec la simplicité inhérente à son jeune âge, il croira conclure une affaire magnifique. A tous les âges, d'ailleurs, de semblables et non moins douces illusions ne conduisent-elles pas les esprits ingénus très loin, très loin à travers le monde?

Si une bonne petite fille veut corriger son petit frère, elle ne doit pas lui jeter de poussière au visage; non! Mieux vaut lui jeter sur la tête une bonne bouilloire d'eau chaude, qui le débarbouillera bien et lui enlèvera toute espèce de saleté de la peau, voire même un peu la peau par-ci par-là.

Si la maman d'une bonne petite fille lui dit de faire quelque chose, il est vilain de répliquer: «Je ne le ferai pas!» Il est meilleur et plus convenable de répondre qu'on le fera, sauf à agir par la suite selon ses propres lumières.

Une bonne petite fille ne doit jamais oublier que c'est à ses bons parents qu'elle doit son pain, son doux lit et ses beaux habits, et le privilège de rester à la maison et de ne pas aller à l'école quand elle dit qu'elle est malade. Elle doit donc respecter les petits travers et supporter les petites taquineries de ses bons parents, jusqu'à ce que ça devienne réellement insupportable.

Une bonne petite fille doit toujours témoigner une déférence marquée aux vieilles gens. Elle ne doit jamais tracasser les aïeux, à moins qu'ils ne la tracassent eux-mêmes les premiers.

Une bonne petite fille ne doit jamais, si sa maman l'a mise au pain sec, se venger de sa maman en lui cachant ses souliers de bal dans la fameuse cachette où une dame de la cour ne put jamais retrouver les siens, une fois, à Compiègne. Non! il vaut mieux tout simplement les donner à un pauvre aveugle, dans la rue.

Concernant les Femmes de Chambre

Contre toutes les femmes de chambre, quels que soient leur âge et la couleur de leurs cheveux, je déchaîne ma malédiction de célibataire.

Parce que:

Elles mettent toujours les oreillers juste du côté du lit où n'est pas la table de nuit; de telle sorte que, quand vous lisez et fumez avant de vous endormir (c'est l'ancienne et honorée coutume des célibataires), il vous faut tenir votre livre ou votre journal en l'air, dans une position fatigante.

Vous vous décidez à changer les oreillers de place, à la fin, naturellement.

Mais quand, le lendemain matin, elles trouvent les oreillers de l'autre côté du lit, la leçon ne leur profite pas. Elles vous en veulent. Glorieuses de leur pouvoir absolu, sans pitié pour votre faiblesse et votre abandon, elles refont le lit strictement comme la veille, et se réjouissent en secret des angoisses que vous cause leur tyrannie.

Et toujours, et toujours, et dans les siècles des siècles, elles remettent les oreillers où il ne faut pas. Elles ont, avec cela, un air de défi. Elles saturent d'amertume la vie que Dieu vous a donnée.

Au besoin, pour vous faire enrager et vous mettre mal à l'aise, elles installent votre lit dans un courant d'air.

Si vous posez ingénieusement votre malle à cinquante centimètres du mur, pour ne pas heurter le couvercle en l'ouvrant et le faire tenir droit une fois ouvert, elles poussent toujours votre malle tout contre la muraille; elles guettent votre malle pour exécuter cela; elles le font exprès.

Si vous avez besoin du crachoir ici ou là, elles l'emportent toujours ailleurs, à l'autre extrémité de la chambre.

Elles vous logent toujours vos chaussures en des lieux inaccessibles. Elles se plaisent surtout à les glisser aussi loin que possible sous votre lit.

Pourquoi ça? pour que ça vous force à vous mettre à quatre pattes, à tâtonner dans le noir et dans la poussière, et à jurer épouvantablement.

Il n'y a pas de danger que vous trouviez jamais les allumettes à leur place. Elles leur inventent tous les jours une nouvelle cachette; et elles leur substituent une bouteille ou un verre, ou un bibelot plus fragile encore, s'il est possible, afin que la nuit, en vous éveillant, vous cassiez le bibelot au lieu de trouver de la lumière.

Elles changent continuellement tous les meubles de position. Quand vous rentrez dans l'obscurité, vous avez beau faire, vous vous cognez toujours à quelque chose. C'est dégoûtant. Elles aiment ça.

Qu'est-ce que ça leur fait, que vous teniez à ce que telle chose soit à tel endroit? Pourtant elles ne laissent rien en repos. Non, vous pouvez en être sûr. Elles vous déménageront tout avec des complications toujours nouvelles. C'est leur nature. Elles mourraient plutôt que de s'en priver.

Elles ont toujours soin de ramasser scrupuleusement tous les rebuts, et de les remettre en évidence sur votre table. En revanche, elles allument le feu avec vos plus précieux manuscrits.

S'il y a quoi que ce soit dont vous vouliez plus particulièrement vous débarrasser, il vous sera parfaitement inutile de faire les plus grands efforts pour arriver à votre but; elles retrouveront toujours l'objet partout où vous le jetterez, partout où vous le lancerez; et s'il est en pièces, elles vous en rapporteront jusqu'au moindre morceau. Elles se trouveront mieux, cela fait.

Et elles vous usent plus de pommade qu'une demi-douzaine de laquais. Si vous les accusez d'en voler, elles mentent, elles jettent les hauts cris. Croyez-vous qu'elles aient souci d'un avenir quelconque? En aucune façon. Croyez-vous qu'elles pensent à une autre vie, à un autre monde? Vous voulez rire.

Si vous laissez une minute votre clé sur votre porte, quand vous revenez prendre quelque chose que vous avez oublié en sortant, elles vous enferment et descendent la clé au concierge. Elles agissent ainsi sous le futile prétexte de protéger votre bien contre les voleurs; mais, en réalité, pour vous faire crier par la fenêtre, ameuter la population, et manquer des rendez-vous.

Elles viennent toujours, pour faire votre lit, avant que vous ne soyez levé, détruisant ainsi votre repos et vous infligeant une fièvre perpétuelle. Mais une fois que vous êtes levé, elles ne reviennent plus de la journée.

Elles font tout le mal possible, avec toute la mesquinerie possible, et cela par simple perversité, pas autrement.

Les femmes de chambre sont dénuées de tout instinct généreux; elles ignorent tout sentiment humain.

Je les ai maudites, pour le soulagement des célibataires outragés. Elles le méritent. Je veux consacrer le reste de mes jours à faire voter, par notre Corps législatif, une belle et bonne loi abolissant les femmes de chambre, les abolissant à jamais. Voila!

L'Infortuné Jeune Homme d'Aurélie

Les faits que je relate, je les ai trouvés dans une lettre venant d'une jeune personne qui habite la magnifique cité de San-José. Cette jeune personne m'est parfaitement inconnue, et signe simplement: Marie-Aurélie. Ce peut être un pseudonyme; mais n'importe! la pauvre fille a le coeur brisé par les nombreux malheurs qu'elle a subis; en outre, les avis contradictoires d'une foule d'amis plus ou moins bien inspirés et d'ennemis plus ou moins insidieux, l'ont jetée dans une telle confusion d'esprit, qu'elle ne sait plus comment faire pour sortir des inextricables difficultés où elle se trouve engagée presque sans espoir. Dans cet embarras, elle se tourne vers moi et me supplie de venir à son aide, et elle a une éloquence qui toucherait le coeur d'une statue. Écoutez donc son histoire.

Vers sa seizième année, elle se prit à aimer, de toute la puissance d'une nature expansive, un jeune homme de New-Jersey, nommé William Breckinridge Caruthers, qui avait cinq ans de plus qu'elle. Ils se fiancèrent avec l'assentiment de leurs parents et amis, et tout d'abord il sembla que leur carrière fût destinée à être caractérisée par une absence de chagrins, habituellement inconnue à la majeure partie de l'humanité. Mais bientôt la fortune tourna. Le jeune Caruthers fut pris d'une petite vérole des plus atroces; quand il se releva, sa figure était trouée comme une écumoire et sa beauté à jamais perdue. Que fit Aurélie? Son premier mouvement fut naturellement de rompre avec lui. Mais la pitié lui vint pour son pauvre adorateur, et elle demanda seulement un peu de temps afin de se faire à cette nouvelle perspective. Le mariage fut remis à trois mois.

La veille même du jour fixé pour la célébration, Breckinridge, en regardant passer un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe. On dut lui couper cette jambe au-dessus du genou. Que fit Aurélie? Naturellement, elle eut de nouveau l'idée de rompre; mais de nouveau son amour généreux triompha; on se contenta de remettre encore le mariage, pour donner au fiancé le temps de se refaire.

Et, de nouveau, le malheur s'abattit sur le pauvre garçon. Il perdit son bras droit dans une explosion de gaz; et trois mois après, une machine à scier les arbres lui enleva le bras gauche. Le coeur d'Aurélie fut accablé par ces dernières calamités. Elle ne put s'empêcher d'être profondément affligée, quand elle vit son fiancé s'en aller ainsi morceau par morceau.

Elle sentait bien qu'avec ce désastreux système de réduction, il ne pourrait durer longtemps; elle ne voyait, du reste, aucun moyen de l'arrêter sur la pente qu'il descendait. Désespérée, les yeux pleins de larmes, elle regrettait presque de ne pas l'avoir pris tout d'abord, avant qu'il n'eût subi tant d'alarmantes dépréciations; elle se lamentait comme un courrier qui, après avoir refusé un prix raisonnable de sa marchandise, voit dégringoler les offres et augmenter sa perte. Mais son brave coeur l'emporta encore une fois, et elle résolut de se résigner derechef à l'éparpillement peu naturel de son jeune homme.

Encore une fois le jour de la noce approcha, et une fois encore Aurélie fut désappointée. Caruthers attrapa un érysipèle et perdit complètement l'usage d'un de ses yeux. Les amis et parents de la fiancée, considérant qu'elle avait eu déjà plus de longanimité qu'on n'en pouvait attendre d'elle raisonnablement, intervinrent alors et insistèrent pour que tout fût définitivement rompu. Mais après quelques instants d'hésitation, Aurélie, s'inspirant d'une louable générosité, dit qu'elle avait réfléchi gravement à tout cela, et que dans tout cela elle ne voyait pas que Breckinridge eût encouru le moindre blâme.

Et elle attendit encore, et il se cassa l'autre jambe.

Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, quand elle vit le chirurgien emporter avec componction le sac à chair humaine dont elle n'avait que trop appris l'usage. Elle sentit, ô cruelle réalité! qu'on lui dérobait quelque chose de plus de son futur. Elle ne put se dissimuler que le champ de son affection se rétrécissait singulièrement. Mais, cette fois encore, elle résista aux représentations de sa famille et tint bon.

Enfin, tout était prêt pour les unir. Mais non! Encore un désastre. Il n'y eut qu'un homme scalpé par les Peaux-Rouges l'an dernier, et cet homme fut William Breckinridge Caruthers, de New-Jersey; il rentrait d'un petit voyage, la joie au coeur, quand il perdit pour toujours son cuir chevelu; à cette heure de suprême amertume, il maudit le destin qui ne prenait pas le crâne avec le cuir.

Maintenant, Aurélie se trouve dans une sérieuse perplexité. Que faire? Elle aime encore son Breckinridge; elle aime encore, m'écrit-elle avec une vraie délicatesse féminine, ce qui reste de son Breckinridge. Mais la famille s'oppose absolument à leur union, vu qu'il n'a pas de fortune et qu'il a perdu tout moyen de faire vivre le ménage par son travail. Que faire? demande-t-elle donc avec une pénible et anxieuse sollicitude.

La question est délicate. Il s'agit du bonheur de toute la vie d'une femme et de toute la vie de près des trois quarts d'un homme. A mon sens, on assumerait une trop grande part de responsabilité en ne se bornant pas dans sa réponse à de simples suggestions. Et d'abord, ne faudrait-il pas remettre ce jeune homme au complet? Si Aurélie peut en supporter les frais, qu'elle donne à son amant mutilé des bras et des jambes de bois, un oeil de verre, une perruque et tout ce qui lui fait défaut. Ensuite, qu'elle lui accorde un nouveau délai de trois mois, qui sera le dernier sans rémission; et si, dans ce délai, il ne se casse pas le cou, s'il ne perd aucun morceau indispensable de sa personne, qu'elle l'épouse à tout hasard.

De la sorte, vous ne courrez pas grand risque, Aurélie. S'il suit son fatal penchant à s'endommager chaque fois qu'il en trouve l'occasion, ce sera fait de lui à la prochaine épreuve, et alors plus de difficultés. Les jambes de bois et autres membres artificiels reviennent à la veuve. Vous ne perdrez rien qu'un dernier fragment d'un époux chéri, mais infortuné, qui eut l'honnête intention de bien faire, mais ne put résister à ses instincts extraordinaires. Essayez donc, Marie-Aurélie, essayez! Oui, j'y ai mûrement réfléchi; vous n'avez que ce moyen de vous tirer de là. Caruthers aurait certes mieux fait de se casser le cou d'emblée; mais on ne peut lui reprocher enfin d'avoir duré plus longtemps, d'avoir mieux aimé s'en aller en détail que partir en bloc. Il faut tirer le meilleur profit possible des circonstances et ne point en vouloir aux gens. Soyez assez bonne pour ne pas oublier de m'envoyer une lettre de faire part, quoi qu'il arrive.

Mais, ma pauvre Aurélie, j'y pense: si vous alliez avoir une ribambelle d'enfants affligés des mêmes tendances que leur père! Ça mérite réflexion.

Le Cas de Johnny Greer

L'église était remplie d'une foule compacte, en ce beau dimanche d'été; et chacun, les yeux tournés vers le petit cercueil, semblait vivement ému du sort de ce pauvre enfant noir.

Sur la silencieuse assemblée s'éleva la voix du pasteur; et les assistants de tout âge écoutèrent avec intérêt les nombreux et enviables compliments qu'il prodigua au bon, au noble et audacieux Johnny Greer. Voyant le cadavre du noyé emporté par le courant au plus profond de la rivière, d'où les parents éplorés n'auraient jamais pu le retirer, Johnny s'était élancé vaillamment dans le fleuve, et avait, au péril de sa vie, poussé le cadavre à bord.

Un gamin en haillons se tourna vers Johnny et, l'oeil vif, le ton rude, lui dit tout bas:

«Tu as fait ça?

—Oui.

—Poussé la carcasse à bord, sauvé la carcasse toi-même?

—Oui.

—Et qu'est-ce qu'ils t'ont donné pour la peine?

—Rien.

—Malheur!… Sais-tu ce que j'aurais fait à ta place? J'aurais ancré la carcasse au beau milieu de l'eau, et j'aurais crié: Cinq dollars, mesdames et messieurs! ou vous n'aurez pas votre négrillon!»

Réponse d'un Rédacteur en chef à un Jeune Journaliste

Oui, mon ami, les médecins recommandent aux écrivains de manger du poisson, parce que ça donne de la cervelle. Mais ce qu'il vous faudrait personnellement en manger, je ne saurais vous le dire au juste avec certitude.

Pourtant, si le manuscrit que vous venez d'apporter est un fidèle spécimen de ce que vous faites d'ordinaire, je me crois autorisé à vous répondre que, peut-être, une paire de baleines de moyenne grandeur serait tout ce qu'il vous faudrait chaque jour.

Pas de première grandeur; de moyenne grandeur simplement!

Pour guérir un Rhume

Il est bon, peut-être, d'écrire pour l'amusement du public; mais il est infiniment plus relevé et plus noble d'écrire pour son instruction, son profit, son bénéfice actuel et palpable. C'est l'unique objet de cet article. S'il a quelque efficacité pour rappeler à la santé un seul de mes semblables, pour rallumer une fois de plus la flamme de l'espoir et de la joie en ses yeux, pour rendre à son coeur désolé les vifs et généreux battements des beaux jours, je serai amplement récompensé de mon travail; mon âme pourra connaître alors les saintes délices qu'éprouve un vrai chrétien quand il a fait avec courage une action bonne et désintéressée.

Dans l'incendie de la Maison-Blanche, je perdis mon intérieur, ma félicité, ma santé et ma malle. La perte des deux premiers objets n'était pas de grande conséquence. On se refait aisément un intérieur, lorsque dans l'intérieur perdu il n'y avait ni mère, ni soeur, ni parente à un degré quelconque, pour vous rappeler, en rangeant vos bottes et votre linge sale, que quelqu'un au monde pensait à vous. Quant à la perte de ma félicité, ça m'était fort égal, par cette raison que, n'étant pas poète, la mélancolie ne pouvait longtemps cohabiter avec moi.

Mais perdre une bonne santé et une excellente malle, c'était infiniment plus sérieux.

Le jour même de l'incendie, ma santé succomba sous l'influence d'un rhume cruel, que j'attrapai en faisant des efforts surhumains pour recouvrer ma présence d'esprit. Du reste, ça ne me servit absolument à rien; le plan que je combinai alors pour éteindre le feu, était trop compliqué; je ne pus le terminer avant la fin de la semaine suivante.

La première fois qu'il m'arriva d'éternuer, un ami me conseilla de prendre un bain de pieds bouillant et de me mettre au lit. Ce qui fût fait. Peu après, un autre ami me conseilla de me lever et de prendre une douche froide. Ce qui fut fait également. Bientôt, un troisième ami m'assura qu'il fallait toujours, suivant le dicton, «nourrir un rhume et affamer une fièvre». Rhume et fièvre, j'avais les deux. Aussi pensai-je faire pour le mieux en m'emplissant d'abord l'estomac pour nourrir le rhume, et en allant subséquemment affamer la fièvre à l'écart.

En pareil cas, rarement je fais les choses à moitié. Je résolus donc d'être vorace. Je me mis à table chez un étranger qui venait d'ouvrir un restaurant à prix fixe le matin même. Il attendit près de moi, dans un respectueux silence, que j'eusse fini de nourrir mon rhume, et alors me demanda si l'on était très sujet aux rhumes en Virginie. Je répondis affirmativement. Il sortit, ôta son enseigne et ferma boutique.

Je me rendis à mes affaires. Chemin faisant, je rencontrai un quatrième ami intime; il me dit qu'il n'y avait rien au monde pour guérir un rhume comme un verre d'eau salée bien chaude. J'avais peur de n'avoir plus la moindre place vacante dans mon estomac. A tout hasard, j'essayai d'avaler. Le résultat fut merveilleux. Je crus que j'allais rendre mon âme immortelle.

Je n'écris ce détail que pour le profit de ceux qui sont affligés d'un malaise pareil au mien; qu'ils se gardent de l'eau salée chaude. Ce peut être un bon traitement, mais c'est un traitement de chien. Si j'attrapais un autre rhume de cerveau, et qu'il me fallût absolument, pour m'en débarrasser, choisir entre un tremblement de terre et un verre d'eau salée chaude, ma foi! je crois que je préférerais avaler tout le tremblement.

Quand l'orage suscité dans mes entrailles se fût calmé, aucun autre bon Samaritain ne se présenta pour me donner aucun autre bon conseil; j'allai, empruntant partout des mouchoirs de poche et les mettant en bouillie, tout à fait comme au début de mon rhume. Survint une vieille dame, qui arrivait justement de par delà les plaines. Elle habitait, paraît-il, un pays où généralement les médecins brillaient par leur absence. Elle s'était donc trouvée dans la nécessité d'acquérir une habileté considérable pour la guérison des petites indispositions courantes. Je compris qu'elle devait avoir beaucoup d'expérience, car elle semblait avoir cent cinquante ans.

Elle me fit une décoction de tabac, de bismuth, de valériane et autres drogues amalgamées, et me prescrivit d'en prendre un petit verre tous les quarts d'heure. Le premier quart d'heure fut suffisant. A peine le breuvage absorbé, je me sentis entraîné hors de tous mes gonds, dans les bas-fonds les plus horribles de la nature humaine. Sous sa maligne influence, mon cerveau conçut des miracles de perversité, que mes mains furent heureusement trop faibles pour réaliser. J'avais épuisé toutes mes forces à expérimenter les divers remèdes qui devaient infailliblement guérir mon rhume; sans cela j'aurais été, je crois, jusqu'à déterrer, oui, jusqu'à déterrer les morts dans les cimetières.

Comme beaucoup de gens, j'ai parfois des pensées peu avouables, suivies d'actions peu louables. Mais jamais je ne m'étais reconnu une telle dépravation, une dépravation aussi monstrueusement surnaturelle. J'en fus fier.

Au bout de dix jours, j'étais en état d'essayer d'un autre traitement. Je pris encore quelques remèdes infaillibles, et, finalement, je fis retomber mon rhume de cerveau sur la poitrine.

Je ne cessai de tousser. Ma voix descendit au-dessous de zéro. Chacun des mots que je prononçais roulait comme un tonnerre, à deux octaves plus bas que mon diapason ordinaire. Je ne pouvais régulièrement m'assurer quelques heures de sommeil, la nuit, qu'en toussant jusqu'à complète extinction de mes forces. Et encore, si j'avais le malheur de rêver et de parler en rêve, le son fêlé de ma voix discordante me réveillait en sursaut.

Mon état s'aggravait chaque jour. On me recommanda le gin pur. J'en pris. Puis le gin à la mélasse. J'en pris également. Puis le gin aux oignons. J'ajoutai les oignons, et je pris les trois breuvages mêlés. Je ne constatai aucun résultat appréciable. Ah! pardon, mon haleine commença à battre la cloche et à bourdonner terriblement.

Je découvris qu'il fallait voyager pour me rétablir. Je partis pour le lac Bigler, avec mon camarade, le reporter Wilson. Je suis heureux de me souvenir que nous voyagions dans le plus haut style. Mon ami avait pour bagages deux excellents foulards de soie et une photographie de sa grand'mère. Tout le jour, nous chassions, nous pêchions, nous canotions, nous dansions; et je soignais mon rhume toute la nuit. Par ce procédé, je réussis à obtenir un certain répit, un certain soulagement. Mais le mal continuait tout de même à empirer. C'est singulier, c'est incompréhensible.

Un bain-au-drap me fut recommandé. Je n'avais encore reculé devant aucun remède; il me sembla honteux, ridicule et stupide, de commencer le recul devant celui-ci. Donc, je résolus de prendre un bain-au-drap, quoique je n'eusse pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être.

Le bain me fut administré à minuit. Il faisait froid. J'avais la poitrine et le dos nus. On enroula autour de moi un drap trempé dans l'eau glacée. Maudit drap! il semblait qu'à y en eût cinq cents mètres. On l'enroula, on l'enroula jusqu'au bout, jusqu'à ce que je fusse devenu parfaitement semblable à un énorme paquet de torchons.

Vrai! c'est un cruel expédient. Quand le linge glacé touche votre peau tiède, ça vous fait bondir violemment; ça vous fait ouvrir la bouche comme un four, comme s'il vous fallait avaler un obélisque, comme si l'on allait perdre la respiration, à l'instar des agonisants. Ça me gela la moelle des os; ça m'arrêta les battements du coeur. Je crus mon heure venue.

Ne prenez jamais un bain-au-drap, jamais! Après la rencontre d'une connaissance féminine qui, pour des raisons connues d'elle seule, ne vous voit pas quand elle vous regarde et ne vous reconnaît pas quand elle vous voit, il n'y a pas de chose plus désagréable au monde.

Mais continuons. Le bain-au-drap ne m'ayant fait aucun bien (au contraire!), une dame de mes amies me recommanda l'application d'un emplâtre de graine de moutarde sur la poitrine. Je pense que, pour le coup, j'aurais été radicalement guéri sans le jeune Wilson. Quand je fus pour me mettre au lit, je posai l'emplâtre, un superbe emplâtre de dix-huit pouces carrés, sur la table de nuit, à ma portée. Mais le jeune Wilson se réveilla avec une fringale diabolique et dévora l'emplâtre, tout l'emplâtre. Jamais je n'ai vu personne avoir un pareil appétit. Je suis sûr que cet animal-là m'aurait dévoré moi-même, si j'avais été bien portant.

Après un séjour d'une semaine au lac Bigler, je me rendis à Steamboat-Springs, et, outre les bains de vapeur, je pris un tas de médecines les plus horrifiques qu'on ait jamais concoctionnées. On m'aurait bien guéri à la fin, on en était sûr; mais j'étais obligé de revenir en Virginie. Je revins, et, malgré une série très panachée de nouveaux traitements, j'aggravai encore mon malaise par toutes sortes d'imprudences.

Enfin, je résolus de visiter San-Francisco. Le premier jour que j'y passai, une dame me dit de boire, toutes les vingt-quatre heures, un quart de whisky, et un citoyen de New-York me recommanda la même absorption. Chacun me conseillant de boire un quart, ça me faisait donc un demi-gallon à avaler. J'avalai. Je vis encore. Miracle!

C'est dans les meilleures intentions du monde, je le répète, que je soumets ici, aux personnes plus ou moins atteintes du même mal, la liste bizarre des traitements que j'ai suivis. Elles peuvent en tâter, si ça leur fait plaisir. Au cas où elles n'en guériraient pas, le pis qui puisse leur arriver, c'est d'en mourir.