IV
Je m'approchai pour mieux voir.
Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi sérieusement que possible.
On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient une fonction. Elles étaient imperturbables.
J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les déranger.
Je les aurais bien pincées au-dessus du coude, pour voir si elles étaient réellement des femmes vivantes et non des mirages ou des machines. Mais je craignais d'être alors pincé moi-même en retour par quelque ressort imprévu, ou d'être emporté subitement par ces fées au fond de quelque royaume fantastique.
Et puis, faut-il tout dire?
Oui.
Eh bien! quand l'exercice recommençait, j'espérais toujours que la petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de la grande vieille. Et cette espérance impie me clouait au sol; et je restais là, attentif, immuable, de plus en plus ébahi, béant, écarquillé.