VII
Je ne me décidai que quinze jours plus tard à retourner chez mon oncle.
Ma tante eut une manière de me recevoir qui m'enrhuma du cerveau
instantanément. Mais ma cousine eut l'air de ne pas me garder rancune.
Je restai à dîner. Ma cousine fut avec moi d'une amabilité singulière.
Elle parla joyeusement du bal où elle devait aller le soir même.
Mon oncle était taciturne. Après le repas, il me prit à part et me dit: «Tu mériterais!… Tiens! tu aurais mieux fait de ne pas revenir… On ne se montre pas comme ça en public. Ma femme est furieuse.»
J'allais me retirer, l'oreille basse, quand Édith vint à moi, riante, coquette, pimpante, et roucoula d'un ton infiniment câlin:
«Est-ce que M. Octave daignera danser avec nous ce soir?
—Oh! fit sa mère.
—M. Octave est peut-être engagé ailleurs,» reprit la douce créature.
Ma tante était stupéfaite; mon oncle réfléchit, puis il me dit:
«Viens!»
Et je les suivis, ayant, moi aussi, une invitation pour ce bal.
Ma cousine semblait ne vouloir valser qu'aux bras de son cousin. Ma tante était de plus en plus ahurie.
Huit jours plus tard, après dîner, Édith ouvrit le piano. Nous étions en famille, nous quatre seulement. Je lui demandai si elle ne chanterait pas. Elle fit une moue gracieuse. J'avais beaucoup étudié la musique depuis quelque temps. Je me mis sur le petit tabouret, devant le clavier blanc et noir. Faust me vint par hasard sous les doigts. Édith chanta l'air de Siebel, et je l'accompagnai jusqu'au bout, sans faute, mais non sans émotion:
«Dites-lui que je l'aime!…»
Mon oncle réfléchissait de nouveau, ma tante n'en revenait pas.
A Noël, je conduisis le cotillon avec Édith.
Au jour de l'an, je me réconciliai avec mon oncle; au carnaval, avec ma tante.
A la mi-carême, je demandai à ma cousine si elle me détestait toujours comme autrefois. Elle me répondit: «Oh! bien plus!» et rougit en riant.
A Pâques, mon oncle me dit: «Farceur! tu ne mérites pas ton bonheur!» Et ma tante: «Au moins, vous êtes bien sûr d'aimer Édith? Vous avez fait de telles folies, Octave!» Je jurai que j'étais devenu sage.
Au mois de mai, mois des roses, j'épousai ma belle cousine.
Sébastopoulos est secrétaire d'ambassade à Rome.
Noëmi joue la comédie sur je ne sais plus quelle scène subventionnée.
Céline Orange est duchesse de la main gauche.
Et la musique de Gounod sera toujours pour moi la plus belle musique du monde.
La Renaissance artistique et littéraire. 26 avril 1873.
La Demoiselle du moulin