EN DEÇA ET AU DELA DU DANUBE

CHAPITRE PREMIER

WURZBOURG SCHOPENHAUER—— LUDWIG NOIRÉ

Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai deux précédents: les Notes sur l'Angleterre, de Taine, qui sont un chef-d'œuvre, et les Mémoires d'un touriste, de Beyle, qui peignent, d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après 1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font mieux comprendre une situation que des appréciations générales.

Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de possession collective de la Zadruga et des communautés de famille (Hauscommunionen), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine. Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo, sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays, dont j'ai déjà parlé dans mon livre La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa.

Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires, pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est déjà bien changé, me dit-on.

Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le Vater Rhein est aussi devenu méconnaissable: quantum mutatus ab illo; comme il est différent de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le Rhin venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut

Le burg bâti sur un monceau de laves,

Le Maus et le Katz, le Chat et la Souris, ces sombres repaires des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe, mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses Burgraves et Heine n'y écrirait plus son Lied.

Ich weiss nicht, was soll es bedeulen, Dass ich so traurig bin; Ein Mârchen aus alten Zeiten, Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage. Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur l'embankment noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon, dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage, «brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles, dans la région des neiges éternelles et au centre des continents inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de coulées poisseuses?

Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il sorti de la houille de la Rœr ou de l'acier Bessemer? Il est planté juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon, Drache, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette la plutocratie moderne?

Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la routine, laquelle rejette les innovations.

Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs, en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.

Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en promenant une aiguille, sur un disque, du Kalt (froid) au Warm (chaud).—Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des qualités que l'étude fait acquérir.

Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que Capitalismus und Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers (Construction et vie du corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine, Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.

J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé Das Werkzeug (l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: Man is a tool-making animal «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.

Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu à l'intuition commune.

L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, Ursprung der Sprache (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la Contemporary Review, a déclaré que cette théorie, quoique trop exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée complètement dans son livre: Origine et développement de la religion. Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.

Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est allemand, le philosophe appartient au monde entier.»

Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections. D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées, paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée d'obligation ou de prescription impérative.» (Revue philosophique, octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.

—«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne, ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une part, la prédestination des calvinistes et le de servo arbibrio de Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante, plus pénétrante.»

«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer. Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son sujet des pages éloquentes; on a traduit ses œuvres; mais nul n'a vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie. «La folie de la croix», mot admirable!»

Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose: Spiritus in nobis qui viget, ille facit. Ce qui se meut en nous et nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison humaine.»

La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui, renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses grossières de cette terre, dans la croyance vivante en l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors, et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».

«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et l'incomparable, le prodigieux, der erstaunliche, Kant? Son grand mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, nella selva oscura, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus dangereux.»

«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici, devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe. Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit, où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, Geschichte des Materialismus. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie philosophie qui puisse sauver le monde.»

—Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments en traduction.

—«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine grossièreté», die gôttliche Grobheit, comme il disait. Cependant, il vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le monde, El oraculo manual, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658. Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens, der freche Unsinns Schmierer, cet impertinent barbouilleur de papier, s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif. —-«Quelle erreur! s'écrièrent en chœur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher et tutti quanti. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans le Romancero de Heine. Après qu'ils avaient longuement et hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la nephelokokkygia, la ville dans les nuages, des Oiseaux d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son allemand et son français.

«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: Les habits de l'empereur? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans, ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique! s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville. Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant trente ans. La première édition de son chef-d'œuvre passa chez l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.

Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: ingemuit omnis creatura? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de grâce dont parle l'Eglise, dans la sainteté δεύτερος πλοΰς*. C'est là la délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du monde et de soi-même, Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se sperni[[4]].

[4]

J'apprends que le comité pour élever une statue à Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand; Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden, l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie; Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A. Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Emile de Laveleye, de Liège.

Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, die Residenz, est énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à orner la petite capitale d'un simple évêché. Erigé entre 1720 et 1744, il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.

L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un type complet de l'époque.

Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier peuvent trouver ici!

Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir. Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme celui-ci.—Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes, faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents? Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de mal aujourd'hui.

Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était couché?

De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon, de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant, parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection. Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat! Evidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse, le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie est intolérable.

Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas! ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne dévorent plus ceux qu'ils tuent.

Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre. J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[[5]] depuis que j'ai lu le Frederick the Great de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement, et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait éloigner plus d'un conflit.

[5]

Le 20 avril 1731, le navire anglais Rebecca, capitaine Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres, Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec cette inscription sur leur chapeau: Ear for Ear, oreille pour oreille. Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3 novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.

Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères: Thierschutzverein (Association protectrice des animaux). Un cheval y est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus efficace que de les mettre à l'amende.

Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit, l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la main-d'œuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.

Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de doctor honoris causa, je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié pour sa branche d'enseignement.

Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même. L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais. Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot de Bacon: Knowledge is power devient chaque jour plus vrai. La science appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches? Encouragez les savants.

Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant, transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire Bædeker.

Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de l'Observatoire. Les appareils sont énormes—un mètre et demi au moins—afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.

Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune. C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000 florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui de peu tire beaucoup: Molti pocchi fanno un assai. Beaucoup de petits riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux Etats qu'aux citoyens.

Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin, me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque celui qu'on boit au Posthof, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si connue: Die blaue Donau, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre, comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul, remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh! qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies, où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de fer ne passe point.

De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres, qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer, jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin, le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.

J'achète à la gare d'Amstetter la Neue freie Presse de Vienne, qui est, à mon avis, avec le Pester Lloyd, le journal en langue allemande le mieux composé et le plus agréable à lire. La Kölnische Zeitung est parfaitement informée, et l'Allgemeine Zeitung est toute une encyclopédie; mais c'est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par exemple, des paragraphes, Frankreich ou Paris, reviennent trois ou quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d'une immense feuille compacte. J'aime autant lire trois fois le Times qu'une fois la Kölnische, malgré tout le respect qu'elle m'inspire.

J'ai à peine ouvert la Freie Presse que me voilà plongé dans la lutte des nationalités, comme je l'avais été seize ans auparavant. Seulement, elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de Deak a créé un modus vivendi qui continue à s'imposer. C'est entre Tchèques et Allemands, d'un côté, entre Magyars et Croates, de l'autre, que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers des voix au sein de la Diète. La Freie Presse en gémit profondément. Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des Débats et du Temps. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements de non-lieu... après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à l'éditeur, qui n'a plus qu'à les jeter dans la cuve. Ces confiscations—en réalité, c'est cela,—opérées par mesure administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les mauvais temps de l'empire français. Appliquées à un journal qui défend les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de prison. C'est l'influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies; preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins âpres qu'il y a quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate, Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate; Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de même. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.

Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me pénétrera; je vivrai en elle. C'est la principale préoccupation des pays que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En réalité, c'est le «facteur» qui décidera de l'avenir des populations du Danube et de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment». La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est une religion qui survit même en ceux qui n'en ont plus d'autre. La France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d'abord, puis apothéosée, s'est tellement emparée des âmes, qu'elle a refoulé et presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux, la carte de l'Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands «réalistes», Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont tiré ce que l'on sait.

Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu'était, en Belgique, le mouvement flamand. Je m'efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car l'union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici s'applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes sœurs qui font la volonté de mon père.» Les nationalités d'élection, qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races, reposent, comme en Suisse, sur l'identité des souvenirs historiques, de la civilisation et des libertés, sont d'un ordre supérieur. Elles sont l'image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître les faits actuels et les nécessités transitoires.

Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du développement de la démocratie, de la presse et de la culture littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans s'inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on? Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu, parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays avec le fils de l'éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois. A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l'université même, certains cours se font en finnois. Il y a jusqu'à un théâtre national où j'ai entendu chanter Martha en finnois. En Galicie, le polonais a complètement remplacé l'allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Diète, le gouverneur prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à côté de l'université allemande, on a créé récemment une université tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national. L'archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la Bohême, où l'allemand domine.

Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont entremêlées. Parler l'idiome d'un petit groupe est un désavantage, car c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y eût en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais en attendant que se réalise ce comble de l'unité, tout peuple affranchi et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera de s'unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu'il n'ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d'élection, de convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation d'États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment l'Autriche et la péninsule des Balkans.