LA VIEILLE-SERBIE.
Le pays appelé Vieille-Serbie est un des moins connus de la péninsule des Balkans. Il y a toujours eu danger à parcourir cette province, à cause de la présence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes sont les descendants des Serbes qui, après la bataille de Kossovo, se sont soumis au sultan et ont embrassé l'islamisme afin d'acquérir des terres et des privilèges que les sultans accordaient à tous ceux qui prenaient le turban.
Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes à la main. Ils portent sur eux un véritable arsenal, car, dans leurs larges ceintures en cuir, ils ont généralement deux grands pistolets, un et quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent trois cartouchières ou boîtes en métal ciselé de dimensions différentes et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une baguette en fer, terminée par un anneau en cuir ouvragé et qui leur, sert à bourrer leurs pistolets, complète leur attirail guerrier. Lorsqu'ils sont en expédition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent toujours un immense fusil à crosse de cuivre plein, plus ou moins bien ciselé.
Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes précautions dans la Vieille-Serbie turque, et les Européens qui ont pu traverser le pays des Arnautes sont extrêmement rares.
Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a déjà été conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois départements qui sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekopljé. C'est dans ce dernier département qu'habitait plus particulièrement l'élément arnaute, et dont le centre principal était Kourschoumlié. Il a fallu les déloger à coups de fusil, car ils opposèrent une résistance armée à l'occupation de leur pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrétien, les Arnautes de Prekopljé et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se retirèrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la Vieille-Serbie.
On les retrouvera peut-être encore et avec eux bien d'autres qui peuplent le pays, vivant côte à côte avec les Serbes chrétiens, qu'ils oppriment et terrorisent cruellement.
Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficultés dans l'occupation du pays qu'ils convoitent? Cela est à peu près certain, quoique la Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment, nous ne voulons pas nous occuper de cette éventualité, nous voulons simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur patrie.
Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a été incorporée au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en territoire ottoman est la plus considérable et forme presque exclusivement le vilayet de Kossovo.
Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopoljé, Métokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.
Le Kossovopoljé est le plus vaste et le plus peuplé. C'est là que se trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, résidence du gouverneur général turc ou vali. C'est là également que se trouve la ville de Mitrovitza, tête de ligne du chemin de fer qui mène à Salonique. Ce territoire touche aux frontières serbes; deux routes relient le Kossovopoljé à la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina pour aller à Leskovatz, l'autre de Tirnovatz à Vrania. Si les Serbes donnent suite à leurs projets, c'est par là qu'ils doivent forcément commencer. Le territoire de Kossovopoljé est encore plein de souvenirs historiques chers aux Serbes. C'est là, entre le village de Wuchtrin et la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo, qui a donné son nom au vilayet; c'est une très vaste plaine élevée qu'arrosent trois petites rivières qui se jettent dans l'Ibar, et qui se nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des Merles (Kossovopoljé en slave), où tomba le dernier empereur serbe, le knèze Lazar, dans la bataille qu'il livra à la tête de toutes les troupes serbes contre les Turcs, commandés par le sultan Mourad, qui périt lui-même à la fin du combat, par le poignard du voïvode Miloch Obilitch, qui venait d'être fait prisonnier et que l'on conduisait devant le vainqueur. C'est à partir de ce moment que commença la servitude de la Serbie. A l'endroit où tomba Mourad, il existe un «turbé» ou monument funèbre musulman.
Près de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conservées, d'un grand château, où périt assassiné le roi Ouroch, père de Douchan, le plus grand souverain serbe.
D'autres ruines de châteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui séparent la rivière Lab de l'Ibar.
A Gilar et à Novobrdo, il y a de belles églises serbes en assez bon état.
La province de Métoja se trouve à l'ouest de celle de Kossovopoljé; les deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek conserve encore l'église métropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un moment, le patriarche de l'Église serbe résida dans cette ville.
Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus dangereux de toute la Péninsule; c'est un véritable repaire d'haïdouks (brigands).
Le territoire de la Ljuma, situé plus au sud, se trouve compris entre les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de tout le vilayet de Kossovo; elle possède plus de 40,000 habitants et fut longtemps la résidence du pacha gouverneur, et Dibré ou Diwra, où l'on travaille le cuir, comme on le faisait à Cordoue. C'est à Dibré que se trouvent les plus fanatiques musulmans de la contrée. Les Arnautes de Dibré sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent, lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la religion romaine à leur façon, qui n'est pas tout à fait conforme à l'orthodoxie catholique.
La territoire de Tetovo est le plus accidenté de tous; il est presque exclusivement habité par des Arnautes de race serbe; ce sont des montagnards sauvages, d'une ignorance extrême et qui ne vivent que du produit de leur bétail. C'est à peine s'ils savent qu'ils vivent sous la domination ottomane, et les collecteurs d'impôts, si âpres partout ailleurs, ne pénètrent jamais dans leurs montagnes. Les villes principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschévo.
Le territoire d'Ovetz se trouve à l'est; c'est un pays riche, mais là l'élément serbe se trouve mélangé par parties presque égales à l'élément bulgare. Tracer une ligne de démarcation entre ces deux races dans cette province nous paraît chose bien difficile. Il est très possible que le désaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne à propos de l'Ovetz, où se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.
Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les géographes qui ont dressé des cartes de la presqu'île des Balkans ont laissé en blanc tout le Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabité, comme l'ont affirmé certains publicistes mal renseignés.
Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peuplés dans les étroites vallées formées par le Kodjak-Planina, grande montagne qui donne son nom au territoire.
Le Kodjak est également habité par des Serbes et par des Bulgares, dont la sauvagerie ne le cède en rien aux Arnautes pasteurs du Tétovo.
Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en majorité serbe, la population se divise en deux fractions bien distinctes: la partie composée des Serbes ou des Bulgares demeurés chrétiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La première représente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane, l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopoljé, moins le sandjak de Novi-Bazar, monte à 480,000 habitants, d'après les dernières cartes de Bianconi.