VIENNE.—LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.
Aux approches de Vienne, le pays qu'on traverse devient ravissant. C'est une série de petites vallées, où coulent de clairs ruisseaux, bordés de vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de chênes. On se croirait en Styrie où dans la Haute-Bavière. Bientôt cependant apparaissent des résidences d'été, souvent en forme de châlets, ensevelies sous des rosiers grimpants «gloire de Dijon» et des elématites. Elles se rapprochent peu à peu, se groupent et, près des gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf Stockholm, n'a de plus charmants environs. La nature subalpestre s'avance jusque près des faubourgs. Rien de plus délicieux que Baden, Mödling, Brühl, Vöslau et tous ces lieux de villégiature au midi de Vienne, sur la route du Sömering.
Arrivé à dix heures, je descends à l'hôtel Münsch, ancienne et bonne maison, très préférable, selon moi, à ces gigantesques et somptueux caravansérails du Ring, où l'on n'est qu'un numéro. On me remet une lettre de mon collègue de l'Université de Vienne et de l'Institut de droit international, le baron de Neumann: elle m'annonce que le ministre Taaffe me recevra à onze heures et le ministre des affaires étrangères, M. de Kálnoky, à trois heures.
Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu'on visite. Cela ouvre des portes que l'on désire franchir et des archives que l'on a besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par erreur, on vous y logeait.
Je m'habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le portier m'arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitôt aperçu l'œil maternel de ce bon portier.
Le ministère de l'intérieur est un sombre palais, situé Judenplatz, dans une de ces rues étroites et obscures de l'ancien Vienne. Grands appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur XVIIIe siècle. C'est la demeure d'une famille à qui il faut de l'ordre pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de Paris, où le luxe s'étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon, en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L'État ne doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de l'Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donnée pour lui, appuyée d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur moyen d'engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison? N'est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l'entendent leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne chercheront qu'à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne songent-ils pas à s'unir à l'Italie? Parce qu'ils se trouvent très heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de l'Autriche: Viribus unitis. L'union véritable naîtra de la satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne sacrifier les droits de personne.
—«En effet, répliquai-je, faire sortir l'unité de la liberté et de l'autonomie, c'est la rendre indestructible.
Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes. Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un plan de réformes qui avaient pour but d'accroître les attributions des autonomies provinciales[[6]], et dans des articles que j'ai publiés ici même en 1868-1869, j'ai essayé de montrer que c'est là la meilleure solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février 1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingué au siège de Vienne en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a commencé sa carrière dans l'administration en Hongrie, sous le baron de Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l'intérieur en 1867, il signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel. Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu'il administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intérieur, auquel s'ajoute la présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec plus de succès qu'en 1869. A Vienne, on s'étonne et on s'afflige de toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on, pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de l'enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On oublie qu'il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c'est la contradiction qui existe entre la politique du gouvernement autrichien à l'intérieur et à l'extérieur. A l'intérieur, on favorise manifestement le mouvement slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant les voies. A l'extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube, on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au risque d'augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l'influence de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministère commun de l'empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie. Ce ministère commun, que préside le chancelier, n'est composé que de trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extérieur, et les Hongrois y dominent.
J'en ai donné le résumé dans mon livre La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa, t. II, p. 265.
Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en Bohême. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et d'administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d'aimer trop l'aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s'il amène l'Empereur à s'y faire couronner.
A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or, tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En attendant que l'huissier m'annonce, je pense à Metternich; c'est ici qu'il résidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a décidé la chute de Napoléon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destinées de l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord, à l'est ou à l'ouest, la balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais à me trouver en présence d'un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis agréablement surpris d'être reçu, de la manière la plus affable, par un homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d'un costume de matin, en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert, l'expression cordiale et l'œil pétillant d'esprit. Tous les Kálnoky en ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient, j'imagine, de ce que, s'exprimant également bien en six ou sept langues, les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent d'ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:
«C'est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En Occident, on nous prête des intentions de conquête. C'est absurde. Il nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intérêt au maintien de la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et auxquelles, en votre qualité d'économiste, vous applaudirez. Ce sont celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre civilisation. Mais pour qu'elles se réalisent, il faut des chemins de fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l'Orient à l'Occident. Les ingénieurs sont à l'œuvre, et les diplomates aussi. Nous aboutirons bientôt, j'espère. Le jour où un Pulman-car vous conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j'ose croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux, que nous travaillons.»
On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur pensée. Je crois cependant que quand les hommes d'État autrichiens repoussent toute idée de conquête ou d'annexion en Orient, ils expriment les vraies intentions du gouvernement impérial. J'ai entendu tenir le même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l'ai vu à Rome, en 1879, et il m'a écrit dans le même sens peu de temps avant sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l'Orient et la péninsule balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les langues. Il y avait résidé longtemps, d'abord comme drogman de l'ambassade d'Autriche, puis comme envoyé.
Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines éventualités qui forceraient l'Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu'à Novi-Bazar, ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l'anarchie ou à la guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en Égypte. C'est là le côté grave de la situation prédominante que l'Autriche a prise dans la péninsule balkanique.
Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave Kálnoky de Kôrospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique, mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c'est dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de Szabatta. Il a plusieurs frères et une sœur très belle, qui a épousé d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et âgé déjà de 62 ans, puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l'armée en 1879, avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans, officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de ses destinées et, par conséquent, de celles de l'Europe. D'où vient cet avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les Mille et une Nuits? On l'attribue généralement à l'amitié d'Audrassy. Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient des modèles achevés. L'Empereur, travailleur infatigable et consciencieux, s'occupe personnellement de la politique étrangère; il lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les défiances, il devient même persona grata à la cour. En l'appelant à la chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nommé général-major. On a cru d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraîneraient à s'entendre avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l'alliance allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre en doute la fidélité de l'Autriche. L'opinion publique s'émut à Vienne, à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage à Gastein, où l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et où, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui très forte. Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de celle de la nation, car dans la dernière session des délégations trans- et cisleithanes, tous les partis l'ont acclamé, même les Tchèques, qui dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.
Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontré l'Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et il blâme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les féodaux et, notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est d'obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie. L'Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'être dualiste, serait triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois Etats indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C'est le régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitués de grands Etats unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la considère comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses voisins.
«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l'action des libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu'ils pourront y rétablir l'ancien régime. Je pense qu'ils se trompent complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des démocrates de nuances diverses, depuis le le rose tendre jusqu'au rouge écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l'aristocratie et du clergé, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les suivront. L'aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus. Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême, sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l'Autriche, tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie; proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle blesse profondément l'élément allemand, qui représente les lumières, l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clergé aux entreprises de la démocratie tchèque et hussite.
—«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit. Je ne puis objecter que ceci: Il s'établit parfois dans les choses humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu'était, au dix-huitième siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l'ignorer et se piquait d'écrire le français aussi bien que Voltaire? C'était toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'était pas celle des classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante ans en arrière: qu'était le hongrois? L'idiome méprisé des pasteurs de la Puzta. La langue de la bonne société et de l'administration était l'allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare, aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la science, des académies, de l'université, de la poésie, du roman. Désormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose même, dit-on, à des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre. Le serbe, qui n'est autre que le croate écrit en lettres orientales, est devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire, scientifique, tout comme ses aînés l'allemand ou le français. Il en est de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours, le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par triompher, parce que, entre les autres partis, c'est à qui lui fera le plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes: c'est même le cas en Irlande.
«Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le cœur même des races longtemps asservies et se développant fatalement, avec les progrès de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essayé Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'à transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe, tout en protégeant les droits des minorités.
—«Mais, reprit l'Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»
Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que l'Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de l'empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu'il représente les partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous mène à la désintégration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'à prétendre que Metternich n'était pas un âne bâté. Nos bons amis les Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression géographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de dissolving views. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:
Quivi sospiri, pianti ed alti guai Risonavan per l'ær senza stelle: Diverse lingue, orribile favelle, Parole di solore, accenti d'ira, Voci alte e fioche; e suon di man con elle?
Voilà le pandémonium qu'on nous prépare. Savez-vous jusqu'où l'on pousse la fureur de l'émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la tyrannie des Tchèques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la séparation et l'autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les Tchèques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une institution?»
—«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui importe, c'est la conformité des sentiments, non la communauté du langage. Mais au début, la langue est l'instrument de la culture intellectuelle. La devise de l'une de nos sociétés flamandes dit cela énergiquement: De taal is gansch het volk. «La langue c'est tout le peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est impossible.»
Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le tchèque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil provincial, le recteur de l'université de Vienne appuie la requête. Les étudiants de l'université tchèque de Prague lui envoient une adresse de gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En français, parce que c'est un idiome étranger, et partant, neutre. L'attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation parmi ses collègues, qu'il doit se démettre du rectorat.
Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues indo-européennes et d'avoir à sa disposition un trésor de citations piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes villes où l'Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent dans la langue du pays, de façon à faire croire qu'il y est né. M. de Neuman me conduit à l'Université, dont il est une des illustrations. Elle est située près de la cathédrale. C'est un vieux bâtiment qu'on abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu'on construit sur le Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du meilleur livre que l'on ait écrit sur le socialisme Der Socialismus in Frankreich, et d'ouvrages considérables de droit public et d'économie politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M. Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de M. de Kállay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant mon départ; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le réseau ottoman; question de première importance pour l'avenir de l'Orient et que je m'étais promis d'étudier sur place.
La compagnie autrichienne est établie dans un palais de la place Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la simplicité des locaux ministériels! C'est le symbole d'une profonde révolution économique: l'industrie primant la politique. M. de Serres étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée. Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura à franchir qu'un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera vite et il est de première importance: c'est le plus court chemin vers Athènes et même vers l'Égypte et l'extrême Orient. C'est par là qu'on pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul autrichien von Hahn se trouvera réalisé.
«L'embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa première section de grandes difficultés. D'abord, pour arriver à Pirot, il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos ingénieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'élever de Pirot jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans, on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia, la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l'achever. En résumé, nous irons en mai 1884, par rail, jusqu'à Nich, en traversant toute la Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard à Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres de ces détails si précis.—«L'achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera pour l'Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa transformation économique, qui est autrement importante que toutes les combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, hâtera l'accomplissement de celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le développement de la race dominante. Votre réseau et l'Autriche-Hongrie en profiteront d'abord, mais bientôt l'Europe entière prendra sa part des avantages résultant de la civilisation et de l'enrichissement de la péninsule balkanique.
Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit de tous côtés que c'est l'un des hommes d'État les plus distingués de l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des compagnons d'Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre avide de tout savoir. Il travaille comme un privat-docent, apprend les langues slaves et orientales, traduit en magyar la Liberté, de Stuart Mill, et ainsi devient membre de l'Académie hongroise. Ayant échoué comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la science. Il réunit les matériaux d'une histoire de la Serbie. En 1874, il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il fonde un journal, le Kelet Népe (le peuple de l'Orient), où il trace le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale. Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua l'occupation avec la dernière violence.
Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Montenegro et empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.
Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable, mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie. L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des deux Parlements trans- et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission. L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus, chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet ottoman.
Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance, il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation, il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu; aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire. Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement «chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais mieux ceci.
Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier. J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru, de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se complique du conflit entre le droit musulman et nos législations occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas. Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal, mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment. Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une gentry, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'œuvre est renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera, plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant le pays.
—«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[[7]]. Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort Opus est de première nécessité.—«Évidemment, reprend M. de Kállay: ma i danari, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la ligne Brod-Serajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront énormes.
«De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000, Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.» (La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa, t. II, ch. 6. 1869.)
Je parle à M. de Kállay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein de l'Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par l'origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions, elle doit servir, d'intermédiaire et de lien entre l'Orient et l'Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et slaves, un débordement d'attaques contre l'orgueil magyare: «Ils s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le monde tout entier: Ungarischer Globus. Qu'ils retournent dans leurs steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte à un livre du comte Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici: «Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l'humanité, plus que la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces exagérations du chauvinisme.—«On ne m'a pas compris me dit-il, et on n'a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d'une foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligés de connaître toutes les langues de l'Europe occidentale et en même temps, par ces réminiscences mystérieuses du sang, l'Orient nous est plus facilement accessible et compréhensible. Je l'ai remarqué bien des fois: je saisis mieux le sens d'un écrit oriental quand je le fais passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande ou anglaise.»
Je ne m'arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'époque où, en 1846, du haut des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants, venaient faire l'exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova. Sur l'esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de Paris, on a réservé l'espace nécessaire pour construire des monuments publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à la ville et à l'État d'y élever toute une suite de constructions splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique qui coûtera cinquante millions, un palais pour l'université, deux musées, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d'archiducs, d'hôtels, genre du Continental à Paris, et de maisons particulières avec une élévation d'étages, un relief des moulures, une opulence de décoration qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d'un milliard! D'où est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la banqueroute?
L'État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu'ils ont pu couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu'ils y ont élevées. Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les maisons particulières sont donc sorties de l'épargne du pays. C'est la preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte du Lombard Vénitien, malgré le krach de 1873, malgré les difficultés intérieures et le déficit persistant d'année en année, l'Autriche s'est considérablement enrichie. L'État est toujours gueux, mais la nation accumule du capital, et celui-ci vient s'épanouir dans les magnificences du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine. L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir, peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui, ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.
Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de l'Autriche, l'impression que j'en reçois est très favorable. Sans me laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt, parce qu'elles sont un symptôme de centralisation sociale et de concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et l'industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure, elle paraît excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main; mais l'alliance autrichienne est son principal atout.
L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain à l'Occident et un ennemi possible à l'Orient. Adossé à l'Autriche, il est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas attaqué. Mais c'est à condition que l'Autriche lui reste fidèle.
A l'intérieur, l'Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative. Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un danger, je suis persuadé que c'est un bien et pour l'empire lui-même et pour l'Europe.
Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris tant de force et de vie qu'on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer. Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique, comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich, un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les voies à un régime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il mettrait en péril l'existence même de l'empire. Ainsi la liberté mène nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.
C'est d'ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment extensible, par l'union des forces, viribus unitis, ainsi que le dit la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalité spéciale, la vie propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation. Aujourd'hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout, en Italie et même en France, demandent qu'une grande partie des attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des citoyens! Dans l'histoire, quel rôle considérable et hors de toute proportion avec l'étendue du territoire ou le chiffre de la population! Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fédérale avant Charles V, Philippe II, et l'Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se défendre, l'Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant que l'armée restera unifiée sous le commandement du chef de l'État. Mais le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des différentes nationalités qui apporteront dans l'appréciation des questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat d'accroître les garanties de la paix.
Le régime monétaire en Autriche ne s'est guère amélioré. Partout l'instrument des échanges est composé de billets dépréciés d'environ 20 p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec le savant professeur de géologie de l'université de Vienne, M. Sueiss, qui a écrit un livre très remarquable sur l'avenir de l'or: Die Zukunft des Goldes. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose à un financier autrichien qu'il dépend de son pays de mettre un terme à la contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8 pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le rapport légal de 1 à 15-1/2. L'Amérique, la France, l'Espagne, l'Italie, la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases, si l'Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraîner dans cette voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en entrant elle-même dans l'union bimétallique, elle en retirerait des avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait facilement substituer une circulation métallique à sa circulation fiduciaire dépréciée. Elle n'aurait plus alors à payer la prime considérable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intérêt des emprunts stipulés en or. Avec l'argent, ramené à son prix ancien, elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi, sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie n'a obtenue qu'à grands frais.
Je pars à 7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Südbahn; mais je me leste d'abord, à l'hôtel Münsch, d'un bon dîner à la viennoise que je recommande à ceux qui ont des goûts simples: Potage aux écrevisses de Laybach, garnirtes Rindfleisch mit Sauce, c'est-à-dire du bœuf bouilli, mais exquis, incomparablement supérieur à ce que l'on mange ailleurs sous ce nom,-—garni de légumes variés, avec une sauce blanche, crème vinaigrée au raifort; gebackenes Huhn, poulet frit comme des beignets; tourte de pâte brisée avec fraises fraîches des montagnes; le tout arrosé de bière de Vienne et d'une demi Villanyer Auslese.
En partant, j'admire les dispositions de la gare de la Südbahn. Tout y est simple, mais ample et commode. C'est une grande facilité d'y trouver, comme partout de l'autre côté du Rhin, un restaurant où l'on entre librement sans billet. Dans la voiture où je prends place, la moitié des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs garnisons; on s'aperçoit que l'Autriche est toujours un État militaire. Ils offrent un échantillon curieux des différentes races de l'empire: il s'y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois, un Polonais de la Galicie et un Tchèque. Je l'apprends par leur conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l'idiome commun. L'officier tchèque se rend à Sarajevo. Il me raconte qu'on envoie de préférence en Bosnie des employés et des officiers parlant un dialecte slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J'espérais obtenir quelques détails sur mon voyage, mais il est de la catégorie des voyageurs no, no, comme les appelle Töpffer, c'est-à-dire des non communicatifs et des bourrus.
A Neustadt, le train quitte la ligne du Sömering, pour s'engager sur celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du grand lac Balaton. J'en avais autrefois visité la partie nord pendant un séjour que je fis au château de Palota, chez le comte Waldstein, président de l'Académie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand Wallenstein. Il est mort depuis. Je me réveille aux environs de Kanisza. L'aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de vastes prairies, parsemées de vieux chênes et qui ont l'air d'un beau parc négligé, se promène un troupeau de deux à trois cents chevaux. Des gardiens à cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les routes. Les habitations rurales ne sont plus dispersées au milieu des terres cultivées, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un «aggloméré». Ce village est constitué d'après ce que les économistes allemands appellent le Dorf-system. Les toits sont en chaume, au lieu d'être en tuiles plates ou en écailles de bois. Les maisons ont leur pignon antérieur vers la rue et la façade avec la porte vers la cour. Cette façade est précédée d'une vérandah que soutiennent des colonnettes en bois. Derrière la demeure viennent les dépendances et, au fond de la cour, les étables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches mortes sépare l'enclos du grand chemin, qui est extrêmement large. Des poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette cour. J'en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la poule au pot et qu'il n'en est pas réduit à une nourriture exclusivement végétale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre, divisée en très longues bandes de 30 à 40 mètres de largeur, est emblavée en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises herbes dans les récoltes; tout a été bien sarclé. Pour le pays, c'est de la petite culture, exécutée par le cultivateur propriétaire.
Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, attelées chacune de quatre bœufs blanc rosé, avec d'énormes cornes, comme ceux de la campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, à bords retroussés, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, à si larges plis qu'on dirait un jupon, et de grandes bottes. L'homme qui les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune, brodée de soutaches rouge et noir et doublée de peau de mouton. Voilà de la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente, car les froments sont magnifiques, bien droits, serrés, plus hauts que la ceinture et avec des feuilles d'un vert intense. Les seigles sont si forts qu'ils ont versé. Près des maisons, je vois la grange à maïs, particulière à tout l'Orient danubien. On dirait un colossal panier en lattes tressées à clairevoie. Cela est long de quatre à six mètres, suivant l'importance de l'exploitation, large de deux, couvert d'un toit de chaume et supporté par quatre ou six pieux à un mètre de terre. Les épis de maïs y sont accumulés, à l'abri des mulots et des porcs, et ils y sèchent parfaitement, parce que le vent passe librement à travers les interstices du clayonnage. La siccité complète du maïs prévient la pellagra, qui est occasionnée, croit-on, dans le Lombard-Vénitien, par la farine du maïs humide. Cette maladie est inconnue ici.
Après Kanisza, nous longeons la Drave, qui est déjà un grand fleuve. Il est vrai qu'il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du Tyrol, que j'ai visité autrefois en allant à Gastein. Depuis Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner, jusqu'à son confluent avec le Danube, près d'Essek, une ligne ferrée non interrompue suit son cours. L'aspect de ses bords montre que la Drave est encore à l'état de nature. Elle déplace son lit; elle forme des îles; d'un côté, elle ronge la berge argileuse, coupée à pic; de l'autre, elle dépose des relais et des bancs. Rien n'a été fait pour améliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le seul obstacle qui s'oppose à ses déplacements. Quelle différence avec le Rhin, si parfaitement canalisé! Il est vrai qu'ici la population est trop peu dense pour exécuter les travaux d'art et pour en profiter.
A Zakany, un pont est jeté sur le fleuve, mais c'est pour livrer passage à l'embranchement qui, d'ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombrée d'immenses tas de douves superposées. Elles viennent des forêts de la Croatie, et beaucoup vont à Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L'exploitation des bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe forêt. J'y ai vu, le long de la voie ferrée, de gros chênes abandonnés à la pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de fendre l'arbre de façon à le débiter, en douves. Comme matériaux de construction, ils ne valaient pas le transport. N'est-ce pas étrange, quand on songe combien le chêne est devenu rare et cher dans notre Occident? Presque tous ceux qui ont acheté des forêts en Hongrie et en Moravie, se sont laissé entraîner par la beauté des arbres. Ils ont mal calculé les frais d'abatage et de transport, qui s'élèvent très haut quand on opère en grand, et ils ont perdu de l'argent. Lors de mon précédent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une forêt magnifique qui lui appartenait. J'admirais des chênes d'une prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois à quatre cents francs.-—«Mais ceci représente une fortune princière, m'écriai-je.—-«Voulez-vous accepter ma forêt, me dit-il, je vous en fais hommage.-—Quelle plaisanterie!
-—Nullement, vous me rendrez service. Voilà cinq ans que je n'ai rien pu vendre et j'ai à payer les impôts, qui, vous le savez, ne sont pas légers chez nous.»
Un des voyageurs de mon compartiment m'apprend qu'un de mes compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forêts en Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l'intérêt du pays, il vaudrait mieux conserver ces bois jusqu'au moment où la population accrue pourra les employer sur place. La dévastation des massifs de sapins que j'ai vu se poursuivre avec fureur en Suède et en Norvège n'est pas moins lamentable. L'homme, aiguillonné par la fièvre de l'industrie, dévore sa planète par les deux bouts: destruction des forêts, destruction du charbon. Je pense à l'effrayant poème de Byron: Darkness. La terre est plongée dans les ténèbres. Les peuples, pour se réchauffer, ont tout brûlé, même la charpente de leurs demeures. Deux êtres humains survivent seuls; ils aperçoivent un brasier près de s'éteindre; ils s'approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis mortels; ils se battent et s'égorgent. Ainsi finit une race exécrable. Le fait est que si les hommes continuent à pulluler et à détruire en même temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au régime alimentaire de nos ancêtres préhistoriques, au cannibalisme.
Après Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons à Essek. La voie ferrée doit franchir une crête avant de descendre dans la plaine de Fünfkirchen. Cette crête est formée de collines sablonneuses, où poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins sylvestres qui viennent mal. Le sol est très maigre; par moments il n'offre plus que des dunes de sable mouvant. La végétation est celle de nos landes, sauf qu'il y manque la bruyère que j'ai rencontrée partout, dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu'en Danemark. Cette absence de la bruyère est remarquable dans le paysage de l'Europe sud-orientale. Je ne l'ai vue nulle part dans les terrains vagues, où elle aurait abondé ailleurs.
Après Szigetvar, la ligne ferrée descend en plaine. Plus loin, apparaît Fünfkirchen (cinq églises), en hongrois Pecs. La plupart des localités ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l'un allemand, l'autre slave, le troisième hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne aussi lieu à des querelles entre les races. Le chemin de fer est exploité par les Hongrois. Il s'ensuit que dans les gares les inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire où les Slaves sont en majorité, ils réclament l'emploi de leur langue. Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si alors le hongrois est placé au-dessus, c'est une usurpation, une preuve nouvelle de l'esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux serait d'employer les trois langues en mettant les mots sur la même ligne. Seulement l'allemand est proscrit ici: c'est l'ennemi des deux autres races. Cette question des inscriptions, qui nous paraît futile, échauffe tellement la bile des populations de ces régions-ci, qu'elle provoque des troubles et des insurrections, comme on l'a vu récemment à Agram, à propos des écussons hongrois placés sur les monuments publics. Il a fallu les enlever. Il est vrai qu'une allumette tombant à terre s'éteint aussitôt, qui, dans une poudrière, produit une explosion. L'hostilité des races est la matière explosible.
Fünfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe siècle sous la dynastie angevine, elle a été un centre de culture littéraire et artistique. Les clochers de ses églises, qui lui ont valu son nom, Cinq Églises, se détachent sur de gracieuses collines couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s'élèvent des montagnes bien boisées. Les routes sont agréablement plantées de peupliers, de tilleuls et d'acacias. De bonnes habitations, très bien entretenues, sont éparpillées au milieu de cultures fort soignées. Beaucoup de champs sont emblavés en maïs, qui sort de terre. A Villany, arrêt: collines calcaires assez nues, mais où poussent des vignes donnant un vin excellent et renommé. D'ici part un embranchement du chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le Waterloo de la Hongrie. C'est à Mohacs que les Turcs brisèrent définitivement la résistance héroïque des Magyars. Deux archevèques, cinq évêques, cinq cents magnats et trente mille combattants périrent. Le 29 août 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable déjà sous les princes angevins (1301 à 1380) et sous Mathias (1457 à 1490), disparut sous le régime abrutissant des Turcs. Malheureuse destinée de tous ces pays Cis- et Transdanubiens! Au moyen âge, ils marchaient presque du même pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voilà replongés dans la barbarie pour trois ou quatre siècles. Aujourd'hui qu'ils sont affranchis, il faut qu'ils remontent au niveau qu'ils avaient atteint déjà avant l'ère moderne. Entre cette date de 1526 et celle du siège de Vienne 1683, les Turcs se maintinrent à l'apogée de leur puissance. Puis vient la chute rapide, ininterrompue jusqu'à nos jours. Les vainqueurs de Mohacs, qui, il y a seulement deux siècles, ont failli prendre Vienne et inonder l'Autriche et la Pologne, sont acculés aujourd'hui dans Constantinople.
Près d'Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu'elle franchit sur un grand pont de fer. La rivière, arrivée ici près de son confluent avec le Danube, a tout l'aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours d'eau s'étend une vaste plaine, à moitié noyée, coupée de marais et de «bayous». Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l'herbe y est d'un vert intense, relevé par les fleurettes roses du flos cuculi et par les grands pétales jaunes des iris. Les maisons blanches d'Essek et les murs jaunes de sa forteresse s'enlèvent sur le ciel d'un bleu cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en liberté dans ces pâturages, qui se perdent, à l'horizon lointain, dans la brume bleuâtre, que le soleil de juin pompe des eaux partout épandues. C'est à Essek que je dois trouver la voiture de l'évêque Strossmayer, qui me conduira à Djakovo.