II

NICIAS ET CLÉON.

«La première moitié de la vie politique de Nicias—après le temps où il parvint à jouir d'une complète considération à Athènes, étant déjà d'un âge mûr,—se passa en lutte avec Cléon; la seconde moitié, en lutte avec Alcibiade. Pour employer des termes qui ne conviennent pas absolument à la démocratie athénienne; mais qui cependant expriment mieux que tout autre la différence que l'on a l'intention de signaler, Nicias était un ministre ou un personnage ministériel, qui souvent exerçait réellement et qui toujours était dans le cas d'exercer des fonctions officielles;—Cléon était un homme d'opposition, dont l'affaire était de surveiller et de censurer les hommes officiels pour leur conduite publique.

Nous devons dépouiller ces mots du sens accessoire qu'ils sont censés avoir dans la vie politique anglaise, celui d'une majorité parlementaire constante en faveur d'un parti: Cléon emportait souvent dans l'assemblée publique des décisions que ses adversaires, Nicias et autres de même rang et de même position, qui servaient dans les postes de stratège, d'ambassadeur, et dans d'autres charges importantes désignées par le vote général, étaient obligés d'exécuter contre leur volonté.

Pour parvenir à ces charges, ils étaient aidés par les clubs politiques ou conspirations (pour traduire littéralement le mot original) établies entre les principaux Athéniens afin de se soutenir les uns les autres, tant pour acquérir un office que pour se prêter un mutuel secours en justice. Ces clubs ou hétairies doivent avoir joué un rôle important dans le jeu pratique de la politique athénienne, et il est fort à regretter que nous ne possédions pas de détails à ce sujet. Nous savons qu'à Athènes ils étaient complètement oligarchiques de dispositions, tandis que l'égalité de position et de rang, ou quelque chose s'en rapprochant, a dû être essentielle à l'harmonie sociale des membres dans quelques villes. Il paraît que ces associations politiques existaient sous forme de gymnases pour l'exercice mutuel des membres, ou de syssitia pour des banquets communs. À Athènes elles étaient nombreuses, et sans doute non en bonne intelligence entre elles habituellement, puisque les antipathies qui séparaient les différents hommes oligarchiques étaient extrêmement fortes, et que l'union établie entre eux à l'époque des Quatre-Cents, résultant seulement du désir commun d'abattre la démocratie, ne dura que peu de temps. Mais la désignation des personnes devant servir en qualité de stratèges, et remplir d'autres charges importantes, dépendait beaucoup d'elles, aussi bien que la facilité de passer par l'épreuve de ce jugement de responsabilité auquel tout homme était exposé après son année de charge. Nicias, et des hommes en général de son rang et de sa fortune, soutenus par ces clubs et leur prêtant à leur tour de l'appui, composaient ce qu'on peut appeler les ministres, ou fonctionnaires individuels exécutifs, d'Athènes: hommes qui agissaient, donnaient des ordres pour des actes déterminés, et veillaient à l'exécution de ce qu'avaient résolu le sénat et l'assemblée publique, surtout en ce qui concernait les forces militaires et navales de la république, si considérables et si activement employées à cette époque. Les pouvoirs de détail possédés par les stratèges ont dû être très-grands et essentiels à la sûreté de l'État.

Tandis que Nicias était ainsi revêtu de ce qu'on peut appeler des fonctions ministérielles, Cléon n'avait pas assez d'importance pour être son égal; il était limité au rôle inférieur d'opposition. Nous verrons dans un autre chapitre comment il finit par avoir, pour ainsi dire, de l'avancement, en partie par sa propre pénétration supérieure, en partie par l'artifice malhonnête et le jugement injuste de Nicias et d'autres adversaires, dans l'affaire de Sphactérie. Mais son état était actuellement de trouver en faute, de censurer, de dénoncer; son théâtre d'action était le sénat, l'assemblée publique, les dikastèria; son principal talent était celui de la parole, dans lequel il a dû incontestablement surpasser tous ses contemporains. Les deux dons qui s'étaient trouvés réunis dans Périclès,—une capacité supérieure pour la parole aussi bien que pour l'action,—étaient maintenant séparés, et étaient échus, bien que tous deux à un degré très-inférieur, l'un à Nicias, l'autre à Cléon. En qualité d'homme d'opposition, d'un naturel ardent et violent, Cléon était extrêmement formidable à tous les fonctionnaires en exercice; et, grâce à son influence dans l'assemblée publique, il fut sans doute l'auteur de maintes mesures positives et importantes, allant ainsi au delà des fonctions qui appartiennent à ce qu'on appelle l'opposition. Mais bien qu'il fût l'orateur le plus puissant dans l'assemblée publique, il n'était pas pour cela le personnage le plus influent de la démocratie. Dans le fait, sa puissance de parole ressortait d'une manière d'autant plus saillante, qu'elle se trouvait séparée de cette position et de ses qualités, que l'on considérait, même à Athènes, comme presque essentielles pour faire d'un homme un chef dans la vie politique[253]…»