III
COMÉDIES LITTÉRAIRES.
Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:
Les Femmes aux fêtes de Cérès,
Les Grenouilles,
Les Oiseaux.
De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon, les Acharnéens et les Chevaliers, il y a deux comédies littéraires contre Euripide, les Femmes aux fêtes de Cérès et les Grenouilles, outre une scène des Acharnéens, et un grand nombre de traits épars dans toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues, Proagon Lemniæ, etc.
* * * * *
On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène des Acharnéens, que nous avons mentionnée seulement.
On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de mieux émouvoir l'Assemblée.
Il frappe à la porte du poëte. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir. Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui de sa femme, dit-on.
Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!
DICÉOPOLIS.
Holà! quelqu'un!
CÉPHISOPHON.
Qui est là?
DICÉOPOLIS.
Euripide est-il à la maison?
CÉPHISOPHON.
Il y est et il n'y est pas.
DICÉOPOLIS.
Comment peut-il y être et n'y être pas?
CÉPHISOPHON.
Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon maître, perché en l'air, compose une tragédie.
La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: «Il y est et il n'y est pas,» semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses personnages; par exemple à Hippolyte: «La langue a juré, mais non pas le cœur!» Ou bien «Phèdre, en n'étant pas sage (par son amour), a été sage (en m'accusant); et moi, qui ai été sage (par ma chasteté), je n'ai pas été sage (en me laissant accuser).—Corneille a des subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur, s'exprime ainsi:
La moitié de ma vie (mon amant) a mis l'autre au tombeau,
(mon père)
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n'ai plus (mon père) sur celle qui me reste
(mon amant).
Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et s'écrie:
O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde si
subtilement.—Appelle ton maître!
CÉPHISOPHON.
Impossible!
DICÉOPOLIS.
Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à frapper.—Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle, c'est moi!
EURIPIDE, derrière le théâtre.
Je n'ai pas le temps.
DICÉOPOLIS.
Fais-toi rouler ici[147].
EURIPIDE.
Impossible.
DICÉOPOLIS.
Cependant…
EURIPIDE.
Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.
Alors on voit apparaître Euripide dans un panier suspendu à une corde,, comme Socrate dans les Nuées.
DICÉOPOLIS.
Euripide!
EURIPIDE, avec une emphase tragique.
Quel son a frappé mon oreille?
DICÉOPOLIS.
Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!… Eh bien! je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au chœur une longue tirade, et si je parle mal, je suis mort.
EURIPIDE.
Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieux
Œnée?
DICÉOPOLIS.
Non: pas celles, d'Œnée! celles d'un plus malheureux encore!
EURIPIDE.
Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?
DICÉOPOLIS.
Non, celles d'un autre encore plus infortuné!
EURIPIDE.
Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre
Philoctète que tu veux dire?
DICÉOPOLIS.
Point; mais d'un bien plus pauvre encore!
EURIPIDE.
Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?
DICÉOPOLIS.
Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.
EURIPIDE.
Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!
DICÉOPOLIS.
Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!
EURIPIDE.
Garçon, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.
CÉPHISOPHON, à Dicéopolis.
Tiens, les voici!…
DICÉOPOLIS, étalant le manteau troué.
O Jupiter, dont l'œil perce tout, laisse-moi revêtir le costume de la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, «être ce que je suis, mais ne point le paraître[150].» Les spectateurs sauront bien qui je suis, mais le chœur sera assez bête pour l'ignorer, je l'entortillerai de mes sentences.
EURIPIDE.
Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton habile esprit.
DICÉOPOLIS.
«Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour Télèphe[151]!» Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais il me faut aussi un bâton de mendiant.
EURIPIDE.
Le voici. «Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!»
DICÉOPOLIS.
«Ah! mon âme! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],» quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons pressant, opiniâtre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier, et dedans une lampe allumée.
EURIPIDE.
Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?
DICÉOPOLIS.
Rien; mais je veux l'avoir tout de même.
EURIPIDE.
Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!
DICÉOPOLIS.
Hélas!… Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin qu'à ta mère[154]!
EURIPIDE.
Hors d'ici, je te prie!
DICÉOPOLIS.
Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!
EURIPIDE.
Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?
DICÉOPOLIS.
«Ah! tu ignores le mal que tu me fais!» Mon bon Euripide chéri, plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.
EURIPIDE.
Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.
DICÉOPOLIS.
Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si je ne l'ai pas, je suis un homme mort. Écoute-moi, mon petit Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!
EURIPIDE.
Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.
DICÉOPOLIS.
Je ne demande plus rien, je m'en vais. «Importun, je ne songe pas que j'excite la haine des rois!…» Ah! malheureux! je suis perdu! j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure misérablement, si je te demande encore une seule chose après celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.
EURIPIDE.
L'insolent! (à Céphisophon:) Garçon, ferme la porte à clef.
Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui n'eût pas dû s'y trouver: les allusions à la profession de la mère d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de cœur. Qu'y a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand poëte? Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation eût fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des deux? Ainsi l'on doit reconnaître qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut pas mieux que ses sentiments.
Mais, en laissant de côté ces sottes allusions, les critiques littéraires du poëte comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse. Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide, et l'excès de son réalisme, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un trait qui était devenu proverbe: «Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!»
Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme vive et dramatique, cette scène des Acharnéens est un modèle.
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Or elle est comme le prélude des Femmes aux fêtes de Cérès et des Grenouilles.
Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les femmes,—les femmes grecques,—figurent comme personnages principaux; ce sont:Lysistrata,—les Femmes à l'Assemblée,—et celle-ci: les Femmes aux fêtes de Cérès.