LES OISEAUX.

Voilà la pièce de fantaisie par excellence. Jamais l'imagination d'Aristophane ne fut plus charmante, plus légère que dans les Oiseaux. Et jamais Athènes aussi ne fût plus brillante qu'à l'époque où il les donna.

«Cette époque, comme le remarque Otfried Müller, ne peut être comparée pour l'étendue, l'éclat de la puissance et de la souveraineté, qu'avec les temps de 456, avant la destruction de son armée en Égypte. Athènes venait, par la paix très-favorable de Nicias, de fortifier sa domination sur la mer et les côtes de l'Asie Mineure et de la Thrace, d'ébranler le Péloponnèse jusque dans son sein par une politique habile, de porter ses revenus au plus haut point qu'ils aient jamais atteint; enfin, à l'expédition de Sicile, entreprise sous des auspices si heureux, s'attachait l'espoir d'étendre encore l'empire maritime et colonial d'Athènes, sur les parties occidentales de la Méditerranée. Grâce à Thucydide, nous connaissons la disposition des esprits à Athènes dans ce moment: le peuple se laissait éblouir par les brillants châteaux en Espagne de ses démagogues et devins; rien désormais ne semblait impossible à atteindre; tout le monde s'abandonnait à une véritable ivresse d'espérances exagérées. Alcibiade, avec sa légèreté, son outrecuidance, et cette union merveilleuse d'intelligence pénétrante et calculatrice et d'imagination hardie et illimitée, était le héros du temps. Même lorsque le malheureux procès des Hermocopides l'eut fait disparaître d'au milieu des Athéniens, l'esprit qu'il avait excité et entretenu vécut longtemps encore[191].»

Parcourons cette brillante comédie.

Deux citoyens, Peisthétairos et Évelpide, Celui qui aime à en faire accroire aux amis et Celui qui espère toujours, excédés de la vie agitée et bruyante que l'on mène à Athènes,—ainsi qu'Umbritius de celle qu'on mène à Rome, et Damon de celle qu'on mène à Paris, dans les satires de Juvénal et de Boileau,—ont pris la résolution d'aller vivre parmi les oiseaux. Des ailes! des ailes! fuyons, fuyons cette ville tumultueuse et criarde!

L'un, avec un geai ou un choucas, l'autre avec une corneille pour guides ou peut-être pour montures, les voilà partis: c'est ainsi que s'ouvre la pièce.—Le théâtre représente un paysage de rochers et de forêts.

«Les cigales ne chantent qu'un mois ou deux, perchées sur les buissons; mais les Athéniens crient toute l'année, perchés sur les procès!» C'est à n'y pas tenir!

Ils s'en vont donc bien loin de cette ville chicanière, toute de juges et de plaideurs, dont nous avons vu la satire développée dans les Guêpes.

Ayant ouï dire que la huppe, l'hirondelle, le rossignol, et beaucoup d'autres, ont jadis appartenu au genre humain, ils espèrent que le souvenir de leur ancienne condition les déterminera à accueillir favorablement des transfuges de la race humaine.

Ils cherchent d'abord la huppe.—La huppe dans l'imagination des Grecs, était un oiseau mystérieux,—de même que dans les poésies orientales, où elle voyage et converse avec Salomon, comme Solon avec Crésus.

Ils finissent, grâce à leurs guides, par découvrir la demeure de la huppe, et ils frappent à la porte de son nid. Le roitelet, serviteur de la huppe, vient leur ouvrir, comme Céphisophon à Dicéopolis dans les Acharnéens, comme le disciple de Socrate à Strepsiade dans les Nuées:—Aristophane a ses procédés, auxquels ils reste fidèle, parce qu'ils sont bons, et parce qu'ils tiennent en partie à la construction même et aux conditions matérielles de la scène antique.

LE ROITELET.

Qui va là? Qui appelle mon maître

ÉVELPIDE, effrayé.

Apollon sauveur! quelle largeur de bec!

LE ROITELET, effrayé aussi.

Malheur à nous! Deux oiseleurs!

ÉVELPIDE.

Mais nous ne sommes pas des hommes!

LE ROITELET.

Qu'êtes-vous donc?

ÉVELPIDE.

Moi, je suis le Peureux, oiseau d'Afrique.

LE ROITELET.

Allons donc!

ÉVELPIDE.

Regarde plutôt ce qui tombe derrière moi!

LE ROITELET.

Et cet autre? quel oiseau est-ce? (à Peisthétairos:) Parleras-tu?

PEISTHÉTAIROS.

Moi, je suis l'Embrenné, du pays des Faisans…

C'est par ces grosses bouffonneries que le poëte s'empare tout d'abord de la partie la plus nombreuse et la moins délicate de son public.

En écartant les jambes dans leur frayeur à la vue de ce large bec d'un roitelet de fantaisie, Peisthétairos et Évelpide laissent échapper, avec le reste, leurs montures, la corneille et le choucas, qui disparaissent, sans doute pour se disposer à figurer de nouveau dans d'autres rôles de la même pièce, en changeant quelques accessoires.

La huppe survient, avec un bec encore plus horrifique que celui de son serviteur,—la huppe qui fut jadis Térée, parent mythologique de la nation athénienne.—C'était peut-être une parodie de Sophocle, qui dans sa tragédie de Térée avait, dit-on, représenté la métamorphose de ce roi en oiseau.—La huppe n'a pas de plumes. Elles sont tombées, dit-elle, pendant la mue.

LA HUPPE.

Qui vous amène ici?

ÉVELPIDE.

Le désir de nous trouver avec toi.

LA HUPPE.

À propos de quoi?

ÉVELPIDE.

D'abord tu as été homme, comme nous; tu as eu des dettes, comme nous; comme nous, tu aimais à ne pas les payer; ensuite, changé en oiseau, tu as fait, en volant, le tour de la terre et des mers: tu as donc toute la science de l'homme et toute celle de l'oiseau[192]. Voilà ce qui nous amène vers toi, pour te prier de nous indiquer quelque ville paisible, où, comme dans une couverture mœlleuse, on puisse goûter les douceurs du repos.

La huppe leur propose successivement plusieurs villes, dont les noms donnent lieu à des plaisanteries et à des calembours.

Aucune ne paraît convenir. Alors Peisthétairos s'avise d'une grande idée, et en fait part à la huppe: c'est de bâtir une ville dans les airs.—Au commencement des choses, l'empire du monde appartenait aux oiseaux; ils doivent le reconquérir!

Vous régnerez sur les hommes comme vous régnez sur les sauterelles.
Et, quant aux dieux, vous les ferez mourir de faim.

LA HUPPE.

Comment?

PEISTHÉTAIROS.

Voici. L'air, n'est-ce pas? est entre le ciel et la terre: et de même que, pour aller à Delphes, nous demandons passage aux Béotiens, ainsi, quand les hommes sacrifieront aux dieux, vous pourrez, si les dieux ne vous payent pas tribut, empêcher la fumée des sacrifices de traverser votre ville et les plaines de l'air.

La huppe trouve le plan parfait. Mais il faut le soumettre au peuple des oiseaux, et, pour cela, les convoquer.

PEISTHÉTAIROS.

Comment les convoqueras-tu?

LA HUPPE.

C'est facile. Je vais entrer dans le bocage, j'éveillerai Philomèle, ma compagne, et nous les appellerons de concert: dès qu'il entendront notre voix, ils accourront à tire-d'aile.

PEISTHÉTAIROS.

O le plus chéri des oiseaux, ne tarde pas, je t'en supplie: entre dans le bocage et éveille Philomèle.

LA HUPPE, chantant.

O ma compagne, cesse de sommeiller! Que l'hymne sacré jaillisse de ton gosier divin en harmonieux soupirs! Roule en légères cadences tes fraîches mélodies pour plaindre le sort d'Itys[193], cause pour nous de tant de larmes! Pure, ta voix s'élève du milieu des ifs au feuillage sombre jusqu'aux demeures de Jupiter, où Phébus à la chevelure d'or répond à tes chants plaintifs par les sons de sa lyre d'ivoire et préside aux chœurs des dieux immortels. Et les accords de leurs voix bienheureuses forment un céleste concert.

Ici on entendait, derrière le théâtre, les sons d'une flûte imitant les chants du rossignol.

PEISTHÉTAIROS.

O Jupiter souverain! ô chants délicieux d'un si petit oiseau! C'est du miel qui coule dans tout le bocage!

LA HUPPE, continuant à chanter.

Épopopo, popopo, popopo, popi! Io, io! ici, ici, ici, ici! Vous tous qui portez comme moi des ailes! Vous qui butinez dans les guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier mélodieux, mangeurs d'orge et pilleurs de grains; vous qui vous plaisez, au milieu des sillons, à gazouiller d'une voix grêle, tio tio tio tio, tio tio tio tio! Et vous qui, dans les jardins, habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez, sur les collines, le fruit de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, accourez, volez à ma voix: trioto, trioto, totobrix! Vous aussi qui, dans les vallées marécageuses, happez les cousins à la trompe aiguë, et vous qui hantez l'aimable prairie de Marathon, humide de rosée; et vous, oiseaux à l'aile diaprée, francolin, francolin, et vous encore, tribus des alcyons, qui voguez sur les flots gonflés des mers; venez ici apprendre une grande nouvelle! Toute la race au col flexible est ici convoquée par moi! Sachez qu'il nous est arrivé un vieillard à l'esprit subtil, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez, tous à cette conférence! ici, ici, ici, ici! toro, toro, toro, torotix! kikkabau, kikkabau! toro, toro, toro, torolililix!

Que l'on s'imagine tout cela chanté, en strophes élégantes et légères, dans ce langage aimé des dieux, envié par Racine et par André Chénier,

Dans ce langage grec aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!

et que l'on dise si l'on veut: Quelle bizarrerie!—Mais aussi, quelle grâce!

Il n'y a rien de plus suave, de plus brillant, ni de plus frais, chez le poëte oriental Azz-Eddin Elmocaddessi, alors qu'il fait chanter les oiseaux et les fleurs. Ces onomatopées étranges forment avec ce qui les suit et les précède un ensemble charmant, plein d'originalité.

Combien cette fantaisie ailée et gazouillante est au-dessus de la prétendue exactitude avec laquelle un Allemand, nommé Bechstein, a voulu noter d'après nature le chant, non pas de la huppe, mais du rossignol, qu'Aristophane n'a osé rappeler que par les sons d'une flûte! Voici l'œuvre du bon Allemand, qui n'a pas senti que, si l'onomatopée, discrètement employée, produisait par une pointe de bizarrerie un assaisonnement piquant, l'onomatopée toute seule et trop prolougée était simplement cocasse:

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiouto koua, Tio, tio, tio, tio, Kououtiou, kououtiou, kououtiou, kououtiou, Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, Kouoïor tiou, tskoua pipits kouisi. Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si, tosi si si si si si si si, Tsorre, tsorre, tsorre, tsorrehi; Tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsi. Dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, Kouïoo trrrrrrrizl! Lu lu lu, ly ly ly, li li li, Kouïoo didl li ioulyli, Ha guour guour, koui, kouïo! Kouïo, kououi, kououi, kououi, koui koui koui koui, Ghi, ghi, ghi! Gholl, gholl, gholl, gholl, ghia huhudoï, Koui koui, horr ha dia dia dillhi! Hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, Hets, hets, hets, hets, hets, Touarrho hostehoï, Kouïa, kouïa, kouïa, kouïa, kouïa, kouïa, kouïa, kouïati, Koui koui koui, io io io io io io io, koui, Lu ly li, lolo, didi io kouïa! Higuaï, guaï, guaï, guaï, gûaï, guaï, guaï, guaï, Kouïor tsio, tsiopi!

Entre cette page et celle d'Aristophane il y a toute la différence de la lettre morte à l'esprit vivant, de l'imitation lourde à la création fantaisiste.

Vous rappelez-vous le fameux Boudoux, dont parle Alexandre Dumas dans ses Mémoires? «Boudoux, dit-il, qui ne parlait aucune langue morte, et qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore assez mal, Boudoux, était à l'endroit des oiseaux le premier philologue, je ne dirai pas de la forêt de Villers-Coterets, mais encore, j'ose l'assurer, de toutes les forêts du monde. Il n'y avait pas une langue, pas un jargon, pas un patois ornithologique qu'il ne parlât, depuis la langue du corbeau jusqu'à celle du roitelet.»—Eh bien! Boudoux peut-être eût admiré Bechstein; il eût admiré également Raspail, qui dans la Revue complémentaire du 1er janvier 1855 donne le chant du rossignol, paroles et musique. Pour nous, à Bechstein, à Boudoux, et à Raspail lui-même, nous préférons Aristophane, dans cette légère et bizarre, mais gracieuse fantaisie.

* * * * *

En entendant le double appel de la huppe et du rossignol, les oiseaux arrivent, de çà, de là. L'entrée de chaque survenant donne lieu à des mots et à des plaisanteries de toutes sortes, allusions et calembours. Peu à peu les oiseaux se pressent: en voici une multitude et enfin comme une tempête, qui fond sur la scène avec de grands cris: Torotix, torotix!… Épopo, popopo, popopopi!… Ti ti ti, ti ti, ti ti!…

PEISTHÉTAIROS.

Par Neptune! Vois donc quels tourbillons d'oiseaux!

ÉVELPIDE.

Apollon-roi! quelle nuée! Oie, oïe! ils volent si serrés qu'ils remplissent tous les passages!… Comme ils piaillent, comme ils se précipitent! quels cris! quels becs!… On dirait qu'ils nous menacent! oh là là! c'est toi et moi qu'ils regardent en ouvrant le bec.

Les oiseaux, en effet, à la vue de ces étrangers, se croyent pris dans quelque piège. Effroi des deux parts.

La huppe, à travers ce tumulte, essaye de se faire entendre, annonçant que ces deux étrangers viennent proposer une chose magnifique. On n'écoute rien d'abord, on se croit trahi, on s'apprête à venger sur ces deux intrus tous les crimes de l'espèce humaine, antique ennemie de la race ailée.

Io, io! sus! en avant! à mort, à mort! De nos ailes pressées cernons l'ennemi! il faut que ces deux hommes jettent des cris de douleur, et servent de pâture à nos becs! Ni l'ombre des montagnes, ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont à nos coups. En avant, bec et ongles! Que le chef de cohorte engage l'aile droite!

Vous avez encore dans la mémoire les scènes analogues des Acharnéens s'élançant contre Dicéopolis, des Chevaliers contre Cléon, des Guêpes contre Bdélycléon; mais ici la scène est plus fantastique: on dirait le combat des grues et des pygmées.

Dans les œuvres de Cyrano de Bergerac, se trouve un morceau qui pourrait bien être une réminiscence de ce passage: c'est un réquisitoire des oiseaux contre deux hommes qui se sont glissés parmi eux[194].

* * * * *

Cependant on finit par s'entendre. Peisthétairos, soutenu par Évelpide, comme Robert Macaire par Bertrand, expose son plan et ses idées. L'un et l'autre, par toutes sortes de rapprochements spirituels, et de légendes poétiques, prouvent à la race emplumée son antique supériorité et primauté sur toutes les autres.

Les oiseaux sont les premiers-nés, les premiers souverains de l'univers. D'où vient que les ouvriers en tout genre se mettent à la besogne au chant du coq? N'est-ce pas le souvenir d'une vieille habitude du temps où les oiseaux, maîtres du monde, donnaient à leurs esclaves le signal des travaux?…

PEISTHÉTAIROS.

Oui, autrefois, vous étiez rois!

LE CHŒUR DES OISEAUX.

Nous, rois! Et de qui? Et de quoi?

PEISTHÉTAIROS.

De tout! De moi d'abord, et de lui (Montrant Évelpide.) Et de
Jupiter même! Votre race est plus ancienne que Saturne, que les
Titans et que la Terre.

LE CHŒUR.

Que la Terre elle-même?

PEISTHÉTAIROS.

Oui, par Apollon!

LE CHŒUR.

Voilà, par Jupiter! ce que je ne savais pas.

PEISTHÉTAIROS.

Parce que vous êtes des ignorants, des insouciants, et que vous n'avez jamais lu Ésope. Ésope dit que l'alouette naquit avant tous les autres êtres, avant la Terre même: son père mourut de maladie; comme la terre n'existait pas; il fut sans sépulture pendant cinq jours: enfin l'alouette dans l'embarras se décida, faute de mieux, à enterrer son père dans sa tête.

ÉVELPIDE.

Ce qui fait que le père de l'alouette est enterré à
Céphalée[195]…

PEISTHÉTAIROS.

Mais la plus forte preuve, c'est que Jupiter, qui règne maintenant, est représenté, comment? debout avec un aigle sur la tête, c'est le symbole de sa royauté[196]; sa fille a la chouette; et Apollon, comme son ministre, l'épervier.

ÉVELPIDE.

Par Cérès! voilà qui est bien dit! Mais que font dans le ciel tous ces oiseaux?

PEISTHÉTAIROS.

Quand on sacrifie et que, suivant le rite, on offre les entrailles aux dieux, ces oiseaux en prennent leur part avant Jupiter. Autrefois, les hommes ne juraient jamais par les dieux, mais toujours par les oiseaux: à présent encore, Lampon jure par l'oie, quand il veut mentir[197].—C'est ainsi que vous étiez grands et sacrés, en ce temps-là! Mais maintenant on vous regarde comme des esclaves, des niais, des ilotes; on vous jette des pierres comme à des fous furieux, même dans les lieux sacrés! Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des filets, des gluaux, des pièges de toute espèce; on vous prend, on vous vend en masse, et les acheteurs vous tâtent pour s'assurer si vous êtes gras. Encore, si l'on vous servait simplement rôtis, sur la table! Mais on fait un mélange d'huile, de vinaigre et d'échalotes, avec du fromage râpé; de tout cela broyé ensemble, on fabrique une sauce douce et grasse, puis on la verse sur vous toute bouillante, comme si vous étiez des chairs infectes!

Un tel état de choses est intolérable! Il s'agit de reconquérir la sécurité, l'indépendance, et la souveraineté!—Oui, oui! répondent les oiseaux. Tu es notre sauveur! Mais que faut-il faire?—Il faut, répond Peisthétairos, qu'il n'y ait qu'une seule ville, un seul État pour toute la nation des oiseaux; qu'ils entourent l'air tout entier d'une grande muraille en briques; comme l'enceinte de Babylone; et, quand cette muraille sera élevée, ils enverront des ambassadeurs sommer Jupiter de leur restituer l'empire: s'il n'y consent pas, on lui déclarera la guerre sainte, et l'on fera défense aux dieux de traverser désormais ce pays pour descendre, comme autrefois, contenter leur envie chez les Alcmènes, les Alopées, les Sémélés. Les hérons feront sentinelle sur une patte: Halte-là! on ne passe pas.

En même temps on enverra une autre ambassade aux hommes pour leur dire que dorénavant ils ayent à sacrifier d'abord aux oiseaux, souverains du monde, et seulement ensuite aux autres dieux.

LA HUPPE.

Mais comment les hommes reconnaîtront-ils en nous des dieux et non des geais? nous qui volons et qui avons des ailes?

PEISTHÉTAIROS.

Tu es fou: est-ce que Mercure n'est pas dieu? Cependant il vole et il a des ailes! Et tant d'autres divinités! la Victoire vole avec des ailes d'or! Et l'Amour, n'a-t-il pas des ailes? Et Iris, la colombe aux ailes agitées, comme dit Homère!

LA HUPPE.

Mais si Jupiter se met à tonner et lance sur nous sa foudre, qui a aussi des ailes?…

PEISTHÉTAIROS, sans l'écouter.

Si les hommes, aveugles à votre égard, méconnaissent votre puissance et ne veulent adorer que les dieux de l'Olympe, alors il faut qu'une nuée de passereaux gourmands de graines s'abatte sur leurs champs et y dévore tout; et puis nous verrons si Cérès vient au secours de leur famine par une distribution de blé!

ÉVELPIDE.

Elle s'en gardera bien, par Jupiter! vous la verrez donner cent mauvaises défaites[198].

PEISTHÉTAIROS.

Les corbeaux aussi leur prouveront votre divinité, en crevant les yeux à leurs bœufs de labour et à leurs troupeaux. Qu'Apollon ensuite les guérisse et gagne ses honoraires de médecin!

ÉVELPIDE.

Là, là! qu'ils attendent au moins que j'aie vendu mes deux bouvillons!

PEISTHÉTAIROS.

Si, au contraire, ils reconnaissent que vous êtes la Divinité, la Vie, la Terre, Saturne, Neptune,—alors tous les biens leur seront donnés.

LA HUPPE.

Cite-moi donc un de ces biens.

PEISTHÉTAIROS.

Premièrement, les sauterelles ne rongeront plus leurs vignes en fleur: un seul escadron de chouettes et de crécerelles les dévorera toutes. Ensuite, les cousins et les perce-oreilles ne mangeront plus leurs figues: une seule compagnie de grives les avalera tous jusqu'au dernier.

LA HUPPE.

Et la richesse, comment la leur donnerons-nous? C'est là leur grande passion!

PEISTHÉTAIROS.

Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les mines les plus riches, et les trésors enfouis depuis des siècles: car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne sait où est mon trésor, excepté peut-être un oiseau!

Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaires, contes, proverbes, histoire naturelle, science des augures, fables d'Ésope, d'Hésiode ou d'Homère, simples dictons même et images courantes, le poëte cueille tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grâce et la fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes:—«Comment leur donner la santé?—S'ils sont heureux, n'ont-ils pas la santé? L'homme malheureux ne se porte jamais bien!»

* * * * *

Et il n'y aura pas besoin d'élever aux oiseaux des temples de pierre fermés avec des portes d'or. Ils habiteront dans les bois et sous le feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l'olivier[199] pour temple. Les voyages de Delphes et d'Ammon seront inutiles pour les sacrifices: debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on leur offrira l'orge et le blé; on les priera, en étendant, les mains, de nous faire part de leurs bien faits, qu'ils accorderont aussitôt en échange de quelques grains.

Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu'ils mangeront va leur taire pousser des ailes.

* * * * *

Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris, s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des têtes d'oiseaux; le chœur les salue de ses chants; puis continue ainsi, s'adressant au public, avec une poésie suave et exquise:

Pauvres humains dont l'existence obscure, frêle comme les feuilles des bois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous sortez, où vous rentrez, race éphémère, infortunés mortels, ombres légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les choses incorruptibles: vous apprendrez de nous à connaître le ciel, la nature des êtres ailés, l'origine des dieux et des fleuves, de l'Érèbe et du Chaos; grâce à nous, Prodicos[200] enviera votre science.

Il n'y avait d'abord que le Chaos, la Nuit, le sombre Érèbe et le profond Tartare: la Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein des abîmes infinis de l'Érèbe, la Nuit aux ailes noires, féconde toute seule, pondit un œuf, duquel, après un certain temps, naquit l'Amour, le gracieux Éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides comme les vents d'orage. Il s'unit, dans le profond Tartare, au sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux, qui vit le jour la première de toutes…

Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps; après lui, vinrent l'Éther et le Chaos, d'où Chronos tira l'œuf immense du monde. Il était naturel qu'Aristophane, dans la cosmogonie des oiseaux, n'oubliât pas cet œuf. En le faisant pondre par la Nuit aux ailes noires, et en faisant éclore de cet œuf l'Amour aux ailes d'or, en donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie, il complète et développe les images qui conviennent à son sujet.

* * * * *

Ainsi,—continue le chœur des Oiseaux,—notre origine est bien plus antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux amants[201]…

Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels! Nous leur indiquons les saisons, le printemps, l'hiver, l'automne. Si la grue en criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa demeure[202]; et Oreste[203], de se tisser un manteau, afin que la rigueur du froid ne le pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le milan reparaît, il vous annonce le retour du printemps et le moment de tondre les brebis. Lorsqu'ensuite l'hirondelle arrive, on se hâte de vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons lieu d'Ammon, de Delphes, de Dodone et de Phébus Apollon. Avant de rien entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de vivres, vous consultez les oiseaux[204]…

Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, je chante avec toi dans les vallons verts et sur les sommets des collines, tio tio, tio tiotix! Du haut d'un frêne à l'épais feuillage, tio tio, tio tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en l'honneur du dieu Pan; ma voix s'unit sur la montagne aux chœurs augustes qui célèbrent la Mère des dieux, tototo, tototo, totototix! C'est là que Phrynichos, comme une abeille, vient butiner l'ambroisie de ses chants et la douce fleur de sa poésie, tio tio, tio tiotix!…

Tels les cygnes, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, sur les rives de l'Hèbre, tio tio, tio tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon en battant des ailes, tio tio, tio tiotix; leurs chants traversent les nuages des airs; les hôtes variés des forêts s'arrêtent étonnés; les vents se taisent, la sérénité assoupit les flots, tototo, tototo, totototix; l'Olympe en retentit au loin; les dieux écoutent, dans un saisissement de joie: et les Grâces et les Muses, filles de l'Olympe, répètent leurs mélodies, tio tio, tio tiotix!

Comme toujours, chez Aristophane, cette charmante poésie s'entremêle de grossières bouffonneries et de gaietés fort lestes: c'est le caractère de l'écrivain et de l'esprit attique,—comme de l'esprit gaulois.—Cette variété semble indispensable surtout à Athènes, pour contenter tous les goûts tour à tour, dans un public qui est le peuple tout entier. Là comme partout, Aristophane, «maître de tous les tons de la lyre», se montre presque au même instant «sublime et bouffon, grave et licencieux, mais toujours poëte, et s'égalant aux plus grands poètes, soit qu'il les raille, soit qu'il les imite[205].»

* * * * *

Peisthétairos et Évelpide reviennent affublés en oiseaux grotesques, comme Quinola et Spadille en princes, dans la comédie d'Alfred de Musset.

IRUS.

Mettez ces deux habits;
Vous vous promènerez ensuite par la chambre,
Pour que je voye un peu l'effet que je ferai.

SPADILLE.

Moi, j'ai l'air d'un marquis.

QUINOLA.

Moi, j'ai l'air d'un ministre.

IRUS.

Spadille a l'air d'une oie, et Quinola, d'un cuistre.

Peisthétairos et son ami, non moins cocasses dans leur nouvel accoutrement, se font l'un à l'autre les mêmes compliments, ou à peu près, que fait Irus à Quinola et à Spadille. C'est Peisthétairos qui d'abord éclate de rire en regardant Évelpide.

PEISTHÉTAIROS.

Par Jupiter! je n'ai jamais rien vu de plus drôle!

ÉVELPIDE.

Qu'est-ce qui te fait rire?

PEISTHÉTAIROS.

Tes bouts d'ailes! qui te font ressembler, sais-tu à quoi? à une oie peinte sur une enseigne!

ÉVELPIDE.

Et toi, à un merle pelé et râpé!

Ils conseillent à la huppe de donner à la ville nouvelle un nom magnifique et pompeux: par exemple, Néphélococcygie, c'est-à-dire la Ville des Nuées et des Coucous,—quelque chose comme Coucouville-lés-Nuées.—«Ah! le grand et beau nom que tu as trouvé là! s'écrie la huppe émerveillée.—N'est-ce pas de ce côté-là, dit Évelpide, que s'étendent les immenses propriétés de Théagène et toutes celles d'Eschine?»

C'étaient deux hâbleurs de ce temps, et peut-être quelque peu industriels, ayant découvert mainte mine, à exploiter avec les actionnaires.

On dépêche les deux ambassades, l'une en haut, vers les dieux, l'autre en bas, vers les hommes. Puis on se met à l'œuvre.

À peine a-t-on tracé l'enceinte, et procédé aux cérémonies qui accompagnaient la fondation d'une ville,—en invoquant les dieux-oiseaux, Apollon-Cygne, Latone-Caille, Diane-Chardonneret, Bacchus-Pinson, Cybèle-Autruche;—à peine le prêtre a-t-il entonné le chant sacré, en aspergeant d'eau lustrale la place des fondations futures, qu'une volée d'aventuriers s'abat déjà sur la ville projetée,—comme sur le nouveau Marseille ou le nouveau Paris,—pour y chercher fortune. Dévoré de l'amour du bien public, chacun veut en avoir la meilleure part.

Échevins, Prévôt des marchands,
Tout fait sa main; le plus habile
Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.

C'est d'abord un poëte dithyrambique, au manteau troué, faiseur de cantates à l'usage de tous les nouveaux pouvoirs.

J'ai, dit-il, composé des vers en l'honneur de votre Néphélococcygie, une foule de beaux dithyrambes et de parthénies[206] dignes de Simonide.

PEISTHÉTAIROS.

Et quand les as-tu composés? depuis combien de temps?

LE POETE.

Oh! il y a longtemps, longtemps déjà, que je chante cette cité!

PEISTHÉTAIROS.

Mais on fait en ce moment même la cérémonie de sa naissance, et je
viens de nommer l'enfant, il y a une minute!

On se débarrasse de ce républicain de l'avant-veille, en lui faisant l'aumône d'un manteau.

* * * * *

Un devin lui succède. «Il y a, dit-il, un oracle de Bacis qui concerne évidemment Néphélococcygie.—Eh! que n'en parlais-tu avant qu'elle existât?—Le ciel ne le permettait pas encore!—Voyons ton oracle…»

Le devin récite un grimoire quelconque, qui peut s'appliquer à tout ce qu'on veut, comme toutes les prophéties possibles. Peisthétairos le paye d'un autre oracle, conçu à peu près en ces mots:

Lorsque, le ventre à jeun, par de vains artifices
Quelque saltimbanque effronté
Viendra troubler vos sacrifices
Sans être par vous invité,
Prenez un bon paquet de gaules
Et cassez-le sur ses épaules[207].

Ainsi dit, ainsi fait: Hors d'ici, drôle! Va-t'en débiter aux vieilles femmes tes oracles et tes prophéties!—Et on vous le chasse à coups de bâton.

* * * * *

Le prêtre se dispose à continuer la cérémonie, déjà deux fois interrompue, lorsqu'un géomètre-arpenteur survient à son tour, avec règles, toises et niveaux, pour tirer les lignes des rues aériennes, faire de beaux boulevards dans les nues, toiser, arpenter, cadastrer Néphélococcygie et sa banlieue, partager l'air en lois… «Qui es-tu donc? lui demande Peisthétairos.—Qui je suis? Méton! connu dans toute la Grèce et à Colone.»—Comme François Villon, dans son épitaphe: «Né de Paris, emprès Pontoise.».

«Eh bien! Méton, reprend Peisthétairos, un conseil d'ami: décampe lestement!»

LE GÉOMÈTRE.

Seriez-vous par hasard en discorde?

PEISTHÉTAIROS.

Au contraire!

LE GÉOMÈTRE.

Mais alors…

PEISTHÉTAIROS.

D'un accord unanime et sincère Nous avons résolu d'expulser de chez
nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups[208].

Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise:
Peisthétairos le chasse à coups de trique.

Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane, est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l'an 432 avant notre ère, un cycle de dix-neuf ans, dans le dessein de faire concorder l'année lunaire avec l'année solaire (ce qu'on nomme aujourd'hui le Nombre d'or)? Je ne sais; mais cela paraît probable, et il n'y aurait rien d'étonnant à voir un homme très-sérieux comme l'astronome Méton traité par Aristophane avec autant d'irrévérence que le grand Socrate.

* * * * *

Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui existe à peine. C'est une satire des petits fonctionnaires qui étaient chargés d'inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux dépens de ces villes, à moins qu'on ne leur graissât la patte.

PEISTHÉTAIROS, à voix basse.

Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t'en aller?

L'INSPECTEUR.

Ma foi! oui; j'aurais bien besoin d'être à Athènes pour assister à l'Assemblée: je suis chargé des intérêts de Pharnace[209].

PEISTHÉTAIROS, le battant.

Tiens, voici ton salaire, va-t'en avec cela!

Il l'expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.

* * * * *

Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et qui n'ont pas encore servi. Peisthétairos s'en débarrasse de la même façon.

Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont des épisodes, comme les Fâcheux de Molière, ou comme nos vaudevilles-revues. Le poëte y donne l'essor à sa verve et à sa malice. Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité. Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.

* * * * *

On achève le sacrifice d'inauguration. Les oiseaux, dans un nouveau chœur, chantent leur puissance, leur félicité:

C'est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs sacrifices et leurs prières! Rien n'échappe à notre vue, à notre puissance! Nos regards embrassent l'univers! Nous préservons le fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes voraces nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race ailée[210]!…

Que le sort des oiseaux est doux! l'hiver, ils n'ont pas besoin de manteau; l'été, ils n'ont point à souffrir des ardeurs de la canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fraîches, ils reposent, tandis que la cigale, brûlée de rayons torrides à l'heure de midi, pousse des cris, de pythonisse! Nous hivernons au creux des antres, et folâtrons avec les Nymphes des montagnes; et nous butinons au printemps les tendres baies du myrte aimé des vierges et les jardins des Grâces tout blancs de fleurs!

Quelle délicieuse poésie! Victor Hugo n'a rien de plus charmant, ni dans la légende des oiseaux, épisode du Beau Pécopin, ni dans les Chansons des rues et des bois, ni dans les Contemplations, lorsqu'à son tour il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs:

Ils vont, pillant la joie en l'univers immense!…

Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!

Michelet n'a rien de plus poétique, quand, pour chanter l'oiseau, lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu'il célèbre avec enthousiasme ces fils de l'air, de la lumière: «Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?… Pour vous, ni hauteur, ni distance: le ciel, l'abîme, c'est tout un! Quelle nuée et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle, dans l'éternel silence, où la dernière mousse a fini: l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort!»

* * * * *

Cependant la ville nouvelle s'élève de toutes parts. Les murailles ont cent stades de long, et sont si larges «que Proxénide, le vantard, et Théagène pourraient s'y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de chevaux aussi grands que le cheval de Troie[211].»

Nul autre que les oiseaux n'a mis la main, ni la patte, aux constructions: ni charpentiers, ni tailleurs de pierre, ni maçons, ni briquetiers d'Egypte, les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. «Trente mille grues, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu'elles avaient avalées: pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec des râles; dix mille cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l'eau dans les airs; les hérons servaient dans des auges le mortier qu'avaient préparé les oies avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des portes avec leur bec; c'était un bruit comme dans un chantier naval. À présent toute l'enceinte est close et bien gardée.

* * * * *

Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées, posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à s'endormir, le caillou en tombant les réveillât toutes.—À Néphélococcygie, civilisation plus avancée, c'est avec des sonnettes que les gardes font la ronde, et l'on allume des feux sur toutes les tours.

* * * * *

On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville aérienne.—Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas quoi? Ou bien, comme dans la légende ésopique, est-ce dans de grands paniers portés par des aigles?

Quoiqu'il en soit, Néphélococcygie coupe le chemin de l'Olympe: les dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront: l'aigle détrônera Jupiter de Corinthe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des autres.

À des peuples-oiseaux il faut des dieux-oiseaux;—comme à des hommes, un dieu-homme; comme, aux triangles, s'ils en ont, un dieu-triangle, dit Montesquieu; tout cela, par la même raison que les nègres font le diable blanc.—Xénophane, de Colophon, disait que, si les bœufs et les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de bœufs ou de chevaux.—«Les lézards m'ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses personnages dans les Reisebilder, qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les délivrer de leur endurcissement.» Mais un vieux lézard prétend que cette impétrification n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.»

* * * * *

Les douaniers de Néphélococcygie font bonne garde: toute la fumée des sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne recevant plus l'odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un jeûne cruel, ne savent que devenir: les immortels meurent de faim. Iris, leur messagère, chargée d'aller sur terre savoir les raisons de cette famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées, qui lui demandent son passe-port: elle n'en a pas; il lui faut retourner d'où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se serrent le ventre, et leurs dents augustes s'allongent démesurément. C'est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles, qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de Coucouville-lés-Nuées: il se couvre d'un parasol pour échapper aux yeux de Jupiter, son ennemi.

* * * * *

Les hommes, d'autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d'or. L'empire des oiseaux est fondé; l'empire en l'air est déclaré éternel, comme tous les empires. Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite l'honneur d'être annexé, naturalisé oiseau le plus tôt possible.

Un jeune homme d'abord, de la jeunesse dorée, brûle du désir d'être oiseau, parce qu'il a entendu dire qu'il est permis chez les oiseaux de mordre et d'étrangler son père, et qu'il veut étrangler le sien tout de suite, pour en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par l'exemple des cigognes.

Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues des strophes tourbillonnantes.

Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches citoyens des îles sujettes.

PEISTHÉTAIROS.

Joli métier!

LE SYCOPHANTE.

Mais oui: dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j'ai besoin d'ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en justice.

PEISTHÉTAIROS.

Citeras-tu mieux si tu as des ailes?

LE SYCOPHANTE.

Non, mais je ne craindrai plus les pirates: je reviendrai en l'air avec les grues, ayant avalé, en guise de lest, une provision de procès.

PEISTHÉTAIROS.

Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de dénonciations!

LE SYCOPHANTE.

Que faire? Je ne sais pas labourer.

PEISTHÉTAIROS.

Mais, par Jupiter! à ton âge, on peut gagner sa vie plus honnêtement qu'à tramer des procès.

LE SYCOPHANTE.

L'ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.

PEISTHÉTAIROS.

Eh bien! Mes paroles te donnent des ailes.

LE SYCOPHANTE.

Comment des paroles donneraient-elles des ailes?

PEISTHÉTAIROS.

Les paroles en donnent à tout le monde.

LE SYCOPHANTE.

À tout le monde?

PEISTHÉTAIROS.

N'entends-tu pas à chaque instant chez les barbiers les pères dire aux jeunes gens: «C'est étonnant comme les conversations de Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l'équitation!»—«Le mien, dit un autre, emporté par les ailes de l'imagination, a pris son vol vers la tragédie!»

LE SYCOPHANTE.

Ainsi les paroles donnent des ailes?

PEISTHÉTAIROS.

Assurément. Elles élèvent l'esprit et lui donnent l'essor. J'espère donc que les miennes te donneront des ailes pour t'envoler vers un état plus honorable.

LE SYCOPHANTE.

Mais je ne veux pas, moi!

PEISTHÉTAIROS.

Que comptes-tu donc faire?

LE SYCOPHANTE.

Ne pas déshonorer ma race: dans ma famille nous sommes mouchards de père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l'épervier ou de la crécerelle; que je puisse citer les insulaires, soutenir ici l'accusation, puis retourner là-bas à tire d'ailes.

PEISTHÉTAIROS.

Je comprends: ainsi l'étranger est condamné avant de comparaître.

LE SYCOPHANTE.

C'est cela même.

PEISTHÉTAIROS.

Et, tandis qu'il se rend ici par mer, tu revoles vers les îles pour t'emparer de ses biens confisqués.

LE SYCOPHANTE.

Parfaitement! Il faut donc que je vole, comme un sabot, de çà, de là.

PEISTHÉTAIROS.

Un sabot? je comprends. Ma foi! j'ai là d'excellentes ailes de
Corcyre. (Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là.)

LE SYCOPHANTE.

Ho la la! ho la la! Mais c'est un fouet!

PEISTHÉTAIROS.

Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.

LE SYCOPHANTE.

Ho la la! ho la la!

PEISTHÉTAIROS.

Prends ton vol! Hors d'ici, canaille! Tu sauras qu'il en cuit de moucharder les gens et de pervertir la justice[212]!

Interdum tamen et vocem comœdia tollit.

* * * * *

À cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s'il eût vécu de notre temps, aurait pu ajouter les pigeons de la Bourse, que Béranger a pris pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges,—sans compter ceux dont parle Rabelais.

* * * * *

Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres, sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à reconnaître son hégémonie. Jupiter, depuis qu'il en est à l'ambroisie pour tout potage, tombe d'inanition. Il prend donc le parti de députer à la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs: Hercule, le plus affamé des Olympiens; Neptune, qui paraît être considéré comme le diplomate de la troupe, peut-être parce qu'il est ondoyant et fuyant comme l'élément sur lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu'assez peu lettré lui-même, lui sert d'interprète; à peu près comme, dans le Bourgeois gentilhomme, Covielle traduit le turc du Mamamouchi.

D'abord le fils d'Alcmène, pour toute diplomatie, veut étrangler tous ceux de la ville nouvelle qui lui tomberont sous la main.—«Mais, mon bon, lui dit Neptune, nous sommes députés pour traiter de la paix.—Raison de plus pour étrangler!» répond le magnanime Hercule.

Heureusement pour la conclusion de la paix, Hercule est aussi gourmand qu'il est brave et fort. Un fumet de cuisine qui lui arrive adoucit son humeur. «Quelles sont ces viandes?» dit-il en ouvrant les narines.—«Ce sont,—lui dit Peisthétairos, chef de la nouvelle république,—ce sont des oiseaux,—coupables de conspiration contre les libertés populaires,» et que l'on a mis à la broche.—Hercule ne peut plus en détourner ses sens.

On entre en pourparler. Les conditions de Peisthétairos sont dures: il veut, premièrement, que Jupiter lui cède le sceptre. Cet article une fois réglé, il fera servir à dîner aux trois ambassadeurs.

HERCULE.

Ce mot me suffit. Je vote pour.

NEPTUNE.

Mais, malheureux! tu n'es qu'un idiot et un goinfre! Veux-tu donc détrôner ton père? Eh! c'est te dépouiller toi-même! Car, si Jupiter meurt, n'es-tu pas son fils et son héritier?

PEISTHÉTAIROS, tirant Hercule à part.

Écoute ici que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami: la loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es bâtard et non fils légitime… Ce Neptune, qui t'excite, serait le premier à revendiquer les biens de ton père, en sa qualité de frère puîné.

Hercule, qui n'est pas fort d'esprit comme de corps, ne sait auquel entendre. On consulte le dieu Triballe.

PEISTHÉTAIROS.

Et toi, que t'en semble?

LE TRIBALLE, baragouinant.

Nabaïsatreu.

NEPTUNE.

Que dis-tu, Triballe?

HERCULE.

Hé! Triballe, veux-tu des coups?

LE TRIBALLE.

Saunaca bactaricrousa.

HERCULE.

Il dit: «Très-volontiers.»

NEPTUNE.

Si tel est votre avis à tous deux, j'y consens.

HERCULE.

Eh bien! nous accordons le sceptre.

PEISTHÉTAIROS.

Ah! j'allais oublier le second article: je laisse Junon à Jupiter, mais je veux qu'on me donne en mariage la belle jeune Royauté.

Neptune trouve cette seconde clause inacceptable et veut se retirer avec ses deux collègues.—«Comme vous voudrez,» dit Peisthétairos d'un air détaché. Puis, se tournant vers la cuisine: «Chef! soigne bien la sauce!» Ce mot retient Hercule, qui ramène Neptune et le dieu Triballe, et le force à signer le traité.

Quels dinés,
Quels dinés
Les ministres m'ont donnés!

C'est la conclusion de cette mission diplomatique[213].

* * * * *

Ce dénoûment n'est-il pas admirable? Peisthétairos l'ex-révolutionnaire, le chef élu par acclamation de toutes les tribus de la république des oiseaux, ne se contente pas d'embrocher et de manger ceux qui ne partagent pas ses opinions; il songe à fonder une dynastie; il épouse la Royauté! Et voilà, ô Athéniens, comment finissent les révolutions[214].

Les oiseaux poussent des cris de joie: «Io Pæan! ô Hymen, ô Hyménée!» pendant que Peisthétairos reparaît, costumé en Jupiter, avec la jeune Royauté, qui brandit la foudre de Zeus.

«Bien, très-bien, dit Peisthétairos, je suis charmé de vos épithalames, de vos acclamations et de vos chants. Mais cela ne suffit pas; il faut chanter aussi mes éclairs, mes foudres et mon tonnerre!»

Et nos oiseaux, serins, buses et butors, d'obéir avec joie et de crier à tue-tête:

Vive le roi, la reine, et vive le tonnerre!

Tout cela n'est-il pas très-joli, et très-vrai?—fort gai et fort triste à la fois, comme une peinture à jamais vivante de la bêtise humaine toujours la même!

* * * * *

Remarquons les deux caractères de Peisthétairos et d'Évelpide: «l'un est un rusé faiseur de projets, tête inquiète et inventive, qui sait faire accroire les choses les plus insensées; l'autre, un honnête sot, bien crédule, et qui, avec une gaieté naïve, adopte toutes les folies du premier[215].» Mais, lorsqu'il arrive qu'une de ces folies a réussi contre toute espérance, le bon Évelpide, qui avait servi à tirer les marrons du feu, est mis de côté. Il ne reste sur la scène que jusqu'à ce qu'on ait fait le plan de Néphélococcygie; après cela, il disparaît entièrement. Dans la première partie de la comédie, il semblait jouer le rôle principal, ou du moins il était sur la même ligne que Peisthétairos; dans la seconde partie, il est éclipsé, et Peisthétairos le remplace. Tant qu'on croyait qu'il y avait du danger dans ce voyage aux pays inconnus, Peisthétairos, le général de poche, se tenait prudemment à l'arrière-garde, et poussait en avant le bon Évelpide. Mais, sitôt que l'affaire réussit, le socialiste-autocrate passe sur le premier plan; lui seul existe désormais: l'autre est enterré.

* * * * *

La pièce se termine par des chants et des danses, et par un brillant cortége de toutes les tribus des oiseaux, accompagnant jusqu'au palais et au lit nuptial le nouveau Jupiter-oiseau (jadis Peisthétairos, du bourg de Trie) et sa jeune femme, la Royauté.

* * * * *

Telle est cette féerie éblouissante, si variée, si pleine d'idées, où la plus charmante imagination touche légèrement à toutes choses, se jouant des hommes et des dieux, éclatant de rire au nez de Jupiter même, mais si franchement et si drôlement que Jupiter n'a pas le courage de s'en fâcher.

* * * * *

Avant Aristophane, d'autres poëtes comiques avaient déjà donné des pièces ayant pour titre: les Oiseaux.

Dans ce cadre, déjà populaire, l'imagination de notre poëte trace des lignes capricieuses, des moralités générales, sans aucun but particulier.

Vainement a-t-on prétendu que cette comédie était spécialement politique: l'hypothèse ne repose que sur un seul détail, où l'on croit découvrir une allusion à Alcibiade se liguant avec les Lacédémoniens contre ses compatriotes et exhortant les ennemis de son pays à fortifier Décélie, ville de l'Attique. Ce serait, suivant d'autres, une satire religieuse, c'est-à-dire anti-religieuse; mais les dieux ne sont ridiculisés que dans une partie de la pièce, et par occasion, ce semble, plus que par dessein. Suivant d'autres, ce serait une satire sociale, comme les Femmes à l'Assemblée, une parodie des républiques idéales imaginées par les philosophes, une critique de Platon qui isole sa cité philosophique de tout le reste du genre humain, une utopie bouffonne à propos de ces utopies sérieuses. Ces diverses interprétations peuvent avoir plus ou moins d'apparence. Pour moi, j'incline à croire, avec Schlegel, qu'on ne doit assigner à cette comédie aucun but direct, et c'est peut-être pour cela qu'elle est une des plus amusantes, et à coup sûr la plus brillante de toutes. Autour de ce titre, les Oiseaux, l'esprit d'Aristophane s'égaye et prend des ailes.

Quoiqu'il veuille toujours, d'une manière générale, rester fidèle à sa maxime que le poëte doit être l'éducateur du peuple, il ne se propose point ici une moralité unique et précise. Il cueille au hasard, tio, tio, tio, dans les guérêts fertiles, trioto, trioto, dans les bois et sur les collines, trio totobrix, dans les jardins des Muses et dans l'agréable prairie de Marathon humide de rosée, tous les traits, toutes les malices, toutes les moralités, toutes les fleurs de bel esprit attique et de gaieté bouffonne, toutes les réminiscences poétiques et mystiques, toutes les jolies métaphores qu'il rencontre; il va voltigeant, becquetant, chantant, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro, torolilix!

C'est au sortir de cette comédie que l'on comprend et que l'on goûte le joli distique de Platon:

«Les Grâces, voulant avoir un temple indestructible, choisirent l'esprit d'Aristophane.»

Et le mot de Schlegel: «La comédie grecque ancienne dépasse les limites de la réalité pour entrer dans la sphère de l'imagination libre et créatrice.»

Et celui de Mme de Staël: «Il n'y a point de route qui conduise à ce genre… Le don de plaisanter appartient beaucoup plus réellement à l'inspiration que l'enthousiasme le plus exalté.»

Cette pièce est vraiment unique en son genre. Shakespeare n'a rien de plus léger, de plus frais, ni de plus brillant, dans le Songe d'une nuit d'été, ni Calderon dans les Matinées d'avril et de mai, ni Calidâsa dans Sacountâla.

Rabelais s'est-il rappelé cette comédie d'Aristophane dans sa description de l'Isle sonnante (c'est-à-dire de l'Église romaine avec ses cloches), île dont tous les habitants «estoient devenus oiseaux, mais bien ressemblants aux hommes: clergaux, monagaux, prestregaux, abbégaux, évesgaux, cardingaux, et papegaut, qui est unique en son espèce,» comme le phénix;—«clergesses, monagesses, prestregesses, abbégesses, évesgesses, cardingesses, papegesses?» Oiseaux, certes, non moins originaux, mais moins gais que ceux de cette comédie.

Et Marnix de Sainte-Aldegonde, s'en était-il souvenu? Je ne sais[216].

Et Jean-Jacques Rousseau, quand, par une hypothèse un peu osée, il peuple le ciel catholique de pies et de sansonnets?

Dans un de nos vieux fabliaux, les oiseaux chantent la messe: c'est le rossignol qui officie; le perroquet, à l'offertoire, prononce un sermon sur l'amour, et donne ensuite l'absoute aux vrais amants.

Un conte de Voltaire, la Princesse de Babylone, met chez un peuple des bords du Gange des perroquets prédicateurs. «Nous avons surtout, dit un oiseau qui se trouve être le phénix,—nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille.»—Dans ce même conte, le phénix écrit à deux griffons de ses amis par la poste aux pigeons; les cancans d'un merle (quelque aïeul, sans doute, du Merle blanc d'Alfred de Musset) causent les malheurs de la princesse Formosante.

George Sand, dans le Diable aux champs, fait parler le moineau et la fauvette, une bande de grues, une poule, une couvée de petits canards, une chouette et son mari, deux rouges-gorges, et un chœur de coqs, tout cela alternant avec des hommes et des femmes. On voit figurer aussi dans cette fantaisie: des grenouilles, des lézards et des grillons des champs: d'autre part, un cricri de cheminée, deux scarabées et plusieurs araignées; une chienne nommée Léda, un chien de manchon, appelé Marquis, et Pyrame, chien de basse-cour.

On connaît l'œuvre charmante de M. Toussenel, le Monde des oiseaux, l'Ornithologie passionnelle, où l'on démontre avec beaucoup d'esprit que le phalanstère fouriériste est établi et organisé depuis la création du monde dans la république des Oiseaux[217].

Les légendes du Nord ont leurs femmes-cygnes, et d'autre part leurs hommes-corbeaux, dont parle Henri Heine dans ses traditions populaires de l'Allemagne[218].

Dans la légende celtique de saint Brandan, sorte d'Odyssée monacale, le Saint rencontre, en un de ses voyages, le paradis des oiseaux, où la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines et laudes aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons y célèbrent la Pâque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant de leurs hôtes.—C'est peut-être cette légende que l'imagination de Rabelais a parodiée.

Dans une autre légende bretonne, saint Keivin s'endormit un jour en priant, agenouillé devant sa fenêtre et les bras étendus: une hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place bonne pour y faire son nid; le Saint, à son réveil, voyant cela et la mère qui couvait ses œufs (il paraît qu'il avait dormi longtemps), ne voulut pas la déranger et attendit pour se relever que les petits fussent éclos.

Les oiseaux jouent des rôles nombreux et variés dans les Chants populaires de la Grèce moderne[219]. C'est comme une lointaine réminiscence d'Aristophane et de Platon.

Platon, dans le Timée, esquissant quelques traits d'une métempsycose, suit les hommes dans les animaux, et dit: «La famille des oiseaux, qui a des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents mais légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui, dans leur simplicité, s'imaginent que la vue est le meilleur juge de l'existence des choses.»

Selon le docteur Yvan, dans ses Voyages et Récits, les bons Indiens, pleins du sentiment de la fraternité universelle, «veulent que les âmes des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter encore parmi les vivants.» Il y a loin de cette croyance à celle des limbes, vestibule de l'enfer, où les enfants morts sans baptême sont privés à toute éternité de la vue de Dieu. Par quel crime les pauvres petits ont-ils pu mériter cette quasi-damnation?

Crimine quo parvi cædem potuêre mereri?

Le catholicisme d'aujourd'hui n'étale plus cette croyance du moyen âge, et la voile au contraire avec le plus grand soin, de peur de révolter le cœur des mères. Au reste, qu'est devenu l'Enfer lui-même, depuis que la science ne lui laisse aucun lieu, ni la raison aucun refuge?

La Fontaine et Florian, Grandville et Kaulbach, fourniraient, aussi plus d'un trait à la comédie des Oiseaux; sans oublier vingt autres jolies légendes,—ni celle de François d'Assise, «à qui l'oiseau paraît, comme à Jésus, mener la vie parfaite: car l'oiseau n'a pas de grange; il chante sans cesse; il vit à toute heure du don de Dieu, et il ne manque de rien[220];»—ni la légende de la cigale qui chantait le Salve Regina sur le doigt de François de Sales:—la cigale aussi a des ailes.

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Mais, quelque charmant que soit tout cela, Aristophane est plus charmant encore. Dans sa comédie pleine de fraîcheur et de gaieté, on sent partout cette adoration dont toute l'antiquité était éprise pour la beauté de la nature, avec cet amour instinctif pour tous les êtres frères de l'homme. Tout ce qu'il y a de plus gracieux, les bois, les oiseaux et les fleurs, le poëte en a recueilli les chants, les couleurs, les parfums; à mêlé tout cela dans son esprit avec les idées les plus vives, les plus piquantes, parfois les plus profondes. Ainsi est née cette œuvre exquise, légère, ailée, toute chantante, comme la Symphonie pastorale d'un Athénien du temps d'Alcibiade; œuvre d'une originalité et d'une grâce incomparables, d'une forme capricieuse et étincelante, improvisée et immortelle!

«Personne, dit Henri Heine en parlant de cette comédie, personne ne saurait traduire ces chœurs aériens qui se perdent dans l'infini, cette poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la folie, enivrants comme des mélodies de rossignols en gaieté.»