LYSISTRATA.
Un homme?
CINÉSIAS.
Eh! oui, un homme!…
Qu'y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette situation et dans cette posture?
On veut le chasser, il supplie; et, prenant sa voix la plus douce, il implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette! il la fait appeler par son petit garçon. Un enfant, au milieu de cette phallophorie!… Il est vrai qu'on l'emmènera tout à l'heure.
CINÉSIAS.
Petit, appelle ta maman.
L'ENFANT.
Maman, maman, maman!
CINÉSIAS.
Eh bien! n'entends-tu pas, et n'as-tu pas pitié de cet enfant?
Voilà six jours qu'il n'est ni lavé ni nourri[46].
MYRRHINE.
Pauvre petit! son père n'en a guère soin!
CINÉSIAS.
Descends, chérie, descends, c'est pour l'enfant!
MYRRHINE.
Ce que c'est que d'être mère! il faut descendre. Comment s'y refuser?…
Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle embrasse l'enfant avec coquetterie: «Tu es aussi gentil que ton père est méchant! Que je t'embrasse, ô cher trésor de ta maman!»
Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l'éloquence des paroles il veut joindre celle des gestes, Myrrhine lui dit: «À bas les mains!» Et elle dicte ses conditions: À moins qu'un bon traité ne termine la guerre, elle n'accordera rien, mais rien!
Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu'elle voudra.
Mais il demande, en guise d'arrhes, quelques caresses.
MYRRHINE.
Non pas!… Et cependant… je ne saurais nier que je t'aime.
CINÉSIAS.
Tu m'aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette?
MYRRHINE.
Y penses-tu? devant cet enfant!
CINÉSIAS.
Manès, emporte l'enfant à la maison… Là; ton fils ne nous gêne plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?…
MYRRHINE.
Mais où?…
Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine fait quelque objection; le mari y répond. Vite elle en fait une autre. C'est une escrime très-bien conduite.
MYRRHINE.
Et mon serment, malheureux! veux-tu donc que je me parjure!
CINÉSIAS.
Je prends la faute sur moi, ne t'inquiète pas!
On se rappelle ici l'objection d'Elmire et la réponse de Tartuffe, dans une situation analogue:
ELMIRE.
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?
TARTUFFE.
Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose…
…..
Oui, madame, on s'en charge…
Toutefois il n'y a là qu'une ressemblance de situation, et non une ressemblance de caractère: Cinésias n'est pas un Tartuffe; c'est simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans complication d'hypocrisie. Et c'est à sa propre femme qu'il s'adresse, non à la femme d'un ami.
À part ce point, qui a son importance, la situation est pareille,—et des plus hardies chez Aristophane, comme chez Molière. Lorsqu'Elmire feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu'elle le prie de regarder auparavant si son mari n'est pas dans la galerie voisine, lorsque Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et s'avance délibérément vers Elmire pour l'embrasser, la scène est aussi osée que possible dans le théâtre moderne; le spectateur, à la vérité, est rassuré par l'honnêteté de la femme, et par la présence du mari caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu'entre l'intention et l'exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon et la morale ne le saisissaient au collet.
De même, chez le poëte grec, Cinésias, dont le nom, comme l'action, ne sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible; mais c'est à sa femme qu'il s'adresse, et, d'après la donnée de la pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n'est pas très-sûr de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien finir par se prendre elle-même au piége des coquetteries dont elle agace son mari. Elle feint, comme Elmire, de consentir à tout.
MYRRHINE.
Allons! je vais chercher un petit lit.
CINÉSIAS.
Eh non! par terre nous serons bien!
C'est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIVe chant de l'Iliade, lorsque la rencontrant dans les bois de l'Ida, ornée de la ceinture de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de regagner l'Olympe.
Mais Cinésias n'est pas Jupiter, et n'en vient pas à ses fins comme lui. Chaque fois qu'il croit toucher au but de ses désirs, c'est une chose, c'est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu'elle va chercher: après le petit lit, un matelas, et puis un oreiller.
CINÉSIAS.
Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n'en ai pas besoin!
MYRRHINE.
Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!
CINÉSIAS.
Eh bien! donne-moi d'abord un baiser.
MYRRHINE.
Voilà!
CINÉSIAS.
Hon! que c'est bon! À présent, reviens au plus vite!
MYRRHINE, revenant.
Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille… Mais il n'y a pas d'oreiller.
CINÉSIAS.
Eh! je n'en ai pas besoin!
MYRRHINE.
Mais j'en ai besoin, moi!
Le pauvre bonhomme est haletant: soif de Tantale!… Elle revient avec l'oreiller, elle raccommode. Puis elle se déshabille lentement.
CINÉSIAS.
Enfin, il ne manque plus rien!
MYRRHINE.
Plus rien? Crois-tu?
CINÉSIAS.
Allons, viens, mon bijou!
MYRRHINE.
J'ôte mon corset[47]. Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis au sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?
CINÉSIAS.
Oui, que je meure!…
MYRRHINE.
Mais tu n'as pas de couverture!
CINÉSIAS.
Des couvertures! Eh! c'est toi que je veux!…
MYRRHINE.
Patience! je suis à toi dans un instant.
CINÉSIAS.
Cette femme-là[48] me fera mourir avec ses couvertures!
Myrrhine revient avec une couverture… Ah! enfin!…—Mais elle s'aperçoit, fort à propos, qu'elle a oublié… quoi encore? de l'huile, pour parfumer ce cher mari!
MYRRHINE.
Ne veux-tu pas que je te parfume?
CINÉSIAS.
Non, par Apollon! non, de grâce!
MYRRHINE.
Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!
CINÉSIAS.
Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces parfums!
MYRRHINE.
Tends la main, que je t'en verse, et frotte-toi.
CINÉSIAS.
Par Apollon! ce parfum-là n'est guère agréable, à moins qu'il ne le devienne en frottant; il ne sent pas la couche nuptiale.
MYRRHINE.
Ah! sotte que je suis! j'ai apporté du parfum de Rhodes.
CINÉSIAS.
C'est bon, laisse, ma chérie!
MYRRHINE.
Es-tu fou?
CINÉSIAS.
Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!
Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole…
«Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien!
—Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la paix?
—Sois tranquille.»
Et l'espiègle femme, étant déshabillée, s'en va, ne revient plus.—«Je suis mort, elle me tue!» s'écrie le malheureux Cinésias. «Dans quel état elle me laisse!… Hélas! qui me soulagera?…»
Le chœur, afin que personne n'en ignore, ajoute ses commentaires et ses descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Cinésias.
Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. «À
Sparte aussi, tout est en l'air,» et le héraut comme les autres.
Un magistrat survient et le gourmande: «Drôle! dans quel état!…» Le héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-seulement d'Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes à faire la paix et à abolir la guerre. C'est une conspiration générale, qui embrasse toutes les villes: les hommes, dans tous les pays, sont excédés de cette situation, n'en peuvent plus, demandent grâce, implorent la paix à tout prix: la paix avec les femmes, la paix entre les peuples; la paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours!… Le plan de la courageuse Lysistrata a réussi: elle a fait honneur à son nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu'un Congrès de la Paix.
Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que le héraut. «La situation, disent-ils, est de plus en plus tendue…»
* * * * *
On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle. «Laconiens, approchez-vous; et vous, Athéniens, de ce côté. Écoutez-moi: Je ne suis qu'une femme, mais j'ai quelque bon sens; la nature m'a donné un jugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages leçons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse, à tous également, un reproche, hélas! trop fondé! Vous qui, à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes (combien d'autres lieux je pourrais nommer, si je ne craignais de m'étendre!) arrosez les autels de la même eau lustrale et ne formez qu'une seule famille, ô Hellènes, vous vous détruisez, les armes à la main, vous et vos villes, quand les Barbares sont là qui vous menacent!…»
Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne trouvera pas dans son cœur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie italienne, que Garibaldi ressuscitera.
Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout en étant contents au fond; mais ils sont humiliés de se soumettre: «Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu'on a eu raison de dire: Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines!»
La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des Laconiens réconciliés. «Chantons Sparte, disent les Laconiens en terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas, bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et conduit le chœur.—Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert d'airain[49].»
Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela finit comme la fable des Deux Pigeons; mais il y a ici bien plus de deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
* * * * *
Telle est cette liberté gaillarde dont parle quelque part Fontenelle. Gaillarde est bien modeste. Lysistrata, nous l'avons dit, est tout bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui commentent les énormités d'action.
Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant trente mille spectateurs!
Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être plus réservé que les autres poëtes comiques de son temps? Vive Bacchus! Quelle réserve!… Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort. Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans le Jugement de Pâris, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théâtre; ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même, n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!… Mais elle se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave. Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même, la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, «les spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le tourment de Cinésias.»
Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout entière sont plutôt indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête, ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie: n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade? «Plus d'amour, partant plus de joie!» Cette comédie est donc, à proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?
Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des phallophories, le culte de Priape, les rôles de femmes joués par des hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.
Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel! quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!
Lorsque notre bon maître, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'École normale, une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il s'écriait, avec une douceur charmante: «Ah! messieurs, quelles canailles que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit!»
Toutefois M. Michelet, dans la Bible de l'humanité, pense qu'ils étaient plus purs en actions qu'en paroles. Soit, mais cela laisse encore une assez grande latitude. C'étaient, avant tout, des artistes. N'oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle. «L'Athénien maniait également bien l'épée, la rame et la parole. Il est la guêpe ou l'abeille; il a les ailes et l'aiguillon; non pas seulement l'aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits. Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce; elle en est aussi l'école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les apôtres de la pensée…[50]»
Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs, à nous modernes, mais certes bien supérieurs à tous les autres hommes qui vivaient il y a vingt-deux siècles.
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Pour résumer en quelques mots cette première partie de notre étude, Aristophane, dans les pièces où il touche les questions politiques, se montre partout et toujours ennemi de la guerre et ami de la paix. Voilà son dessein immuable. Mais cette idée, toujours la même, vient d'être présentée déjà sous quatre formes différentes, sans compter toutes les pièces perdues pour nous. Ainsi donc, la guerre, qui est toujours si fatale à la démocratie, et vers laquelle, pourtant la démocratie se précipite toujours, voilà le monstre auquel Aristophane, sans être démocrate bien fervent, s'attaque sans cesse, avec toutes les ressources de son courage et de son esprit.
De ce côté-là nous n'avons que des éloges à lui donner. Nous sommes de l'avis d'Aristophane, d'Horace, de Rabelais, de Montaigne, de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, et nous considérons la guerre, excepté la guerre défensive et patriotique, comme une barbarie hideuse et une effroyable ineptie, dernier reste de la sauvagerie antique.
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À présent que nous avons étudié le poëte grec comme critique politique, nous l'étudierons en second lieu comme critique social, et en troisième lieu comme critique littéraire.
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