MIRABEAU
I
CARACTÈRE—TOUR D'ESPRIT—ÉTUDES
Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»
Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.—Avec cela, ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins pénible et répugnant.
Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable, et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un continuel redoublement d'orages.
Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un chasseur aventureux et allègre.
Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la Nouvelle Héloïse;—ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le plus grand bien de cette petite Sophie-Gabrielle, qu'il n'a jamais vue et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus captivant ni de plus cruellement doux;—et ce sont enfin, l'enfant mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers, sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les épreuves.—Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents contraires.
Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.—Le mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.
Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société... l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient susceptibles des êtres périssables.»
Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»
L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.—C'est bien la croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi en lui.
Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un Essai sur le despotisme, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur les Lettres de cachet, il écrit un Mémoire sur les salines de la Franche-Comté, des traités sur la Liberté de l'Escaut, sur l'Agiotage, sur la Caisse d'escompte, sur la Banque Saint-Charles, sur la Question des eaux, sur l'administration financière de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux dialecticien.—Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours complet de sciences politiques,—comme toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.
Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus savant.
Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos de la publication du Gouvernement de Pologne, est très curieuse et doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»
Bien plus jeune, dans son Essai sur le despotisme, en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de Rousseau sur la question de l'état de nature. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»—Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses semblables qu'une association momentanée, il est encore féroce, dévastateur, et n'a guère que des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance et de spoliation».—Dès que Mirabeau s'occupe de questions politiques, il écarte, on le voit, l'uchronie, le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière d'Eson.
On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.
II
LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU
Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment, longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.
Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.—Le Français ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.
C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large, parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.—De toutes les choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été écrit;—et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat. Tous les principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première «constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.
Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il put lire un fragment de sa Lettre à Frédéric-Guillaume II, écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.
Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les opinions philosophiques et religieuses. Il faut réprimer les mauvaises actions, mais souffrir les mauvaises pensées, et surtout les mauvais raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très utiles[101].»
Note 101:[ (retour) ] Lettres à Mauvillon.
Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les assemblées provinciales[102]. Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la province.
Note 102:[ (retour) ] Dénonciation de l'agiotage.
C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le gouvernement.
Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est une nation affranchie.
Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a combattue constamment pendant toute son existence parlementaire. A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a l'avance, dans le Courrier de Provence, en 1789:
«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former; si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense le sort du trône et de la nation?—Les sages démocraties se sont limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des formes sévères et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir.—Quand le pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous n'irons pas loin en chercher un exemple. Mais si la révolution était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le devenait en effet; s'il forçait un jour la nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale, après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. La liberté publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans le mépris, sous un despotisme presque nécessaire.—Serait-ce là le fond de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous allons entrer.»
Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le veto, et la magnifique harangue sur le Droit de paix et de guerre. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines de réalité: «Si le prince n'a pas le veto, qui empêchera les représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation?... Si le prince n'a pas le veto, qui empêchera les représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les grâces si indignement prostituées!...»
C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, et c'est vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.»
Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»; mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir évoqués.
C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète qui serait par le fait un second pouvoir exécutif?... Ne pourrait-on pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?—Prenez garde; par cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions.»
La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs: voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un équilibre et une répartition régulière de puissances.
Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de celle-là.
Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis, ignominieuse.
A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces, seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque chose.
Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance ou d'action.—Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi ne pût être jugé que par des juges.—Par exemple encore, étant donné qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique. Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et simplement pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre populaire.
Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?
Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.—Remarquez bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: car, il ne faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et toute assemblée particulière porte avec elle des germes d'aristocratie»[103].—L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère, et qu'il gouverne.
Note 103:[ (retour) ] Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»
«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de Mirabeau, «le roi règne et ne gouverne pas» est une formule aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi Veto. Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le Veto, qui est toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée politique de Mirabeau c'est une «Démocratie royale», comme il n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps législatif: voilà son système.
Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.—Et il a essayé de ce système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir, mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de contrepoids.
Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes. Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement séparés.—Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et «aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.
Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au travail intellectuel.
Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une haute raison et une spacieuse et facile intelligence.
Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible. Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.—Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.
III
L'ORATEUR
Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu quand il écrit que quand il parle, et dans le Courrier de Provence, par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui s'essaie dans ses écrits.—Il a appris à écrire dans Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a parlé, avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis abordant la tribune, il a parlé, mais avec plus de retenue et de circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.
Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase, presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant. Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.—Ses débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer, il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez froides dans le goût de la Nouvelle Héloïse, et, à la première page, sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.—Il est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois, et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son effet.
IV
Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée. Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et plus fécond.—En 1750 il eut été un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe siècle.—En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être alternativement adorés et exécrés de la foule.—Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré et un politique de grandes vues.—Personne, malgré les apparences, n'a plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.— La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu amère.