MONTESQUIEU
La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.
Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de gravitation.
Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui serait le trahir.—Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera envelopper toutes ses pensées—il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y en avait une, il l'aurait eue,—mais les tendances plus accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.
I
MONTESQUIEU JEUNE
Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble, dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe siècle, et au delà.—En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu impertinent.
Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain; mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent aucunement.
Note 26:[ (retour) ] Cf. Usbeck dans les Lettres Persanes (Lettre vi). «Dans le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit par l'amour même.» (L'ensemble des Persanes donne l'idée que c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et l'on s'accorde à l'y reconnaître.)
Il n'est pas chrétien. Les Persanes sont avant tout un pamphlet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort... c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général des Lettres qui touchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des Persanes aux Lois, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins encore le sentiment.
Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des moralistes et des orateurs.—Les quatre plus grands poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur», pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les peignent.
Note 27:[ (retour) ] Persanes, lettre CXXXVII.
Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande Rhédi, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur l'humanité?—Usbeck va-t-il répondre par les arguments de Goethe: Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de l'homme?—Non, mais par les arguments du Mondain et par «l'homme à quatre pattes» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait même distingué par sa gentillesse?»—Il est possible; mais de l'art pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les raisonnements d'Usbeck.
Note 28:[ (retour) ] Persanes, lettre CVI.
De son temps, il en est encore par un certain souci de choses scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de philosophie expérimentale. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...», disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point à ne pas oublier que le premier des grands philosophes du XVIIIe siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau.
Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces Lettres Persanes sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire», j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les Lettres Persanes.
Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un directeur...—C'est quelque chose!—Eh! non! pas même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique ne lui échappe point; l'homme lui échappe.
Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien que les choses du moment, actualiste, et incapable de soutenir l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme tiendra à cela.
Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.
Même avant le Temple de Gnide, Montesquieu donne un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la Pluralité des Mondes il n'y avait qu'une marquise; dans les Persanes, il paraît que ce n'est pas trop de tout un sérail. Dans les Mondes on voyait un savant s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les Persanes, nous aurons des histoires de harem et les mémoires d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.
Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.
Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de celui-là.
II
MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ
Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode.
Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant. Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et des Girondins.
Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui, par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est, en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine classique. Il est parmi nos sacra. Notre XVIe siècle l'a mis en honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi, sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et devait devenir un fanatisme.
III
SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES
Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne, qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les Persanes en sont sorties, une partie de l'Esprit des Lois y a sa source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants. Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande, son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir.
Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; Lettres édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes occidentales de Thomas Gage; Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes, etc., voilà ses excursions de bibliothèque.—Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.
Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la Grandeur et décadence que fût sorti l'Esprit des Lois; et, son beau rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant.
IV
IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU
En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne heure. Je vois dans les Lettres Persanes[29] telle théorie sur les peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement des impôts. Le sociologue positif apparaît.—Le voici encore, plus accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»— Soit; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les développements des nations, les grands mouvements des peuples, les accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «Discours» immortel où nous voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin mystérieuse.
Note 29:[ (retour) ] Lettre CXVII.
—Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes, ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque. —N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste... il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il voit la justice il tant nécessairement qu'il la suive...»
Note 30:[ (retour) ] Persanes, CXXXI.
Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe, et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de l'univers?
Note 31:[ (retour) ] Persanes, LXXXIII.
Cela dans les Lettres Persanes, dans ce livre frivole dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les questions graves sont touchées, l'Esprit des lois s'annonce. Origine des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit qu'il en est un qui écrira l'Esprit des Lois. Il ne serait même pas impossible que tous y missent la main.
V
L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»
Et, en effet, il en a été ainsi. L'Esprit des Lois nous montrera, agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions.— Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit des notes et écrit des articles pour la Revue des Deux-Mondes, les Annales de Jurisprudence, le Tour du Monde et la Romania; qui s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.
Ce livre s'appelle l'Esprit des Lois; il devrait s'appeler tout simplement Montesquieu. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins passionnément poursuivi?
Note 32:[ (retour) ] «Tout cède à mes principes.»—«J'ai posé les principes et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»
Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'Esprit des Lois dans les Lettres Persanes, il y a encore des Lettres Persanes dans l'Esprit des Lois. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».— L'homme du bel air n'a pas disparu.
Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus longue.
Et voici venir le Romain, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà l'essence de toute république. La République est: soyez vertueux. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce mot de vertu. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «politique», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.
Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu, un peu livresque, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi avec les Moeurs des Germains, qu'il prend un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande influence.
Et si l'érudit ancien a sa part dans l'Esprit des Lois, l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'honneur est pour lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les Persanes il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie, des airs, du paraître, de la vanité. La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet honneur dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se faire de la monarchie cette idée-là.
Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les Persanes; il arrive, dans les Lois, à en faire toute une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33]. Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité, forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne[34].
Note 33:[ (retour) ] Livre XVI, ch. 2.
Note 34:[ (retour) ] XVI, 9.
Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.
—Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement, éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer, disparaître...
—Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des rapports justes entre les idées.—Et par suite il arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France, de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire qu'ils eussent quelque chose à faire.
—N'aperçoit-il point la contrariété?—Si vraiment Montesquieu n'a point remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre XVI).—Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat, elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut opposer les «causes morales» aux «causes physiques» (XIV, 5), combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (XIV, 5); etc.
Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions, comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, 10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de cette même nature.»
Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de l'établir.
C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement. En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;—et qui peut-être ne se trompe pas.
Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à être systématique.—Car un système est, selon les cas, une idée, une passion ou une table des matières.—C'est une idée chez ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les routes.—C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur présente.—C'est un simple memento, une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon ordre et à les retrouver aisément.
Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs. Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'Esprit des lois suggérant tout un système historique ou politique qui ferait la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire que c'est supériorité.
De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'Esprit des lois.
C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'honneur dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe;— aristocrate, pour comprendre qu'une aristocratie subsiste par la modération, c'est-à-dire par la prudence et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération l'abandonne;—démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige (qui s'est vu du reste), la vertu même, pour gagner une pareille gageure;—despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.
Note 35:[ (retour) ] Arsace et Isménie histoire orientale.
Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de départ.
C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que signifie cet éloge de l'État-couvent établi par les Jésuites au nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la vertu tenue pour principe des États républicains et cette autre idée que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de l'Europe monarchique.
Note 36:[ (retour) ] Livre IV, ch. 6.
Note 37:[ (retour) ] Cf. Livre V, ch. 6.
Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune parce qu'il la dépasse. Continuons: «Tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat, et cet Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles il se forme sauvent des grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque toujours tout de travers[38].»
Note 38:[ (retour) ] Grandeur et Décadence, XI.—La Grandeur et Décadence est un chapitre détaché de l'Esprit des Lois et publié à l'avance.
Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire: «L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés par les moeurs. Mais si par un long abus du pouvoir, si, par une grande conquête, le despotisme s'établissait à un certain point, il n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent; et dans cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»— Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le Courrier de Provence par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.
Note 39:[ (retour) ] Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale.
A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie de milliers d'hommes.—La haute critique, aussi bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois familière et dont on sait ne pas dépendre.
Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans le grain.
VI
SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.»
Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de leçons?—Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.
Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la Sagesse politique, exprimer la leçon que l'Esprit des Lois contient, et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.—Et voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.
Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental. L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il ait éprouvé. Les Lettres Persanes le prouvent assez. La haine du despotisme est restée le fond même de Montesquieu.
Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela[40]. —Voyez cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; elle en suppose même chez celui qui commande. Il n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»—Voyez ce qu'il reprochait dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].
Note 40:[ (retour) ] Esprit (v. 14).
Note 41:[ (retour) ] Persanes, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»
Note 42:[ (retour) ] Esprit, v. 13
Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire; c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse, dans une des Persanes, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.
Note 43:[ (retour) ] Persanes, LXXXIII.
Note 44:[ (retour) ] Esprit, L 1.
Note 45:[ (retour) ] Esprit, ibid.
Note 46:[ (retour) ] Esprit, ibid.
Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran, à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable, auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en anéantissement»[48].
Note 47:[ (retour) ] Esprit, v, ii.
Note 48:[ (retour) ] Esprit, viii.
Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible, et la liberté étant comme une sorte de réussite.
Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment; —de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli l'humanité.
Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme lui-même.—Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République? Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre—et il le veut assez considérable—de citoyens distingués par la naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir. —Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là. Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement, Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
Note 49:[ (retour) ] «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques, parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la vie des hommes, un métier de famille!»
Note 50:[ (retour) ] vi. 1.
Note 51:[ (retour) ] xi, 6.
Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52], l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties, modération, stabilité et compétence.
Note 52:[ (retour) ] xi, 6.
Il reste donc aristocrate?—Non pas exclusivement. L'aristocratie a autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient» (VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme.
Nous retournerons-nous du côté de la monarchie? —Mais c'est le despotisme!—Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes à côté d'elle, n'est point le despotisme.
Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir à rien, mais elle doit obéir à quelque chose. Elle a devant elle vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni religion, ni honneur, ni conscience.
Note 53:[ (retour) ] «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (Politique, viii, 2, 1.)
Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?—Il y a pente au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple, n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.
La monarchie ne doit donc pas être repoussée a priori. Elle est très acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire par honneur, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle, amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui profite.—Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.—Mais le despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux «qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité.
Note 54:[ (retour) ] vii, 7.
Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le despotisme.
Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments, aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la monarchie aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques.
La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule. Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté, c'est l'inégalité.
Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle, et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait le dépôt. Entre le roi et la foule des Corps intermédiaires, qui limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un excellent corps de veto; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son office propre[56].—Le clergé est un corps intermédiaire assez utile. Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve le flot.
Note 55:[ (retour) ] II, 4.
Note 56:[ (retour) ] **, 6.
Note 57:[ (retour) ] *, 1
Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales, limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit. Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il aura un office social[58].
Note 58:[ (retour) ] «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice du troisième.» (Esprit, XI, 6, alinéa 7.)
Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire, non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant non en équité, mais sur le texte[60].
Note 59:[ (retour) ] II, 2.
Note 60:[ (retour) ] XI, 6.
—Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les institutions démocratiques mises en présence.
Et comment tout cela s'organisera-t-il?—Trois puissances: exécutive, législative, judiciaire.
Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant, le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus de liberté.
Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un caprice. Plus de liberté.
Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se rendrait. Plus de liberté.—Il ne nommera même pas les juges, car il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté.
Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.—L'exécution doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.—La délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de l'autre.—Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui, par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la législatrice.»
Et rien ne marchera!—Pardon! ces différents ressorts, forment en effet un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut «qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et «qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61].
Note 61:[ (retour) ] XI, 6. alinéas 55, 56.
Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?—Sans aucun doute; et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un «très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du peuple (communes), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré». Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté.
Note 62:[ (retour) ] III, 53; v.11.—Pensées. Esprit.
Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.
VII
MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE
Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu paraît très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout ce qu'il a vu. Il était capable de se détacher de son temps et d'y revenir,—de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait sous les yeux;—et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont était composé son organisme auraient disparu.—Son livre est un étonnant amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes. Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une constitution puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice secret. Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et très régulier, construit d'après les lois d'une logique dogmatique impérieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laissé autour d'elle d'énormes matériaux à construire des édifices tout différents.
C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, se suffit à lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est une façon de dire qu'il se complète. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement épris d'idées pures, agençant la machine sociale comme par données mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives, vertus ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie morale partout. Il est étrange qu'on ait cru[63] qu'à ce livre il manque une morale. L'erreur vient de ce qu'il est très vite dit que le fonds des sociétés est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer le cadre savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le mieux pour produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut disparaître, matériellement, à travers la multitude des minutieuses considérations politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures volontés sont au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal conçue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.
Note 63:[ (retour) ] Nisard.
Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être un peu trop optimiste. Il l'est de deux manières: par trop croire aux hommes, et par trop croire à lui-même, Il a trop confiance dans la bonté humaine. En plusieurs endroits de l'Esprit et de la Défense de l'Esprit des Lois, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du «Bellum omnium contra omnes». L'homme naturel, «sorti des mains de la nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un être timide et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement dans Montesquieu.
Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très enclin à penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point un fauve; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison. Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner raisonnablement, et que, parce qu'un système politique raisonnable, par exemple, peut être connu par un homme, il peut et doit être pratiqué par les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, pour un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties, à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des foules. Il a affirmé très énergiquement que le peuple ne se trompe point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Sénat. J'ai parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury avec insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir en même temps (alinéa 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis, sans être jamais une «opinion particulière du juge». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il pas que c'est précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé «en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien; mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne.
Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et merveilleusement à l'abri des passions: il est un peu porté à en conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; puisque posséder la vérité intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion, qui est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à fait dans le vrai? Peut-être bien.
J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il croit peut-être trop à l'efficace de son système, quand il en est à faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure. Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de scepticisme, et qu'il dit tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa théorie, de ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon Etat. Il lui échappera de dire que dans «une nation libre il est très souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit qu'ils raisonnent: de là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements»—De là sort la liberté, ou plutôt c'est la liberté même, d'accord; mais «qui garantit des effets des mauvais raisonnements», je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le point dogmatique, car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par croire presque que la liberté est un bien en soi, par conséquent un but, et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me semble que la liberté n'est point précisément un but, mais un état, un «milieu», comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien.
Sa conception même de la liberté a quelque chose de «formel»; et, comme tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de faire ce que la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est là le signe à quoi l'on connaît un despotisme d'un État libre; mais si toute la liberté était là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien qu'il peut en être.—C'est que la liberté n'est pas seulement le droit de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité.—Elle n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; après quoi, il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même; car la majorité est solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés; la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.
Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi, il ne me paraît pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est avant tout mon droit senti par un autre, c'est-à-dire un respect et un amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire une solidarité, c'est-à-dire une charité, il l'a eue peut-être; car il déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément sentie; mais il ne l'a pas exprimée.
Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car cette forme et ce mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le contraindre à être.
Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace le cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. «Donnez aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme, peut-être aventureux.
Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu d'optimisme. C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait écrire une politique, c'est-à-dire un code sans sanction, une législation supérieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'éclat de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire; et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements, les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur. L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au plus haut point. Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; et par conséquent que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il reste qu'il le mette sur la terre.
VIII
«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre, et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, l'entre-deux, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.
On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je parle à la raison: elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de tous les sens.»
Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que, si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du moins, le signe qu'on la cherche.
Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser à l'extrême et mettre en système une des idées de Montesquieu, presque dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable, que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un idéal.
On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil sur les Pyramides, et s'en retourna.»—Je n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées toutes, et surtout les plus hautes.