IV
C'était une force mal employée, d'abord parce qu'elle était gauche, ensuite parce qu'elle n'était pas dirigée par un esprit net, précis, mesuré, réfléchi, ni bien nourri; peut-être aussi parce qu'elle l'était par un caractère orgueilleux, un peu ombrageux et un peu aigri; mais ici, n'étant informé qu'à demi, je craindrais, en affirmant, d'être injuste. Il était puissant, puisqu'il a créé une école, en deçà et au delà de nos frontières; aussi parce qu'il a suscité contre lui une réaction littéraire extrêmement vive; car il n'y a que la force contre quoi d'autres forces réagissent. Il reste formidablement incomplet, comme tout le monde, sans doute, mais beaucoup plus, que ne le sont d'ordinaire ceux qui occupent un certain rang dans la célébrité. Je crois être sûr que la postérité sera étonnée du succès qu'il eut, autant, peut-être beaucoup plus qu'elle le sera de celui de Dumas père. La gloire de ces romanciers populaires étonne la postérité, qui n'est composée que de délicats et même de difficiles, du moins quand elle regarde les morts. Elle dira sans doute: «Il ne fut pas intelligent; il écrivait mal toutes les fois qu'il ne décrivait pas; il ne connaissait rien de l'homme qu'il prétendait peindre, qu'il prétendait connaître et que, seulement, il méprisait; il avait des parties de poète septentrional et un art de composition qui sentait le Latin; et il savait faire remuer et gesticuler des foules.»
Et il est possible aussi qu'elle n'en dise rien.
ÉMILE FAGUET,
de l'Académie française.
Paris. Imp. A. EYMÉOUD, 2, place du Caire.