II
Le lendemain même du jour où avait disparu M. Jandidier, maître Magloire se présentait au Palais de Justice afin de rendre compte de ses démarches au juge d’instruction chargé de l’affaire.
—Vous voilà, monsieur Magloire, dit le magistrat; vous avez donc appris quelque chose?
—Monsieur, je suis sur la piste.
—Parlez!
—Pour commencer, monsieur, ce n’est pas à six heures et demie que M. Jandidier est sorti de chez lui, mais bien à sept heures juste.
—Juste!
—Parfaitement. J’ai été renseigné par un horloger de la rue Saint-Denis, qui a une certitude, parce qu’en passant devant son magasin M. Jandidier a tiré sa montre pour voir si elle marchait exactement comme le cadran qui est au-dessus de la porte. Il avait à la bouche un cigare non allumé. Cette dernière circonstance connue, je me suis dit: Je le tiens! il allumera bien son cigare quelque part. Je raisonnais juste; il est entré prendre du feu chez une débitante du boulevard du Temple qui le connaît bien. Ce qui fixe les souvenirs de cette femme, c’est que lui qui fume toujours des cigares d’un sou, il a acheté des londrès.
—Quelle était son attitude?
—Il avait l’air préoccupé, m’a dit la marchande. C’est par elle que j’ai su qu’il allait souvent au café Turc. J’y suis entré et on m’a affirmé l’y avoir vu samedi soir. Il a pris deux petits verres et s’est entretenu avec des amis. Il paraissait triste. Ces messieurs, m’a dit le garçon, ont causé tout le temps d’assurances sur la vie. A huit heures et demie, notre homme a quitté le café avec un de ses amis, négociant du quartier, M. Blandureau. Vite, je me suis transporté chez ce monsieur, qui m’a répondu avoir remonté le boulevard avec M. Jandidier, lequel l’a quitté au coin de la rue Richelieu, prétextant une affaire. Il n’était pas dans son assiette et semblait assiégé des plus tristes pressentiments.
—Jusqu’ici, très-bien! murmura le juge.
—En quittant M. Blandureau, je suis allé rue du Roi-de-Sicile, pour savoir, de quelqu’un de la maison, si M. Jandidier n’a pas des clients, des amis, une maîtresse; rue Richelieu, il n’y a que son tailleur. A tout hasard, je me suis présenté chez ce tailleur. Il a vu notre homme samedi. M. Jandidier est monté chez lui après neuf heures, pour se commander un pantalon. Pendant qu’on lui prenait mesure, il s’est aperçu qu’un des boutons de son gilet allait tomber, et il a demandé qu’on le recousît. Pour cette petite réparation, il a dû ôter son paletot, et comme en même temps il retirait ce qui se trouvait dans la poche de côté, le tailleur a distingué plusieurs billets de banque de cents francs.
—Ah! voilà un indice! Il avait une somme importante sur lui.
—Importante, non; mais assez forte. Le tailleur l’évalue à douze ou quatorze cents francs.
—Poursuivez, fit le juge d’instruction.
—Pendant qu’on réparait son gilet, M. Jandidier s’est plaint d’une indisposition subite et a envoyé un petit garçon qui se trouvait là, chercher une voiture. Il avait, disait-il, à aller chez un de ses ouvriers qui demeurait fort loin, près de la halle aux vins. Malheureusement le petit bonhomme avait oublié le numéro de la voiture. Il se souvenait seulement qu’elle avait les roues jaunes et était attelée d’un grand cheval noir. Cela se retrouve. Une circulaire expédiée à tous les loueurs m’a remis sur la trace. J’ai su ce matin que la voiture portait le nº 6,007. Le cocher interrogé se souvient fort bien avoir été arrêté samedi soir, vers neuf heures, rue Richelieu, par un petit garçon et avoir attendu dix minutes devant la maison Gouin. Le signalement du bourgeois qui l’a pris est celui de notre homme et il a reconnu la photographie entre cinq différentes que je lui présentais.
Maître Magloire s’arrêta. Il voulait jouir de la satisfaction approbative qu’il lisait sur la figure du magistrat.
—M. Jandidier, reprit-il, s’est fait conduire en effet près de la halle au vins, rue d’Arras-Saint-Victor, 48. Dans cette maison demeure un ouvrier qui travaille pour M. Jandidier, un nommé Jules Tarot.
La façon dont maître Magloire prononça ce nom devait éveiller et éveilla l’attention du juge d’instruction.
—Vous avez des soupçons? demanda-t-il.
—Pas précisément, mais enfin voilà la chose. M. Jandidier a renvoyé sa voiture rue d’Arras et est monté chez Tarot vers dix heures. A onze heures, le patron et l’ouvrier sont sortis ensemble. L’ouvrier n’est rentré qu’à minuit, et moi je perds ici la trace de mon homme. Naturellement je n’ai pas interrogé Tarot dans la crainte de le mettre sur ses gardes.
—Qu’est-ce que ce Jules Tarot?
—Un ouvrier nacrier, c’est-à-dire qui polit des coquilles à la meule pour leur donner une irisation parfaite. C’est un garçon habile, et aidé par sa femme, à laquelle il a appris son état, il peut gagner jusqu’à cent francs par semaine.
—Ce sont des ouvriers aisés, alors?
—Eh! non. Ils sont jeunes tous les deux, ils n’ont pas d’enfants, ils sont Parisiens, et dame! ils s’amusent. Le lundi emporte régulièrement tout ce qu’apportent les autres jours.