III

Cet honorable Bernard était pâle d’émotion lorsqu’il rentra dans sa loge; si pâle et si défait, qu’en l’apercevant sa femme et sa fille Amanda lui demandèrent en même temps:

—Qu’as-tu? Qu’y a-t-il?

—Rien, répondit-il d’une voix altérée, absolument rien.

—Tu me trompes, insista Mme Bernard, tu me caches quelque chose; voyons, parle, je suis forte; que t’a dit le nouveau propriétaire? Songerait-il à nous remplacer.

—Si ce n’était que cela! Mais, voyez-vous, il m’a dit de sa propre bouche, parlant à ma propre personne, il m’a dit... Ah! vous ne me croirez pas.

—Parleras-tu!

—Vous le voulez!... Eh bien! là, il m’a ordonné de prévenir tous les locataires qu’il les diminue d’un tiers; vous m’entendez, n’est-ce pas? il les di-mi-nue...

Mais ni madame ni mademoiselle Bernard n’entendaient, elles riaient à se tordre.

—Diminuer, répétaient-elles, ah! la bonne farce, c’est trop drôle, en vérité! Diminuer...

Et mademoiselle Bernard courant à son piano,—car elle a un piano, en qualité d’élève du Conservatoire,—se mit à chanter le grand air de Verdi:

Étrange aventure,
Bizarre imposture,
Jamais, je le jure,
On ne te croira,
Nous fais-tu l’injure...

Mais Bernard prétendait être pris au sérieux dans sa loge, il se fâcha tout rouge, son épouse s’emporta et une querelle s’ensuivit.

Madame Bernard accusait M. Bernard d’avoir pris cet ordre fantastique au fond d’un litre chez le marchand de vin du coin.

Sans mademoiselle Amanda, le couple en serait venu aux coups. Tant et si bien que madame Bernard, qui ne voulait pas en avoir le démenti, jeta son châle sur ses épaules et courut chez le propriétaire.

Bernard avait dit vrai, elle ne le vit que trop. De ses deux oreilles ornées de pendants d’or, elle entendit le mot invraisemblable.

Seulement, comme c’est une femme forte et prudente, elle demanda «un mot d’écrit,» voulant mettre sa responsabilité à couvert.

Ce «mot d’écrit» le propriétaire le lui octroya en riant.

Elle aussi, elle rentra abasourdie. Et toute la soirée, dans la loge, le père, la mère et la fille délibérèrent.

Fallait-il obéir? Devait-on prévenir quelque parent du jeune homme, dont la sagesse s’opposerait à tant de folie?

Après mûres réflexions, il fut convenu qu’on obéirait.