V
De l’inquiétude on en était venu à la frayeur, de la frayeur on passa vite à l’épouvante. Si bien que le monsieur du premier, qui avait des valeurs chez lui, donna congé par huissier.
Bernard alla prévenir le propriétaire, qui répondit:
—Eh bien! qu’il s’en aille, cet imbécile!
Mais dès le lendemain, le pédicure du second, bien que n’ayant point à craindre pour ses valeurs, imita le monsieur du premier.
Les rentiers du second et les petits ménages du cinquième suivirent bravement cet exemple.
De ce moment, ce fut une déroute générale. A la fin de la semaine tout le monde avait donné congé. Chacun s’attendait à quelque catastrophe épouvantable. On ne dormait plus. On organisa des patrouilles.
Les domestiques terrifiés voulaient absolument quitter cette maudite maison, ils demandaient pour rester qu’on triplât leurs gages.
Bernard n’était plus que l’ombra de lui-même, la fièvre de la peur l’avait maigri. Mademoiselle Bernard délaissa son piano.
—Non, répétait la portière à chaque congé nouveau, non, ce n’est pas naturel!
Cependant, vingt-trois écriteaux se balançant à la façade de la maison, amenèrent des amateurs en quête d’un logement.
Bernard, sans maugréer, montait les escaliers et faisait visiter les appartements.
—Vous pouvez choisir, disait-il aux gens qui se présentaient, la maison entière est vacante. Tous les locataires ont donné congé, en masse, comme un seul homme. On ne sait rien au juste, mais il se passe des choses, oh! mais des choses!... Un mystère, quoi! une histoire comme on n’en a jamais vue!... Pour tout dire, le propriétaire diminue ses loyers!
Et les chalands venus pour louer s’enfuyaient épouvantés.
Le terme arriva. Vingt-trois voitures Bailly emportèrent les meubles des vingt-trois locataires. Tout le monde partit. Des fondations aux combles la maison resta vide.
Les rats eux-mêmes, n’y trouvant plus à vivre, l’abandonnèrent.
Seul le portier restait, verdissant de peur dans sa loge. Des visions effroyables hantaient ses nuits. Il lui semblait ouïr de lugubres hurlements. A certains murmures sinistres ses dents claquaient de terreur, et ses cheveux se dressaient à renverser son bonnet de coton. Madame Bernard ne fermait plus l’œil.
Dans son effroi, Amanda, renonçant aux gloires du théâtre, épousa, rien que pour quitter la loge paternelle, un jeune perruquier qu’elle ne pouvait souffrir.
Enfin, un matin, après une insomnie plus épouvantable que les autres, Bernard prit une grande résolution.
Il alla trouver le propriétaire, lui rendit son cordon et déguerpit.