VIII
Elle était au bal lorsque tout à coup, au milieu du salon, elle aperçut celui que si longtemps elle avait espéré en vain, le fantastique héros de ses insomnies. Oui, c’était bien lui, elle n’en pouvait douter à cette voix mâle et vibrante qui remuait tout son être, à ces yeux dont la flamme devait amollir et fondre les plus solides résolutions. Il parlait et il semblait à Aurélie que les autres hommes, debout près de lui, comme des courtisans autour d’un prince, l’écoutaient avec une respectueuse déférence.
C’était un soldat, un chef d’escadron de dragons; il n’avait pas trente ans, et son riche uniforme faisait valoir l’énergie de sa figure martiale et accusait les magnificences de son buste.
Elle eut un éblouissement. Qui était-il? Jamais elle ne l’avait rencontré. Comment se trouvait-il là?
Justement, près d’elle, une vieille dame disait l’histoire de l’inconnu.
Il était frère du receveur particulier et arrivait d’Algérie. On racontait de lui des choses surprenantes, de ces traits d’héroïsme pour lesquels le premier empire n’avait ni assez de titres ni assez de dotations.
Tout dernièrement, pendant une expédition, il s’était trouvé séparé de ses soldats et entouré par un groupe d’Arabes; on le croyait perdu, mais il avait réussi à se dégager en sabrant et en tuant une douzaine d’ennemis.
Elle écoutait de toute son âme, surprise, émue, ravie, aussi fière intérieurement que si quelque chose eût rejailli sur elle de la gloire de ce vaillant soldat. N’est-ce pas ainsi qu’elle l’avait voulu?
Cependant l’orchestre préludait; il s’avança vers elle,—la devinait-il donc?—Et il lui demanda de valser avec lui.
Sans répondre, elle se leva, pâle, les dents serrées, les yeux noyés, elle prit son bras et il l’entraîna. Mais, au deuxième tour, son émotion fut si forte qu’elle faillit s’évanouir, et il dut la ramener à sa place.
Me Dubocage, prévenu, accourait tout inquiet.
—Qu’as-tu, disait-il, qu’as-tu, chère amie? Tu es souffrante, viens, partons.
Et il l’emmena, malgré ses protestations.