XXIV

Ce jour-là, précisément, il y avait un grand dîner suivi d’un bal chez la marquise de Chevonceux.

Les intimes de la maison qui avaient flairé le mariage de Max, étaient ravis de leur pénétration, et, quoique cela ne fût pas officiel, ils allaient de groupe en groupe annonçant que c’était un dîner de fiançailles, en grand secret, toujours.

Deux heures du matin venaient de sonner.

Le silence se rétablissait dans les vastes salons tout à l’heure encore si tumultueux, on n’entendait plus que par moments les voix de quelques joueurs retardataires.

Le vicomte de Tressang et son père vinrent prendre congé de madame et mademoiselle de Chevonceux.

Henriette était radieuse.

Elle tendit sa main à Max en lui jetant un tendre regard. Mais au moment où le vicomte s’inclinait pour baiser la main qu’on lui présentait, le souvenir de Louise l’envahit si fort, que laissant tomber la main d’Henriette, il s’inclina froidement et sortit, indigné contre lui-même, contre ses irrésolutions et sa lâcheté.

Le comte ne s’était aperçu de rien.

—Quoi! se disait Max, tandis que la voiture roulait rapidement vers l’hôtel; quoi! j’épouserais, parce qu’elle est riche et que je n’ai rien, cette grande fille qui me déplaît, qui achète en moi un esclave, tandis que j’aime une autre, une pauvre jeune fille que mon amour a perdue peut-être, pour laquelle j’ai été comme un mauvais génie!

Non, je le sens, ce mariage ne se peut; j’ignore ce qui a pu éloigner Louise, mais le motif doit être honorable; elle m’aimait. Je la chercherai mieux que je n’ai fait jusqu’à ce jour, je la retrouverai, elle sera ma femme.

Et cependant je me suis laissé malgré moi engager si avant qu’une rupture désormais est un éclat, un ridicule.

Qu’importe, l’existence que je mène est affreuse, et demain, oui, demain elle aura un terme, à tous risques.

Il était dans cette disposition d’esprit en descendant de voiture. Un domestique le prévint qu’un de ses amis l’attendait depuis neuf heures du soir.

Max franchit rapidement les degrés. En apercevant Clodomir, il devina.

—Où est Louise? s’écria-t-il.

—Elle est bien malade, dit Clodomir.

—Mais où, où?

Clodomir raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait.

—Oh! tu es un noble cœur, toi, dit Max en lui serrant énergiquement la main; moi, je ne suis qu’un lâche; mais je vais tout réparer.

—Que veux-tu faire?

—Tu le sauras après; attends-moi ici, ce ne sera pas long.

Et Max courut vers l’appartement de son père.

Le comte de Tressang, avant de se coucher, était en train de combiner pour Max une affaire avantageuse qui devait lui rapporter au moins quinze ou vingt pour cent.

—Mon père, dit Max d’une voix ferme malgré son émotion, mon père, je vous ai trompé.—Je ne puis être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

—Monsieur, monsieur, dit le comte en se levant livide de colère, il est trop tard maintenant pour réfléchir, vous êtes engagé maintenant, il faut marcher en avant.

—Mon père, c’est impossible.

—Prenez garde, dit le comte, prenez garde! je puis, monsieur, vous briser comme un verre si vous refusez de m’obéir.

—Croyez bien, mon père, ce n’est pas sans un profond chagrin que je brise tous vos projets d’avenir; mais, je dois à l’honneur, je me dois à moi-même d’épouser la femme que j’aime, et quoi qu’il arrive je l’épouserai.

—Et quelle est cette femme?

—Une jeune fille belle et vertueuse.

—Son nom, son nom?

—Elle vous est inconnue, mon père, c’est une ouvrière.

—Louise Blain?

—Ah! dit Max indigné, vous la connaissiez?

—Oui, je la connaissais.

—C’est vous alors, mon père, c’est vous?...

—C’est votre maîtresse, alors, que vous voulez épouser.

—Je vous jure, mon père...

—C’est bien, dit le comte dont la colère croissante ne se contenait plus, vous êtes décidé à ne pas m’obéir!

—Croyez, mon père....

—Alors, monsieur, sortez, sortez de mon hôtel; je vous chasse, je vous renie, vous n’êtes plus mon fils; vous êtes ruiné, vous n’avez rien, entendez-vous, plus rien. N’attendez rien de moi, vivez comme bon vous semble; mais, avant tout, oubliez que vous avez pour père le comte de Tressang.—Avez-vous réfléchi? est-ce un parti bien pris?

—Je suis décidé, mon père.

—Alors, quittez l’hôtel à l’instant, vociféra le comte menaçant.

Max s’inclina et sortit.

Une heure après, il quittait l’hôtel avec tout ce qui lui appartenait; Clodomir l’accompagna.