LA BELLE GABRIELLE.

Entre tous les noms amoureux et chéris que la tradition s'est plu à entourer d'une poétique auréole, celui de Gabrielle d'Estrées est assurément un des plus populaires.

Cette belle maîtresse du roi de France, cependant, était loin en son temps d'être l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse; ils craignaient de la voir un jour assise sur le trône. Ils lui faisaient un crime de son esprit, de sa beauté même, beauté damnable!

Un Genevois, à Paris depuis la veille, est arrêté un matin aux portes du Louvre par la litière de la belle favorite.

—Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement parée qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?

—Ne faites nulle attention à cela, répond le bourgeois de Paris, et remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du roi.

Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses diamants tiraient les yeux aux femmes des échevins: à chaque cérémonie elles trouvaient amplement matière à la critique.—«Encore un ajustement nouveau!» et aussitôt d'en évaluer le prix.

Le peuple s'obstinait à voir en elle la cause de tous ses maux; «volontiers il l'eût accusée de la dureté des temps ou du manque de récoltes.» On disait qu'elle ruinait son amant et l'empêchait de remplir ses bonnes intentions.—«Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la poule au pot!»

Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les panégyriques de ses historiens et de ses poëtes, admirateurs de commande. Chaque année a ajouté quelques traits charmants à la légende de ses amours, légende romanesque qui a fini par se substituer à l'histoire, et qui n'est cependant véridique ou menteuse qu'à demi. La popularité de cette femme séduisante a grandi à l'ombre de la popularité du Béarnais, et désormais le nom de la Belle Gabrielle est inséparable de celui de Henri IV.

On doit glisser légèrement sur les premières années de mademoiselle d'Estrées et se défier de toutes les exagérations en bien ou en mal des chroniques et des mémoires du temps. Sa position fut telle à la cour de France, qu'elle avait des amitiés dévouées et des haines ardentes, et nul de tous ceux qui ont parlé d'elle n'était complétement désintéressé, c'est-à-dire impartial.

Issue d'une famille qui avait déjà plusieurs quartiers de noblesse dans les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcément les traditions de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mère plus que complaisante qu'elle fit ses débuts à la cour de Henri III.

Dans le fond d'un château, tranquille et solitaire,
Loin du bruit des combats elle attendait son père.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Son coeur, né pour aimer, mais fier et généreux,
D'aucun amant encor n'avait reçu les voeux.

Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la première fois, il met en scène la belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la Henriade en flagrant délit d'adulation, mais l'épopée a ses exigences.

Bassompierre, sur le même sujet, s'explique tout autrement; malheureusement, ce brillant séducteur est légèrement suspect de calomnie. Trop bien traité par les femmes, il paya leurs faveurs au moins en médisances.

Le premier amant de Gabrielle paraît avoir été Henri III, auquel sa mère la livra moyennant une somme de six mille écus; mais l'ami de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manière de voir, se dégoûta bien vite de sa jeune maîtresse; il la trouvait trop blanche et trop délicate.—«Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que j'en veux chez la reine ma femme.»

Cet échec découragea fort madame d'Estrées, que les beaux écus d'or avaient mise en appétit; et sans doute pour remplacer la qualité des galants par la quantité, elle continua à produire sa fille dans le monde.

Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succédé à Henri III, lorsque le cardinal de Guise vint à s'éprendre de Gabrielle. Cette passion durait depuis un an, quand le cardinal, étant devenu jaloux de M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui recueillirent sa succession, firent bientôt place au duc de Bellegarde, qui lui-même, à son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.

Amant heureux de Gabrielle, enivré de cette rare fortune d'être aimé d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait à qui conter son bonheur et vanter les charmes infinis d'une maîtresse adorée, lorsqu'il eut la malheureuse idée de choisir Henri pour confident. Il devait cependant savoir à quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de son maître.

Du matin au soir, il ne cessait de lui décrire les infinies perfections de Gabrielle; il ne tarissait pas en éloges; il dépeignait avec passion ses grâces, sa beauté, son esprit, tant et tant qu'à sans cesse entendre exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre à même de l'admirer. Le duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien à redouter du roi, fort occupé alors de Marie de Beauvilliers.

La première entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au château de Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait fait une école, car il reçut l'ordre de ne plus penser à sa maîtresse. Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prévint Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimât réellement le duc, qui était, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit qu'elle cherchât par une résistance calculée à irriter la passion du roi, elle le reçut fort mal au début et lui déclara net qu'elle lui préférait Bellegarde qui devait l'épouser.

Le héros de son temps éprouva un vif chagrin de ce refus, et quoique Mantes, dont il s'était fait comme une petite capitale pendant qu'il tenait la campagne aux alentours de Paris, fût distant de sept lieues du château de Coeuvres, et que la forêt à travers laquelle il fallait passer fût entourée de partis ennemis, il résolut d'aller en personne apaiser la belle courroucée. Il partit accompagné de cinq gentilshommes de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa tête, et se rendit à pied au château où, la veille, il avait fait annoncer son arrivée. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui disant qu'il était si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se résoudre à le regarder.

L'insuccès de cette ridicule démarche ne découragea point le roi; il s'était piqué au jeu, et bientôt Gabrielle cessa de l'accabler de ses rigueurs. Il appela alors près de lui, à Mantes, le marquis d'Estrées sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le marquis avait été invité à amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait donné à Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, «ce qui, dit gravement Dreux du Radier, sauvait toutes les apparences.»

Cependant la présence d'un «bonhomme» de père ne laissait pas que d'être fort gênante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frère, le marquis de Coeuvres, esprit fin et délié, un des plus habiles intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expédient que de marier sa maîtresse. On trouva tout exprès pour l'émanciper un bon gentilhomme de Picardie, Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien tout d'abord, «le mariage lui semblait dur à avaler;» mais on le convainquit à force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.

Il avait été convenu que le jour de la noce, à l'heure où les époux ont l'habitude de réclamer leurs droits, le roi paraîtrait, «adsum qui feci,» et arracherait Gabrielle à M. de Liancourt.

Le roi manqua de parole; «il était si Gascon qu'il ne pouvait même se la tenir à lui-même.» Mais, en époux bien appris, M. de Liancourt ne demanda rien, et, dès le lendemain, accompagné de sa femme, il rejoignit le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus tard il mit non moins de bonne volonté à rompre le mariage, en se laissant déclarer dans le seul cas qui pût alors faire prononcer un divorce.

En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi eût été immense sans quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticité de sa paternité. En effet, lorsque Alibour, son médecin, lui avait appris cette heureuse nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons pour cela, dit une chronique ridiculement mensongère.

—Vous rêvez, bonhomme, aurait dit le roi.

Cette jolie petite calomnie semble avoir été arrangée tout exprès pour accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrivée à quelque temps de là.

Elle n'avait point cependant renoncé entièrement à Bellegarde, et peu s'en fallut qu'un beau jour, ou plutôt une belle nuit, le roi ne les surprît. Une entreprise qu'il avait formée l'ayant obligé de s'éloigner de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait, il revint aussitôt et pensa trouver ce qu'il ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son côté, était resté auprès de madame Gabrielle.

«Au retour imprévu du roi, ils étaient ensemble. Tout ce que put faire une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet où elle couchait près du lit de sa maîtresse. Cela s'était fait sans que le roi s'en aperçût, et tout était tranquille lorsqu'il s'avisa de demander des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela la Rousse (c'était le nom de cette confidente); on avait pris des mesures pour qu'elle ne s'y trouvât point. Soit que cette absence donnât du soupçon au roi, ou qu'il ne pensât qu'à se satisfaire sur les confitures, il dit qu'il n'y avait qu'à forcer la serrure. Sa maîtresse s'y opposa et prétexta un grand mal de tête. Le roi, auquel cette résistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstiné à faire ouvrir le cabinet, et donna même quelques coups de pied dans la porte pour l'enfoncer.

«Bellegarde était perdu s'il n'eût pris le parti de sauter par une fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point, quoiqu'elle fût assez haute. La Rousse, qui était aux aguets, parut aussitôt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les confitures qu'il demandait.»

Cette même Rousse fut plus tard embastillée avec son mari. Chassée par Gabrielle, elle était devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se répandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de Bellegarde pourrait fort bien avoir été mise en circulation par elle.

Si toutefois cette aventure est véritable, elle ne fit aucun tort à Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientôt son influence fut immense.

Il ne faut point s'étonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle: dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se faire apprécier par ce prince, «qui avant tout, dans ses maîtresses, nous dit Sully, cherchait une amie dévouée et une confidente sûre.» L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commencé sa beauté.

Cette beauté était si remarquable que ce nom de belle lui avait été donné comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.

C'était une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux légèrement ondés semblaient d'or fin; son nez était droit et délicat; sa bouche, petite, pourprine et souriante, faisait songer à une grenade pleine de perles; son teint était d'une blancheur et d'une transparence admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.

Quant à son esprit, il était des plus fins et des plus déliés. Souvent Henri IV eut recours à elle, lorsqu'elle jouait à la cour le rôle de souveraine. «Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux démêlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports qu'on lui faisait de ses serviteurs, et lui découvrait les blessures de son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur, en sorte que cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire à un sexe impérieux, soutenait chacun et n'opprimait personne.»

Voilà le grand et véritable titre de Gabrielle à notre intérêt, j'allais presque dire à notre estime. L'ambition qu'on lui a reprochée plus tard fut presque une nécessité politique. Lorsqu'il fut question de la placer sur le trône, c'est qu'elle était l'âme d'un parti, du parti huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se trouvait débarrassé de la crainte de quelque alliance qui lui eût été opposée.

L'entrée de Henri IV à Paris est le commencement des triomphes de la belle Gabrielle. Aux côtés du roi, elle tenait la tête du cortége, à demi-couchée dans une litière «où l'or superbement se relevait en bosse.» C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil, s'arrêtaient les yeux de Henri IV.

Les rues de l'ancien Paris étaient trop étroites pour la foule qui se pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Gérard donne une idée assez juste de cette grande scène historique.

Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'émeutes, mal remise des souffrances et des perplexités d'un siége désastreux, acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entrée dans une capitale reconquise. Gabrielle était femme, ce jour-là elle dut aimer Henri IV.

Mais n'était-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant arrêtant son cheval, il venait caracoler près de la riche litière découverte où elle trônait en souveraine.

«Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir tout ce monde crier si allégrement Vive le roi! Il avait presque toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et damoiselles qui étaient aux fenêtres.»

Nous avons les plus grands détails sur cette triomphale entrée; c'est toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait dû jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout entendre. Il a compté les clous de la selle royale et mesuré la longueur des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle, il nous la décrit avec complaisance.

«Elle avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc,» plus constellée de pierreries et de perles «que d'étoiles le manteau de la nuit.» Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures, inquiètent singulièrement les gens du tiers. Ils mettent en contraste les misères présentes et le luxe de la cour où Gabrielle donne le ton.

«Aujourd'hui quinze février, le roi est venu à Paris avec sa Gabrielle; elle avait un capot et une devantière pour porter à cheval, de satin couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis en bâtons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doublé de satin vert gaufré, et ladite devantière doublée de taffetas couleur de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni d'argent. Le tout valant au moins deux cents écus.»

Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement à sa beauté; on la voit toujours ainsi vêtue aux côtés de Henri IV, habillé toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile l'inventaire des coffres de Gabrielle. «Le cinq mars elle assistait au bal magnifiquement parée; elle avait douze brillants dans les cheveux. Le huit octobre, elle avait un manteau doublé de satin d'une richesse incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents écus.»

Dix-neuf cents écus! Payés comptant! Voilà l'impopularité.

Moins de trois mois après son entrée à Paris, Gabrielle mit au monde un fils qu'elle appela César, comme pour exalter cet amour de la gloire qui, par bouffées, montait au cerveau du roi.

L'arrivée du poupon combla de joie le Béarnais; la naissance de cet enfant lui semblait un événement aussi heureux que la prise de possession de sa capitale; et comme il fallait un titre à la mère de Monsieur, duc de Vendôme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune de mademoiselle d'Estrées grandissait; «le roi commanda qu'on lui rendît désormais plus de respects.» Ici commence le rôle politique de Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous ne ferons qu'effleurer.

Tout d'abord elle protége Sully et le fait entrer aux finances. C'est donc à Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la réputation eut des fortunes si diverses, et qui est une des créations de Mézeray, dut de pouvoir servir si utilement son maître.

Sully, dans ses Œconomies, s'occupe beaucoup de la maîtresse du roi; il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit tout. De là le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure de voyage, que l'on trouve dans les Œconomies, nous en donne la preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre le roi. Sully était à cheval près de la litière. Celle-ci vint à verser tout à coup. On entendit un grand cri, auquel succéda le plus profond silence. Sully croit à un malheur, et tout aussitôt il pense à la douleur du roi.

—Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il s'empêcher de se dire.

Il était alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa maîtresse.

La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle contribua puissamment à vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais qu'il joua toute sa vie.

Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de César.—«Mes amis, ai-je bien joué cette comédie?»

A tort on a accusé Henri IV de tenir si prodigieusement à la religion réformée. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son coeur comme un écho affaibli de ses jeunes années. La belle Gabrielle alors lui mettait la main sur la bouche et, malgré ses Ventre-saint-gris, le faisait taire.

—Souvenez-vous, Sire, que vous êtes le fils aîné de l'Église.

Plus tard nous voyons Gabrielle pousser à la conquête de la Franche-Comté, prendre les intérêts de Balaguy-Montluc, s'entremettre entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin, à l'apogée de sa puissance, faire négocier à Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de Navarre.

Épouse délaissée. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse. Reléguée en Auvergne dans sa résidence d'Usson, elle se plaignait en beaux vers d'être une épouse sans mari, et elle écrivait ses Mémoires qui ne réussissent point à donner à nos yeux tort à Henri IV. Déjà elle pouvait prévoir qu'elle allait avoir à lutter contre l'influence de la favorite.

Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de Monceaux. Sa position à la cour était devenue officielle, et chacun lui rendait les hommages dus à une souveraine.

Partout nous la retrouvons aux côtés de Henri IV, aux bals, aux fêtes, et jusque dans les conseils. Le roi reçoit-il des ambassadeurs, il la fait cacher derrière une tapisserie, afin qu'elle puisse ouïr tout ce qu'on dira et lui donner son avis.

Le premier président du parlement de Normandie, Groulard, nous donne dans ses curieux Mémoires la mesure de la toute-puissance de Gabrielle.

Le roi était venu à Rouen pour tenir l'assemblée des notables; c'est même à cette occasion qu'il fit cette mémorable harangue, dans laquelle il disait aux notables que, bien que ce ne fût l'usage des rois, des barbes grises et des victorieux, «il venait se mettre en tutelle entre leurs mains.»

Comme, à l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le discours qu'il avait prononcé devant ces bourgeois:

—Je suis fort étonnée, Sire, répondit la marquise de Monceaux, que Votre Majesté ait parlé de se mettre en tutelle.

—Ventre-saint-gris! répondit le roi, il est vrai; mais je l'entends avec mon épée au côté.

Gabrielle en cette circonstance fut officiellement présentée au parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en être surpris; mais il en prend son parti et nous raconte que dès le lendemain matin il se transporta en l'hôtel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite.

Lorsqu'elle suivait le roi à la chasse, Gabrielle avait adopté un galant costume d'homme, sous lequel sa beauté semblait plus piquante. Ils s'en allaient tous les deux le long des chemins de la forêt, faisant la cour buissonnière, leurs chevaux tellement rapprochés qu'ils pouvaient se donner la main.

Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le royaume n'était point si pacifié encore que Henri pût se permettre les tranquilles amours des rois fainéants. La nécessité, bottée et éperonnée, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alcôve au milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu'à la cour d'honneur.

—Dieu vous garde, Sire, et au revoir!

Et le roi s'élançait à cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser de l'étrier.

C'est en telles circonstances qu'il envoyait à Gabrielle cette charmante romance, digne d'un ménestrel du gai sçavoir, et qui est la gloire et le renom même de Gabrielle:

Charmante Gabrielle,
Percé de mille dards
Quand la gloire m'appelle
A la suite de Mars,
Cruelle départie!
Malheureux jour!
Que ne suis-je sans vie
Ou sans amour!
L'amour sans nulle peine
M'a, par vos doux regards,
Comme un grand capitaine,
Mis sous ses étendards.
Cruelle départie!
Malheureux jour!
Que ne suis-je sans vie
Ou sans amour!

La réponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mérite d'être rappelée, car c'est à tort qu'on en a contesté l'authenticité.

Héros dont la présence
Fait mes plus doux plaisirs,
Que ta cruelle absence
Me coûte de soupirs!
Que ne puis-je te suivre;
Dans les hasards
Ou bien cesser de vivre,
Lorsque tu pars.
Quoi! toujours aux alarmes
Tu veux livrer mon coeur,
Le moindre bruit des armes
Le glace de frayeur.
Il n'est point de remède
A mon tourment;
Si le guerrier ne cède
Au tendre amant.

On a attribué bien d'autres vers à Henri IV, comme on lui a attribué bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le poëte qui ait adressé à Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le Béarnais n'a pas à se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage d'écrivain.

Viens, Aurore,
Je t'implore,
Je suis gai quand je te voi.
La bergère
Qui m'est chère
Est vermeille comme toi.
Pour entendre
Sa voix tendre
On déserte le hameau,
Et Tityre
Qui soupire
Faire taireson chalumeau.
Elle est blonde,
Sans seconde;
Elle a la taille à la main;
Sa prunelle
Etincelle
Comme l'astre du matin.
De rosée
Arrosée
La rose a moins de fraîcheur,
Une hermine
Est moins fine;
Le lys a moins de blancheur.
D'ambroisie
Bien choisie
Hébé la nourrit à part;
Et sa bouche,
Quand j'y touche,
Me parfume de nectar.

Les séparations momentanées des deux amants nous ont valu une série de lettres charmantes qui forment, avec les billets froissés soigneusement recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de sa plume ampoulée n'eût certes point écrit.

Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus ardente, et rien n'égale la grâce des laconiques billets que chaque soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait à sa maîtresse.

«Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pénible; celui de votre sujet est bien plus délicieux.»

Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre à l'histoire du Béarnais, chapitre que l'on pourrait intituler Esprit de Henri IV:


«Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez après l'avoir lue.»


«Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas.»


«Pour femme, il n'en est pas de pareille à vous; pour homme nul ne m'égale à savoir bien aimer.»


«Que ne puis-je partir en croupe derrière le messager que je vous envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles mains.»


Il faut citer encore cette lettre si célèbre qui dit en quatre lignes toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.

«Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture que j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en toute perfection dans mon âme,—dans mon âme, dans mon coeur, dans mes yeux.

«Henri.»

Pourquoi faut-il, hélas! que ces tendres expressions se retrouvent dans toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms: c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fière Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture à toutes les mélodies de la passion.

Au moment où nous sommes arrivés, l'étoile de la belle Gabrielle est au zénith. La séduisante maîtresse de Henri IV a déjà le pied sur la première marche du trône; quelques jours encore,

Et le roi va poser la couronne à son front.

Après quatre ans d'une union qui avait surmonté toutes les traverses, Gabrielle avait reçu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui avait donné deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de Vendôme, dont on célébra le baptême avec autant de pompe et d'éclat que s'il eût été fils de France.

Ce baptême fut la première cause des discordes de Sully et de la belle Gabrielle, qui bientôt devaient s'envenimer de tous les rapports des courtisans.

Un instant, pressée par ses amis, Gabrielle eut l'idée de renverser le ministre qu'elle avait protégé; elle y eût perdu son temps et ses peines.

Les historiens de Henri IV lui prêtent un mot superbe.

—Je ne sais comment, Sire, vous préférez un valet à une amie, avait dit Gabrielle.

—Je retrouverais plus facilement vingt maîtresses comme vous qu'un ministre comme lui, aurait répondu le roi.

Ajoutons cette anecdote à vingt autres tout aussi vraisemblables, et qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de la fantaisie historique.

Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait déjà à l'horizon, grosse d'orages.

On en parlait tout bas à la cour; les créatures de la favorite avaient de grandes espérances, mais le roi ne s'était point encore prononcé.

C'est à Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les Œconomies la curieuse conversation du roi et de son ministre.

—Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme à mon gré, non point épouser par politique quelque princesse qui ferait lit à part; je la veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de gros enfants, un tous les ans. Ne connaîtrais tu point, Rosny, celle qu'il me faut?

Et Sully de faire semblant de chercher.

—Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont à marier en Europe.

Sully savait bien où le roi voulait en venir;

—Cherchons, Sire.

Et il égrena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en omettre une seule, avec une sûreté de mémoire et de renseignements qu'on trouverait à peine aujourd'hui chez le rédacteur aux gages de Justus Perthes, l'heureux éditeur de l'Almanach de Gotha.

A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tête.

—Ce n'est point encore mon affaire.

—Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous dans la cour de votre Louvre à toutes les jolies filles de France de dix-sept à vingt-cinq ans, vous choisirez.

—Eh bien! non, dit le roi impatienté de la mauvaise volonté de son ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de Beaufort?

Le grand mot était lâché. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi tenait ferme à son idée. Il y eut des démarches faites à Rome d'abord, puis près de madame Marguerite, afin d'obtenir la liberté du roi.

Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois déclara qu'elle ne s'y prêterait jamais et que ce n'était pas pour «l'ancienne maîtresse du duc de Bellegarde, l'épouse déshonorée de Liancourt, qu'elle consentirait à briser son union avec Henri IV.»

Les négociations se poursuivirent néanmoins, et une nouvelle complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Médicis, vint ajouter aux embarras déjà très-grands et très-réels de la cour de France.

Les choses en étaient à ce point, lorsque, comme un coup de foudre, parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.

Quelques détails sur cette fin si prématurée.

On était alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de quatre mois, se rendit à Paris pour faire ses pâques dans cette ville, «afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas telle.» Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept cent mille écus qui prêtait à Henri IV pour ses petites parties le magnifique hôtel qu'il avait fait construire.

Le jeudi de la semaine sainte, après un dîner où Zamet avait dépassé le nec plus ultrà de la somptuosité, madame de Beaufort eut envie d'entendre les Ténèbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y rendit accompagnée de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz. Elle était fort joyeuse ce jour-là; les négociations pour son mariage allaient à son gré, et elle avait reçu du roi une lettre très-passionnée dans laquelle il lui annonçait que, pour en finir, il venait de dépêcher à Rome le sieur du Fresne.

Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et d'éblouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrivée à l'hôtel, elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et goûta d'un fruit.

C'est alors que Zamet lui annonça que le mariage de Henri IV et de Marie de Médicis était décidé.

Ses convulsions la reprirent presque aussitôt, accompagnées des symptômes les plus alarmants. «Fortement frappée de l'idée qu'elle était empoisonnée, dit Sully, elle commanda qu'on la tirât de chez Zamet et qu'on la transportât chez sa tante madame de Sourdis.»

Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, après un jour et demi d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril à sept heures du matin.

«Les médecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osèrent pas, à cause de sa grossesse, lui faire des remèdes violents. Tels avaient été ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tournée vers la nuque de son col. Elle était devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder sans effroi. Son corps ayant été ouvert, son enfant fut trouvé mort.»

Henri IV, prévenu trop tard, fit éclater le plus vif désespoir. Il sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'être désormais «seul sur la terre.»

Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des funérailles presque royales furent faites pour cette belle maîtresse de Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle à l'abbaye de Maubuisson, dont une de ses soeurs était alors abbesse.

Des bruits sinistres se répandirent autour du cercueil de la duchesse de Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmuré dans les sombres appartements du Louvre lorsque régnait une première Médicis, revenait fatalement avec une autre princesse de ce nom.

Zamet fut accusé, et bien d'autres.

Mais il faut se garder de prêter l'oreille aux vagues murmures du soupçon.

«Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la coupe.»

Le peuple, qui avait haï Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du cortège funèbre, et les cendres de la belle favorite n'étaient pas froides encore, que déjà couraient sur elle les pamphlets les plus injurieux.

Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, composé le lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprès de l'enfer pour confesser ses crimes:

De mes parents l'amour voluptueuse
Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse
Rendent assez mon lignage connu.
De l'exécrable et malheureux Atrée
Est emprunté notre surnom d'Estrée,
Nom d'adultère et d'inceste venu.

Les haines ardentes contenues pendant sa vie éclataient, et les six soeurs de la belle Gabrielle ayant assisté à ses obsèques, il se trouva un poëte pour faire ce sixain.

J'ai vu passer sous ma fenêtre
Les six péchés mortels vivants
Conduits par le bâtard d'un prêtre,
Qui tous les six allaient chantants:
Un requiescat in pace
Pour le septième trépassé.

La Restauration eut l'idée de faire élever une statue à la belle Gabrielle, en 1820, époque où l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons bien pensants que les larmes aux yeux.

Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce jour-là.

Etait-ce sa faute à lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu l'histoire de France que dans les Père Loriquet de la maison de Bourbon?


XI

CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.

MARQUISE DE VERNEUIL.

Les cloches qui avaient sonné le glas funèbre de la duchesse de Beaufort vibraient encore, que déjà Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une nouvelle maîtresse. Son désespoir fut aussi court qu'il avait été violent.

Les distractions qu'il trouvait à l'hôtel de Zamet ne suffisaient pas pour combler le vide creusé par la mort de Gabrielle. Il s'en allait, comme a dit un écrivain du temps, «escarmouchant du coeur» avec l'une et avec l'autre, fort indécis de son choix, lorsque le hasard, aidé d'une mère peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fière Henriette d'Entragues. Cette mère complaisante n'était autre que la charmante Marie Touchet, qui, en épousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne songeait probablement pas à faire souche de maîtresses royales. Mais nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles prédestinées.

Une partie de chasse, fut le théâtre de la première entrevue. Le roi, tout aussitôt, mordit à cet appât irrésistible de deux yeux ardents d'une vivacité plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir la régularité de ceux de Gabrielle, étaient peut-être encore plus séduisants. Et puis, n'était-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri IV, du piquant attrait de la nouveauté?

Mais le Vert-Galant dut modérer son impatience. La fille de Marie Touchet savait trop l'art de se faire désirer pour ne pas reculer à propos après être allée au-devant de l'amour. Les commencements de cette liaison ont toute la majesté d'une négociation diplomatique.

Il y eut des pourparlers, des allées, des venues; un ambassadeur, de Lude, avait été nommé.—Triste ambassade! La pierre d'achoppement, c'était M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait à conserver ce qui restait d'honneur à sa maison; peut-être parce que la vertu de sa femme avait fait naufrage, il tenait à garder celle de sa fille. Il mit de Lude à la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le chemin des fenêtres.

Le roi maugréait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que déjà sa barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aimé d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.

Bientôt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des premiers protocoles furent posées par la jeune fille, ou plutôt par sa mère. M. d'Entragues continuait à jouer à l'écart son rôle de père rigide, sans doute pour se ménager une entrée lorsque le moment lui paraîtrait convenable. La modeste, séduisante et spirituelle Henriette d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille écus.

Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris à Henri IV. Il marchanda même, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et, un beau matin, Sully reçut l'ordre de compter la somme.

Le ministre, fort embarrassé à ce moment de réunir les quatre millions nécessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commença par refuser net. Il disait que pour une somme si énorme son maître aurait dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues. Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'exécuter.

C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagème qui, mieux que de longues considérations, nous donne une exacte idée de son caractère et de celui de son maître.

Il fit porter les cent mille écus dans le cabinet du roi, et en sa présence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par ses secrétaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entièrement le plancher du cabinet, éblouirent le Béarnais.

—Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne croyais.

—Il est vrai, répondit Sully, mais tout ce que vous voyez là, Sire, doit être, par vos ordres, porté à mademoiselle d'Entragues.

Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-même, il sortit en murmurant:

—Ventre-saint-gris, voilà une nuit bien payée.

Cette nuit, tant désirée et si chèrement achetée, il ne la tenait point encore.

Avec les cent mille écus, de nouveaux scrupules étaient venus à la famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficultés, de nouvelles négociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme son amant la surveillance fâcheuse d'une famille trop attachée à un vain point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.

Henri IV, de guerre lasse, allait peut-être abandonner la partie et ses cent mille écus, qui à cette heure lui tenaient au coeur au moins autant que son amour, lorsqu'il reçut d'Henriette une lettre où elle lui expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme, adressée à M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse de ce bon père et assurerait enfin leur liberté et leur bonheur.

Les chroniques nous ont conservé la curieuse épître de l'adroite demoiselle: avec une heureuse habileté d'expressions, elle prouve au roi qu'elle n'est pour rien dans cette dernière exigence: elle a engagé ses parents à se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opiniâtrent à exiger un écrit, «Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils s'entêtent de cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à leur manie? Vous ne ferez point difficulté de les satisfaire, si vous m'aimez comme je vous aime. A mon égard, tout ce qui m'assurera mon amant me satisfera.»

Il ne fallait pas tant d'éloquence pour convaincre le roi; une promesse, de mariage surtout, ne lui avait jamais semblé un obstacle sérieux. Après un don de cent mille écus, cette vaine formalité, comme disait mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il eût défendu son coffre-fort, il signa sans hésiter et de la meilleure grâce du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcôve de la belle Henriette.

Nous avons ce document, écrit en entier de la main de Henri IV, et scellé du sceau royal; il était de nature à satisfaire le père le plus exigeant:

«Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi, promettons et jurons à M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille, au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche d'un fils, alors et à l'instant, nous la prendrons pour femme et légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et en face de notre mère sainte Eglise, selon les solennités requises et accoutumées.

«Henri.»

L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle «un honteux papier,» n'est pas la page la moins curieuse des Œconomies.

Henri IV, au moment de partir pour le château de M. d'Entragues, s'avise de montrer le fameux acte à son ministre. Sully le prend, le lit avec une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant, et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.

—«Là! là! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le discret; n'ayez crainte que je me fâche.»

Sully alors reprend la promesse et la met en pièces.

—«Comment, morbleu! s'écrie Henri, que prétendez-vous faire? Je crois que vous êtes fou!»

—«Il est vrai, Sire, que je suis fou, répond le hardi confident; plût à Dieu que je le fusse tout seul en France!»

Le roi s'éloigna en maugréant, comme c'était son habitude lorsqu'il ne voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour Malesherbes, résidence de la famille d'Entragues, il eut soin de préparer une nouvelle cédule.

De ce jour, Henriette fut toute à lui, et un mois ne s'était pas écoulé qu'elle jouissait de toutes les prérogatives et de toute l'influence que dix ans de dévouement et d'affection avaient méritées à la belle Gabrielle. Mais quelle différence! L'humeur égale et douce de la duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le roi, son esprit conciliant suffisait à apaiser les mille querelles que des intérêts divers font naître entre les courtisans; avec l'altière Henriette, au contraire, la discorde entra à la cour, et Henri IV ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait choisi la tempête pour compagne.

Les graves embarras que, dès le premier jour, suscita la nouvelle favorite ne diminuèrent en rien la passion du Béarnais: le pouvoir des femmes sur son esprit grandissait avec les années.

Gabrielle avait été duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de Verneuil; et telle était après peu de semaines son influence, que le duc de Savoie se crut obligé d'acheter par des présents d'une énorme valeur sa toute-puissante protection.

Souveraine maîtresse au palais de Fontainebleau, ces «déserts» chers à Henri IV, la marquise ordonnait à son gré les fêtes et les chasses, ce qui ne l'empêchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa politique et d'émettre son avis, au grand déplaisir de Sully, des généraux et des ministres.

Pour mademoiselle d'Entragues, le Béarnais était devenu prodigue, et chaque jour quelque don nouveau venait témoigner de la vivacité de sa passion. S'éloignait-il, était-il forcé de quitter les genoux d'Henriette, même pour une seule journée, il retrouvait pour lui écrire de ces expressions si tendres, si naïvement amoureuses, qui jadis mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:

«Mon cher coeur, un lièvre m'a mené jusque devant Malesherbes, j'y ai éprouvé la douce souvenance des plaisirs passés; je vous ai souhaitée entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue.... Bonjour, chères amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si je veille, mes pensées seront de même. Recevez un million de baisers de moi.

«Henri.»

O roi prometteur et oublieux! ô marchand de belles paroles! Tandis qu'il signait ainsi une promesse de mariage, qu'il écrivait à sa maîtresse des billets passionnés, ses ambassadeurs négociaient à Rome la rupture de son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec Marie de Médicis.

Les négociations étaient sur le point de réussir: la reine de Navarre avait accordé son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cessé de lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.

Le moment approchait cependant où Henri IV allait être sommé de tenir sa parole royale fort aventurée. La marquise de Verneuil était enceinte et comptait avec une fébrile impatience les jours qui la séparaient du moment où la naissance d'un fils,—elle était sûre, disait-elle, que ce serait un fils,—lui assurerait la couronne.

Le roi était fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au monde un garçon les fauteurs de rébellions auraient en main une arme terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint à son aide.

La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de Moulins, attendait au château de Monceaux le moment de ses couches, auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.

Ainsi Henri IV fut délié de son engagement imprudent, mais non d'un amour disproportionné dont les conséquences devaient être si fâcheuses.

Cependant, à la première nouvelle du terrible accident survenu à sa maîtresse, le roi était accouru. Tant que la vie de la malade fut en danger, il veilla fidèlement à son chevet, et sa présence, plus que l'habileté des médecins, contribua au salut de la marquise.

Une triste nouvelle attendait Henriette à sa convalescence; elle ne recouvra la santé que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie de Médicis.

La colère et le désespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles à comprendre, pour qui connaît le caractère fougueux de cette jeune ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa félonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures. Mais déjà le Béarnais, redoutant une orageuse explication, avait quitté Monceaux et galopait vers la Savoie.

Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne pouvant être reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme maîtresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de lettres tendrement plaintives:

«Souvenez-vous, Sire, écrit-elle, d'une demoiselle que vous avez possédée et qui s'est livrée à vous sur votre foi et parole royale.»

Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:

«Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes secrètes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma pensée, puisque vous connaissez aussi bien mon âme que mon corps. En mon âme misérable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir été aimée du plus grand monarque de la terre.»

Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'âme de Henri IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'armée pour aller implorer son pardon, et c'est à Henriette qu'il fit porter les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie déplacée qui fit hautement murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.

Il est à croire que toutes «ces belles prévenances» du roi avaient leur but: Il désirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne laissait pas que de l'inquiéter. Mais cet engagement était en bonnes mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte résignation, ses parents envoyaient à Rome la fameuse promesse. Elle arriva trop tard, lorsque déjà Marie de Médicis, mariée par procuration, mettait le pied sur la terre de France.

La première entrevue des nouveaux époux eut lieu à Lyon, le 9 décembre de l'an 1600. Le genre de beauté de Marie de Médicis ne plut point au Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'était pas à son gré, c'était la sienne. La nouvelle reine avait alors vingt-sept ans; «elle était grosse, commune, n'avait rien de l'élégance ni de l'esprit des Médicis, ses ancêtres paternels, et ne tenait que du sang autrichien de sa mère.»

Elle justifiait assez bien, on le voit, cette épithète de grosse banquière qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de Verneuil.

Le caractère de Marie ne rachetait pas tous ces défauts, «elle était jalouse, emportée et bigote.»

Malgré tout, Henri IV, le soir même de la première entrevue, passa par-dessus toutes les lenteurs de l'étiquette et pénétra dans l'appartement de la nouvelle reine; il avait hâte de rendre indissoluble un mariage que trop de prétextes pouvaient faire annuler.

Le voyage de Marie de Médicis continua à petites journées, le roi parti en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe. Le parti catholique devait bien cette ovation à la nièce du Saint-Père, et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit son entrée à Paris, où l'attendaient de cruelles déceptions.

Il était dans la destinée de Marie de Médicis de voir sa vie troublée par des favorites royales. Jeune fille, elle avait dû fuir le palais paternel où régnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane vénitienne; épouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalité avec la marquise de Verneuil; mère enfin, elle eut la douleur de voir des bâtards partager avec son fils les caresses paternelles.

Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie; sa vertu est restée trop équivoque pour qu'on lui accorde tout l'intérêt que mérite une épouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont l'affection n'était rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et enfin le trop fameux Concini, l'aidèrent, dit-on, à se venger des infidélités trop nombreuses de son époux. Pour les deux premiers, la chronique s'aventure peut-être, mais le doute n'est pas possible à l'égard de celui qui devint plus tard le maréchal d'Ancre.

Tranquille du côté de ses ennemis, Henri IV, après son mariage, avait espéré vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison la guerre qui avait cessé au dehors.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis l'arrivée de Marie de Médicis, que déjà le Louvre était devenu un enfer. La faute en était au Vert-Galant, qui avait caressé cet espoir insensé «d'accorder deux femmes terriblement jalouses, une femme légitime et une maîtresse,» et qui «avait la prétention de les faire vivre en bonne intelligence sous le même toit.»

Henri n'accorda même pas à sa femme les trois mois du poëte, mois bénis du premier amour; il avait été repris d'une belle passion pour Henriette, «dont le bon bec» l'amusait infiniment, et il ne se passait pas de semaine «qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise» pour aller coucher au château de Verneuil.

Aussi chaque jour de terribles querelles éclataient dans le ménage royal; «cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans une brouillerie perpétuelle.» Sully avait assez à faire à mettre le holà, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrêter le bras de la reine qui se levait menaçant sur son époux. Le ministre n'était pas là sans doute le jour où elle égratigna si fort la figure de Henri qu'il en porta les marques plus d'une semaine.

Comme de juste, la marquise de Verneuil avait été présentée à la reine. Marie de Médicis l'avait reçue plus que froidement, et tout l'esprit de la favorite n'avait pu arracher une parole à l'épouse outragée.

Le rêve de Henri était de donner à sa maîtresse un logement au Louvre; mais toute son habileté diplomatique avait échoué contre la juste jalousie de la reine. Les courtisans qui s'étaient entremis ne réussirent pas mieux que leur maître, et deux ou trois d'entre eux payèrent d'une disgrâce un échec auquel ils eussent dû s'attendre. Rosny lui-même n'eut pas une chance meilleure. Le roi désespérait presque, lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme était Léonora Galigaï.

Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa maîtresse, la décida à subir la marquise de Verneuil, et bientôt les deux ennemies, l'épouse et la maîtresse, semblèrent vivre dans la meilleure intelligence.

Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une simple porte de communication dont le roi avait la clef les séparait.—«Je suis enfin heureux,» disait le Vert-Galant. Il y avait de quoi!

A quelque temps de là Marie de Médicis et la marquise eurent chacune un fils à peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil à l'un qu'à l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le réjouir, «de quelque part qu'ils vinssent.» Ils étaient pour lui comme un signe de prospérité, et à ce compte Henri put s'estimer un monarque prospère. Il n'était alors question que de la bonne intelligence des deux mères. Aux fêtes qui célébrèrent la naissance d'un dauphin, Marie de Médicis inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser un ballet qu'elle avait composé. Chaque dame représentait une vertu.

Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir pâlir son étoile jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans les brumes épaisses de l'oubli. Le premier coup qui devait ébranler sa fortune, lui fut porté par la reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais non étancher le fiel de son coeur. Marie de Médicis, par l'entremise d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la marquise adressées au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifiées à une nouvelle maîtresse, le roi et la reine étaient indignement outragés. L'amour d'Henri surtout y était tourné en ridicule au bénéfice d'un préféré.

Le Vert-Galant, si naïf au fond avec les femmes, fut altéré par la lecture de cette correspondance. Il se croyait aimé! Joinville dut quitter la cour, et on conseilla à la marquise d'aller prendre l'air dans une de ses terres. Elle obéit furieuse et jurant de se venger.

Nous n'entrerons point ici dans les détails des intrigues sourdes et des conspirations qui troublèrent le règne de Henri IV. A presque toutes nous trouvons mêlées mademoiselle d'Entragues et sa famille.

Déjà, lors de la conspiration de Biron, le père et le frère de la favorite n'avaient dû la vie qu'à ses prières. Une nouvelle entreprise ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-même se trouva compromise, et le roi ordonna sa mise en jugement.

Rendue à la liberté, dévorée de rage et d'ambition déçue, elle passa sa vie à susciter des ennemis à ce roi qui l'avait tant aimée. Telles avaient été ses menaces, elle avait parlé si haut de ses projets de vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'Épernon, mis le couteau aux mains de l'infâme Ravaillac.

De ce moment elle cessa de paraître à la cour, et nul ne se souvenait plus de cette belle et fière Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut à son château de Verneuil le 9 février 1633. Elle avait cinquante-quatre ans.


XII

MADEMOISELLE DE HAUTEFORT

ET

MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.

Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de Louis XIII; le noble caractère des belles et vertueuses amies de ce prince mélancolique reçoit un éclat nouveau du voisinage de tant de favorites royales, qui n'ont même pas pour excuse la violence de la passion, et dont l'ambition semble avoir été le seul mobile.

Des chroniques mensongères peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout l'honneur d'une sagesse si rare à cette époque qu'elle en est presque invraisemblable; mais il faut avoir étudié bien superficiellement la vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre, tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et de scrupules religieux, qui défendait contre leurs galantes tentatives le coeur de leur royal ami.

Leur conduite politique, bien que toute de dévouement et de désintéressement, mérite moins d'éloges: leur nom se trouve mêlé à toutes les cabales, à tous les complots des grands seigneurs, de la reine-mère et d'Anne d'Autriche. Abusées par l'influence personnelle de la reine, dupes de sa dangereuse amitié, elles la secondèrent de toutes leurs forces dans ses entreprises contre un ministre détesté.

Mais à une cour où Richelieu était le maître, les femmes devaient avoir une faible influence; le cotillon s'effaçait devant la robe rouge de l'ombrageux cardinal.

On n'en a pas trop dit sur la chasteté de Louis XIII; la froideur de sa nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il considérait l'immodestie comme un scandaleux et damnable péché.

On pense s'il eut à souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie de Henri IV. Au moins ne se gênait-il pas pour exprimer ses sentiments d'une façon souvent plus que brutale.

Un jour, à la table royale, il remarqua une dame qui étalait avec une complaisance exagérée les splendeurs d'une fort belle gorge.—Les portraits des femmes modestes du temps nous donnent une idée de ce que pouvait être l'exagération.—Le roi ne dit mot, tout d'abord, évitant seulement de tourner les yeux de ce côté. Mais à la fin du repas il conserva dans sa bouche une gorgée de vin rouge et la lança dans le corset de la dame.

La chasteté chez Louis XIII était bien moins une vertu qu'une affaire de tempérament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher avec le connétable de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du connétable, il s'endormait tranquille sur le même chevet.

—Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu'à la ceinture.

—Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux.

Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince!

Entrant un jour à l'improviste chez la reine, il aperçut aux mains de mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les siennes, dit au roi de prendre le billet où il se trouvait. Louis XIII, n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put réussir et s'éloigna, fort attristé des rires des deux femmes.

Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque Marion Delorme a caché dans son sein la grâce de Didier, l'Angely peut lui dire:

Bon, gardez-la
Tenez ferme, le roi ne met pas les mains là;
Il n'oserait rien prendre au corset de la reine.

Tel était ce prince mélancolique qui, plus que tout autre, avait besoin des douces consolations de l'amitié. Avec une abnégation héroïque, digne de toute notre admiration, il avait abdiqué aux mains de Richelieu. Il sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre génie du ministre. Mais aussi que de pensées amères en ce coeur royal, que de rages dévorées en secret, que de sourdes révoltes!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il me gêne, il m'opprime! et je ne suis ni maître
Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-être.
A force de marcher si lourdement sur moi
Craint-il pas à la fin de réveiller le roi?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le manant est du moins maître et roi dans son bouge!
Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge;
Toujours là, grave et dur, me disant à loisir:
—«Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!»
Dérision! cet homme au peuple me dérobe,
Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe,
Et quant un passant dit:—«Qu'est-ce donc que je voi
Devant le cardinal?»—On répond: «C'est le roi.»

Ce roi si profondément malheureux, ce mari sans épouse, ce fils sans mère, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges consolateurs dont la moins aimée fut pour lui comme un baume céleste sur ce Golgotha qu'on appelle le trône.

C'est à Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII, parmi les filles d'honneur de sa mère, Marie de Médicis, remarqua mademoiselle de Hautefort. C'était une toute jeune fille encore, presqu'une enfant. On l'appelait l'Aurore, pour marquer son extrême jeunesse et son innocent éclat. Elle était blanche et rose; ses grands yeux bleus voilés de longs cils avaient une admirable expression, ses cheveux d'un blond cendré étaient d'une richesse incomparable, enfin un très-grand air tempéré par une tenue presque sévère relevait encore cette beauté précoce.

«La modestie, aussi bien que la beauté de mademoiselle de Hautefort, dit M. Cousin, touchèrent profondément Louis XIII; peu à peu il ne put se passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'à son retour de Lyon, après la fameuse journée des dupes, l'intérêt de l'Etat et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d'éloigner sa mère, il lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne, en la priant de la bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.»

La reine reçut avec une froideur facile à comprendre sa nouvelle fille d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui était bien autrement pénible, une surveillante chargée d'épier ses moindres actions et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas à le reconnaître: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus sûre et plus désintéressée.

Certaine du dévouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put la voir sans inquiétude et même favoriser l'amour du roi pour la belle Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de Richelieu. Le caractère des deux amants lui était un sûr garant de l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait!

Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fenêtre du salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse, de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait à lui démontrer qu'ils ont tort ceux qui croient

«Que l'Alète au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.»

Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il disait à son amie: on a retrouvé à sa mort ces singuliers procès-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers élégiaques.

Il n'est rien resté des poésies amoureuses de Louis XIII. «Mais voici un couplet qui peint avec assez de grâce le charme qu'exerçait mademoiselle de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:»

Hautefort merveille
Réveille
Tous les sens de Louis,
Quand sa bouche vermeille
Lui fait voir un souris.

Ces relations si tristes, ces glaciales assiduités pesaient horriblement à mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profité pour rompre d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du roi, c'était autant par amitié pour la reine que par pitié pour le malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se mêlait à ces sentiments; elle était fière de résister à Richelieu, dont elle s'était déclarée l'ennemie.

Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer facilement à lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais il n'avait pas tardé à se convaincre que toutes ses séductions ne tenteraient jamais la fière jeune fille tout entière au parti de la reine qu'elle croyait injustement délaissée et persécutée.

Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle sérieux, Richelieu entreprit de l'éloigner; il y réussit facilement. Il tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce prêtre éveilla dans le coeur de son pénitent des scrupules que calment d'ordinaire les directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya d'arracher de son coeur une passion que le représentant de Dieu sur la terre lui disait être criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que souvent elle avait songé à provoquer la première.

Privé de cette douce affection qui l'avait aidé à supporter les amères tristesses de sa vie, Louis XIII était devenu plus morose et plus sombre que jamais. Telles furent alors les inquiétudes de Richelieu et des politiques de son parti, qu'ils résolurent de remplacer, s'il était possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi.

C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'évêque de Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se chargèrent de la négociation.

La beauté de mademoiselle de La Fayette était le contraste vivant de celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, frêle et brune, toute sa force semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda pas à la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'éprit d'une tendre passion pour ce roi déshérité de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau danger, employa le moyen qui déjà lui avait si bien réussi. D'habiles confesseurs jetèrent le trouble dans l'âme de ces deux amants si faibles et si timides, dont l'amour était devenu si vif, qu'ils se défiaient d'eux-mêmes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la grille d'un cloître le séparait de son amie. Du fond de sa cellule, mademoiselle de La Fayette put rendre à la reine, son amie, un grand et dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander l'hospitalité à sa femme, qui habitait le Louvre: peut-être s'agissait-il pour Anne d'Autriche de légitimer la naissance d'un enfant qui devait être Louis XIV.

Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visitée par le roi, était tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de donner à Louis XIII un ami au lieu d'une maîtresse, Cinq-Mars. M. Alfred de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-écuyer de Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les mérite pas. Ce ne fut qu'un courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout à la fois Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste monarque n'a prononcé le mot cruel qu'on lui a prêté, le jour de l'exécution de son ami: «Monsieur le Grand doit à cette heure faire une assez triste grimace[6]

Pénétré de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins, pour sécher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort. Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau, Richelieu l'éloigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal n'avait pas tort de redouter la séduisante Marie. Toute dévouée à la reine, son caractère chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles entreprises. C'est peut-être à elle que Richelieu doit de n'avoir pu savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. Déguisée en grisette, elle pénétra à la Bastille jusqu'auprès du chevalier de Jars, ce héros de dévouement qui, plutôt que de trahir le secret de la reine, s'était laissé condamner à mort et venait d'être gracié au moment même où il avait déjà la tête sur le billot. De Jars n'hésita pas à exposer sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, prévenu, put confirmer les fausses révélations de la reine.

Quelques années plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort épousa le maréchal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la force de repousser les hommages du jeune Louis XIV.

Telles furent les royales amours pendant le règne de Louis XIII. Si la galanterie politique joua, durant cette période, un rôle un peu effacé, elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes atteindre, sous Louis XIV, à l'apogée de leur puissance, présider plus tard aux orgies de la Régence, et, sous la dénomination sarcastique de Cotillons, que leur donna le grand Frédéric, achever, sous Louis XV, la ruine de la monarchie française.