MADAME DE CHATEAUBRIANT.

Marié jeune encore, et lorsqu'il n'était que duc d'Angoulême, à la fille d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, François Ier ne tarda pas à devenir un époux infidèle. Il n'attendit même pas pour délaisser sa femme, la fin de la lune de miel.

Peu scrupuleux dans le choix de ses «amies,» il aimait, à la fois, en haut et en bas lieu, ne rougissant pas «de partager avec les domestiques de sa maison les faveurs de quelque dame.»

—Notre maître, disait un gentilhomme de François Ier, a eu quelques bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises.

C'est tout à fait l'opinion de Brantôme, mais le vieux seigneur de Bourdeilles s'exprime d'une façon bien autrement énergique.

Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de répit que lui laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agnès Sorel, il y avait quelque chose de désintéressé et de chevaleresque dans cette folle tendresse d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine.

Agnès disait à son royal amant:

—Assez de temps avez perdu à faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'épée derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume.

Et, docile aux conseils de la dame de beauté, Charles VII quittait à regret le manoir de sa mie et se mettait à la tête de ses troupes.

Rien de pareil dans les nombreuses passions de François 1er.

—Il était si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait à la fois plusieurs dames dont il entremêlait les couleurs.

On perdrait son temps, en effet, à compter les liaisons passagères du roi-chevalier, et la liste de ses maîtresses était déjà bien longue lorsqu'il monta sur le trône.

La troisième épouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la dernière passion du duc d'Angoulême.

Mais cette fois, et ce fut peut-être la seule, l'ambition et l'intérêt arrêtèrent un prince qui sacrifia toujours tout à son plaisir.

Louis XII, déjà vieux et épuisé, s'en allait mourant, et comme il n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait être contrainte, à sa mort, de quitter le trône, et la France peut-être, ce plaisant pays, pour aller tristement finir ses jours de l'autre côté de la Manche, au pays de la brume.

«Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un fils lui survenait, ce fils, au détriment du duc François, hériterait de la couronne; elle serait régente alors, et jouirait de tous les priviléges de ce beau titre pendant de longues années de minorité.»

La belle Anglaise avait peut-être calculé toutes ces éventualités, lorsque, pour la première fois, il lui fut impossible de ne pas s'apercevoir de l'amour du jeune et séduisant duc d'Angoulême.

Elle se montra fort sensible, «plus qu'il ne convenait,» aux empressements de l'héritier du trône. Ils étaient jeunes tous les deux, aimables, amoureux, le dénoûment de cette intrigue ne devait pas se faire attendre, lorsque tous les intérêts compromis vinrent se jeter à la traverse.

Un gentilhomme périgourdin, le sieur de Grignaux, découvrit, le premier, le gentil roman de la reine. Il prévint en toute hâte la mère de François, qui le chargea de désenchanter le jeune prince, en lui faisant apercevoir un calcul habile là où il ne croyait voir que de l'amour. Madame d'Angoulême se réservait de brusquer une rupture si les avertissements d'un ami ne suffisaient pas.

—Pasque-Dieu! Monseigneur, dit à François le prudent de Grignaux, voulez-vous toujours être simple duc d'Angoulême et jamais roi de France!

Et comme l'amoureux François feignait de ne pas comprendre:

—Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous, monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez là à vous donner un maître, un accident est tôt arrivé: êtes-vous si pressé de vous faire un roi?

Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux.

—J'aime autant, répondit-il, voir régner mes enfants que de régner moi-même.

Et il continua d'entourer de ses galantes prévenances la reine Marie, qui l'accueillait et lui faisait fête d'une façon vraiment inquiétante pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun à la cour s'en apercevait.

C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la mère et la femme du jeune prince.

Leurs exhortations réveillèrent l'ambition dans le coeur de l'héritier de la couronne; ses yeux se dessillèrent, l'illusion s'envola.

Il avait été l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils à Louis XII.

La reine était devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses goûts, lorsque la mort du roi la délivra de tous ces argus intéressés; elle épousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en France, et retourna avec lui en Angleterre.

Devenu roi, peut-être pour avoir une fois en sa vie su commander à ses désirs, François ne changea point ses habitudes galantes.

La cour était toujours accompagnée d'une troupe nombreuse de dames: c'étaient d'abord les maîtresses avouées du roi, elles avaient le pas sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite.

Il y avait encore, au dire de Brantôme, la petite bande, troupe galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette aimable confrérie étaient les favorites de François Ier, souvent avec elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines entières, quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des résidences royales. «Là, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au soir et du soir au matin.»

«Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait, sans différence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de la veille n'était jamais celle du lendemain.»

Le nombre même des maîtresses du roi leur ôtait toute influence durable, et les choses continuèrent ainsi jusqu'au jour où, pour la première fois, il aperçut la belle Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant.

Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite à la cour d'une grande influence et, pendant plusieurs années, elle régna, souveraine maîtresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant.

Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, était issue de grande et noble race: sa famille, alliée aux maisons royales de France et de Navarre, était, depuis plusieurs siècles, célèbre dans les fastes de la chevalerie.

Son père était ce Gaston de Foix, qui dut à la beauté de son visage et à ses longs cheveux blonds et bouclés le surnom de Phébus. C'était un «grand chasseur et beau savant,» lorsqu'il rentrait le soir après avoir passé la journée à battre les grands bois, il rédigeait les préceptes du grand art de la chasse, et il a laissé un livre précieux à bien des titres: le miroir de Phébus, avec l' art de faulconnerie et cure des lestes à ce propices.

La mère de Françoise-Jeanne d'Aydie, était la fille aînée et l'héritière d'Odet d'Aydie, comte de Comminges.

En l'an 1495, c'est-à-dire vingt ans avant l'avénement de François Ier au trône, il y avait grand émoi au castel héréditaire de la maison de Foix: la dame châtelaine touchait au terme de sa grossesse, et d'heure en heure on attendait sa délivrance.

Phébus de Foix, qui, en sa qualité de savant homme, croyait, avec tout son siècle, à l'influence des astres, avait mandé en son logis un astrologue fort en réputation dans le midi de la France.

—Or ça, maître, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de vous?

L'astrologue s'inclina.

—Ma dame et épouse va présentement me donner un enfant, et je souhaiterais savoir quelles destinées l'attendent, fille ou garçon. Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosité.

—Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile.

—Ça donc, maître, usez de mon logis et de mes domestiques comme de vôtres, pour toutes choses nécessaires à votre art, chacun ayant reçu l'ordre de vous obéir comme à moi-même, et comptez surtout sur bonne récompense.

Le sire de Foix, sur ces mots, congédia le «savant homme» et se rendit, à l'appartement qu'occupait la châtelaine.

L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du château et passa la nuit à interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au monde une petite fille.

Le matin, à l'aube du jour, l'accouchée avait oublié ses souffrances, et reposait paisiblement dans le vaste lit à colonnes, entouré d'épaisses draperies, qui occupait presqu'entièrement un des côtés de la salle. La petite fille, «accorte, mignonnette,» dormait dans un riche berceau.

Monseigneur Phébus auquel le plaisir d'être père faisait oublier les émotions de la nuit, «il aimait tendrement sa femme,» chargea un page d'aller quérir l'astrologue.

Au bout d'un instant le page revint seul.

—Je n'ai point trouvé l'homme, monseigneur, dit-il, ni même aucune trace de son passage dans le réduit de la tourelle; mais sur un escabeau, placé en évidence au milieu de la salle, j'ai aperçu le parchemin que voici.

C'était une grande feuille bizarrement découpée, presqu'entièrement couverte de dessins étranges et de figures cabalistiques. Un clou avait sans doute servi à la fixer à l'escabeau, car on voyait au milieu une petite déchirure.

Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le page, et non sans difficulté il parvint à déchiffrer cette obscure prédiction, rimée comme c'était l'usage alors:

Par beauté, et quoi qu'advienne[4]
A l'encontre, tôt sera reine.

Un sourire de satisfaction éclaira la physionomie du bon seigneur.

—Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison étant maison souveraine.

Il reprit sa lecture:

Aura la reine, de son fait,
Déplaisance dure et méfait.

Messire Phébus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua:

Du fait du roi aura grand heur
Las! puis grand malheur
. . . . . . . . .
. . . . . . . . .

Là s'arrêtait la prédiction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y avait rien de plus. Effrayé sans doute de ce qu'il avait lu dans les astres, l'astrologue avait jugé prudent d'en rester là. Une interruption semblable équivalait à l'annonce d'un grand malheur.

Telle fut du moins la pensée du vieux chevalier.

Il appela aussitôt et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et de l'amener en sa présence.

Écuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais vainement on fouilla tous les coins du château, vainement on battit la campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'était enfui sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu.

Si bien que quelques «bons écuyers» n'étaient pas fort éloignés de croire que leur maître avait eu affaire à messire Satanas en personne.

Cette singulière disparition ne laissa pas que d'inquiéter monseigneur Phébus, et, lors des fêtes qui suivirent le baptême de sa fille, il raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope à un vieux chevalier, son compagnon.

Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de l'astrologue, était fort peu crédule de sa nature.

—Ce sont là dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus.

Monseigneur Phébus n'écouta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire, le parchemin et soigneusement le déposa dans le coffre où il serrait d'ordinaire ses objets précieux.

La petite Françoise, tel est le nom qu'avaient donné à leur fille le seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement à l'ombre du manoir paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois des environs, s'exerçant à monter à cheval, à suivre les grandes chasses, et à lancer l'oiseau.

Telles étaient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie, les uniques distractions des châtelaines du moyen âge. Seules en leur castel, entourées seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre d'écuyers et de pages, elles restaient quelquefois des années entières sans nouvelles de leurs époux, occupés à guerroyer dans quelque province éloignée.

Françoise avait près d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son père d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois frères ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et allaient devenir les généraux de François Ier.

C'était un noble et grand séjour, que le château de monseigneur de Foix!

La cour n'avait pas encore attiré dans son rayonnement les représentants des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient pas pris l'habitude d'aller dépenser leurs revenus, plus que leurs revenus souvent, auprès du souverain, afin de concourir, par leur luxe, à l'éclat de la couronne.

Les rois n'appelaient à eux la noblesse qu'à l'heure du danger; lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'épée, elle accourait alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois, disons-le, de petits tyrans.

Chaque province possédait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus puissant que les autres, attirait à lui toute la noblesse des environs et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il en était ainsi de monseigneur Phébus. Chaque jour arrivait à son logis quelqu'hôte nouveau, sûr d'y trouver une hospitalité royale.

Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et puissantes dames, se pressait dans les cours du château lorsque venait l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauchée.

Les festins succédaient aux chasses, les danses aux festins. Puis venaient les joutes à armes courtoises, dans une clairière voisine, ombragée d'arbres séculaires et entourée d'estrades pour les dames. C'était la distraction suprême de l'époque, héroïque et dangereux passe-temps «d'où d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et saignants de quelque bonne blessure.»

La gentille Françoise était la gloire et l'ornement de toutes ces fêtes; elle allait avoir quatorze ans et était, au dire de tous, un véritable miracle de beauté.

Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son costume «merveilleusement riche,» le bon Phébus ne pouvait s'empêcher de murmurer les premiers vers de l'horoscope:

Par beauté, et quoiqu'il advienne
A l'encontre, tôt sera reine.

Reine elle était en effet, par sa beauté, par son esprit, par sa naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adressé ses hommages, les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses sourires, et sollicitaient sa main.

Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'époux qu'au milieu de tous Phébus de Foix choisit pour sa fille chérie.

C'était un seigneur de haute et fière mine, que le comte de Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, «passé maître en fait de vaillantise.» Il avait fait ses premières armes avec le connétable Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime.

Le mariage fut célébré en 1509. Françoise de Foix avait quatorze ans, Jean de Laval était de dix années plus âgé que sa jeune épouse.

Les fêtes et réjouissances des noces étaient à peine terminées, qu'il fallut songer aux préparatifs du départ.

Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne, à ce manoir de Chateaubriant que, plus qu'une longue lignée de preux chevaliers, devait illustrer l'admirable auteur de René.

Le lendemain même de la cérémonie, Phébus de Foix avait mandé près de lui la nouvelle comtesse. Il tenait à la main, lorsqu'entra Françoise, un large pli lié avec un fil d'or et scellé à ses armes.

—Vous allez quitter votre père, ma fille, lui dit-il, gardez précieusement ceci en mémoire de l'affection qu'il eut pour vous.

Il lui remit en même temps le pli. Françoise, émue de l'air solennel du vieux seigneur, était près de fondre en larmes.

—Maintenant, continua Phébus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, à moins que dans votre vie advienne quelque grave événement qui vous trouble et vous inquiète.

Françoise fit le serment que lui demandait son père.

Cependant l'heure de la séparation était venue. Les chevaux et les mulets de bagage emplissaient les cours. Écuyers et pages achevaient en toute hâte les derniers apprêts, donnaient un coup d'oeil aux harnais, fixaient solidement les coffres.

Une dernière fois, monseigneur Phébus embrassa sa fille chérie.

—Vous emportez, comte, dit-il à Jean de Laval, mon plus cher trésor; je suis sûr que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous.

Jean de Laval, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son beau-père.

Or, c'était bien à la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus cher trésor; il n'y avait pas d'équivoque possible, la fille de la noble maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa beauté.

Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur sa blanche haquenée. Jean de Laval s'élança à cheval et toute la troupe se mit en route.

Phébus de Foix rentra tristement dans son manoir désert. Longtemps accoudé au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux à travers les sinuosités de la vallée Jean de Laval et Françoise qui chevauchaient lentement en tête de leur escorte. La vie de la comtesse de Chateaubriant s'écoula paisible et ignorée pendant les premières années de son mariage. Jean de Laval avait pris au sérieux ses devoirs de mari. Il possédait un trésor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune femme avec une sollicitude inquiète que les voisins taxaient de jalousie.

Les femmes attachées à leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-là sont heureuses.

Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Françoise se contenta d'être la plus belle et la plus aimée des châtelaines.

L'amour de son époux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux fêtes des châteaux des environs et aux grandes chasses qui se renouvelaient souvent.

La Bretagne était alors un merveilleux pays, pour courre, la propriété n'était pas morcelée à l'infini. Le pays n'était pas comme aujourd'hui coupé de fossés profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de chaque propriétaire comme un camp retranché, inaccessible aux chevaux et aux chiens.

Pendant ces premières et trop courtes années, Louis XII était mort et François Ier était monté sur le trône.

Un des premiers actes du jeune roi avait été de nommer deux maréchaux de France, hommes de guerre fort en renom: l'un était Jacques de Chabannes, sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, frère de la comtesse de Chateaubriant.

On était alors à l'aurore éblouissante d'un règne nouveau. François Ier, dans la première ivresse du pouvoir suprême, ne songeait qu'à la joie.

Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de fête la même ardeur que sur les champs de bataille. «Qui m'aimera me suive!»

Et chacun suivait le roi à qui mieux mieux.

D'Amboise à Romorantin et à Vendôme, ce n'étaient, à ce moment que fêtes, bals costumés, petites guerres, grands repas et grande liesse. Tout l'or des impôts y suffisait à peine, mais nul n'en prenait souci. C'était une vie toute nouvelle.

C'est à cette époque, et pendant les fêtes du carnaval, que le futur protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une révolution dans l'art de la coiffure.

Les longs cheveux, on le sait, étaient au xvie siècle la marque distinctive, le privilège exclusif de la noblesse. Les longs cheveux étaient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard, l'illustre maître des Sentences, qui leva cette interdiction. Mais il n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours.

Elle eût protesté longtemps encore, et la révolution en question n'eût point été accomplie, sans l'accident survenu au roi de France.

La cour était alors à Romorantin et chacun fêtait le jour des rois. François Ier allait se mettre à table lorsqu'on vint lui dire que le comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la fève.

—Par ma foi de gentilhomme! s'écria-t-il, voilà un roi que je détrônerai tout à l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien veiller sur son élu.

Ainsi défié, le comte de Saint-Paul s'apprêta à faire bonne résistance. C'était un moyen sûr d'être agréable au roi. La terre était alors couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intérieur de son hôtel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens préparaient des pelotes, les autres s'éparpillaient de tous côtés, en quête d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de combats.

Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grêle de projectiles. Un siège en règle commença aussitôt.

L'assaut était vaillamment et habilement mené, mais les assiégés se défendaient avec vigueur et le combat menaçait de durer longtemps encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent à manquer dans l'intérieur de la place.

Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'hôtel et se rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, espérant retarder l'heure de la défaite, eut la malheureuse idée de prendre dans le foyer un tison enflammé et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.

Le dangereux engin de guerre atteignit François Ier à la tête et lui fit une profonde blessure.

A ces cris: «le roi est blessé!» assiégeants et assiégés se précipitèrent près du jeune souverain, il fut placé sur un brancard et transporté en son logis. Les médecins, déjà prévenus de l'accident, étaient accourus. Après un court examen, ils déclarèrent que la blessure n'offrait aucune gravité, mais sous leurs ciseaux tombèrent les beaux cheveux noirs du roi.

Dès le lendemain tous les courtisans étaient «tondus comme des oeufs.» Bourgeois et manants imitèrent les gentilshommes, et, dès lors, les longs cheveux furent déclarés ridicules.

«A dater de cet accident le roi laissa croître sa barbe, et chacun tenant à honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que têtes rases et visages barbus.»

La maladie de François Ier fut de courte durée, et bientôt les fêtes recommencèrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.

Cependant, le renom de la beauté de madame de Chateaubriant était venu jusqu'à François Ier, et ce roi, qui voulait que «sa cour fût comme un parterre où viendraient s'épanouir les plus rares beautés de France,» avait, plusieurs fois déjà, témoigné le désir de voir la comtesse.

D'ordinaire, ses moindres désirs étaient des ordres, presqu'aussitôt exécutés que donnés; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.

Le seigneur breton avait bien été averti du désir du roi; plusieurs courtisans s'étaient fait un devoir de lui envoyer message sur message; mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa résolution de ne point paraître à la cour. La réputation du roi était, il faut l'avouer, de nature à conseiller ce parti à tout homme jaloux de son honneur.

Enfin, un jour, cédant à l'irrésistible attrait du fruit défendu, François Ier s'adressa directement à Odet de Foix, maréchal de France, frère de madame de Châteaubriant.

—J'ai ouï parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beauté de la comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle à rester tristement au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas à la cour, comme toutes les grandes dames de France?

—Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, à ce qu'il paraît, le plus soupçonneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et les fêtes de la cour la plus brillante du monde.

Le roi sourit à cette délicate flatterie.

—Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande vertu à la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?

—Votre Majesté a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine est une femme sans égale et la princesse Marguerite une merveille à tous égards.

—Bien parlé, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher, ainsi qu'il le fait, sa femme à tous les yeux.

—Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.

—Pourquoi donc? il peut être tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on aura pour la comtesse tous les égards qu'elle mérite.

C'était un ordre, et des plus formels. Lautrec se hâta d'écrire à son beau-frère que le roi le demandait, et l'engageait à amener sa femme.

Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y attendait. Son parti fut vite pris.

—Madame, dit-il à la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre frère; il paraît que le roi a grand désir de nous voir à la cour.

—Et comptez-vous, messire, obéir aux ordres du roi? demanda timidement madame de Chateaubriant.

—C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit trois jours, je veux me mettre en route.

—Ne dois-je point vous suivre?

—Non, madame, non certainement. Le séjour de la cour est dangereux pour une femme attachée à ses devoirs, surtout lorsque le maître est un roi comme le nôtre; j'ai donc résolu de vous laisser ici, où vous êtes en sûreté.

—Mais ne craignez-vous pas la colère du roi?

—La colère du roi m'affligerait grandement, répondit le comte d'un air sombre; mais je préfère ce malheur à celui qui pourrait advenir si, suivant le conseil de votre frère, je vous conduisais à la cour.

La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval; elle se plaisait en son beau château de Bretagne; les splendeurs de la cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la tentaient nullement; mais c'est avec une secrète et indéfinissable angoisse qu'elle voyait s'éloigner le comte.

Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les préparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut terminé, que le moment des derniers adieux fut venu:

—Françoise, dit-il à sa femme, il se peut que, tandis que je serai près du roi, on vous tende des pièges pour vous attirer à la cour.

—Soyez certain, messire, que je ne veux obéir qu'à vos ordres.

—Je le crois, Françoise; mais il se peut encore que le roi me force de vous écrire moi-même de venir, sans que telle soit mon intention; d'un autre côté, il est possible que je veuille véritablement vous appeler près de moi.

—Mais alors, comment faire?

—J'ai pensé à cela, Françoise; il y a longtemps que je prévoyais ce qui arrive. Voici donc ce que j'ai imaginé: si véritablement je souhaite vous avoir près de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vérité.

La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en rendant une à son mari, elle passa l'autre à son doigt.

—Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette façon, il sera vraiment impossible de me tromper.

—Je le crois comme vous, Françoise; et maintenant, quelque message, quelque lettre que vous receviez, même de moi, demeurez au château, faites répondre que vous êtes trop malade pour entreprendre un voyage; mais si vous recevez mon anneau, accourez.

Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernière fois et partit.

François Ier attendait avec la plus vive impatience la réalisation des désirs si nettement exprimés au maréchal de Lautrec, lorsqu'un soir on lui annonça le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit que le comte était seul, il fronça le sourcil, et sans se soucier de contenir son dépit:

—N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amené votre femme?

—Hélas! sire, balbutia le mari de la belle Françoise, la comtesse est fort malade à cette heure, et mon dévouement au roi a pu seul me décider à l'abandonner en si fâcheux état.

Le roi ne répondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre comte, et les courtisans aussitôt s'éloignèrent de cet homme qui venait d'encourir la disgrâce royale.

François Ier, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait lui-même si bien joué son rôle que tout le monde, Lautrec le premier, était convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois déjà, M. de Chateaubriant avait, devant son beau-frère, écrit à sa femme de le venir rejoindre, le doute n'était presque pas possible. L'enquête secrète démontra que le comte avait dit vrai.

Certain qu'un obstacle imprévu, involontaire, avait seul arrêté le comte, le roi ne tarda pas à lui rendre ses bonnes grâces; il allait même l'engager à retourner en Bretagne, près de sa femme, lorsque la trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les précautions prises par le malheureux époux.

Ce serviteur infidèle avait, par une porte entrebâillée, surpris le dernier entretien du comte et de la comtesse. Arrivé à la cour à la suite de son maître, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de voir la belle dame de Châteaubriant, il songea à tirer parti du secret qu'il possédait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa délation.

Il alla trouver un des confidents du roi, et après s'être assuré une récompense honnête, raconta l'invention des deux bagues.

Une heure après, François Ier savait la vérité.

En apprenant qu'il avait été joué, l'impétueux monarque entra dans une furieuse colère; il voulait sur-le-champ user de son autorité, se venger de ce qu'il appelait une «déloyale traîtrise,» faire emprisonner le mari et enlever la femme, sa complice.

Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent à le calmer et à le faire renoncer à ses projets. Ils lui persuadèrent d'employer la ruse, et, à son tour, de tromper le trompeur.

Il fut décidé qu'à tout prix on enlèverait, pour quelques heures, la bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude et l'exactitude possibles.

Maître du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait à la cour au moment où son mari l'attendrait le moins.

Ce plan fut exécuté de point en point, grâce à l'adresse du domestique de M. de Châteaubriant. Cet homme parvint à dérober la bague de son maître et à la lui restituer sans qu'il s'aperçût de cette disparition momentanée. Un orfèvre habile prit l'empreinte, se mit aussitôt à l'oeuvre, et moins de huit jours après, un messager galopait vers la Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imité de façon à tromper l'oeil du mari le plus soupçonneux.

Certain de la réussite de son stratagème, le roi se réjouissait fort de voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fête de la surprise et de la colère du comte de Chateaubriant.

Il allait justement y avoir de grandes fêtes à la cour. Un fils était né au roi, et le Pape, qui avait bien voulu être le parrain de ce nouveau-né, avait envoyé, pour le représenter au baptême du Dauphin de France, son neveu, Laurent de Médicis, duc d'Urbin.

On faisait au château d'Amboise de grands préparatifs pour les cérémonies, qui devaient être splendides: bals, festins, joutes, grandes chasses, le roi ne voulait rien épargner. Grands seigneurs, nobles dames, princes étrangers, ambassadeurs de toutes les puissances, accouraient de tous côtés. Le roi pensait avec orgueil que madame de Chateaubriant, cette beauté célèbre, ne serait pas insensible aux hommages d'un roi entouré de ce magnifique appareil de puissance et de grandeur.

En attendant, François Ier faisait au triste comte l'accueil le plus charmant. Il l'arrêtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui demandait, avec les marques du plus touchant intérêt:

—Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?

—Hélas! Sire, répondait le malheureux époux, la comtesse va très-mal.

C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reçut des mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait à la cour. Elle eut un éclair de doute et compara les deux bagues; elles étaient bien exactement pareilles; il n'y avait pas à douter.

Quelle cause avait donc pu déterminer le comte à lui faire entreprendre ce voyage qu'il redoutait naguère si fort? La belle comtesse se perdait en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractère jaloux de son mari, plusieurs fois elle avait eu à en souffrir, il avait fallu de bien graves motifs pour changer ainsi ses déterminations.

Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister à ces fêtes splendides, qui trouvaient un écho jusqu'au fond des manoirs les plus reculés de la Bretagne.

Tandis qu'elle faisait en toute hâte ses préparatifs, le coeur serre par de vagues inquiétudes, elle se souvint de ce pli mystérieux, que le lendemain de son mariage lui avait remis son père et que la douce monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit que le moment était venu de l'ouvrir, un grave événement bouleversant sa vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:

Par beauté, et quoiqu'il advienne
A l'encontre, tôt sera reine.

C'était bien là l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer à elle-même: serait-elle donc la maîtresse du roi?

Le comte de Chateaubriant assistait à un grand bal donné dans la cour d'honneur du château d'Amboise, transformée en une salle splendide, lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son logis.

Le roi, prévenu quelques instants avant de l'arrivée de la comtesse, suivait des yeux le malheureux époux. Il le vit chanceler sous ce coup inattendu; rougir d'abord, puis pâlir affreusement; son oeil étincela, ses lèvres se contractèrent, enfin il s'élança dehors.

—Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi à un de ceux qui étaient dans le secret, il est capable de faire quelque malheur.

Le comte, en effet, arrivé en présence de sa femme, laissa éclater sa colère, elle fut terrible.

Éperdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de justification, l'infortunée Françoise de Foix ne sut que tomber à genoux en élevant au-dessus de sa tête les deux gages de reconnaissance.

À la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte comprit tout; sa colère tomba subitement pour faire place à un calme plus effrayant encore.

Sans mot dire il ôta de son doigt la bague un instant dérobée par les ordres du roi et la présenta à la comtesse.

—Partons, oh! partons, messire, s'écria alors Françoise; quittons ce séjour de tromperie et retournons en notre manoir.

Mais le sire de Laval, après un instant de réflexion:

—Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a employé la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez faire. Songez toutefois qu'un jour viendra où je vous en demanderai compte. Ce jour pourra être terrible pour vous.

La présentation de la belle comtesse fut un véritable triomphe. A chaque pas, dans les salles du château, à la promenade, le long des rues de la ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie et son effroi:

—Dieu! qu'elle est belle!

A sa vue, François Ier fut ébloui et il n'essaya pas de cacher l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beauté.

—J'ai enfin aperçu la comtesse votre soeur, disait-il à Lautrec, et ceux qui m'avaient vanté ses charmes étaient restés bien au-dessous de la vérité.

Aux cérémonies du baptême du Dauphin succédaient alors les réjouissances du mariage du duc d'Urbin, qui épousait Madeleine de La Tour, héritière du comte d'Auvergne. La belle Françoise de Foix était déjà la reine de toutes ces fêtes, l'amour du roi n'était plus un secret pour personne.

Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la foule, vainement ils se réfugiaient dans les salles les plus éloignées, François Ier, bien servi par ses familiers, finissait toujours par découvrir la retraite de la comtesse et bientôt il était auprès d'elle.

Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque présent du roi. C'était un collier d'or, une parure de perles, un bracelet délicatement ouvragé. Gages d'amant que le comte eût voulu renvoyer à celui qui les offrait, et qui soulevaient en son coeur d'horribles désirs de vengeance.

Pour comble d'infortune, le comte s'aperçut bientôt que sa femme n'avait pu voir, sans en être touchée, le roi de France à ses pieds. Jour par jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrès de cet amour. La comtesse résistait encore, mais tôt ou tard elle devait succomber.

Le sire de Laval ne voulut pas être témoin de son malheur. Sa femme venait d'être nommée dame d'honneur de la reine, et cette charge désormais l'attachait à la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi se décida-t-il à partir. Il courut cacher au fond de son castel de Bretagne, ce muet témoin des jours heureux, sa honte et son désespoir.

Sa femme essaya faiblement de le retenir.

—Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au milieu des fêtes de la cour?

—Vous ne serez point seule, madame, répondit-il avec un rire amer. Un plus puissant que moi vous protégera désormais. Faites en sorte seulement que jamais le bruit de vos amours adultères ne vienne troubler la paix de ma solitude.

Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.

C'en était fait, la noble fille de Phébus de Foix était la maîtresse déclarée de François Ier.

Ce ne fut pas sans résistance et sans remords que la belle comtesse se donna à son royal amant. Elle se sentait glacée, au souvenir de son époux outragé, ses dernières paroles retentissaient menaçantes à son oreille. Souvent, lors de ses premières entrevues avec le roi, elle tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:

—N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnaître les pas du sire de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au château de Combourg.

—N'ayez aucune crainte, madame, répondait François, tant que mon coeur battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez debout pour vous défendre.

Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientôt elle n'eut plus le loisir de songer à sa faute. Son amant l'avait entourée d'un luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient aux bonnes grâces du roi étaient à ses pieds. Enivrée d'amour, elle se laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et folle.

Le roi s'était hautement déclaré le chevalier de la comtesse de Chateaubriant. A la face de tous il avait mêlé ses couleurs aux siennes, la salamandre en feu à la pourpre et à l'hermine de Laval. Pour elle, il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il rompait des lances, et s'il désirait remporter le prix, c'est qu'il voulait le déposer à ses pieds.

Alors François Ier avait essayé de rajeunir et de remettre à la mode tout le bric-à-brac des vieux romans de chevalerie, lui-même se piquait d'être le parangon et le modèle des preux présents et à venir.

On ne rêvait alors que choses héroïques, impossibles et merveilleuses; le réel, le vraisemblable étaient considérés comme choses plates et communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les dames surtout, après avoir admiré les hauts faits de ces héros illustres, rêvaient les perfections d'Angélique, de Bradamante ou de Marphise.

La belle Françoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces fêtes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoublés du ridicule, et dont Rabelais riait déjà de son gros rire.

L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientôt très-grande à la cour. François Ier ne voyait que par les yeux de sa belle maîtresse, et, à son gré, elle disposait des places et des commandements.

Mais cette influence même fut plus tard une des causes de la disgrâce de la comtesse. La mère du roi, Louise de Savoie, habituée à gouverner sous le nom de son fils, ne put voir sans dépit la toute-puissance de la favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion favorable, elle aida à lui susciter des rivales. Mais le crédit de la comtesse n'en fut point ébranlé, et, après ses passagères infidélités, François revenait toujours aux pieds de sa belle maîtresse, plus épris que jamais.

Il faut rendre à la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la fortune de sa famille, de ses trois frères surtout, Lautrec, Lescun et Lesparre. Mais tous trois étaient de vaillants hommes de guerre et d'habiles capitaines, déjà en renom, les deux premiers surtout, avant que leur soeur fût devenue la maîtresse du roi.

Tous trois, il est vrai, jouèrent de malheur en Italie et compromirent singulièrement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs échecs doivent être attribués à la lutte sourde de la favorite et de la mère du roi.

Lautrec se trouvait en Italie à la tête de soldats mercenaires braves à la condition d'être bien payés, et capables pour la moindre augmentation de solde de passer d'un côté à l'autre; et c'est un général commandant de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant obtenait 500,000 livres pour son frère, mais la reine mère arrêtait cet argent en route, il ne parvenait pas, les soldats désertaient, et Lautrec, après avoir sacrifié son bien et celui de ses amis, se voyait sans armée et était forcé de battre en retraite.

Ce que désirait Louise de Savoie faillit arriver: après la bataille de la Bicoque, Lautrec fut rappelé, mais la comtesse lui fit rendre son commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de promesses que l'on ne tint jamais.

Lesparre, après l'impolitique attaque de Reggio, qui décida Léon X à se déclarer contre la France, fut également sauvé par sa soeur d'une disgrâce méritée. La comtesse sut détourner les effets de la colère royale.

On ne peut guère lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le tort d'aider à la disgrâce de Jacques Trivulce, qui après avoir, sous trois rois, rendu des services réels à la France, se vit privé de ses commandements et exilé de la cour.

Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne méritait que des récompenses, était devenu odieux au roi. Il voulut se justifier. Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de François Ier, et quand de loin il l'aperçut il s'écria: «Sire! Sire!»

Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrêter, ni même tourner la tête, et le vieux soldat mourut de douleur.

Aimée du roi, adulée par les courtisans, enviée par la reine mère, reine au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait alors de conserver toujours cette haute position, en dépit de ses ennemis. Il n'était plus question de remords, ni même de regrets. Les chroniques nous apprennent même qu'elle ne fut guère plus fidèle au roi qu'à son mari et qu'elle se vengeait à l'occasion des nombreuses trahisons de son volage amant.

Le connétable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, très-avant dans ses bonnes grâces. Ce sont là, peut-être, des calomnies, mais ces calomnies eurent au moins à l'époque assez de vraisemblance pour donner des inquiétudes au roi.

On n'a d'autre garant de la bonne fortune du connétable de Bourbon avec la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-même. Peut-être se vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces relations un des motifs de la haine du roi contre son connétable, laquelle eut par la suite de si désastreux effets pour la France; mais cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mère de François Ier, qui avait aimé Bourbon et en avait été repoussée.

Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux prouvées, et l'on en retrouve des traces dans Brantôme, qui n'est pas, à vrai dire, une indiscutable autorité.

Favori de François Ier, l'amiral Bonnivet était une des plus parfaites copies du roi, «si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son âge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient surpassé.»

Beau, spirituel, brave, généreux et magnifique, «quelle dépense, dit Brantôme, est impossible à un favori de roi.» Audacieux dans toutes les entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire à la belle favorite. Il la voyait souvent, tantôt ouvertement, tantôt en secret, et le roi était fort jaloux de lui.

Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer François Ier, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale.

—Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter dans un puits.

D'autres fois elle disait en riant:

—Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense être beau. Et tant plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est près de lui, tant il rencontre bien.

Après de telles paroles, le roi eût été bien difficile s'il n'eût été complètement rassuré.

Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu'à un certain point le roi n'était pas dupe des protestations de sa belle maîtresse.

C'était un soir d'été, la comtesse et l'amiral allaient se mettre à table pour souper; tout à coup on annonce le roi.

Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la cheminée derrière des plantes et des arbustes qui servaient à cacher l'âtre, tandis que la favorite fait disparaître toute trace de sa présence.

François Ier entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il ne dût pas venir, et gaîment il se met à table.

Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait été plus joyeux, prit un malin plaisir à lancer dans la cheminée tous les débris du repas. Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le malheureux amiral.

Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici nécessaire d'expurger, François Ier, après un entretien fort vif et fort animé, se tourna vers la cheminée et oublia qu'il n'était pas le long d'un des grands arbres des forêts de la couronne. Gulliver en pareille circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne fut que largement arrosé.

Le roi parti, la comtesse eut toutes les peines du monde à consoler l'amiral; il était resté près de trois heures dans la plus ridicule des positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie réussit à lui prouver que le roi était encore le plus malheureux.

Cette leçon ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son maître il aimait les femmes à la passion; mais tandis que François Ier s'adressait à des femmes de toutes conditions, il ne rechercha jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la conquête présentait le plus de difficultés.

Aimé de madame de Chateaubriant, il voulut l'être de la reine Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par une trappe qu'il avait réussi à faire pratiquer en secret.

La belle et sage(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous raconter cette aventure dans son Heptaméron. Bonnivet osa essayer de la violence, mais il fut repoussé avec perte, «si bien, dit la belle conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques sanglantes de la résistance qu'il avait rencontrée.»

Brantôme prétend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout autre dénouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de Bourdeilles s'est toujours plu à calomnier la vertu.

Cependant le beau roman d'amour de Françoise de Foix touchait à sa fin; l'horizon politique s'assombrissait de tous côtés et la guerre s'était rallumée en Italie.

François Ier, qui rêvait la gloire d'un autre Marignan, partit avec tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses troupes.

—Revenez-moi fidèle, mon cher Sire, lui dit la comtesse de Chateaubriant, c'est là ce que je souhaite le plus au monde.

—Les femmes changent les premières toujours, répondit le roi, je vous reviendrai fidèle, et aussi, Dieu aidant, après avoir défait les ennemis qui ont iniquement envahi mon royaume.

Ces heureuses espérances ne se réalisèrent pas. Bientôt on reçut la nouvelle d'un immense désastre, la bataille de Pavie était perdue, le roi était prisonnier. François Ier en cette journée s'était conduit comme le plus vaillant de ses chevaliers; après avoir eu son cheval tué sous lui, il avait mis pied à terre, et bien que blessé au front et à la jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entassés de ses officiers qui s'étaient fait tuer autour de lui. Déjà il avait renversé sept hommes de sa main, ses forces étaient épuisées, ses armes faussées en mille endroits ne le protégeaient plus, lorsqu'un officier du connétable de Bourbon, Pompérant, vint se jeter à ses genoux, le conjurant de se rendre à son maître qui combattait près de là.

Mais François s'écria qu'il mourrait plutôt. Il fit appeler le vice-roi de Naples, Lannoy, et lui tendit son épée, que le lieutenant du roi d'Espagne reçut en lui baisant la main.

Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense désastre, ne voulut pas survivre «à cette grande désaventure et destruction.» Relevant la visière de son casque, il se jeta au plus fort de la mêlée, appelant Bourbon et le défiant au combat; mais il tomba, percé de mille coups, avant d'avoir pu rencontrer son ennemi.

Il est difficile de peindre la consternation de la cour à l'arrivée de la terrible nouvelle. François Ier lui-même avait voulu l'apprendre à sa mère, et le soir même de la bataille, sous la tente de Lannoy où il était gardé à vue, il avait écrit cette lettre devenue si fameuse, et que les faiseurs de mots après coup ont résumée en cette phrase chevaleresque: «Tout est perdu, madame, fors l'honneur.» Voici ce qu'écrivait le roi:

«Madame.

«Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve; et pour ce que en nostre adversité, cette nouvelle vous fera quelque peu de resconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous escripre, ce qu'on m'a agréablement accordé...».

La nouvelle de la captivité du roi fut un coup de foudre pour la comtesse de Chateaubriant: le roi était son unique appui, avec lui elle perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les ennemis seuls restaient, et à leur tête était la mère du roi, qui allait devenir régente jusqu'au retour de son fils.

Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-être Clément Marot, le poëte, et la reine de Navarre.

Les ennemis de Françoise de Foix prétendaient que tous ses amants s'étaient donné rendez-vous à Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de chance.

Le roi y avait perdu la liberté, l'amiral Bonnivet la vie, et le connétable de Bourbon l'honneur.

Cependant, Louise de Savoie, la mère du roi, avait pris la direction des affaires, que compliquait fort son impopularité, et l'on avait commencé les négociations relatives à la liberté du roi de France.

François Ier, en rendant son épée au lieutenant du roi d'Espagne, avait compté sur une de ces captivités dont on trouve de si charmantes descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'était imaginé que Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui offrirait de partager son palais.

Malheureusement Charles Quint était un homme fort positif; ayant eu le rare bonheur de faire prisonnier son frère de France, il était parfaitement résolu à abuser de cette bonne fortune, et était décidé à ne lui rendre la liberté que sous de terribles conditions. Tout captif, à cette époque, devait une rançon. Le roi d'Espagne en voulait une en rapport avec ses intentions politiques.

François Ier fut donc conduit tout d'abord à la citadelle de Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bientôt on le transféra à la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu d'un pays aride et désert, et qui servait à renfermer les prisonniers d'État.

François, qui avait repris espérance en touchant le sol d'Espagne, s'aperçut bien vite qu'il n'avait rien à espérer de la générosité chevaleresque de son vainqueur. Il était étroitement enfermé, gardé à vue, et il ne put même obtenir une entrevue avec l'empereur.

Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait après le grand air, la liberté; bientôt sa vie fut en danger et on dut le conduire en un autre château, aussi près de Valence, entouré de forêts, de canaux et de jardins.

Cependant, à la nouvelle de la maladie de son frère, Marguerite de Navarre écrivit à Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec plaisir les autorisations nécessaires; il en était arrivé à trembler pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi anéantissait tous ses projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant, impatiente de trouver son amant.

Des officiers de Charles-Quint escortèrent la reine de Navarre et les dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouvèrent un accueil royal, et lorsqu'elles arrivèrent à Madrid, où, sur ses pressantes instances, François Ier avait été transféré, on mit à leur disposition une somptueuse demeure.

Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arrivée de cette soeur bien-aimée, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjouée, qui, pour charmer les ennuis de sa captivité, accourait, avec un essaim de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. François accueillit avec transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa belle maîtresse, il put croire que tous ses malheurs étaient finis.

Ce n'étaient pas cependant les fêtes folles de Fontainebleau ou d'Amboise, mais ce n'était déjà plus la triste solitude de la forteresse de Valence.

François se sentait renaître, au milieu de cette petite cour aimable et dévouée, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre cérémonial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui toujours si joyeux, si aisé, si familier, il avait été pris de marasme à la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de l'étiquette, toujours huchés sur les prérogatives de leur grandesse.

Ne s'avisèrent-ils pas un jour de vouloir, comme c'était l'usage à la cour de Charles-Quint, que François les saluât avant de retirer leurs sombrero?

De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui avait jeté sur lui son manteau glacé.

François Ier racontait toutes ses tristesses à sa bonne Marguerite, il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il lisait les poésies composées alors qu'il n'espérait plus, et dont quelques-unes étaient adressées à madame de Chateaubriant. C'est les larmes aux yeux que la belle comtesse écoutait ces vers plaintifs, doux souvenir d'un amour royal:

O triste départie
De mon tant regretté
Deuil ne sera osté
Qui faict mon coeur parlé.
Sur moi laisse le fait,
Je t'en supplie, amie,
Car mort j'aurai pour vie,
Si autrement ne fait.

A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant répondait par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former l'Heptaméron.

Charles-Quint surveillait, avec une visible inquiétude, la petite cour qui entourait son prisonnier; toutes ces fêtes intimes lui paraissaient cacher quelque projet d'évasion. François Ier ne songeait nullement à tromper la surveillance de ses gardiens; mais, réconforté par la présence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aimée Françoise, il avait conçu un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre à tromper les ambitieuses espérances de son vainqueur.

Entre sa soeur et sa mie, François Ier écrivit un acte solennel d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la reine nommée régente prenait la direction des affaires, et lui-même, devenu simple gentilhomme, ne présentait plus aucune garantie sérieuse à celui qui le retenait.

La reine Marguerite emporta, caché dans un des plis de sa robe, cet acte qui ôtait la couronne du front de son frère. Le temps accordé par le sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours suivie de son escorte de dames, avait dû regagner la France.

Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il était trop tard, la soeur du roi de France avait passé la frontière.

Cette résolution, véritablement chevaleresque, ne fut jamais exécutée, les rigueurs de la captivité devaient avoir raison des projets de François Ier.

Après le départ de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la captivité du roi de France devint plus rigoureuse que jamais: Charles-Quint était décidé à obtenir toutes les concessions qu'il avait demandées, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier était retombé malade, la régente se vit forcée de s'exécuter. Un traité minutieusement rédigé fut signé à Madrid, et après un an et un mois de captivité, le roi de France put revoir son royaume.

L'heure de la délivrance de François Ier, si impatiemment attendue par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgrâce. Elle avait compté, l'infortunée, sans l'inconstance de son amant, sans la haine que lui portait Louise de Savoie.

En arrivant à Bayonne, François Ier trouva sa mère, qui, «jalouse d'être agréable à son fils, avait amené avec elle un brillant cortège de dames et de demoiselles.» Il s'éprit aussitôt d'un fol amour pour la plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne de Pisseleu et qui devint la duchesse d'Étampes.

Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste rôle: dans son désir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de Chateaubriant, elle avait longtemps à l'avance stylé la belle de Heilly; elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils.

Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leonæ, dit assez brutalement Corneille Agrippa, un rhéteur, alors astrologue de la reine mère; ce qui signifie qu'une mère de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer son pouvoir, ne regarde pas à donner une maîtresse à son fils.

En apprenant qu'elle avait une rivale véritablement aimée, la comtesse de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut à la cour, elle croyait pouvoir disputer le coeur de François Ier, mais elle n'arriva que pour être témoin du triomphe de mademoiselle de Heilly. Elle était à tout jamais sacrifiée.

Telle était déjà l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois.

Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et maîtresse elle voyait la cour à ses pieds, la belle Françoise avait reçu de son royal amant de riches bijoux, ornés d'amoureux emblèmes ou de galantes devises composées par la reine de Navarre.

Vaniteuse, jalouse, désireuse d'essayer son pouvoir naissant, mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemandât à son ancienne maîtresse tous les présents dont il l'avait comblée.

François Ier, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y consentir.

Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, chargé d'exiger la restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur, mille fois plus chers à la favorite depuis qu'elle était délaissée.

«Madame de Chateaubriant, dit Brantôme, fit la malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir et qu'il aurait ce qu'il demandait.

«Cependant de dépit, elle envoya quérir un orfèvre et luy fit fondre tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y étaient engravées. Et après, le gentilhomme étant revenu, elle lui donna tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or.

«—Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a pleu de me révoquer ce qu'il m'avait donné, je le luy rends et renvoye en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et colloquées en ma pensée et les y tiens si chères, que je n'ay peu permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir que moy-mesme.

«Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne fit autre chose sinon:

«—Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'était point pour la valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de l'or et le luy renvoye. Elle a monstré en cela plus de courage et générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.»

Et Brantôme ajoute en manière de moralité:

«Un coeur de femme généreuse dépité et ainsi dédaigné fait de grandes choses.»

Délaissée par le roi, persécutée par la reine mère qui voyait en elle une ancienne rivale de puissance et protégeait mademoiselle de Heilly, la belle, la tant aimée comtesse de Chateaubriant dut se résigner à quitter cette cour qui déjà l'avait oubliée pour la nouvelle favorite.

Elle ne songea plus qu'à rentrer en grâce près de son mari, homme infortuné qu'elle avait outragé dans ses affections les plus saintes. Elle connaissait le sire de Laval, elle espérait qu'à l'ardent amour qu'il avait jadis pour elle avait succédé un peu de pitié.

Elle partit donc pour la Bretagne.

Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui l'attendait, elle répéta les derniers vers de son horoscope:

Du fait du roi aura grand heur,
Las! puis grand malheur!

Ici le roman prend la place de l'histoire.

Peu satisfait, sans doute, du vulgaire dénouement des amours de la belle maîtresse de François Ier, l'historien Varillas a jugé convenable d'y substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur à son imagination qu'à son amour pour la vérité.

Mainte fois répétée, amplifiée, tantôt en vers, tantôt en prose, la légende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il soit nécessaire de la mentionner, ne fût-ce que pour en démontrer l'invraisemblance.

Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde raconte cet historien de François Ier.

Par une triste soirée d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de serviteurs vint frapper à la porte du manoir de Combourg; les domestiques se hâtèrent d'ouvrir.

Alors cette femme, qui n'était autre que la belle Françoise, insista pour voir, sur l'heure, le sire de Laval.

Le comte de Chateaubriant, prévenu, parut presqu'aussitôt.

En reconnaissant sa femme, il ne témoigna aucune surprise, son pâle visage ne trahit pas la plus légère émotion.

—Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait préparer votre appartement, vous êtes ici chez vous.

Offrant alors la main à la comtesse toute frissonnante devant ce calme impitoyable, il la conduisit à la chambre qui avait autrefois été leur chambre nuptiale.

—Voici, madame, dit-il, quelle sera désormais votre demeure.

Et il sortit implacable et froid comme la vengeance.

La comtesse était tombée évanouie sur le carreau, à l'aspect de la demeure que lui réservait son mari, et certes il y avait de quoi.

Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitué des draperies noires, le lit était tendu de noir; les fenêtres avaient été murées, et une petite lampe d'église suspendue à une des poutres du plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne intérieur.

La comtesse vécut dix mois dans ce sépulcre, et chaque jour son mari venait se repaître de sa douleur et de ses larmes.

Lorsque parfois elle se jetait à ses genoux et les mains jointes lui demandait grâce:

—Avez-vous eu pitié de moi, répondait-il, lorsque vous m'avez abandonné, épouse déloyale, pour suivre votre amant?

D'autres fois l'infortunée comtesse suppliait ce barbare de lui permettre de revoir une fois encore la lumière du jour, de respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air pur du dehors.

Alors avec un rire effrayant il disait:

—Pourquoi le roi François, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous arracher à ce sépulcre? Où donc sont les belles fêtes de la cour? Que sont devenus vos amants? Pensez-vous que Clément Marot fasse encore des vers à votre louange?

Enfin, au bout du dixième mois, le comte, trouvant que sa femme ne mourait pas assez vite, pénétra un jour dans la chambre tendue de noir, avec six hommes masqués et deux chirurgiens.

—Faites votre devoir, dit-il.

Aussitôt ces maîtres bourreaux saisirent la comtesse et lui tirèrent tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la dernière goutte.

Pour comble d'horreur, Varillas donne à la comtesse qui n'eut jamais d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa mère, mais qui, ne pouvant supporter cette horrible captivité, mourut au bout de deux mois, sous les yeux du sire de Laval.

Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour pouvoir se remarier.

Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en démontrent la fausseté.

Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infidélité de sa femme. Il dut à sa toute-puissance sur l'esprit du roi un avancement considérable qu'il accepta de la meilleure grâce du monde.

Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance; mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse de Chateaubriant reparut plusieurs fois à la cour après le triomphe de mademoiselle de Heilly. Après avoir été la maîtresse du roi elle sut rester son amie, et dans un recueil des lettres de François Ier, on trouve une réponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer.

Enfin, il se trouve que, bien des années après celle où Varillas place son horrible drame, François Ier a visité le manoir de Chateaubriant, à deux reprises il y a passé quelques jours et y a même signé des édits. Or jamais le roi n'eût fait cette faveur à l'assassin d'une femme qui avait été sa maîtresse bien-aimée.

La vérité est que la belle Françoise de Foix, réconciliée avec son mari, vécut dans la retraite, jusqu'à l'époque de sa mort, qui arriva le 15 octobre de l'année 1537.

A la mort de sa femme, le sire de Laval fit éclater une grande douleur, et lui fit élever un magnifique tombeau dans l'église des Mathurins de Chateaubriant.

Clément Marot, qui se souvenait de celle qui avait été sa protectrice, fit pour elle, à la demande du comte, l'épitaphe gravée sur le socle de marbre qui soutenait sa statue:


V

ANNE DE PISSELEU,

DUCHESSE D'ÉTAMPES.

Le 11 mars 1526, après un an et vingt-deux jours de captivité, François Ier put enfin regagner son royaume.

Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison après le départ de sa soeur Marguerite, le roi-chevalier s'était dit que la France après tout vaut bien un trait de plume, et il avait signé le dur traité de Madrid, avec l'intention bien arrêtée de ne le point exécuter, compromettant ainsi ce qu'il se réjouissait si fort d'avoir sauvé à Pavie.

Les deux fils aînés du roi, le dauphin François et Henri, duc d'Orléans, le plus âgé n'avait pas dix ans encore, étaient donnés en otage et garantissaient le traité.

L'échange des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la Bidassoa. François Ier, dans sa joie d'être libre, ne songea même pas à embrasser ses enfants, il sauta dans une barque française et gagna le bord.

—Enfin, s'écria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef!

Et s'élançant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut à toute bride jusqu'à Saint-Jean-de Luz, puis jusqu'à Bayonne où sa mère l'attendait avec toute la cour.

«Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa liberté devait trouver en France de nouvelles chaînes, plus douces peut-être, mais bien autrement étroites.»

A la duchesse de Chateaubriant allait succéder Anne de Pisseleu.

Depuis longtemps déjà, l'ambitieuse Louise de Savoie avait juré la perte de la comtesse de Chateaubriant. Elle haïssait cette favorite altière, qui plus d'une fois s'était jetée à la traverse de ses projets, et dont l'influence dans le conseil balançait la sienne. Mais pour renverser la belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi, une rivale qui sût borner son ambition à satisfaire les caprices de sa vanité. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et d'Anne Sanguin, son épouse en secondes noces. Ce choix prouve que la reine mère connaissait merveilleusement le caractère de son fils.

Anne de Pisseleu, ou plutôt mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait alors, venait d'atteindre sa dix-huitième année. Vive, enjouée, spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles filles dont aimait à s'entourer la mère de François Ier. Son éducation était bien supérieure à celle des femmes de son époque, et chacun la savait très-érudite et bien disante.

Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean Goujon, nous ont conservé les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beauté est certainement au-dessous des éloges de ses contemporains, mais sa physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irrésistibles séductions, et sur sa bouche, «rose vermeille,» du dessin le plus délicat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire.

Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le peintre, c'est la grâce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et par-dessus tout sa voix «si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait vibrer toutes les cordes de l'âme.»

Telle était mademoiselle de Heilly, lorsque pour la première fois le roi de France l'aperçut auprès de Louise de Savoie. Il l'aima.

Ces nouvelles amours de François Ier n'ont point, pour ainsi dire, de préface.

Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni même aucun mystère. La protégée de la reine mère avait un rôle à jouer, elle le joua merveilleusement. Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore.

Déjà le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans l'ivresse première de la passion, il semblait avoir tout oublié: son royaume, le désastreux traité de Madrid, la captivité des enfants de France.

Il ne se souvenait plus de la tant aimée comtesse de Chateaubriant, qui, n'ayant pas osé suivre la cour à Bayonne, attendait à Paris le retour de son inconstant amant.

La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait à petites journées, toutes les villes se disputaient l'honneur de célébrer le retour du souverain. A Bordeaux les fêtes furent magnifiques et durèrent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la mieux parée, était partout la reine, ses moindres désirs étaient des ordres.

Après un an de privations, François Ier s'enivrait de plaisir et de bruit. Il était si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troublé les tristes nuits de sa captivité!

La fin de cette année (1526) se passa à Cognac, où le roi, d'après le conseil des médecins, s'était arrêté pour respirer l'air natal; il s'y livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant le cerf.

Enfin, dans les premiers mois de 1527, François Ier fit son entrée à Paris, dont il était absent depuis près de trois ans, mais il ne s'y arrêta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait hâte de revoir Fontainebleau, sa résidence favorite. Les affaires étaient dans le plus fâcheux état, mais le roi avait bien loisir vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la belle Anne de Pisseleu et «avait à rattraper le temps perdu pendant un an pour l'amour et pour le plaisir.» Il faisait alors construire, non loin de Paris, une nouvelle résidence ornée à la mauresque, le château de Madrid, souvenir de ses jours de captivité.

Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'espérance de ramener à elle son infidèle amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'était pas de force, elle fut brisée dans la lutte. La fille de Phébus de Foix dut se retirer, sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince à qui elle avait tout sacrifié.

Charles-Quint, cependant, réclamait plus impérieusement chaque jour l'exécution du traité de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, à bout de délais et de prétextes, ne répondait plus que des paroles évasives. Irrité de tant de mauvaise volonté, Charles-Quint s'écria en présence de Calvimont:

«Le roi de France a manqué déloyalement à sa foi de chevalier qu'il m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul avec lui les armes à la main.»

C'était un bel et bon défi d'armes.

François Ier, ce constant admirateur d'Amadis des Gaules, n'était point homme à laisser tomber ces paroles à terre. Il y répondit par un cartel que Guyenne, son héraut, alla porter à l'empereur:

«A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi. Assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté de camp, et terminons par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture.»

A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le défi:

—«Rapporte au roi ton maître, dit-il au héraut de France, que j'accepte son cartel. Le lieu fixé pour le combat sera l'île de Bidassoa, la place même où François Ier m'a donné sa parole de gentilhomme d'exécuter le traité.»

L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au sérieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya en France un héraut. Ce fut alors à François Ier à chercher des prétextes pour éviter le combat.

Lorsque se présenta Bourgogne, le héraut d'Espagne, porteur de la provocation de son maître, on refusa tout d'abord de le conduire au roi. On le promena de résidence en résidence, sans lasser sa ténacité. Il allait précédé de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de Fontainebleau à Paris, de Paris à Lonjumeau. De guerre lasse on le mena devant le roi. Alors il commença à lire le cartel de l'empereur. Interrompu dix fois, il s'obstina à recommencer, quand même. Mais on le contraignit à quitter la cour et il s'éloigna sans avoir pu achever la lecture du défi.

Le Miroir de la chevalerie à la main, il est assez difficile d'expliquer d'une façon satisfaisante la conduite de François Ier. Cependant on ne peut douter du courage du héros de Marignan, du chevalier qui à Pavie se précipitait presque seul au milieu de la mêlée. Toutes ces tergiversations tiennent probablement à quelque cause politique qui n'est pas venue jusqu'à nous.

Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce défi dont on ne trouve guère d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps où les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois avec de mystérieux chevaliers, au temps où Charlemagne, comme dans Roland furieux, ne dédaignait pas de se mesurer avec le terrible sacripant.

Les armées des deux adversaires furent, selon l'usage, chargées de vider la querelle. L'Italie, comme toujours, était le champ de bataille. Bourbon n'était plus, il avait été tué sous les murs de Rome par l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses soldats avaient trouvé d'autres chefs. Hordes indisciplinées qui l'avaient adoré lorsqu'il les conduisait à la victoire, qui avaient marché sur la ville sainte «pour faire danser la sarabande aux cardinaux et pendre le Pape,» et qui pour venger sa mort avaient promené le massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de: Carne! Sangue! Cierra! Bourbon!

La lutte menaçait de s'éterniser et les forces des deux partis s'épuisaient. L'empereur n'espérait plus guère l'exécution du traité de Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il devait céder quelque chose. Charles et François s'entendirent alors pour que la question se débattît à huis clos entre eux. Le premier envoya sa tante Marguerite d'Autriche, le second sa mère, à Cambrai, et les négociations commencèrent, mystérieuses, entre les deux princesses. Après trois semaines de conférences le traité de Cambrai fut signé. On l'appella la Paix des Dames.

François Ier, en dépit de ses allures chevaleresques abandonnait sans pudeur tous ses alliés, mais il obtenait la liberté de ses fils moyennant deux millions d'écus d'or; enfin, il s'engageait à épouser sans retard la princesse Eléonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-là même qui avait été promise au connétable de Bourbon.

Tout aussitôt commencèrent d'immenses préparatifs. François Ier voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des fêtes surprendre, étonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie jusqu'alors avait été close et voilée comme celle des femmes mauresques. C'était alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent remplaçait le sérail.

Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'écus d'or pour la rançon du Dauphin et de son frère. Somme énorme! mais pour une cause sacrée, chacun tenait à honneur de se dépouiller. La noblesse, le peuple et le clergé s'exécutèrent. La matière manquait-elle, le roi empruntait à ses sujets leur vaisselle d'argent dont le trésorier donnait des reconnaissances. Vases, coupes, aiguières, bijoux précieux, on portait tout à la monnaie, tant était grande l'impatience de revoir les fils de France. Le chancelier du Prat eut même l'idée d'altérer la monnaie, il fit mêler à l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires espagnols étaient à la hauteur de cette ruse, ils éventèrent la fraude et, bon gré mal gré, il fallut compléter la somme.

Enfin les derniers écus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les fêtes commencèrent. Depuis trois mois déjà des hérauts d'armes parcouraient la province, ils allaient de château en château, convier toute la noblesse au mariage du roi de France, aux cérémonies et tournois qui devaient en être la suite.

Ce furent, dit Marot, «de gorgiales fêtes.» François Ier s'était porté suivi de toute sa cour, et de sa bien-aimée Anne de Pisseleu, jusqu'à Bayonne où tout avait été préparé pour recevoir dignement la soeur de Charles-Quint.

En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il les tint serrés sur sa poitrine. Le mariage fut célébré à Bordeaux, et c'est à cette occasion que fut représentée en France la première bergerie. Les acteurs étaient habillés de riches étoffes qui n'avaient pas coûté moins de cinquante livres tournois.

Partout sur le passage de la cour, «qui chevauchait vers Paris en grande pompe, par monts et par vaux,» éclataient les transports des populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne un gage de paix et de bonheur. Les cathédrales étaient trop étroites pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient à toute volée, les feux d'artifice éclataient partout, dans la nuit.

Mais de toutes les fêtes, la plus belle, la plus riche, la plus désirée eut lieu à Paris, à la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les splendeurs dépassèrent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce jour. De toutes les contrées de l'Europe, des chevaliers étaient accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures étincelantes, se pressaient dans la lice.

Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles dames. Le roi lui-même voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle épouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs ni les moins forts.

On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes fêtes de la chevalerie. Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour encourager les chevaliers à bien faire, elles jetaient dans l'arène leurs joyaux d'abord, puis leurs vêtements, jusqu'à se trouver presque nues.

Non moins que les dames, le peuple était avide de ces terribles jeux d'armes. Ce bruit de fer lui montait à la tête; il saluait les vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec frénésie, comme la Rome païenne aux combats des gladiateurs.

De toutes ces fêtes données en l'honneur de la nouvelle épouse de François Ier, la reine véritable était la séduisante favorite. N'était-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une robe de drap d'or frisé et une cotte de toile d'or incarnat semée de pierreries.

C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice, il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux chevaliers le prix de l'adresse et du courage.

La reine Eléonore ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne serait jamais rien pour son époux. Abandonnée comme l'avait été la première femme du roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'écoulèrent dans une tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'était laissé prendre aux brillants dehors de François Ier.

La devise d'Eléonore était un phénix avec cette légende: Unica semper avis, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout bas de cet emblème bien ambitieux pour une épouse délaissée, pour une reine sans influence.

Cependant la belle Anne de Pisseleu était devenue l'une des plus riches et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si impétueux du roi ne s'était point affaibli, malgré ses caprices passagers et les intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait comblée de présents et de richesses, et enfin, pour lui assurer à la cour un état digne de ses fonctions, il l'avait mariée à Jean de Brosse, mari de facile composition, qui, en échange de son nom, ne demanda rien que de l'argent et des honneurs.

Jean de Brosse était fils d'un complice du connétable de Bourbon, René de Brosse, mort à la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux étrangers. Les biens du coupable avaient été confisqués, et son fils réclamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du traité de Cambrai.

Déchu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie misérable, lorsqu'on vint lui proposer le marché honteux qui ferait de lui l'époux de la maîtresse du roi. En échange, on lui offrait de le remettre en possession des domaines de sa famille.

Il accepta. La pauvreté était pour lui une trop lourde charge, et de l'infamie il ne considéra que le prix. Il était grand: François Ier fit Jean de Brosse comte de Penthièvre, chevalier de ses ordres et enfin duc d'Etampes.

Le mariage fut célébré en grande pompe. Les trois complices, le roi, la femme et le mari portaient fort allègrement leur honte. A l'issue de la cérémonie Jean de Brosse s'éloigna. Comme il ne devait point voir sa femme on l'envoyait gouverner en Bretagne.

De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes.

Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien sûre de son pouvoir, fut d'enrichir sa famille. Dépositaire de toutes les grâces, elle en abusa avec une prodigalité inouïe. Le trésor de l'Etat, les dignités, les bénéfices de l'Eglise furent littéralement mis au pillage.

Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archevêque de Toulouse; Charles, François, et Guillaume de Pisseleu, ses frères, eurent les évêchés de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partagèrent en outre un grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oubliées: deux furent nommées abbesses; les autres alliées aux maisons de Barbançon-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus.

Les sept années qui suivirent le traité de Cambrai furent les plus brillantes du règne de madame d'Etampes. Elle était alors à l'apogée de sa puissance et de sa beauté. Nulle rivale encore ne songeait à contre-balancer son influence. Réalisant les prévisions de Louise de Savoie, elle s'abstenait complètement de politique et ne semblait occupée que de fêtes et de plaisirs. Le roi, qui n'était heureux que près d'elle, passait à ses pieds de longues journées; il aimait son esprit, son humeur enjouée, ses fantaisies les plus folles, ses caprices.

Instruite, savante même pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une cour nombreuse de poëtes et d'artistes. Les uns faisaient des vers à sa louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile ses traits charmants. François Ier, que les arts enchantaient, se plaisait au milieu des protégés de sa maîtresse bien-aimée; en échange d'une hospitalité royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait des belles très-érudite et des érudites très-belle.

Le roi faisait-il présent à la favorite du duché d'Etampes, Marot aussitôt prenait la plume et envoyait ces jolis vers:

Ce plaisant val que l'on nommait Tempé,
Dont mainte histoire est encore embellie,
Arrosé d'eaux, si doux, si attrempé,
Sachez que plus il n'est en Thessalie.
Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie,
L'a de Thessale en France remué,
Et quelque peu son nom propre mué:
Car pour Tempé veut qu'Etampes s'appelle.
Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé,
Pour y loger de France la plus belle.

Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait, à la suite des fatigues d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fraîcheur; aussitôt Marot de s'écrier:

Vous reprendrez, je l'affirme
Par la vie,
Ce teint que vous a osté
La déesse de beauté
Par envie.

A chaque instant dans les oeuvres du poëte, on retrouve le nom de la duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus délicates pensées, qu'il cisèle ses plus gracieux rondeaux, qu'il cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies étrennes:

Sans préjudice de personne,
Je vous donne
La pomme d'or de beauté,
Et de ferme loyauté
La couronne.
Dix et huict ans je vous donne,
Belle et bonne;
Mais à votre sens rassis
Trente-cinq ou trente-six
J'en ordonne.

En échange de cet encens prodigué à pleines mains, la duchesse d'Etampes accordait à Clément Marot sa haute protection. Et certes, le valet de chambre de Marguerite de Valois, car telles étaient les fonctions du poëte, en avait plus besoin que personne.

Remuant et batailleur, il avait souvent maille à partir avec les sergents: plus d'une fois il fut arrêté sur la voie publique. Original, amateur d'idées nouvelles, il eut plus d'un démélé avec la Sorbonne qui ne plaisantait pas, et avec le Châtelet. Aussi, il faut voir sa colère quand il parle des gens de justice. C'est du Châtelet qu'il disait:

Là, sans argent pauvreté n'a raison.

A chaque affaire nouvelle il se promettait d'être plus prudent, «mais bridez donc la langue d'un poëte!» si bien que lorsqu'il n'était pas en prison, il travaillait à s'y faire mettre.

Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot. On avait raison, mais toute vérité n'est pas bonne à dire. Marot fut même arrêté à ce sujet, sa mie l'avait dénoncé dans un jour de brouille:

Un jour j'écrivis à ma mie
Son inconstance seulement.
Mais elle, ne fut endormie,
A me le rendre chaudement.
Dès lors, elle tint parlement
Avec ne sais quel papelard,
Elle lui dit tout bellement:
Prenez-le.... Il a mangé du lard.

Manger du lard! épouvantable accusation à une époque où ne point observer les abstinences de l'Eglise était un crime. Manger du lard!... A quoi pensait la mie du poëte! le résultat d'une plaisanterie de ce genre pouvait être de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la dénonciation au sérieux, car Marot continue le récit de ses infortunes:

Lors, six pendards ne faisant mie,
A me surprendre finement
Et de jour, pour plus d'infamie,
Firent mon emprisonnement.
Ils vinrent à mon logement
Lors, il va dire aux gros pendards
Par là, morbleu! voilà Clément,
Prenez-le... il a mangé du lard.

Cette fois encore Marot s'en tira, «sans y rien laisser accroché de sa peau.» Mais il alla mourir en exil, c'était le seul moyen de finir tranquille.

Mais Clément Marot n'était pas le seul à sacrifier sur l'autel de la divinité; madame d'Etampes avait bien d'autres poëtes, ou plutôt elle avait tous les poëtes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui arrachait des vers dans le goût de ceux-ci:

Junon, Vénus et Pallas, trois ensemble,
Ont heu débat merveilleux à vous voir:
Çà, dit Junon, mienne est comme me semble,
Pour son grand los, sa jeunesse et avoir.
Mais, fit Vénus, pour moi la veux avoir,
Car en beauté au monde n'a seconde.
Quoi! dit Pallas, sa très-noble faconde,
Son bel esprit, ses grâces sont la mienne.
Lequel aura des trois la pomme ronde
Pour vous tenir justement comme sienne?

On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le pathos facile. Mais la duchesse le protégeait, bien qu'excellent juge, assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-être tenait-elle plus à la quantité qu'à la qualité.

Mais de tous les poëtes de la cour, Mellin de Saint-Gelais était le préféré de François Ier. Fils d'Octavien, l'évêque d'Angoulême, Saint-Gelais appartenait lui-même à l'Eglise; il était aumônier du prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait celui d'être noble, et n'en était pas médiocrement fier. On l'avait surnommé l'Ovide français; et on le mettait bien au-dessus de Clément Marot, «ce dernier des enfants sans souci

Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obscènes que tous ceux de ces contemporains, confond étrangement le paganisme et la religion chrétienne, mais il faut l'excuser, il était abbé de Reclus. C'est lui qui moralisait en ces termes une nouvelle venue à la cour:

Si du parti de celle que voulez être
Par qui Vénus de la cour est bannie,
Moi, de son fils, ambassadeur et prêtre,
Vous fais savoir qu'il vous excommunie.

François Ier trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de Saint-Gelais; il s'amusait à faire avec lui assaut d'impromptus. Il est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un jour, en regardant son cheval, le roi disait:

—Joli, gentil petit cheval,
Bon à monter, bon à descendre.

Et Saint-Gelais continuait:

—Sans que tu sois un Bucéphal
Tu portes plus grand qu'Alexandre.

Mais il y avait bien d'autres poëtes encore à la cour de France: Jean Daurat, Lazare le Baïf, et Jean Salmon, surnommé le Maigre, et Joachim du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'était encore qu'un débutant obscur.

Les érudits prenaient place à côté des poëtes. François Ier, qui de tous côtés faisait chercher des livres et des manuscrits précieux pour la bibliothèque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les admettait à sa table et prenait plaisir à les faire discuter. Les favoris étaient Guillaume Budée, l'aigle des interprètes, et Pierre Duchâtel, l'évêque de Mâcon.

La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale l'immortel créateur de Gargantua et de Pantagruel, un des pères de la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un immense succès.

Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la lugubre lueur des bûchers.

Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François Ier, qui les aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à essayer de les mettre d'accord.

Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau; lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes, peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri, Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les souverains.

Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.

De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour recueillir les plus belles statues antiques.

La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse d'Étampes.

Il faut lire dans les mémoires de Benvenuto Cellini le récit des querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer, la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y eut plus de réconciliation possible.

Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime. Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François Ier.

Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la favorite il écrivit ses mémoires.

Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi, Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant, entre les bras de François Ier.

Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau.

Mais le tableau de la cour de François Ier serait incomplet, si l'on ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.

François Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur d'une épitaphe:

Sous cette tombe git et qui?
Un qui chantait Lacochiqui.
Cy git, que dure mort piqua,
Un qui chantait Lacochiqui.
C'est Ortis. O quelles douleurs!
Nous le vîmes de trois couleurs.
Tout mort, il m'en souvient encore.
Premièrement, il était mort,
Puis en habit de cordelier
Fut enterré sous ce pilier.
Avant qu'il eût l'esprit rendu
Tout son bien avait dépendu.
Par ainsi mourut le folâtre,
Aussi blanc comme un sac de plâtre,
Aussi gris qu'un foyer cendreux,
Et noir comme un beau diable ou deux.

Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le Siège de Pesquaire, le portrait de Triboulet:

. . . . . . . . . . De la tête écorné,
Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né,
Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste,
Estomac plat et long, hault dos à porter hote,
Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,
Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.

Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les écrivains qui les ont mis en scène.

La mission des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même appelle sa science l'art de moucher les écus. Chassé par Louise de Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en vengea en faisant des satires où il l'appelait vilaine Jézabel.

Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au festin, à la chasse comme au tournoi.

Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle, dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout.

L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la renverser, du moins de balancer son crédit.

Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers, veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second fils de François Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine.

Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis.

Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès, l'autre la réaction.

La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours d'une vieille coquette et d'un jeune homme qui n'avait point encore de duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé le contrat de mariage de Diane de Poitiers.

Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur François Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne rêvaient que bûchers et inquisition.

On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie.

Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin, pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient plus grands.

François Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers français les psaumes de David.

Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres, rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de son livre:

Puisque voulez que je poursuive, ô Sire,
L'oeuvre royal du psaultier commencé,
Et que tous ceux aimant Dieu le désire,
D'y besogner m'y tiens tout disposé.

Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec fureur ces chants qui sentaient le fagot; ils traitaient la traduction de Marot de chansons bonnes tout au plus pour des mangeurs de vache à Colas, et un écrivain du parti faisait paraître le Contre-poison des chansons de Clément Marot.

Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?

Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers, reprenait le dessus.

François Ier, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François Ier s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé.

Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques, félicite François Ier d'en avoir fait faire de grands feux et d'avoir montré le chemin à ses brûlements. Ici le courtisan va trop loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il ne désapprouvait pas les doctrines.

Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la sénéchale.

Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle attendit.

Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux. Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté, elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à ses ennemis.

Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi surtout. Bientôt François Ier, que la maladie et les chagrins rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques intimes et des favorites de la petite bande il s'éloignait pour quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but, dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes choses.»

Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi.

Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut emporté en quelques heures.

On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde, Charles-Quint, Catherine de Médicis.

Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté. Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot put dire:

Un Ferrerais lui donna le poison
Au veuil d'autrui qui en crainte régnait,
Voyant François qui César devenait.

Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée:

François, quand la Castille inégale à ses armes
Lui vola son dauphin,
Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
Qui n'eussent jamais fin;
Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide,
Contre fortune instruit,
Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide
La honte fut le fruit.

Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François Ier avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.

Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de François Ier. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.

La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France, était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de crainte, elle sentait qu'à la mort de François Ier elle n'avait pas de merci à attendre de sa rivale.

De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans la famille royale. François Ier avait toujours préféré son dernier fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa tête.

Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes prévisions de la duchesse d'Etampes.

Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit, en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement.

Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu s'enfuir.

François Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à sauter par les fenêtres, il passa son courroux, dit une vieille chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces.

Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit Guichardet, en souvenir des quatre fils Aymon. Madame d'Etampes, qui protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante, et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux moeurs et à la langue de la Lombardie.

Au mois d'avril 1539, François Ier, triste et malade, habitait le château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.

L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la gouvernante des Pays-Bas.

Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége, Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et des privilèges de la noblesse.

Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses armes et de son nom aux révoltés des Flandres.

C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion.

Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si fort épouvanté François Ier, que sans cesse il se croyait à la veille d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un ennemi.

A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait. Faut-il le dire, François Ier voyait dans cette perspective de devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules, ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.

—Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François Ier, j'accorderai passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si véritablement il était mon frère.

Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France.

François Ier écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se terminait ainsi:

...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel qu'à ma propre personne.»

Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son meilleur compaing et confédéré.»

—La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr.

Enfin on se mit en route. Les volontés de François Ier avaient été scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs dus au seul souverain.

Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du droit régalien, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans chaque ville délivrait les prisonniers.

La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le passage de l'allié de François Ier.

«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.»

A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de Tournon engageait fort François Ier à ne point laisser échapper une occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une parole librement donnée.

Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie, où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y inscrivit le nom de Charles-Quint.

—Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi.

—Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.

—Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement ainsi que je l'ai promis.

—Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai le vôtre à la place.

La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre 1539 à Châtellerault où François Ier, bien que malade s'était porté avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs.

Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que possible, mais ce n'était pas le compte de François Ier. Le roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques; Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse.

François Ier voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir.

Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands d'Espagne.

En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un vain prétexte pour le retenir.

Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel côté allait venir le piége.

Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident.

A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident, mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda et obtint sa grâce.

Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses vêtements furent déchirés.

Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à Paris devait avoir lieu le lendemain.

Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit Hercule de la hauteur d'un grand homme.

Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts, mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le Rosso savait varier sa mise en scène.

Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François Ier. Il avait hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait plus.

Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!

—Sire empereur, vous êtes mon prisonnier.

L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie!

François Ier, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives.

Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency, dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.

Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il enviât à son frère de France.»

Un jour, à la chasse, François Ier, qui prenait un malin plaisir à augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la favorite:

—Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid.

Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il avait répondu:

—Si le conseil est bon il faut le suivre.

Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:

—Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.

Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François Ier. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à l'empereur.

Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François Ier et continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.

A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.

Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient:

—«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France, je m'endormirai tranquille.»

Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François Ier sur le livre des fous.

Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François Ier lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme. Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!

Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient tirer le roi de son marasme.

Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit tribunal dans le genre de l'inquisition.

Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute, il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce.

Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet. Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était riche. Une épigramme de Marot l'a vengé:

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre,
A votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,
Maillard semblait homme que mort va prendre,
Et Sembleçay fut le ferme vieillard
Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre
A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite, fut bien vengé.

On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en donna.

—Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes, qu'on l'absolve.

Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le put, chacun le fuyait, alors il périt de faim.

Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles.

Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau (1543).

La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de mariage, de donner un fils à la France. François Ier fut au comble de la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.»

Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François Ier perdit le duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée. Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan.

Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé ce jeune prince si généreux et si brave:

A peine un poil blondelet,
Nouvelet
Autour de sa bouche tendre,
A se friser commençait,
Qu'il pensait
De César être le gendre.
Jà, brave, se promettait
Qu'il était
Duc des lombardes campagnes
Et qu'il verrait quelquefois
Ses fils rois
De l'Itale et des Espagnes.
Mais la mort qui le tua
Lui mua
Son épouse en une pierre
Et pour tout l'heur qu'il conçut
Ne reçut
Qu'à peine six pieds de terre.

Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et la France et ce roi qui l'avait tant aimée.

Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne, mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès, déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.

Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint a la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété. Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un historien du temps.

François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la misérable favorite.

Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.

Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée, comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.

Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien, s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles douleurs du malade.

Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant d'après il retombait brisé sur son lit.

Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait, espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa garde-malade.

La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.

Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit qu'il était perdu.

—Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché.

Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie.

Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison funèbre de François Ier, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort avait dû le dispenser du purgatoire.»

«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de docteurs se plaindre à la cour.

—«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa coutume.»

Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante:

L'an mil cinq cent quarante sept
François mourut à Rambouillet
Du mal de Naples qu'il avait.

Le corps de François Ier n'était pas refroidi encore, que déjà la duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs étaient faits depuis longtemps.

Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet du logis favori de la duchesse.

«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui avec la rue de Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais qui communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de l'Hirondelle.

«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.

«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur enflammé, placé entre un alpha et un oméga pour dire probablement: il brûlera toujours.

«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom de la Salamandre; un chapelier fait la cuisine dans la chambre du lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans son petit salon de délices, lorsque j'allai pour examiner les restes de ce palais.»

A dater de la mort de François Ier on perd à peu près de vue la duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle.

Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la religion réformée.

Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre autres.

Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut, celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.

Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François Ier, qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires.

Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,—car il ne faut pas l'oublier, elle avait un mari,—lui intenta un procès.

Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur, il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice.

La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit Beyle, les étoiles qui filent?»


VI