XXXIX

Le Zèle, comédie en quatre actes, en prose, par MM. Saint-Adolphe et Romain Caldas, allait être terminé et présenté à M. de Chilly.

M. Deslauriers, qui n'est pas un collaborateur pour rire, avait vigoureusement pioché. Il avait bel et bien mis pour sa part deux mots plaisants qui n'étaient pas drôles du tout. De plus il avait recopié de sa plus belle écriture les deux premiers actes.

Il achevait la copie du troisième un matin, lorsque Caldas entra.

—Cher Saint-Adolphe, dit le jeune homme, nous n'en, finirons jamais, si vous me laissez dans le bureau où je suis. Il faut absolument me mettre ailleurs.

—Ah! si je pouvais te faire travailler dans mon propre bureau, dit tristement Saint-Adolphe, je voudrais faire concurrence à Sardou et devenir le marquis de Carabas du boulevard. Malheureusement c'est impossible.

—Pourquoi? demanda Romain.

—Parce que ce n'est pas l'usage, et que l'usage est le tyran de l'Équilibre. Ah! tu ne connais pas nos bureaucrates, mon ami! l'usage les guide comme le caniche guide l'aveugle, et ils vont en aveugles, en effet. L'usage pour eux, c'est le transparent qu'on donne aux enfants qui s'exercent à écrire. La routine est leur foi, ils ont pour l'innovation l'horreur qu'éprouve pour l'eau la bête enragée. Avant de faire la moindre broutille, l'employé se gratte la tête. Vous croyez qu'il réfléchit? non; il se demande: «—Cela s'est-il déjà fait?»

Cela s'est-il fait? voilà le grand mot.

Vous venez proposer quelque chose de grand, de beau, d'utile, d'indispensable, on vous demande d'abord: «—Cela s'est-il fait?—Non.—Alors, serviteur.» Vous insistez, vous prouvez qu'il fait jour à midi au mois de juin. A quoi bon? Cela ne s'est jamais fait. Aussi, chaque année, dans les mêmes circonstances, on voit se reproduire les mêmes boulettes. Cela s'est fait, cela se fera. Tout est gravé, stéréotypé, cliché. Vous avez, vous, une lettre de dix lignes à écrire, vous prenez la plume; votre sous-chef arrive:

«—Malheureux, que faites-vous? dit-il, il y a un précédent.

«—A quoi bon? répondez-vous, la chose est simple comme bonjour, j'aurai fini dans cinq minutes.

«—Ce n'est pas ainsi qu'on procède, réplique le sous-chef, il y a un précédent, il faut le trouver.»

On cherche, on fait fouiller vingt bureaux, quatre cents cartons, on remue des dunes de poussière, on dérange cinquante employés et on ne trouve rien.

—Et que fait-on alors? demanda Caldas.

—On en revient à votre première idée. La lettre est écrite en cinq minutes; on a perdu trois jours, mais on a sauvegardé LA TRADITION ADMINISTRATIVE.

XL

—Prenez patience, avait dit M. Deslauriers à Caldas, restez encore quelque temps dans la pièce où vous êtes. Je vais m'occuper de vous et tâcher de vous bien caser.

Infortuné chef de bureau!

Il ne réussit pas à obtenir pour Romain la place qu'il demandait, mais on lui en donna une à lui-même qu'il ne demandait pas.

Il fut nommé sans avancement au bureau de la Dette. C'est à l'administration de l'Équilibre, qui est très-pauvre, le moins chargé de tous les services. On le considère comme un cul-de-sac, et on y fourre les chefs dont on est mécontent.

M. Deslauriers, qui se flattait d'arriver au poste de chef de division, fut frappé au coeur de cette disgrâce. Il poussa les hauts cris, se remua, réclama. Trop tard. Le pape n'est pas seul infaillible: Son Excellence avait signé.

Il voulut au moins savoir pourquoi on l'envoyait chez les Sarmates, et, après une enquête souterraine, il apprit toute l'histoire de ce terrible coup de Jarnac. M. Deslauriers, tandis qu'il sommeillait dans la quiétude, avait pour sous-chef un homme que l'envie empêchait de dormir. Ils avaient toujours été fort bien ensemble, car le malheureux chef ne soupçonnait même pas le caractère cauteleux de son subordonné.

Cet envieux, nommé Cluche, qui réussit longtemps à se faire passer pour un brave homme, est par excellence le SUPÉRIEUR SOURNOIS.

Affable et traitant en apparence son monde sur le pied de la camaraderie, il se fait un plaisir de desservir dans l'ombre les naïfs qui ont eu l'imprudence de se fier à lui. Qu'un employé se mette dans son tort, il l'excuse et le rassure, mais à la fin du mois il charge son dossier d'une note accablante. Il accorde volontiers la permission de s'absenter, et si l'on s'absente, il ne manque pas de faire un rapport. C'est l'homme des coups de couteau dans le dos.

Ce Cluche s'ennuyait d'être sous-chef. Il avait plusieurs fois fait valoir ses droits à l'avancement. Il ne lui en était rien revenu.

C'est alors qu'il jeta les yeux sur la place de M. Deslauriers. On appelle cela à l'Équilibre: convoiter les souliers d'un mort. Certaines gens ne sont à l'aise que dans ces chaussures-là. Cluche imagina une combinaison assez ingénieuse, il dressa ses batteries, et un beau matin l'Administration s'aperçut que le chef du bureau de la Dette avait depuis onze ans dépassé la limite d'âge. On s'empressa de réparer cet oubli, et on mit l'oublié à la retraite.

L'Administration cherchait sur son Livre-Noir un chef mal noté à envoyer en disgrâce, lorsqu'elle apprit à propos que Deslauriers, non content de compromettre dans les coulisses la dignité de l'Administration, collaborait avec ses propres employés, et ce, pendant la séance, à verroux tirés.

—Voilà l'homme à sacrifier, se dit-elle.

Le jour même où était signée la déportation du vaudevilliste, Cluche arrivait juste à point pour demander sa succession. Il l'aurait obtenue sans un de ces coups de fortune qui renversent les plans les plus savamment conçus.

Un protecteur influent qu'il avait mourut dans la nuit d'une indigestion. L'affaire s'était ébruitée dans l'intervalle, et deux autres sous-chefs arrivèrent à la curée.

Ah! l'Administration fut bien embarrassée! Les protecteurs des deux nouveaux venus avaient juste autant de crédit l'un que l'autre. Devant deux employés d'un mérite si parfaitement égal, on prit un moyen terme, et un quatrième, qui n'avait rien demandé et qui ne s'y attendait guère, eut la place.

Il se trouva qu'il la méritait.

XLI

Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M. Castelouze, le nouveau chef, tenait à faire autrement que son prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il modifia singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il employa des registres, et réciproquement. Il fit plus: on écrivait sur les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il décréta qu'on les écrirait à gauche et à l'encre bleue.

Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits.

En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractère de personnalité.

M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier venu. Il a su se créer dans l'Administration la renommée d'un spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances douteuses, des négociations délicates.

C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements) qu'il a pris l'habitude de considérer le public comme un gibier. Il chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement du chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas les os.

Il n'est pas de Normand madré, d'avoué retors qu'il ne puisse rouler sur son terrain, et il ne s'en fait pas faute. Autrefois, aux débuts de sa carrière, le zèle de Castelouze était tout politique. Quand il avait fait rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il avait découvert la fraude d'un administré, il s'en réjouissait comme de titres à l'avancement. Avec le temps, il s'est passionné, et ce qu'il en fait maintenant n'est plus du tout dans l'intérêt de son ambition ou dans celui de l'État, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art pour l'art. Mais quel flair! quelle subtilité! quelle ardeur! Un rien le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours jusqu'au gîte. Ah! qu'il est heureux quand il a levé un lièvre, heureux quand il l'a forcé!

Le lièvre, c'est le débiteur.

Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires présentes, il remonte dans le passé, à dix ans, quinze ans; il remonterait au déluge, sans la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule dans la poussière des cartons oubliés, et ce n'est jamais en vain qu'il bat ainsi le passé. Son sens de chasseur ne le trompe jamais; il évente des fumées insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il dit d'un ton joyeux:—Ça sent la chair fraîche!

Et le débiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix ans, est tout surpris un matin de voir arriver un avertissement qui l'engage à se présenter dans la huitaine au bureau pour se libérer.

Pour nombre d'employés qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus que son devoir. Il outrepasse ses droits, souvent au mépris de la justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci, et de l'incurie de ce troisième. Il prie, il menace, il est impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas lésée, il lèse au besoin le public.

On connaît bien son penchant à l'Équilibre, et un chef de division, qui comme M. Dupin cultive le calembour, disait en parlant de Castelouze: Il a le regard fisc.

En réalité Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est busqué comme le bec de l'aigle; il a la dent blanche et pointue du carnassier; ses aptitudes morales ont modifié son physique; il a la tête fureteuse et des allures de limier; il ne marche pas, il quête; sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se pose, il tombe en arrêt, la tête allongée en avant, les épaules infléchies, les jambes légèrement ployées sur le jarret, les bras prêts à saisir la proie.

Malgré toutes ces qualités de race, les capacités de Castelouze ne s'élèvent pas au-dessus d'un certain ordre; il a les vues bornées, comme tous les gens qui se passionnent, et il est entêté comme les hommes à idées fixes. En dépit du mouvement qu'il se donne et des services qu'il rend, on ne le considère pas en haut lieu comme un des Directeurs de l'avenir.

C'est de lui que le ministre disait:

—Il bat des ailes, mais il ne vole pas.

* * * * *

XLII

Le passe-droit dont M. Deslauriers avait été victime fit à Caldas le plus grand tort.

Quand on est employé, à l'Équilibre, on commet une faute grave si on se lie d'amitié avec un autre employé, quel qu'il soit, supérieur ou subalterne. Jamais on ne partage, en effet, la bonne fortune de cet ami, si la faveur enfle ses voiles; on est toujours éclaboussé par sa disgrâce, s'il vient à sombrer.

Caldas apprit cette belle maxime d'un jeune commis, fils d'un garçon de bureau, qui avait été élevé par son père dans la crainte de Son Excellence et de la hiérarchie.

Ah! c'était un bon père, ce garçon de bureau, et surtout un homme convaincu. Du jour où son fils fut nommé commis, il le salua dans la rue et ne lui parla plus qu'avec vénération.

La Hiérarchie avec la Tradition, voilà les deux pivots de l'Équilibre. Aussi l'Administration s'efforce-t-elle de multiplier entre tous les grades les lignes de démarcation, et c'est elle-même autant que l'orgueil personnel qui creuse un abîme entre le supérieur et son subordonné.

Le caractère national aussi y aide beaucoup, et le Français, qui est fou d'égalité, est bien aise d'avoir quelqu'un à saluer avec déférence, à la condition d'avoir quelqu'un à regarder avec mépris.

La politesse jette une planche sur ce gouffre qui sépare deux hommes d'un grade différent, mais c'est une planche pourrie qui rompt au moindre effort. Quelle que soit l'urbanité de l'un et de l'autre, dans la rue, à table, dans un salon, vous distinguerez à coup sûr le chef de son inférieur.

La familiarité de ce dernier, quoi qu'il fasse, aura quelque chose de courtisanesque; ce ne sera qu'une nuance, mais on pourra la saisir, et l'intimité de l'autre aura toujours l'air d'une condescendance.

Entre les hommes, cependant, il faut un observateur pour deviner ces sous-entendus. Mais de femmes femmes, quelle hauteur d'un côté, quelle humilité révoltée de l'autre!

En dehors de l'Équilibre, il y a tout un ministère en jupons; il y a madame la directrice et madame la cheffe de division, la cheffe de bureau et la sous-cheffe; le reste ne compte pas. On invite parfois la femme du commis principal, qui ce jour-là met sur son dos trois mois des appointements de son mari, mais c'est une exception.

Quant aux commis et aux expéditionnaires, on a soin, si on les invite, d'oublier mesdames leurs épouses.

La hiérarchie féminine est toujours une puissance, et l'employé de l'Équilibre arrivé par les femmes prouve que les jeunes gens qui vont dans le monde n'ont pas tort.

Par malheur le beau sexe est mauvais juge des capacités, et les dignitaires qu'il fait ne payent souvent que de mine. Ce n'est pas au théâtre seul que l'emploi des jeunes premiers va s'effaçant de jour en jour. Caldas, qui fréquentait peu les salons administratifs, ne put observer ces choses que de loin. Il n'espérait point arriver par les femmes; comme il visait haut cependant, il cherchait à se rendre bien compte de tous les rouages de l'immense machine bureaucratique. A ses instants perdus il la démontait, cette machine, pour son instruction particulière, à peu près comme on démonte un tourne-broche.

Il y découvrit un mouvement très-simple, fonctionnant très-régulièrement, mais surchargé et entravé par beaucoup de ressorts inutiles et d'engrenages superflus. Peut-être l'Administration n'a-t-elle pu éviter ces mille et une complications dans son mécanisme. Dans les bureaux, qui véritablement sont restés les mêmes depuis Colbert, il s'est toujours trouvé des hommes qui ont su exploiter à leur profit les besoins du moment. La nécessité passée, le bureau créé reste, et pour lui donner alors une apparence d'utilité, on détourne les affaires et on les y fait passer, à peu près comme on fertilise un champ en saignant une rivière.

Le nombre toujours croissant des services tient encore à deux causes:

A la manie qu'a la petite bourgeoisie de pousser ses enfants dans l'Administration. Elle croit leur avoir donné un état libéral quand elle leur a posé une plume derrière l'oreille. Le négociant enrichi s'imagine grandir dans son héritier quand il a réussi à le faire entrer au ministère. Ce fils ira dans le monde officiel, il sera un personnage. Et la croix d'honneur! il est sûr de l'avoir dans un temps donné.

Les ministères assiégés se défendent comme ils peuvent, ils multiplient les obstacles devant leurs portes. Ils font tout pour décourager; ils exigent des titres nouveaux; ils augmentent chaque année la difficulté des examens. L'ardeur ne se ralentit pas. Cependant les ministères semblent crier:

«Bourgeois mesquins, gardez donc vos enfants. N'en savez-vous donc que faire? L'agriculture manque moins de bras que de têtes. L'industrie a besoin de renforts? le commerce va croissant tous les jours. Que me chantez-vous donc avec votre profession libérale. L'homme qui gagne six mille francs par an dans un bon métier est financièrement plus riche que l'employé appointé à dix mille. Je ne peux pas vous enrôler tous, il faut bien qu'aux administrateurs il reste quelques administrés.»

L'autre cause provient de l'esprit de défiance naturel au peuple français. Ce gros mot de concussion est un épouvantail ruineux. Lui qui admire la bureaucratie, voit toujours dans ses cauchemars des employés puisant à pleines mains dans les caisses publiques, et, pour se délivrer de cette obsession, il a multiplié le contrôle à l'infini. Il paye tous les ans quinze millions dans la crainte qu'on ne lui prenne vingt-cinq centimes.

Aussi l'Administration française est la plus régulière et la plus honnête qu'il y ait au monde. Ce résultat coûte un peu cher, mais la France est assez riche pour payer sa vertu.

Pour en revenir à l'Administration de l'Équilibre, elle est minutieuse et fouilleuse, chercheuse, méticuleuse, soigneuse, éplucheuse, ombrageuse, fureteuse, contrôleuse, mais par-dessus tout consciencieuse.

Elle est aussi tracassière, paperassière, écrivassière, coutumière, cartonnière, mais avant tout régulière.

Pour obtenir la solution de la moindre affaire, il y faut vingt visas et quarante contrôles; le solliciteur est renvoyé de Pilate à Caïphe; chacun reconnaît qu'elle est juste, mais personne n'épouse sa cause, tous les employés s'en lavent les mains (au figuré), et sa passion dure parfois des années entières.

S'il se fâche, ce bon solliciteur, s'il s'irrite;

—Votre affaire viendra en son temps, lui répond-on, elle suit:

LA FILIÈRE ADMINISTRATIVE

Quand les maçons construisent une maison, pour monter les briques ou les moellons du sol jusqu'au dernier étage, ils dressent une échelle, se placent sur les divers échelons et se passent les briques de mains en mains. Les maçons sont paresseux, mais les entrepreneurs sont rusés. On calcule donc les distances et l'on met juste le nombre d'hommes nécessaire, ni trop ni trop peu, pour que les matériaux arrivent rapidement à leur destination, avec le moins de fatigue possible pour les travailleurs, afin qu'ils travaillent longuement.

La filière administrative, au ministère de l'Équilibre, était au début quelque chose d'analogue: l'organisation du travail, divisé pour arriver à une somme de travail plus grande et plus rapide.

Mais les hommes de génie qui ont créé l'administration de l'Équilibre comptaient sans les abus.

Chaque année est venue ajouter un rouage inutile à la machine; la centralisation, géant aux mille bras, a tout absorbé et tout compliqué.

Aujourd'hui la filière est un labyrinthe inextricable dont il est difficile de sortir sans fil conducteur.

Une affaire est présentée à un bureau. Vous croyez peut-être qu'elle va s'y traiter? point; s'y préparer au moins? pas encore. Nous avons, s'il vous plaît, quelques petites formalités à remplir, oh! mon Dieu! moins que rien. Il faut d'abord prendre l'avis de trente autres bureaux. Quand on a colligé ces trente avis différents, un grand pas est fait. Nous entrons dans une phase nouvelle, il s'agit maintenant de consulter les fonctionnaires spéciaux, commissionnés ad hoc.

Nouveaux délais; autres consultations.

Des incidents sans nombre peuvent surgir; mais passons, et supposons encore ce temps d'arrêt franchi. Voici enfin le bureau saisi régulièrement avec toutes les pièces à l'appui. Il va s'occuper de vous; mais patience, il s'en occupera quand votre tour sera venu. Enfin il est arrivé, votre tour. On traite l'affaire, on en décide. Ce n'est point encore fini. Le bureau propose, mais le chef dispose. Et quand le chef a disposé, il faut encore que le chef de division confirme, après quoi vous avez grande chance de voir enfin la chose aboutir, à moins que l'autorité supérieure ne juge qu'on a fait fausse route, auquel cas tout est à recommencer.

Caldas connut à fond la filière administrative à l'occasion d'un sien cousin qui depuis sept ans activait au ministère de l'Équilibre la liquidation d'une indemnité.

Comme ce cousin était pressé, comptant là-dessus pour manger, il venait dans les bureaux tous les deux jours. Par bonheur il rencontra Romain, qui en moins de cinq semaines obtint une solution.

L'argent arriva fort à propos. Le cousin étant mort de faim la veille, il servit à le faire enterrer.

XLII

Autrefois, lorsque les chemins de fer n'avaient pas détrôné la malle pour le transport des dépêches, les maîtres de poste et les postillons distinguaient quatre espèces de chevaux.

D'abord le cheval emporté: celui-là s'épuisait en efforts, tirait comme un diable à plein collier, aux montées, aux descentes, toujours et partout; il rentrait à l'écurie, trempé d'écume et de sueur, il durait peu. Pour modérer son ardeur, on tapait dessus.

Ensuite le cheval quinteux: il tirait ou ne tirait pas, suivant son caprice. Il faisait un mauvais usage. On tapait dessus.

Puis la rosse; c'était un mauvais cheval qui ne tirait jamais, il succombait bientôt aux mauvais traitements. On tapait, on tapait dessus.

Enfin le bon cheval: il tirait quelquefois, quand il ne pouvait faire autrement, mais il avait toujours l'air de tirer; il allait d'un train égal, la tête basse, regardant sournoisement le cheval quinteux qu'on rouait de coups, et le cheval emporté qui faisait toute la besogne. Il rentrait à l'écurie sans un poil mouillé. Eh bien! il était considéré, on lui donnait double ration d'avoine; il durait dix ans: on ne tapait pas dessus.

Quatre bons chevaux attelés à la malle, et la malle n'aurait pas roulé.

Cette parabole peut s'appliquer à l'administration de l'Équilibre, si ce n'est que jamais elle n'a tué employé de travail. Sa conscience à cet égard ne lui reproche rien.

Donc, à l'Équilibre, ou divise aussi les bureaucrates eu quatre classes:

L'EMPLOYÉ FERVENT: il a encore le beau feu de ses débuts.

L'EMPLOYÉ TIÈDE: il se soucie médiocrement de l'Administration et le laisse voir.

Le MAUVAIS EMPLOYÉ: il a jeté son bonnet par-dessus les moulins et ne compte plus que comme un zéro.

LE BON EMPLOYÉ: il est, pour tout ce qui touche l'Administration, d'un désintéressement sublime; il se soucie de la besogne comme de Colin-Tampon, mais, comme le bon cheval du maître de poste, il a toujours l'air de tirer; il est considéré, il a l'estime de ses chefs et, ce qui lui plaît davantage, des gratifications au jour de l'an.

Caldas, depuis l'affaire Saint-Adolphe, passait pour un employé tiède, et, sans doute pour l'encourager à rentrer dans le droit chemin, on le désigna pour faire partie du

BUREAU DES MAUVAIS SUJETS

Le bureau des Liquidations jouit, depuis la fondation de l'Équilibre, de la plus détestable des réputations.

Il est convenu que du matin au soir les employés y font une vie d'enfer.

A une certaine époque ce service n'était composé que de vieillards tristes et laborieux; mais telle est la force du renom, que ces pauvres diables passaient pour des diables-à-quatre.

Ils sont aujourd'hui remplacés par une majorité de jeunes gens qui ont à coeur de ne point faire mentir la tradition.

Ce bureau est le salon de conversation du ministère. C'est le rendez-vous des oisifs; on y cause, on y joue au bouchon, on y fait la partie de piquet, on y boit de la bière toute la journée. Là s'organisent les pique-niques, se machinent les mauvaises plaisanteries, s'élaborent les charges. On y blague l'Administration à outrance; on y parle politique avec de grands éclats de voix, et souvent on s'y prend aux cheveux.

En dépit du tapage, des conversations à douze, des visites continuelles, des chansons en choeur, des batailles, la besogne marche fort bien dans ce bureau, le plus chargé de tout le ministère et le seul qui ait à traiter des affaires sérieuses et délicates.

Le chef de ce bureau est le plus formaliste des hommes. Les honneurs administratifs lui ont monté au cerveau, et il porte la tête comme un Saint-Sacrement. C'est lui qui fait toujours faire antichambre un quart d'heure à tous ses subordonnés, surtout à son sous-chef, afin de bien établir la ligne de démarcation.

Il est au plus mal avec ses employés, dont il a vainement essayé de réformer la tenue. Il évite d'entrer dans leur pièce; il est vrai que s'il y pénètre quelquefois, la présence de cet homme digne n'arrête ni les jeux, ni les ris. Sa figure glacée ne les intimide pas plus que les mannequins dans les cerisiers n'effarouchent les oiseaux.

Le sous-chef de ce service passe sa vie à porter des paroles de paix des employés au chef de bureau, et réciproquement; il discute les trêves et les armistices; c'est le négociateur juré.

L'entrée de Caldas dans ce bureau inaugura une recrudescence de visites et par conséquent de vacarme.

Il amena toute sa clientèle, Jouvard, l'aimable Sansonnet, les bureaucrates Tant-pis et Tant-mieux, Gérondeau, Basquin qui venait quatre fois par jour, et bien d'autres encore.

On comptait sur le rédacteur du Bilboquet pour organiser des scies désopilantes; mais il se trouva que Romain goûta modérément les excellentes plaisanteries de ses collègues. Ils venaient de faire mourir de chagrin un pauvre vieil employé égaré parmi eux. Ils étaient en train d'en envoyer un autre à Charenton.

Le vieillard qui avait succombé aux farces de ces messieurs était un brave homme, isolé, sans famille, qui n'avait que sa place pour vivre.

Il n'était pas fort, et les employés, qui tous pétillent d'esprit comme on sait, sont impitoyables pour les pauvres d'esprit.

Le père Germinal, comme on l'appelait à l'Équilibre, devint leur souffre-douleur. On commença par de petites tracasseries, on trempait ses plumes dans l'huile, on mettait du sable dans son écritoire; on lui attachait des queues de papier au collet de sa redingote; on cousait les poches de son paletot.

Si parfois il s'endormait, on l'éveillait en sursaut en arrosant d'eau froide son crâne dénudé. Mais comme il souffrait en silence, comme il n'osait se plaindre, on passa à des charges plus fortes.

On lui persuada que l'Administration était décidée à supprimer son emploi (le pauvre homme n'avait pas droit à la retraite). De ce moment il ne vécut plus.

Comme ses tristesses et ses inquiétudes n'étaient pas encore assez risibles, on s'arrangea de façon à lui faire croire qu'il avait à l'Équilibre la réputation d'un mouchard. Soixante employés au moins, qui avaient reçu le mot, trempèrent dans cette excellente bouffonnerie.

Tout d'abord on battit froid au père Germinal; on se taisait quand il entrait; on chuchotait en sa présence; on affectait de le regarder avec défiance; on évitait sa société. Inquiet de ces procédés, le bonhomme s'enhardit jusqu'à en demander la cause à celui de tous ses collègues qui l'effrayait le moins.

Celui-ci haussa les épaules.

—Vous savez bien ce dont il s'agit, lui répondit-il avec mépris.

—Moi, je vous jure que je ne sais rien!

—Allons donc! reprit l'impitoyable farceur, on sait que vous êtes la créature de notre chef, et on n'ignore pas que vous lui faites des rapports sur nous.

Cette révélation consterna Germinal. Il se voyait, lui innocent, accusé d'infamie, odieux à tous et perdu de réputation. Pendant quatre ou cinq jours, à moitié fou de douleur, il n'osa plus reparaître au ministère; la réprobation générale l'épouvantait.

Enfin, un matin, il se décida à venir; fort de sa conscience, il voulait se disculper.

Devant tous ses collègues, il entreprit, d'une voix émue et les yeux pleins de larmes, de prouver l'injustice des soupçons dont il était victime.

Son plaidoyer fut vraiment grotesque, mais ne désarma personne. On lui répondit qu'on n'était pas dupe de ses pleurnicheries.

Un des plaisants l'appela:

—Vieux Judas!

Sur ce mot il sortit au milieu des huées, rentra chez lui et se pendit.

Ce résultat n'a pas refroidi complétement les farceurs, et c'est maintenant après M. Givrod qu'ils s'acharnent.

Monsieur Givrod, qui est aussi naïf que feu Germinal, donne tête baissée dans tous les panneaux qu'on lui tend. Voici la dernière mystification dont il a été victime; on en rit encore à l'Équilibre.

Un matin un des employés du bureau arrive avec un journal dans sa poche. Le feuilleton de ce journal rendait compte d'un concert donné par un célèbre flûtiste qui porte le même nom qu'un chef de division de l'Équilibre.

—Messieurs, commença cet employé, vous savez que notre chef de division est de première force sur la flûte.

—Ah bah! fit Givrod.

—Comment! vous l'ignorez, continua le farceur. Hier soir il a donné un concert à la salle Herz et a obtenu un succès étourdissant. Lisez ce qu'en dit M. Scudo.

Le journal passa de main en main et arriva jusqu'à Givrod, qui de sa vie n'avait été si étonné.

—Messieurs, proposa alors un camarade, en présence d'un tel triomphe il est, je crois, de notre devoir de complimenter notre chef de division.

—Croyez-vous! demanda Givrod.

—Nous n'en doutons pas, s'écrièrent tous les autres et, dans l'intérêt de notre avancement, chacun de nous doit aller à son tour le féliciter.

Tous sortirent en effet l'un après l'autre. En revenant tous déclaraient que le chef de division avait paru extrêmement sensible à leur démarche.

Givrod veut faire comme tout le monde. Il court au bureau du chef de division, insiste auprès du garçon pour être admis, et a le bonheur enfin d'y pénétrer.

—Ah! Monsieur! s'écrie-t-il dès le seuil, permettez-moi de joindre mes félicitations à celles de mes collègues. Quel admirable talent vous avez!

—Que voulez-vous dire? demande le chef surpris.

—Oh! ne vous en défendez pas, continue Givrod d'un air fin, j'y étais, je vous ai vu. Quelle embouchure! quel doigté!

Le chef de division tombait des nues.

—Ah! c'est plus fort que Tulou, reprend Givrod; et faisant le geste d'un homme qui joue de la flûte: Monsieur, laissez-moi vous le dire, vous en pincez comme personne!

Le chef qui n'est pas patient, convaincu que l'infortuné est ivre ou fou, sonne et le fait mettre dehors.

Givrod revient au bureau fort piteux, et ses camarades lui prouvent qu'il aura blessé son supérieur par quelque flatterie grossière et maladroite. Il le croit, et au prochain concert il compte bien s'y prendre plus délicatement.

XLIV

Le premier jour de son entrée au bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva que ses collègues étaient vraiment trop gais. Le soir, pressé de sortir, il voulut prendre son chapeau, mais les bords lui restèrent à la main: on avait mis au fond un poids de dix kilos.

Caldas goûta peu la charge, mais il ne dit rien.

Le lendemain, comme il entrait, un carton préparé à l'avance et rempli de poussière lui tomba sur la tête et faillit l'éborgner.

Il trouva la plaisanterie mauvaise, s'épousseta, s'essuya, mais ne dit rien.

Dans la journée, ayant eu soif, il voulut boire un verre d'eau et avala d'un trait une rasade d'eau bouillante.

Il fut sur le point de se mettre en colère; pourtant il ne dit rien encore.

Au moment de partir, il ne trouva plus son paletot; tous les camarades avaient filé sournoisement. Après avoir cherché une heure, il fut réduit à regagner son domicile avec son habit de travail, une loque immonde.

C'en était trop, et comme il n'aime pas les disputes, il arriva de bonne heure le jour suivant, et au premier qui entra il donna une paire de calottes.

Le calotté était le seul qui n'eût pas trempé dans la plaisanterie. Aussi fit-il des excuses à Caldas, qui daigna s'en contenter, mais passa dès lors pour un mauvais coucheur.

—Vous n'avez vraiment pas le mot pour rire, lui dit un de ses collègues; on ne croirait jamais que vous rédacteur du Bilboquet.

Cependant cette histoire de soufflet fit beaucoup pour la gloire de Romain et, ce qui vaut mieux, elle assura sa tranquillité. Les farces ne s'adressèrent plus à lui.

Une des grandes occupations du bureau des Liquidations, lorsque la charge n'est pas à l'ordre du jour, c'est la politique et la discussion des affaires publiques.

La question italienne et la politique de M. de Bismark ont été étudiées et traitées à fond; on s'y intéresse même aux événements intérieurs; on y a discuté les moyens de défense de Troppmann, et on ne crée pas un impôt nouveau sans que des orateurs s'inscrivent pour ou contre.

Toutes les opinions d'ailleurs, et même toutes les nuances d'opinions, y ont leurs représentants. En cherchant bien, on y trouverait quelque adhérent des vieux partis, si jamais les vieux partis ont existé ailleurs que dans les causeries littéraires de Sainte-Beuve.

Il y a des hommes des anciens régimes, c'est là le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'Administration de l'Équilibre, qui permet à chacun d'avoir une opinion, pourvu que personne ne s'en aperçoive.

Caldas n'a pas d'opinion, ou plutôt il s'en est composé une de fantaisie qu'il développe avec beaucoup de vivacité et de profondeur; il s'intitule philosophe-aristocrate-socialiste. Il est d'ailleurs tolérant, et peut causer de quoi que ce soit sans devenir rouge de colère et sans appeler son adversaire: «Navet,» comme a l'habitude de le faire M. Louis Veuillot.

Aussi, au bureau des Liquidations, le prenait on volontiers pour arbitre lorsqu'on n'était pas d'accord, et on n'était jamais d'accord.

La divergence des opinions de ces messieurs s'explique.

Deux se cotisent pour s'abonner au Temps; il y en a un qui ne lit que la Gazette de France; le plus riche, reçoit le Journal des Débats; un autre achète le Siècle; celui-ci adhère au Constitutionnel, cet autre à l'Ami de la Religion. Un dernier n'a d'opinion qu'une fois par semaine, et cela tient à ce que l'Électeur libre est un journal hebdomadaire.

Tous se feraient hacher menu comme chair à pâté pour soutenir le dire de leurs feuilles. Parole imprimée est pour eux parole d'Évangile, et tout rédacteur est un prophète.

Il y a trois employés que la politique touche mediocrement: un qui n'y comprend absolument rien, c'est le plus intelligent de tous, et deux qui ont bien d'autres chats à fouetter.

Caldas avait remarqué chez l'employé qui ne comprend rien à la politique des allures mystérieuses, il le voyait tirer de temps à autre un petit cahier de son tiroir et y inscrire quelques notes à la dérobée. Son cahier ne le quittait pas. Chaque fois qu'il avait occasion de sortir, fût-ce vingt fois par journée, il le mettait ostensiblement dans sa poche en disant: «Au revoir, Messieurs!» Romain intrigué résolut de pénétrer cette ténébreuse affaire, et, après trois semaines de flagorneries audacieuses, l'homme mystérieux lui ouvrit son coeur et son carnet.

Cet employé assimile le ministère à une ménagerie et il passe sa vie à chercher des analogies entre ses camarades et les divers animaux de la création. Il est convaincu que si on trouvait son cahier, il serait destitué par son chef et lapidé par ses collègues. De là toutes ses précautions. Dans ce cahier il compare Lorgelin à un ours, Coquiller à une huître, Nourrisson à un perroquet, Rafflard à un hérisson, le Cluche à un serpent à lunettes, Basquin à un ouistiti, le caissier du Service intérieur à un boule-dogue, et Gérondeau à un dindon.

Caldas, comme journaliste, y était inscrit en qualité de caméléon. Il ne fut pas flatté du rapprochement; aussi répondit-il à ce Van-Amburg de la bureaucratie, qui lui demandait son avis sur ce petit travail:

—Je ne vous trouve pas Buffon!

L'un des deux employés qui ont bien d'autres chats à fouetter est
L'EMPLOYÉ QUI NE DÉPENSE PAS SES APPOINTEMENTS.

Il thésaurise et place à gros intérêt, probablement à la petite semaine. C'est lui qui organise des loteries dans l'intérieur du ministère; c'est une vieille pendule, une lampe, une montre avec la chaîne en jazeron, qu'il place à un franc le billet. Il écoule ainsi des rossignols qu'il achète à vil prix.

Depuis vingt ans il est au ministère: il gagne deux mille francs d'appointements, et, entré avec vingt-cinq francs pour toute fortune, il possède aujourd'hui, sans avoir rien volé à personne, un capital clair et net de plus de cinquante mille francs.

Cet employé a une maîtresse qui lui fait ses pantalons, et il porte des souliers vernis en moleskine.

L'autre original est un homme bien malheureux, allez! Sa femme est jeune, jolie et coquette, et il est jaloux…

Avant de venir au ministère le matin, il enferme, dit-on, son épouse; mais ce n'est pas vrai, et la preuve, c'est que trois ou quatre fois par jour il s'esquive et court jusqu'à son domicile, afin de s'assurer de la présence réelle de la dame.

Il a entendu dire (ce doit être un conte bleu) que certains employés ont dû aux charmes de leur moitié un avancement rapide. Sa cervelle en a été troublée, et l'année dernière, ayant obtenu une augmentation d'appointments de soixante-cinq francs par an, il a fait une scène horrible à sa femme et battu froid à son chef pendant six mois.

Dans ce bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva cependant un type et un ami.

Le type est l'employé qui a une cousine femme du monde et immensément riche. Il est allé chez elle en soirée, une fois, il y a quelque dix-huit ans; depuis, il fait chaque semaine le récit détaillé de cette fête mémorable.

L'ami est l'employé gentilhomme, l'héritier d'un grand nom. Il est venu chercher au ministère un abri contre l'orage. Quels que soient les hasards de son existence, son coeur sera toujours au-dessus de sa fortune. On le trouve fier à l'Équilibre; cela tient peut-être à ce qu'il est bien élevé.

Au bureau des Mauvais sujets, outre qu'on boit de la bière, on fume du matin au soir. Pipes et cigares cependant sont sévèrement proscrits du ministère. De petites pancartes qu'on lit à tous les étages, le long de tous les corridors et dans toutes les pièces, l'apprennent aux visiteurs. Ces petites pancartes sont ainsi conçues:

+——————————————————————-+ | Il est expressément défendu de fumer dans | | l'intérieur du ministère de l'Équilibre | +——————————————————————-+

Cet avertissement, comme de juste, n'empêche rien. On cite des chefs incorrigibles qui se renferment pour brûler un cigare. Les employés formalistes ne manquent jamais, lorsqu'ils vont «en griller une» dans quelque réduit inaccessible, de laisser sur leur pupitre une note au crayon qui explique leur absence.

Même cette note au crayon est le pendant du tour du chapeau.

En voici la teneur ordinaire:

«Je suis au bureau 73 à prendre un renseignement.»

Il n'y a pas d'exemple qu'un chef soit jamais allé vérifier la chose au bureau 73. A l'Équilibre, on aime mieux croire que d'aller voir.

Autre effet de la défense expresse:

Un jour Caldas vit s'escrimer de la pipe un employé que le tabac semblait incommoder. Il pâlissait à vue d'oeil…

—Vous avez tort de fumer, lui dit Romain.

—Eh! je le sais bien, répondit l'autre; mais que voulez-vous? c'est défendu!

XLV

On était au vingt-neuf décembre. L'espoir de la gratification agitait tous les coeurs. Comme tous ses collégues, Caldas comptait sur la munificence de l'Administration. Même il avait d'avance arrêté l'emploi de cet argent.

Et ce n'était certes pas présomption de sa part. Ses droits valaient bien les droits des autres. L'Administration d'ailleurs ne fait point de jaloux. En bonne mère qu'elle est, elle ouvre sa caisse pour tous ses enfants.

Pour les bons employés, la gratification est une récompense; pour les mauvais, c'est un encouragement à mieux faire.

Caldas ne fut ni encouragé, ni récompensé.

Le jour des étrennes arriva. Romain se mêla à la foule des bureaucrates qui va chaque année applaudir au petit discours que fait Son Excellence Monsieur le Ministre. Il envoya quarante-trois cartes à un nombre égal de sommités de l'Administration; et cependant il ne lui fut pas octroyé un sou.

Le pot au lait de ses espérances fut renversé.

Saint-Adolphe, chef de bureau, avait commis une faute, Caldas fut puni. Rien n'est plus juste. Si Caldas avait fait quelque chose de bien, Saint-Adolphe eût été récompensé.

En présence d'un déficit de cent cinquante francs, Romain songeait très sérieusement à s'arracher les cheveux, lorsque deux agréables surprises compensèrent ce léger mécompte.

Son père lui envoya encore un mandat rouge, et sa pièce, les Oisifs, fut mise en répétition au Théâtre-Français.

Il n'avait donc plus qu'à attendre. Et il attendit, sans trop de contrainte, sans presque sentir l'ennui; car il avait beau dire, beau faire, le temps critique était passé, il s'habituait.

Oui, il s'habituait, il prenait les allures d'une montre réglée par Bréguet: il ne retardait plus pour arriver le matin, et pour sortir il n'était pas trop en avance.

Il mangeait, buvait à heure fixe, et il y prenait un certain plaisir; les miasmes du bureau ne l'horripilaient plus.

Tous les dimanches, sous prétexte de respirer l'air pur à la campagne, il allait se promener dans la poussière à Saint-Cloud ou ailleurs.

Il avait surpris le secret de travailler sans rien faire. Il pouvait s'occuper énormément pendant six heures à écrire soixante mots. Enfin, symptôme plus grave, deux ou trois fois il s'aperçut qu'il souriait aux plaisanteries de ses collègues.

Avouez-le, monsieur, il était temps qu'une crise décisive se produisît dans son existence.

Donc il était en train de reconquérir la réputation de bon employé, lorsqu'un matin son garçon de bureau lui remit un petit livre qui lui était adressé sous pli.

Sur la première page, il aperçut cette dédicace manuscrite:

A monsieur Romain Caldas, rédacteur du BILBOQUET._

HOMMAGE DE L'AUTEUR.

Cette dédicace était signée du nom d'un de ses collègues.

Il tourna le feuillet et lut:

CATÉCHISME DE L'EMPLOYÉ
A L'USAGE
DU MINISTERE DE L'ÉQUILIBRE(1)

(1)Petit catéchisme des employés des Droits Réunis, par J. B. (Justin Bonraignon); Paris 1843, petit in-32, édité par Guillaume (très rare).

Tout d'abord Caldas crut à une charge.

—Celle-ci est drôle, pensa-t-il.

Mais ce n'était pas une charge, ainsi qu'il s'en put convaincre en poursuivant la lecture du petit livre dont voici un extrait exact:

DEMANDE:—Qui vous a créé et mis au monde de l'Administration?

REPONSE:—Son Excellence Monsieur le Ministre.

D.—Comment?

R.—Par une simple signature.

D.—Pourquoi?

R.—Pour toucher des appointements tous les mois, une gratification au jour de l'an, travailler le moins possible, monter en grade s'il se peut, et mériter ainsi une bonne retraite à la fin de mes jours.

D.—Qu'est-ce que monsieur le ministre?

R.—Un être impersonnel que je ne connais pas et que probablement je ne connaîtrai jamais.

D.—Pourquoi dites-vous qu'il est impersonnel?

R.—Parce que le ministre et le portefeuille existent indépendamment de la personne.

D.—Expliquez mieux votre pensée?

R.—Je reconnais pour ministre l'homme dont la signature peut me donner de l'avancement, que ce soit Pierre ou Paul.

D.—Pourquoi dites-vous que vous ne le connaîtrez probablement jamais?

R.—Parce que nous ne fréquentons pas les mêmes sociétés.

D.—Quels sont vos devoirs envers monsieur le ministre?

R.—Respect, vénération, obéissance, admiration, amour sans bornes, tant qu'il est au pouvoir; rien, quand il n'y est plus.

D.—Pourquoi cette distinction?

R.—Parce qu'alors je n'attends plus rien de lui et qu'il doit me demeurer étranger.

D.—N'avez-vous pas des devoirs à remplir envers d'autre personnes?

R.—Je dois honorer tous mes chefs en raison de ce qu'ils peuvent pour moi.

D.—Comment honorez-vous vos chefs?

R.—Je fléchis le genou devant mon directeur, je salue jusqu'à terre mon chef de division, je me découvre et je m'incline devant mon chef de bureau, je soulève simplement mon chapeau pour mon sous-chef, et je le garde sur ma tête pour tout autre.

D.—Quels sont vos devoirs vis-à-vis de vos inférieurs?

R.—Exiger d'eux les hommages que je rends à mes supérieurs.

D.—Comment devez-vous vous conduire avec le public?

R.—Je dois être très-raide avec lui, afin de lui inspirer la plus haute idée de l'Administration.

D.—Pourquoi lui inspirer la plus haute idée de l'Administration?

R.—Afin que le pays ne soit jamais induit en tentation de diminuer le nombre des emplois.

D.— Qu'est-ce qu'un emploi?

R.—Une grâce d'état qui permet de traverser, en paix avec sa conscience et son estomac, cette vallée de larmes qu'on appelle la vie.

D.—Tout le monde peut-il remplir un emploi?

R.—Non.

D.—Que faut-il pour cela?

R.—Une commission.

D.—Qu'entendez-vous par une commission?

R.—La commission est une feuille de papier revêtue du sceau officiel qui donne le pouvoir pour faire les fonctions bureaucratiques et la grâce pour les exercer dignement.

D.—D'où vient ce pouvoir?

R.—De Son Excellence qui le transmet à ses Directeurs avec faculté de le communiquer aux autres.

D.—Comment ce pouvoir se transmet-il de Son Excellence jusqu'au dernier employé?

R.—Ce pouvoir se transmet comme il s'est transmis en tout temps, par une succession qui n'a point été interrompue et qui continuera dans les bureaux jusqu'à la consommation des siècles.

D.—En quelle disposition doit-on recevoir sa commission?

R.—Il y a quatre principales dispositions pour recevoir sa commission.

D.—Quelle est la première?

R.—La première est d'être en état de grâce.

D.—Quelle est la seconde?

R.—La seconde est d'y être appelé et de ne s'y pas ingérer de soi-même.

D.—Quelle est la troisième?

R.—La troisième est d'être irréprochable dans son écriture.

D.—Quelle est la quatrième?

R.—La quatrième est d'être animé du zèle de la gloire de l'Administration.

D.—Expliquez ce que c'est que l'Administration?

R.—L'Administration est l'assemblée des fidèles employés, qui, sous la conduite des supérieurs légitimes, ne font qu'un même corps dont Son Excellence est le chef invisible.

D.—Pourquoi dites-vous invisible?

R.—Parce qu'il faut des mérites particuliers pour en obtenir une audience.

D.—Qu'entendez-vous par la gloire de l'Administration?

R.—Sa prépondérance universelle.

D.—Comment l'assurez-vous?

R.—En ne permettant pas que jamais on discute ses actes avec les faibles lumières de la raison. Elle doit être vénérée comme l'arche sainte. Hors de l'Administration, point de salut!

* * * * *

Le catéchisme tomba des mains de Caldas.

—Voilà, dit-il, un fanatique pour qui l'Administration est une religion. Il dit tout haut ce que la France pense tout bas: c'est un signe des temps.

XLVI

Trois mois s'écoulèrent pleins de périls pour Caldas, obligé à la fois d'être présent à son bureau et de suivre les répétitions des Oisifs, de ménager la chèvre de l'Administration et le chou du Théâtre-Français.

Comme il s'en allait en catimini sur les deux heures, au détour d'une galerie quelqu'un lui sauta au cou.

C'était un ancien camarade de collége.

—Que fais-tu ici? demanda-t-il à Romain.

—Rien.

—Tu es donc employé?

—Tu l'as dit. Mais toi-même?

—Depuis six mois, mon cher, je suis attaché au cabinet du ministre.

—Je te demande ta protection, dit Caldas.

—Tout ce que tu voudras, répondit l'attaché du cabinet. Mais viens jusqu'à mon bureau me présenter ta requête, nous causerons mieux qu'ici; j'ai d'excellents londrès.

Romain suivit son ami et pénétra dans un cabinet somptueusement meublé, où l'on ne sentait nullement l'odeur des paperasses.

—Sais-tu que tu es admirablement logé, dit-il.

—Que veux-tu? répondit l'ami, il faut bien orner sa prison; et comme je travaille du matin au soir….

—Tu travailles? dit Romain au comble de l'étonnement. On travaille donc quelque part ici?

—Ah ça! où crois-tu que se fait toute la besogne car enfin il se fait de la besogne au ministère.

—En es-tu bien sûr?

L'attaché du cabinet haussa les épaules.

—Voilà bien, dit-il, les petites idées d'un employé à deux mille francs!

—Je parie d'après ce que j'ai vu, répondit Romain.

—Eh! tu n'as rien vu, mon cher. Tu n'as pas franchi l'horizon des bureaux. Tes collègues sont des fainéants, je le sais. Mais regarde un peu au-dessus de toi. A l'Équilibre, le travail sérieux ne commence qu'au chef de bureau, au sous-chef quelquefois par exception. Et plus on monte, plus la besogne devient âpre et difficile.

—Bravo! dit Caldas, est-ce pour moi que tu poses? Dis-moi tout de suite que l'état-major fait toute la besogne.

—Tu crois rire, tu as dit la vérité. Tous nos employés supérieurs, dont vous jalousez les gros traitements, sont en réalité moins payés que vous, car ils travaillent dix fois, cent fois davantage. D'abord ils se réservent toutes les affaires véritablement importantes, et les autres, celles qu'ils envoient aux bureaux, ils sont, les trois quarts du temps, obligés de les refaire. Nos directeurs, nos chefs de division veillent une nuit sur trois. Victimes de la centralisation, tout leur passe entre les mains et ils sont responsables de tout. Quant au Ministre, il travaille à lui seul autant que tout le ministère.

—Tu m'épouvantes, dit Romain; alors je retire ma demande de protection.

—Tu fais aussi bien, répondit l'ami. Où ma protection te conduirait-elle, grand Dieu! à être sous-chef dans sept ou huit ans; et moi-même aurai-je encore une influence dans six mois? Que diable es-tu venu faire ici?

—Faire ma carrière, comme tout le monde; ne puis-je pas prétendre aux plus hauts emplois?

—Encore une erreur, reprit l'attaché du cabinet. L'Administration mène à tout, sauf à ses hauts emplois. Celui qui veut y arriver doit commencer par faire toute autre chose.

—Cependant il y a parmi nous des gens très-capables et qui ont tout ce qu'il faut pour parvenir.

—Je ne te dis pas le contraire; mais ils ne parviennent pas, et ils ne dépassent pas une fois sur mille le grade de chef de bureau.

—A qui la faute?

—Eh! le sais-je?

—On les décourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple commis qui ne serait pas déplacé à la tête d'une division, et tout le monde l'avoue. Tu le connais peut-être, un nommé Lorgelin. On dit qu'il n'arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi.

—Je puis te le dire, moi! Lorgelin est victime d'une lettre anonyme. C'est le poignard dont s'arment les misérables dans l'administration de l'Équilibre. Il n'y a point de position sûre jusqu'à ce qu'on ait atteint les hautes régions. Vous êtes toujours à la merci d'un lâche ou d'un goujat.

—Comment peut-on accorder créance à de pareilles dénonciations! fit
Caldas. On fait une enquête, au moins.

—Eh! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l'impression reste.

—Ceci, dit Romain, est la dernière goutte d'eau. Ma détermination est prise. On joue demain une pièce de moi aux Français. Si je ne suis pas outrageusement sifflé, je donne ma démission.

—Comment! la pièce qu'on donne demain, les Oisifs, est de toi! Tu as réussi à te faire jouer à la Comédie-Française?

—J'en suis surpris moi-même, mais c'est ainsi.

—Alors, mon cher garçon, ne te plains jamais de l'Administration, tu vois bien qu'elle mène à tout.

XLVII

C'était le lendemain de la première représentation des Oisifs, qui avaient obtenu un immense succès.

Caldas, que l'émotion avait empêché de dîner la veille, déjeunait de bon appétit entre mademoiselle Célestine et Saint-Adolphe. Sa modeste chambre d'hôtel garni était la salle du banquet, mais le menu avait été fourni par Chevet.

Saint-Adolphe avait la parole:

—Savez-vous, disait-il à son collaborateur, que votre succès d'hier soir avance diablement mes affaires. L'Odéon met demain notre pièce en répétition.

—Et j'y aurai un rôle? demanda mademoiselle Célestine.

—Il y en a un, reprit le galant chef de bureau, que j'ai écrit exprès pour vous. Mais revenons à la représentation d'hier. Tout l'Équilibre y était, et par ma foi, j'ai lieu d'être satisfait de nos bureaucrates.

—Je parie, dit mademoiselle Célestine, que chacun d'eux croyait avoir fait la pièce.

—Parbleu! répondit Saint-Adolphe, qui croyait bien avoir fait la moitié du Zèle. J'ai vu dans des loges un directeur et deux chefs de division. Got a joué devant un parterre de chefs de bureau.

—Est-ce pour cela, dit Romain, que j'ai entendu deux coups de sifflet au troisième acte?

—C'était mon ancien sous-chef, dit Saint-Adolphe; quelle canaille!

—J'ai idée, reprit Romain, que ce doit être l'inconnu qui a hérité de mon tiroir et n'a pas jugé à propos de me rendre mon troisième acte. Il aura trouvé la seconde épreuve plus faible que la première; il a fait preuve de goût.

Mademoiselle Célestine, de sa blanche main, servit le café aux convives.

Caldas prit une feuille de papier et, sous la dictée de Saint-Adolphe, il commença à écrire sa démission.

A ce moment la porte s'ouvrit, et M. Krugenstern apparut.

Il était radieux aujourd'hui, M. Krugenstern; il avait eu un billet pour la première représentation, un billet de famille; il y avait mené sa femme et ses deux demoiselles. Il avait ri, il avait pleuré, il avait applaudi surtout.

Quelque chose de la gloire de Romain rejaillissait sur lui, et il avait dit au foyer, dans un cercle de journalistes:

—C'édre moi gue che l'hapille!

Aussi il venait proposer à son client de lui faire douze habillements complets.

—Ah! prenez garde, dit Romain, posant sa plume, c'est que je quitte le ministère.

—Che fus audorise, répondit M. Krugenstern.

La réussite n'a point fait oublier à Caldas son savoir vivre. Il reconnaît encore ses amis, quand il les rencontre.

Sa démission envoyée officiellement par la poste, il se rendit au ministère prendre congé des gens à côté desquels il avait vécu.

M. Le Campion est le dernier qu'il eut l'honneur de saluer.

Cet homme impénétrable se départit en cette circonstance de son mutisme habituel:

—J'ai vu votre pièce, lui dit-il; elle révèle un grand talent. Vous avez tort pourtant de quitter l'Administration; votre écriture s'y était beaucoup améliorée.

FIN.